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GROS ET PKTITS SOUS

Au temps de Pie IX, au bon temps, disent les prélats dont la tabatière d'or et la ceinture violette se sont chauffées au. soleil de l'autre règne, au temps de Pie IX, radministration des finances se faisait en famille.

Tout l'argent qui venait entre les mains du Pontife coulait dans celles de cardinal AnLonelli. Le ministre inscrivait sur un petit cahiei* ce qu'il voulait bien inscrire et gravait le reste sur le tombeau de sa mémoire. Les œuvres croissaient et se multiplaient et l'argent venu de toute la chrétienté ne passait par le Vatican que pour retomber de plus haut sur le monde entier.

Ce primitif système ne plut pas à Léon XIII. Sa

charité, qui est immense, quoi qu'on en ait dît, se balança sur l'escarpolette du doit et de l'avoir, et une organisation très compliquée, triomphe de la bureaucratie, succéda au régime paternel.

Cette machine savante et compliquée a eu l'avantage de prouver au Pape, après dix ans d'essais, qu'il est volé comme dans un palais de Bondy.

Le Saint-Père avait cherché et trouvé un caissier riche, Romain de bonne maison et financier de haute école.

C/était M«' Folchi.

Le bureau du prélat en un coin écarté du Vatican tenait un juste milieu entre la maison de coulisse et la cellule ecclésiastique. Derrière un bureau portant les cotes de Bourse du monde entier, M»"" Folchi passait sa vie à étudier des combi-' naisons. Des paupières trop lourdes cachaient des yeux très malins et disaient les joies du gain ou les abattements de la perte. La hausse et la baisse faisaient le Credo du prélat. Sans secrétaire, sans aide, il chiffrait tout le long de la nuit, il télégraphiait tout le long du jour.

Pendant les années joyeuses oîi les bénéfices s'ajoutèrent aux bénéfices, le Pape se réserva de ne pas désapprouver une gestion qu'il ne haïssait pas. Mais les déboires arrivèrent : Pie IX avait laissé un capital de vingt millions en fonds d'État, très calmes et très sûrs.

Le denier de Saint-Pierre donne par an plus de deux millions et demi; enfin la vanité humaine paie au budget de la charité près de quinze cent mille francs tous- les douze mois.

Les titres nobiliaires, lés décorations, les privilèges d'autels, les titres ecclésiastiques, forment une rente légitime, puisqu'elle passe de la bourse trop pleine du riche dans la poche usée du pauvre.

Le revenu du Vatican n'est donc pas inférieur à sept millions.

Avec cette somme, le pape doit payer le personnel assez nombreux de sa cour et secourir les misères du monde entier. Pour augmenter les ressources, les rentes étrangères furent remplacées par des rentes italiennes sur lesquelles on joua un peu, beaucoup, follement. Les grands seigneurs de Rome qui se lancèrent dans les affaires — et ils s'y lancèrent presque tous — furent largement commandités .

Le Pape s'intéressa pour plus d'un million à des fabriques de sucre qui tournèrent en mélasse. Les revenus diminuèrent, le capital fut entamé, et le Pape, effrayé, voulut entourer Mg"* Folchi d'une commission de cardinaux, conseil judiciaire déguisé. La responsabilité du prélat-trésorier se trouva diminuée, mais son influence ne fut pas atteinte : il fallait bien arrêter sur le chemin de la

ruine les princes italiens que Ton avait voulu mener à la fortune par les chemins de la spéculation.

Les cardinaux chargés d'un contrôle platonique s'effrayèrent lorsqu'ils virent le déficit et son fameux gouffre se creuser devant les robes rouges comme devant les redingotes noires des gouvernements les plus laïques. On a dit que vingt millions avaient disparu en trois ans; cela fait le chiffre exact, et c'est assez pour que Ms"^ Folchi ait dû entrer dans le passionnel chemin des aveux.

Léon XIII, âme bienveillante, pardonne volontiers les fautes dont il n'a pas souffert, mais en face de rirréparable, sa colère est sans bornes et Më' Folchi en ressentit les effets. Un beau matin, sans aucune forme de procès, on ferma à lui et à ses employés, la porte des bureaux pour faire un inventaire : de vulgaires experts découvrirent que les gros livres de Us' Folchi étaient moins en règle que feu le petit cahier de feu Antonelli.

L'aventure fit du bruit; Ms"^ Folchi fut très attaqué par la presse italienne, très mollement défendu par la presse catholique.

Un journal officieux déclara simplement qu'il ne s'agissait pas de pertes mais de diminution de capital. VL^ Folchi eut alors une longue audience qu'il aurait bien volontiers cédée. Les couloirs du Vatican retentirent des éclats de la colère ponti

ficale : la voix de Léon XIII s'anima comme aux grands jours, et le Pape, dont le sourire ressemble à celui de Voltaire, eut une de ces colères que connaissait M. Arouet.

