LE CARDINAL DE HOHENLOHE
S. E. de Hohenlohe est sans doute très honorée d'être vêtue de pourpre, nfiais elle est plus flère de porter la couronne fermée que le chapeau rouge et or.
Pour faire comprendre ce sentiment à ses collègues, voire même au Pape, le cardinal a d'immenses cartes de visites qu'il dépose ou fait poser un peu partout jusqu'au Vatican inclusivement.
Ces cartes portent :
Prince de Eohenlohe'Waldenbûurg-Schilling' sfûrsty sans plus.
Pour punir ce grand seigneur de son héraldique vanité, on a imaginé de lui faire une réputation de sottise et de timidité. Or, le prince de Hohenlohe est un homme infiniment spirituel qui connaît la peur et l'orgueil, mais point la timidité. Pie IX, qui aimait les grands seigneurs, avait une singu-
lière affection pour ce jeune prélat qui, à trente ans, était archevêque d'Edesse, et à quarante-trois ans, cardinal. Le prince de TÉglise craignait alors si fort les jésuites qu'il ne vivait que d'œufs frais cuits à la coque.
Aujourd'hui, l'homme a vieilli : le front est ceint de rides, chevrons des déceptions qu'il porte haut pour que mieux on les voie, seule tiare qui accompagne sa calvitie blanche.
Récemment encore, il était évêque d'Albano, mais il a donné sa démission depuis cinq ans : le cas est peut-être unique dans les annales du Sacré- Collège. Léon XIII a depuis lors statué par une bulle que les cardinaux-évéques qui renonceraient à leur siège renonceraient par cela même aux honneurs du Sénat ecclésiastique.
Les causes secrètes de la démission du cardinal sont assez curieuses : aux archives du Vatican, il y avait une lettre du prince de Bismarck, lettre adressée à Léon XIII. Le cardinal de Hohenlohe emprunta cette épître et ne la rendit point.
Léon XIII, à son tour, la demanda ; le prélat, chargé des archives, balbutia, chercha, et finit par avouer qu'elle n'était plus entre ses mains.
Léon XIII manda Son Éminence. Il y eut, dit-on, une scène violente. Comme cardinal, Tévêque d'Albano fut très respectueux et très poli ; comme prince dé Hohenlohe, il se souvint que Léon XIII
n'est qu'un gentilhomme nouveau et il fut de la dernière impertinence, déclara qu'il ne rendrait pas la lettre, ne la rendit pas et donna sa démission d'évêque. Après ce bel exploit, il se réfugia en Prusse et s'agita pour obtenir rarchevéché de Cologne : Léon XIII refusa cette faveur au prince de Bismarck et le cardinal de Hohenlohe dut rentrer à Rome simple cardinal comme devant.
Depuis lors, il fut mécontent et déversa son mécontentement en médisances sur ses collègues ; quelquefois même il oublia les sentiments dus au Pape.
Il passe en général son temps entre sa belle villa d'Esté et son magnifique palais de Sainte-Marie- Majeure. Il est oublieux de ses afFaires, mais répand des aumônes dignes d'un roi ; il se querelle avec ses gens et se venge du genre humain à coups de médisances bien aiguisées.
Lorsqu'on lui parle de ses relations avec le Pape, il répond en souriant :
— « Que voulez- vous ? Je vis avec Léon XIII en harmonie un peu discordante ; mais comment s'entendre avec un homme qui manque d'ancêtres ? »
Le cercle des intimes du cardinal de Hohenlohe se resserre tous les jours, depuis qu'il a perdu son ami Liszt qui avait été d'abord son plus mortel ennemi.
L'histoire de celte inimitié suivie d'amitié est amusante. Il y a longtemps de cela, la princesse de S..., alliée de Ms' de Hohenlohe, devait épouser le célèbre Liszt ; elle demandait, pour ce faire, l'annulation de son premier tnariage ; le cardinal de Hohenlohe indigné, s'en allait à travers les couloirs du Vatican, pleurant et gémissant, accusant tout le monde, les jésuites surtout, du déshonneur de sa maison.
Cependant, la nullité du mariage fut prononcée et le prince de S... mourut peu de jours après. On regardait l'union de Liszt comme un fait accompli, quand tout à coup le musicien disparut; escamoté comme une muscade. Il revint, mais en soutane : il avait pris les Ordres mineurs et renoncé au mariage. A partir de ce moment, il fut l'ami, le protégé, l'inséparable du cardinal ; il devint aussi l'intime de la princesse et une liaison, gui fut un scandale de vingt ans, s'établit entre les deux fiancés de la veille.
Quand Liszt s'en allait dîner chez la princesse, celle-ci le faisait accompagner par ses domestiques, portant des falots; elle faisait jeter des feuilles de roses sur le chemin que suivait le maître-pianiste.
Le cardinal de Hohenlohe voyait tout, approuvait tout : l'honneur était sauvé, il avait éloigné une mésalliance de sa maison.
Il avait empêché celle-là, mais il ne les a pas évitées toutes. Lorsqu'on lui parle de sa famille, il dit volontiers :
— « J'ai trois sœurs : la première a épousé le prince de Waldenbourg, la deuxième, le prince de Salm et la troisième... attendez donc... un monsieur quelconque.
Il s'agit encore d'une mésalliance, cette bête noire du prince de Hohenlohe.
L'ancien évêque d'Albano se croyait appelé à un rôle politique, lorsque l'empereur se réconcilia avec ses sujets catholiques après s'être réconcilié avec le Pape. Mais le prince de Bismarck trouva sans doute que le cardinal de Hohenlohe manquait d'esprit diplomatique et il choisit d'autres intermédiaires.
Depuis cette déception, le cardinal de Hohenlohe recevait fort peu de monde. Lorsqu'on se présentait chez lui, son secrétaire répondait :
— « Son Émînence prend un bain sulfureux. »
Si on revenait trois heures plus tard, même réponse. Étonnement du visiteur... ; le secrétaire ajoutait alors avec beaucoup de calme :
— a Eh bien I si Son Éminence ne prend plus le bain, elle se repose du bain. »
n faut ajouter que si, par hasard, le cardinal reçoit, il le fait avec une grâce et une amabilité infinie.
On sort de son palais, charmé de Tesprit du maître et souriant encore de ses bons mots, ou plutôt de ses méchants mots. Le prince est séduisant comme un vieux portrait, mais l'homme politique est usé depuis longtemps, sans avoir jamais servi. Ainsi sont parfois les carrosses de cour les mieux dorés.