LA GRANDE FOURNÉE
Les catholiques romains sont aujourd'hui ce qu'ils étaient au temps où saint Bernard les peignait d'une main tremblante de colère.
Quoi que fasse leur Pape, ils restent « mécontents et frondeurs. »
Lorsque Léon XIII laissait le Sacré-Collège s'ébrécher peu à peu comme une vieille faïence, quand le Pape ne songeait pas à remplacer par des morceaux de pourpre neufs les lambeaux de pourpre tombés dans le cercueil, alors les Romains se plaignaient.
Ils accusaient l'égoïsme de Léon XIII. Ils prétendaient que le Pape, vieillissant, se refusait à choisir les futurs électeurs de son héritier à la tiare.
Maintenant, Léon XIII a ramassé dans l'Église tous ceux qui pouvaient recevoir sans scandale
le chapeau aux glands de soie. Il a, en une seule fois, fermé tous les trous faits dans son Sénat par la mort.
Les Romains lui reprochent d'avoir modifié la tradition, d'avoir diminué la splendeur du rouge en la mettant sur tant d'épaules à la fois. Et les cardinaux sortis des derniers consistoires ont été réunis sous un titre qui, pour n'être pas ecclésiastique, n*en reste pas moins impertinent. On les appelle les cardinaux de la grande fournée.
Il est certain que jamais promotion ne fut plus mêlée.
Galimberti et Mocenni restent les plus intéressantes, sinon les plus séduisantes figures de la promotion dernière, parce que l'un ou l'autre, peut-être l'un et l'autre, tendrement re'conciliés, sont appelés à gouverner l'Église sous Léon XIII vieilli.
Le cardinal Mocenni est l'ennemi juré de l'exnonce viennois, mais il serait digne d'être son frère par la pureté du cœur et la grandeur de la vie.
Dieu semble avoir emprunté au diable le même moule pour y couler ces deux hommes d'église.
L'un et l'autre sont ciselés à coups de hache. Ils sont gros, grands. Leur teint blafard semble avoir recueilli des reflets de plomb à travers les chemins souterrains qu'ils ont traversés. Des che-
veux noirs et des yeux de jais complètent une heureuse ressemblance.
Galimberti pourrait avoir longtemps trempé dans de la pommade sa personne doucereuse, tandis que Mocenni serait resté pendant de longs jours dans un vinaigre, dont il aurait gardé l'acidité, mêlée à une vague odeur de pipe.
Ainsi fait, le cardinal Mocenni était substitut h la secrétairerie d'État. Il avait été mis par un maître amoureux des contrastes à côté du faible et naïf cardinal RampoUa. Il essayait en même temps, sans titre ni mandat, de se mêler à la Propagande, et son plus grand désir était de propager au loin la haine de la France.
Un prélat très pieux et très austère, qui parlait à un disciple de ces deux hommes en particulier, et du règne des politiciens en général, ajoutait ceci dans une lettre admirable :
— « Ces hommes gouvernent l'Église comme des entrepreneurs gouvernent une mine en l'exploitant. Ils jouent avec les sacrifices et les vertus des prêtres comme d'autres jouent avec la vie des ouvriers, C'est pour eux que Ton se fait tuer.
« 11 ne faut pas s'en étonner ni croire que cet état de choses soit une innovation moderne, saint Vincent de Paul servait d'appoint aux combinaisons d'un cardinal de Retz.
« Les martyrs de TAfrique et de TOcéanie re-
hausseront le prestige des Mocenni et des Galimberti et leurs permettront de parler au monde avec autorité. »
Le prélat qui écrivait ainsi n'est pas un jaloux, encore moins un mécontent. Il a fait, sous Pie IX, un voyage à Rome pour refuser les honneurs dont on voulait le charger.
Si, parmi les quatorze cardinaux créés par Léon^IIl, le nom de Galimberti éclate et brille au milieu du sombre inconnu où dorment les autres élus, le feu de ce nom est enveloppé de nuages comme un éclair de foudre tombée; nul ne sait d'où il vient, nul ne sait où il va.