Dès lors, celui qui était tout en matière de finances, ne fut plus rien. Il ne fut môme pas remplacé : la commission des cardinaux cessa d'être décorative pour entrer dans Tactioû. Elle dut être présidée par le Saint-Père lui-même et Ton put espérer cette fois que, si le mal n'était pas réparé, il n'y aurait plus de victime expiatoire. Bien que Me»^ Folchi ne fut pas un lion, les prélats de cour s'exercèrent à lui donner ces coups de pieds qui font mourir deux fois les lions mourants.

On l'accusa des méfaits qu'il avait commis et des imprudences qu'il avait vu commettre ; c'est beaucoup pour un seul homme.

BrusquemeUjt relevé de ses fonctions, puis régulièrement révoqué, il perdit ses titres et dignités sans être encore interdit a divinis.

Il essaya cependant de se justifier dans un long mémoire, où pour couvrir le prélat il découvrait le pontife.

Il faut, en l'honneur de l'impartialité, en citer quelques fragments.

« J*ai un nom qui ne m'appartient pas à moi seul : je Tai reçu intact en héritage de mon père, de celui que l'on appelait le plus honnête homme

de Rome. Je dois, à moins d'avoir forfait, combattre jusqu'à la mort pour laisser ce même mon sans tâche à mes neveux.

« Ma défense est difficile, je l'avoue, non pas que j'aie la moindre faute ou la moindre négligence à me reprocher. Mais il faut, pour que Ton comprenne les difficultés de ma plaidoirie, il faut se souvenir de la manière dont j'ai été expulsé... J'ai trouvé un jour, sans avis préalable, mon bureau fermé. Je n'ai jamais pu y pénétrer depuis lors, ou plutôt, quand on m'en a ouvert les portes, tous les papiers en étaient enlevés, même les objets qui m'étaient propres, même un portrait de Pie IX qui m'avait été donné. Sans pièces à l'appui, je ne peux citer de chiffres : les émotions que j'ai traversées m'ont troublé la mémoire et je pourrais être inexact... »

Puis après avoir parcouru les divers chefs sur lesquels portait l'accusation : les actions de la société Aqua Marcia, les actions de la Société des voitures et tramways de Rome, l'argent prêté à des banques de la ville devenues insolvables, le prêt d'un million huit cent mille francs aux Pères Jésuites pour la construction d'un collège américain à Rome, les prêts aux princes romains, il entre dans quelques détails assez pittoresques qui jettent un singulier jour sur ses relations financières avec Léon Xlll.

« Le Saint-Père me faisait demander de l'argent. Quand il y en avait, je le lui remettais en hâte. Quand il n'y en avait pas, je vendais des valeurs anciennes, comme des Consolidés ou des Rentes françaises, et même alors le Saint-Père trouvait qu'il fallait attendre trop longtemps l'argent. Un soir, je me le rappellerai toujours, le Saint-Père me demanda, à trois heures après-midi, de lui remettre quatre cent mille francs. Il n'y avait pas, dans lei caisses, cette somme d'or, parce que j'avais fait la veille un versement pour des actions. Il me manquait cent mille francs. Le Saint-Père me fit venir et il me dit : « Il me les faut dans une heure. » Je sautai dans un carrosse et je fus chez moi, chez les miens, chez mes amis sûrs. Je dis à toutes ces personnes qui restaient ahuries de mon insistance : « C'est pour moi ! » Je rentrai à quatre heures vingt au Vatican et, pour remerciement, le Saint-Père me dit : « C'est bien tard, Folchi! »

« Jamais, malheureusement, la grande âme et le puissant génie ailé de Léon XIII n'ont saisi les détails des affaires : quand le Pape glorieux achetait des actions non libérées, il était étonné que je fusse ensuite obligé de faire des versements successifs...

* Si tout cela et bien d'autres choses semblent difaciles à expliquer pour les dépenses, que sera-ce

s'il s'agit des recettes? Je recevais souvent sans attribution et plus souvent je ne recevais pas des sommes dont aujourd'hui on me demande compte. L'argent qui m'a été donné, je l'ai toujours inscrit sur des feuilles fsicj. Ces feuilles étaient dans deux tiroirs. Pour celles qui me venaient du Denier de Saint-Pierre, pas de difficultés.

« Les commissions de finances peuvent comparer mes feuilles avec les registres des administrations du Denier de Saint-Pierre dans le monde entier : pas un solde ne manquera. Autre chose est la part des sommes que me remettait directement le Saint-Père dans sa généreuse confiance envers son très humble serviteur.

