LE DIVORCE DANS L'EGLISE
Au milieu du Paris élégant s'élève une église qui ressemble tin peu au Palais-Bourbon et beaucoup à la Bourse. Cette double ressemblance autorise ladite église à s'offrir de temps en temps le luxe d'un petit scandale. Ce temple doré sert de théâtre ordinaire à toutes les glissades mondaines des petites femmes qui y donnent leur premier rendez-vous derrière les colonnes à prétentions helléniques.
Là aussi, certains prédicateurs peuvent vaquer, sans être troublés, aux soins de leur honteuse popularité, et, saltimbanques de la chaire, peuvent déballer leur marchandise avariée, sous l'œil étonné du suisse, sous le regard satisfait du curé.
Il n'y a pas longtemps, il s'y est produit un incident plus nouveau. Ce n'est pas par tolérance que le curé a péché dans sa maison... tolérante. Il a péché par action, et il a marié, béni et salué d'un mot aimable des gens qui, aux yeux de
rÉglise, n'étaient pas libres, autrement dit, une jeune fille quelconque et un divorcé. Et il ne s'agissait pas là d'un divorcé ecclésiastique, mais d'un simple divorcé civil.
Les fiancés étaient riches, bien apparentés; et ils ont supplié ; ils ont appuyé leur supplication d'une belle aumône pour les pauvres, et M. le curé a oublié le mariage précédent, le mariage que Jésus -Christ avait voulu indissoluble et qui, après avoir été dissolu^ a été dissous par la loi civile, la loi inique contre laquelle les vicaires de M. le curé tonnent tous les dimanches avec des indignations copiées sur les gestes du comte de Mun.
Il est bien entendu que le curé s'est trompé, qu'à l'heure où il bénissait les époux il ignorait tout. Il ne savait rien non plus quand il a enfoui dans sa manche la boîte de bonbons qui contenait autre chose que des dragées. Cette manche, qui a pourtant l'étroitesse de l'habit gallican, s'est trouvée, pour une fois, être large comme une manche de froc dominicain. Tout y est entré : le chèque, la bénédiction et le mariage. Le remords s'y serait enfoui aussi, pour y dormir sans doute, si quelque , âme scélérate n'avait connu et reproduit l'aventure. Alors le curé, qui ne sait pas le premier mot du catholicisme, et pour la raison très simple que les déjeuners et les dîners en ville ne lui ont pas
permis d'étudier ce que sait un pauvre desservant de campagne, à la soutane loqueteuse, alors le curé est allé se jeter aux pieds du cardinal Benjamin Richard.
Le vénérable vieillard a agité sa crosse peu crossante, fait passer son anneau de la main gauche à la main droite. Il a secoué le coussin de plumes sur lequel une main pieuse a brodé les armes vagues des Richard dits de Lavergne, ses aïeux. Il a appelé son Adèle secrétaire, celui qui lui sert à penser, et les trois docteurs ont conclu : « Il faut, à tout prix, taire ce scandale, et il faut éviter que la mauvaise presse ne s'en empare. »
Ainsi le curé élégant de la paroisse la plus élégante de Paris croyait avoir évité Feffroyable succès qui le menaçait : être acclamé par les apôtres du divorce, comme un précurseur.
La considération qui doit le plus endormir et embaumer la conscience du prêtre parisien est celle-ci : la cour de Rome se conduit, tous les jours, comme lui-même s'est conduit une seule fois dans sa vie, et le divorce clandestin et honteux régnait déjà dans TÉglise romaine qu'aucune puissance n'avait encore songé à l'inscrire dans ses codes.
La doctrine de Rome et la doctrine du Curé, c'est le même volume sous deux reliures différentes.
A son insu, M. Tabbé Jourdain a fait du romain sans le savoir.
En principe, Rome n'admet pas de cassation.
Quelquefois seulement, quand on met sur ses yeux un bandeau qui n'est pas d*amour, elle déclare que le mariage est nul, c'est-à-dire n'a pas existé ; elle brûle les cartes biseautées et la partie peut recommencer.
Ces Jugements sont rendus par un groupe de cardinaux qui forment la congrégation du Concile; C(5 ministère ou tribunal, comme vous voudrez, ne fait pas moins que casser, moyennant finances, les mariages usés.
A certains Jours, la Chancellerie où cette Haute- Cour tient ses séances devient la succursale des boudoirs du demi-monde entier, le dernier coin où vibre Técho des querelles d'alcôves.
Il y a quatorze cas de nullité, parmi lesquels la non-consommation a le premier rang, et le nonconsentement occupe le second.
Il faut voir de quelles subtilités et de quelles distinctions les théologiens enveloppent leurs considérations sur le divorce ecclésiastique. Il s'agit d'admettre la chose et de repousser le nom.
Co n'est pas le divorce, disent-ils, c'est la constatation qu*une union est nulle. Ceci est peut-être vrai, quand il s'agit de la cause d'empêchement connue sous le pseudonyme de non-consentement.
Le procès traîne deux ans ; deux jugements successifs sont prononcés ; Tun en première instance, l'autre en appel. Mais, détail piquant, les juges de l'appel sont les mêmes que ceux de première instance.
Après les deux arrêts rendus, le procès n'est pas fini ; la Congrégation n'a fait qu'émettre les avis et le Pape prononce en dernier ressort.