Dans les Consistoires où sont créés les sénateurs du Sacré-Collège, le pape a conservé pour la forme seulement une antique question : Quid vobis videtur? Que vous en semble? demande-t-il aux cardinaux qui, rangés en cercle, forment la couronne rouge de sa blanche personne. Jadis les papes attendaient la réponse ; depuis des siècles ils ne l'attendent plus.
L'histoire conserve pourtant un trait de courage accompli il y a plus de cent ans. Sous la pression de la cour de France, Innocent XIII devait jeter la pourpre sur les épaules étonnées de l'abbé Dubois, successeur de Fénelon au siège de Cambrai.
Dubois était premier ministre, ancien précepteur du Régent. La raison d'État llmposait au
choix pontifical. A la question classique, au Quid vobis videtur? d'Innocent XIII, un vieux cardinal, brisé par Y&jge et les travaux, rompit l'habituel silence et fit cette courte réponse : Magnum scan-dalum. (Ce sera un grand scandale.)
Ce fut le cri sorti de toutes les bouches pieuses, quand on apprit la promotion de Ms' Galimberti.
Le nouveau cardinal ressemble par le profil au cardinal Dubois; et la scène du Consistoire s'est presque renouvelée.
Aucune Éminence ne s'est levée en face du Pape aussi blanc que sa blanche robe ; aucune n'a répondu à la question qui doit rester sans réponse; mais en audience privée, un cardinal que la Rome catholique appelle « le moine sous la pourpre » est allé se jeter aux pieds du Pape et lui a dit, les mains croisées sur son cœur enflammé de piété :
a Si Votre Sainteté appelle au Sacré-Collège Ms^ Galimberti, je demanderai à votre puissance paternelle d'enlever à mes épaules des honneurs qui me sont trop lourds, et je me retirerai dans un couvent. » On dit le vieillard prêt à tenir sa parole.
£n France, où. Ton oublie tout, on ne se souvient
plus guère de ce que fut le cardinal Galimberti.
Cependant, pour les Français catholiques, cette
élection est un double malheur; car ce prêtre, qui
s'est repris au Dieu de l'autel et s'est donné à tous
les diables de la politique, entretient dans son âme une haine contre la France plus forte que celle contre TÉglise, son tremplin.
A Rome, oîi lès incidents plus rares laissent des ornières plus profondes, le nouveau prince de l'Église vit dans les souvenirs. Il y est si bien connu que je ne sais pas un catholique sincère capable de le défendre. Car cet homme est Texpression la plus violemment putride de cette peste de bassesse vénéneuse dont les sectaires ont empoisonné ritalie.
Ce masque d'empereur romain en pleine décadence, ces lèvres rouges, épaisses et pendantes, ces narines qui frémissent, ces joues molles et pâles marbrées de vert, ces traits qui auraient la banalité de la laideur s'ils n'étaient illuminés par deux yeux noirs comme des charbons et brillants comme les feux de l'enfer, tout cela est bien connu des catholiques italiens.
Il parle, et quand sa voix lente et sourde égrèneles arguments, Tœil de Tauditeur essaye de lire dans l'œil du prélat. Mais le regard a cette acuité qui pénètre sans se laisser pénétrer et qui donne un irrésistible ascendant sur les femmes, et parfois aussi sur ces autres femmes, qu*on appelle les hommes.
Pourtant M»"^ Galimberti n'a pas Torganisation que Tacite, dont le mépris a tout simplifié, appelle
»ï «-i*^ ^çar>»
rorganisation des hommes faits pour commander. Non, cet homme paraît fait pour désobéir et pour pervertir.
Et pourtant lés débuts de Tabbé furent modestes; ils se passaient sous Pîe IX, avec lequel il fallait marcher lestement et la bouche cousue.
A cette époque, Galimberti apprenait Tart de l'ingratitude extrême dans la famille Brabiskî, où il avait été comblé de bienfaits.