« Il arrive aujourd'hui ceci, c'est qu'on me réclame des sommes que jamais je n'ai vues. Cela arriva déjà il y a trois ans. Un jour Sa Sainteté me fit demander quel emploi j'avais fait d'un demi million de dollars en or, que les Américains du Nord lui avaient envoyé. Effrayé et n'ayant jamais vu le demi-million de dollars, je fus me jeter aux pieds du Pape et le Saint-Père me dit : « Je suis sûr de vous avoir remis cette somme. » Pendant deux jours je cherchai et j'étais encore à me noircir la mémoire, quand je fus appelé de nouveau :

« J'ai retrouvé, me dit le Saint-Père; les sacs avaient été mis au fond de cette console, derrière, la boiserie Si j'avais été coupable, j'aurais sans

orgueil baisé la terre et dit : « Qu'il soit fait selon votre volonté. »

Mais je n'ai été que la main qui porte le fardeau et je suis traité comme si j'avais été la tête qui a dicté les volontés. Voilà pourquoi, sans terreur et avec confiance, j'en appelle de mes juges à mes juges. »

Cette défense écrite par Us^ Folchi dans le bel atrium de sa somptueuse villa de la via Ludovici, devait lui être funeste.

Ainsi que nous le disait un haut dignitaire de la Cour romaine « Si U^^ Folchi s'était tenu tranquille, tout le monde l'aurait regardé comme un administrateur maladroit, mais comme un honnête homme. S'il se met à bavarder et à écrire des anecdotes, il se fera juger de nouveau : il sera interdit a divinis. Cette fois ce;» ne sera pas le Vatican qui le rejettera. Ce sera l'Église qui le vomira. »

Voici d'ailleurs, toujours au dire du même haut dignitaire, l'histoire exacte de son aventure : la Propagande ayant demandé à l'Église romaine un million qui lui était dû, se vit opposer tant de difficultés, que plainte fut portée au Pape. D'explications en explications, on vint à savoir que vingt millions s'étaient volatilisés et que vingt-trois autres étaient placés de façon à ne rien rapporter et à être compromis. On le voit, en se défendant

pour des détails, Mp Folchi oubliait les gros morceaux.

L'émotion publique devint telle, après le départ de Folchi, que le Saint-Offlce fut saisi de la question. Vingt-deux ans plus tôt, notre homme aurait été délicatement posé dans la prison Saint-Ange. En 1891, il en fut quitte pour faire un voyage en Suisse et pour tenir compagnie à son ami, le cardinal Mermillod.

Voilà comment M»"^ Folchi est tombé d'une situation cardinalice, c'est-à-dire d'une situation qui le menait tôt ou tard aux honneurs de la pourpre. S'il faut en croire mon interlocuteur, voici en quoi se résumerait sa culpabilité :

Les princes romains à qui l'argent perdu avait été prêté étaient des amis du prélat. Ce n'était pas lui qui les présentait au Pape (ils étaient déjà présentés). Mais c'était lui qui trompait le Pape sur leur situation réelle quand il était chargé de faire une enquête. Pour les placements il était le maître. Le Saint-Père lui demandait toujours conseil, et lui, il indiquait toujours les actions sur lesquelles il avait une prime.

Si tout cela n'était pas prouvé par témoignages, il serait resté encore dans un fait brutal de quoi condamner trois fois Folchi ; il eut l'audace de réclamer ses papiers. Or, on a trouvé des registres incomplets, des feuilles éparses, des reçus oubliés, des

comptes sans concordance, des dettes périmées. Ce bureau était un chaos. Cela ressemblait à une officine d'affaires véreuses, non à un cabinet de vicecamerlingue.

On a pu comparer cette comptabilité de sauvage à la tenue de livres si claire, si simple du cardinal Ântonelli. Ce colossal financier avait le génie de Tordre et de la simplicité dans Tordre. Us" Folchi, lui, qui a tant de régularité dans ses affaires privées et qui tient les livres de sa fortune avec la plus scrupuleuse exactitude, avait sans doute ses raisons pour conserver en désordre sa comptabilité publique; il espérait que cette nuit effrayerait les yeux inquisiteurs. Il a fait un mauvais calcul.

II ne reste plus au malheureux qu'à fonder une banque privée et à y employer une expérience si chèrement acquise.

Quant à Léon XIII, il se mît à étudier les moyens de fermer la brèche : les œuvres catholiques ne devaient pas souffrir de Torage financier qui s'était abattu sur le Vatican. Sa Sainteté eut le courage de ceux que les choses de ce monde n'atteignent jamais personnellement. Il se consola en lisant le merveilleux Traité de la considération^ écrit par saint Bernard, véritable catéchisme des Papes, où est enseigné le superbe mépris des richesses de ce monde.

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