LE CARDINAL BONAPARTE
Beaucoup ignorent qu'il existe dans une cellule austère une Éminence Lucien Bonaparte.
En plein jubilé de Léon XIII, les amis du paradoxe le faisaient papabile en jetant son nom au milieu des combinaisons.
Si un homme a tout fait pour être oublié, et pour rester en dehors de la politique, c'est celui-là. Dans sa jeunesse, il avait rêvé les dévouements des Vincent de Paul et des François-Xavier. 11 allait partir pour les régions où se font encore les martyrs, quand Tempereur Napoléon III demanda à Pie IX de draper dans la pourpre Tarchevêque de Paris nouvellement élu. Pie IX se trouva dans un cruel embarras, pour des raisons multiples, il ne pouvait appeler dans le Sacré-Collège le protégé de Tempereur. Au lieu de faire une réponse difficile, il envoya le chapeau à Lucien Bonaparte, cou-
sin de Sa Majesté. Lucien Bonaparte vit son immense charité enfermée pour toujours dans Rome.
Gela se passait en 1868, le cardinal n'avait pas quarante ans. Il en a aujourd'hui soixante-cinq et depuis ce long temps, la nature de ce prêtre étouffe dans Tair épais de la vie, comme si elle était organisée pour ne respirer que l'air du ciel.
Par une ironie étrange du Dieu créateur, ce prêtre timide et simple, ce prêtre, dont Tâme tremble devant l'autel comme une herbe devant le soleil, ce prêtre ressemble physiquement à Napoléon, et à Napoléon dans l'apothéose de sa beauté.
Le visage d'un ovale allongé, comme celui de rEmpereur,a la couleur d'un ivoire longtemps enfermé dans une sacristie. Au milieu de cette pâleur sépulcrale brûlent deux yeux noirs et profonds, éblouissants sous les sourcils comme deux brasiers sous deux voûtes. Les mains fines et longues, veinées de bleu, semblent avoir été faites pour offrir l'hostie aux lèvres des reines.
Et de fait, le cardinal Bonaparte n'a jamais été impérialiste. Depuis que la monarchie est enfermée dans le tombeau de Froshdorff, il n'a plus d'opinion politique française. En Italie, il a l'intransigeance superbe de Pie IX et jamais il ne serait l'homme des transactions savantes.
Dans une chambre étroite et plus que simple du palais Gabrielli, ou tout est gpvement triste comme
^t^ SOUTAXES POLITIQUES
la péaitence, un cmdfix énorme accable sans cesse rame pieuse du cardinal et éblooît son imagination religieuse.
D'ordinaire, le cardinal parle très peu, et à Rome, où parler beaucoup c'est avoir beaucoup d'esprit, cet amour du silence lui a fait une réputation d^intelligeoce étroite. Cependant, lorsque le devoir lui impose de parler ou d'écrire, il le fait avec réloquence animée qui appartient aux saints.
11 écrivit à Napoléon III exilé des lettres admirables sur le renoncement aux choses de ce monde et le prince vaincu lui répondit un jour :
— « Mon cousin, vous êtes trop grand pour moi. »
Les médisants de Rome prétendent que le cardinal Bonaparte ne va pas au Vatican afln de consacrer le temps qu'il y pourrait perdre, à prier pour la conversion du Pape actuel. La vérité est que le cardinal a trop aimé la politique d'âme de Pie IX pour admirer la politique de raison de Léon XIII.
L*ange auquel on l'a toujours comparé s'enfonce de plus en plus dans son inaccessible retraite. Sa perfection même qui l'a laissé seule dans le Sacré- Collège fait aujourd'hui que les yeux des politiques se tournent vers lui.
Il y aurait en effet une beauté grande et vraiment religieuse dans le contraste du pontife qu'est Léon XIII et du pape qu'aurait pu être le cardinal
Bonaparte. L'Église seule peut se permettre, sans déranger son éternelle harmonie, de telles oppositions : un homme, plus fait pour le service de Dieu que pour celui des hommes, succédant à un autre prêtre pour qui la politique est la science sacrée. Mais cela n'est qu'un rêve de soir. Le cardinal Bonaparte n'est presque plus de la terre et sera bientôt du Ciel tout à fait.