Chassé de Bologne, il s'en vint à Rome et, fier comme un paon sur un toit, s'installa dans le salon de la marquise Spada.
Le fils de la maison, un beau jeune homme de vingt ans, était fiancé à une enfant ignorante. L'enfant devint folle après une histoire que Barbey d'Aurevilly seul aurait pu conter : et le jeune homme se suicida, poussé parles conseils du grand aumônier de sa mère ; il y a des hommes qui tuent avec des conseils comme d'autres tuent avec le poison.
Cette réputation endommagée, des accidents plus graves qui s'étaient dénoués devant les tribunaux, tout cela et aussi la protection du douteux cardinal Franchi hissa Galimberti dans une chaire d'histoire, au collège de l'Apollinaire. Cette chaire était trop étroite pour la vaste intelligence et la courte érudition du jeune professeur. Il se glissa
dans rintimîté de Léon XIII et joua près du Pontife nouveau le rôle de conseiller intime.
Alors, une idée géniale — Tidée de sa vie — germa dans le cerveau du parvenu. Le premier, il se servit au Vatican de cette force qui est la Presse. Mais il détraqua lamachine et la déforma avant de la présenter.
Surveillant officiel dans le Journal de Rome, il fut proprement mis dehors et s'en alla fonder le Moniteur, \o\x}:xid\ d'un plan nouveau, qui avait pour seul programme de mettre tous les jours sous les yeux du Pontife des flatteries imprimées.
Les besoins du prélat avaient grandi avec sa situation. 11 s'adressa à la France pour avoir des subsides. Sa voix ne fut pas entendue; il voua dès lors à notre pays des sentiments sans tendresse et une reconnaissance de quêteur éconduit. L'avènement du cardinal RampoUa , vénérable et visqueux apôtre, fut la fin provisoire du règne de Galimberti. Les relations entre ces deux hommes étaient tissées de pitié d'un côté, de jalousie de l'autre.
C'est à la première période de sa vie que remonte la haine de Me' Galimberti pour le cardinal Parocchi, alors archevêque de Bologne. L'abbéjournaliste s'en fut un jour, dans cette ville, dîner au palais Malvezzi. A la table de cette demeure où la piété atteint les hauteurs de la sainteté, il parla
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comme on aurait parlé dans une taverne allemande.
Les maîtres de la maison, gens puissants, se plaignirent au Pape de l'hôte singulier qu'un vent d'enfer leur avait porté. L'archevêque fut chargé de rédiger un rapport. L'enquête fut si défavorable que la barque du professeur d'histoire faillit en sombrer.
La raison qui lui fit quitter Rome ne fut pourtant pas son opprobre ; il avait le front assez dur pour le porter. Ébloui par l'Allemagne, il alla se chauffer au soleil de Berlin et entreprendre une campagne de germanisation ecclésiastique.
A la cour du roi de Prusse, où l'appelait une courte mission, il trouva un prétexte de séjour. Il se lia avec une princesse que la religion catholique attirait par droit d'austérité et de pureté. Monseigneur se mit à travailler publiquement à la conversion de l'impératrice Augusta, et secrètement à des besognes moins pieuses de haute et basse police.
Une seule femme, à Berlin, pesa Ms^ Galimberti ' dans une juste balance, ce futla princesse Victoria, aujourd'hui impératrice douairière, qui, après deux entrevues, s'écria :
— Je connais deux prélats catholiques : le cardinal Manning et M»"" Galimberti. Le premier est un saint, le second est un laquais.
Pour prix des services rendus à rAllemagne dans l'écrasement du glorieux parti catholique^ le prélat méritait une nonciature. Paris faillit, en expiation de nos péchés, avoir cet extraordinaire envoyé. Le cardinal Lavigerie nous en sauva, et le personnage fut expédié à Vienne. Là un homme le connut. Sans hésitation» l'archiduc Rodolphe écrivit à un des plus grands évêques de l'Empire ce billet :
« Vous me demandez ce qu'est le nonce et comment il faut le voir. Si vous voulez le traiter comme le mérite son avenir, donnez-lui les honneurs dus aux plus grands personnages, si vous voulez le recevoir selon son passé, mettez-le dehors par les épaules. »
}Asr Galimberti n'ignorait pas le mépris qu'avait pour lui l'héritier du trône et il voulut s'en venger après le drame de Meyerling, en fermant les portes de l'Église devant le corps du prince assassiné.
La diplomatie de Ms" Galimberti a été telle en Autriche que le haut clergé, — le premier du monde peut-être, — se reculait de lui : on le laissait dans une solitude pire que celle du lépreux, au moyen âge, quand tout, même la maladrerie, lui manquait.
Ce n^est pas une maladrerie que cherchait cet isolé, c'était le Sacré-Gollège. En attendant, comme
une auge placée sous un toit, il recevait la pluie d'injures qu'on ne lui épargnait pas.
Tout lui était indifférent, parce qu'il savait qu'il reviendrait là où il n'aurait jamais dû reparaître : à Rome.
Instrument de la Triple- Alliance h laquelle il est attaché par les appointements et les bénéfices touchés, il est à Rome l'homme de la conciliation à outrance entre le Quirinal et le Vatican. Nonce d'un Pape prisonnier, il a eu pour mission dans la capitale de l'Autriche de préparer la visite de François-Joseph chez le roi d'Italie, cette visite que le grand prieur vaincu refuse de faire depuis dix ans. Galimberti comptait sur l'influence de l'empereur chrétien pour décider Léon XIII à sauter le fossé qui transformerait aux yeux du monde le pontife suprême en un évêque italien.
La raison d'État explique peut-être la grandcroix de la Légion d'honneur dont il est orné, comme Cornélius Herz, et la pourpre dont il est revôtu aujourd'hui; mais les mauvais prophètes racontent à Rome qu'avant six mois il aura remplacé le cardinal RampoUa, qu'il sera secrétaire d'État et premier ministre du Pape.
On verrait alors le Vatican envahi par les jeunes secrétaires aux figures émaciées qui, à Vienne et ailleurs, formaient le pieux cortège de M^"^ Galimberti converti.
Les esprits prudents [espèrent au contraire que la sagesse de Léon XIII évitera ces malheurs et que la pourpre sera pour le nonce à la retraite un linceul, comme elle le fut pour un autre agité, feu le cardinal Czacki.
Il y a pourtant des prêtres, môme dans la promotion dernière, qui sont de bons et simples prêtres, mais l'esprit saint qui plane dans leurs âmes y plane si bien qu'on n'entend même pas le tremblement de ses ailes.
Ce serait une admirable carrière que celle de Mff^ Persico, missionnaire capucin, si le vieillard avait seulement erré dans toutes les parties du monde pour y porter la croix.
Mais le diable et le pape ont failli le compromettre en l'envoyant accomplir une mission en Irlande. Il revint disgracié pour n'avoir pas réussi; cette disgrâce le lave de son incursion involontaire dans la politique.
Purs aussi de toute intrigue, l'anglais Vaughan et l'irlandais Logue. Le premier est de prestance superbe, il a l'air d'un lord anglais de l'autre siècle et porte l'habit à la française avec le charme d'un Brummel et l'esprit d'un d'Orsay.
Ms^ Logue, humble, timide, cache une figure grosse comme le poing dans un col qui ressemble à un cornet. Tous deux ont pourtant des vertus communes, de ces vertus faites pour le service de
Dieu et non pour celui des hommes^ car au service du monde, elles brisent souvent celui qui les a.
Telles sont les têtes de pavots les plus hautes du champ qui a fleuri sous la main de Léon XIII.
Les autres n'ont pas encore d'histoire. Il leur a fallu une grande modestie pour ne*pas éveiller les jalousies et échapper aux coups de faulx tendues autour d'eux par les Pharisiens en soutane, diplomates au Vatican.