L'Église prononce purement — ou impurement — le divorce, quand il s'agit de non-consommation. Elle brise un lien légitimement noué, et il lui est toujours impossible de dire que le mariage non encore consommé ne le sera pas demain.
Tout cela coûte entre cinq cent mille francs et deux millions, ce qui faisait dire un jour au brillant comte Festetics, époux, après cassation, d'une princesse acariâtre :
— a J'ai dépensé un million pour faire divorcer à mon profit la comtesse en Cour de Rome. J'en donnerais bien deux pour divorcer avec elle. »
Et la procédure suivie ? Elle est plus scandaleuse et plus immorale que les pires adultères. La femme, si elle se prétend vierge, malgré elle, passe de bains en bains, de matrones en matrones. On lui pose les questions qui feraient éclater cette chose inexplosible : la pudeur d'un dragon. Si le mari est. dit impuissant, trois médecins constatent ou essaient de constater le désastre et crient vicie
278 SOUTANES POLItlQUES
toire, quand leurs lunettes et leurs faces ridées ont laissé froid comme glace le malheureux époux.
Le mariage a, dans cette affaire, un avocat d'office, un défenseur légal dont la mission est de faire monter les frais.
Il crée des difficultés de procédure. Devant les cardinaux réunis, il présente des objections^ fait venir et revenir le procès. Il fait imprimer des mémoires, des constats, tirer des clichés photographiques. Enfin, si les deux époux veulent le divorce romain, ils s'en tirent avec cent mille francs. Si Tun d'eux veut rester attaché au boulet, il faut compter de quatre à six cent mille francs.
Le scandale de certains procès a éclaté comme de cruelles fanfares modernes sur les dalles antîques du Vatican.
Les plus honteux sont certes venus de France, et la faute en a été à Tarchevèque actuel de Paris.
La plus malheureuse de ces aventures était facile à éviter. Le procès était intenté par M"® Pélissier, fille du maréchal de MalakofT, contre le comte Jean J Zamoyski, grand seigneur dont le nom vaut, en Pologne et en Autriche, un nom de roi.
La fiancée avait cette beauté qu'on prétait aux filles d'Ossian, à ces belles rêveuses qui couchaient sur les nuages sans les faire plier. Dieu lui avait donné ce don qui est la beauté, et aussi ce trésor supérieur qui est le charme, rayon arraché
à quelque coin de ciel pour éclairer les figures de femmes.
M"* Pélissier avait un regard perdu vers les audelà, qui contrastait par sa mélancolie avec l'étincellement de vie qui éclatait dans la large personne de sa mère.
Le comte Jean eut pour elle — pour la fille — un amour prodigieux, slave, chimérique, et qui fut coupé d'incidents, d'aventures et d'orages.
Un beau jour, une personne, à qui Ton doit aujourd'hui le respect que l'on doit aux tombes, sépara pour toujours la femme d'avec le mari. Un procès en Cour de Rome fut engagé, et pendant quatre ans, le monde ironique vit Jean Zamoyski, fou d'amour plus que de colère, demander une seule chose, qu'on le laissât causer avec sa femme un quart d'heure et il se chargeait de la ramener.
L'archevêque de Paris aurait dû favoriser cette rencontre, il s'y opposa et l'Église a brisé pour toujours ce que l'amour et Dieu avaient uni.
Dans tous les procès, il y a toujours la note gaie à côté de la note tragique.
Jean Zamoyski anima de son bel esprit neuf son procès. Il s'en allait, tous les matins, voir les cardinaux présents à Rome, et il rencontrait souvent dans les escaliers, son ex-belle-mère, la maréchale Pélissier.
Un jour, l'avocat de la comtesse avait imprimé
^Frl^
un mémoire où il constatait les priapiques velléités du comte. Un soir, chose horrible, le grand seigneur polonais ne s'était-il pas introduit tout nu dans la baignoire où déjà était sa femme !
Ce n*était pas un cas de divorce; mais il parait que cet acte semblait monstrueux à un vieux cardinal, Jean Zamoyski put le voir et lui dit :
-— « Éminence, dans Thistoire qu'on vous raconte, il y a un fond de vérité: le fond, c'est la baignoire. Mais c'est moi qui y étais calme et solitaire, quand ma femme est venue m'y rejoindre. »
Le cardinal sourit, et toute la ville aussi, car ces histoires se colportent et forment le fond de baignoire des conversations romaines.
A côté de cette cassation tragique par l'intérêt qui s'attache aux deux victimes se place la série plus nombreuse des procès-comiques.
Voici d'abord prononcée la nullité de mariage entre M"* Marie-Madeleine d'Imécourt et M. Paul Musurus, fils de Musurus-Pacha et frère de la princesse de Brancovan.
La jeune fille avait été élevée, ou plutôt n'avait pas été élevée du tout, par des institutrices perverses ; c'était un joli paquet, rond, gracieux et bien parfumé. Le cœur en feu, la moustache en pointe, Paul Musurus n'osa pourtant mener cela à l'autel. Il prit la fuite vers Londres et c'est là que M*'« d'Imécourt vînt le rejoindre et l'épouser à
Tanglaise. Le mariage a été cassé plus tard, pour cause de non-consentement.
A peu près en même temps s'entassaient les rapports sur l'affaire de W^^ Martinez Gampos et du comte Sérano, fils d'un maréchal espagnol.
Le mari avait, paraît-il, une politesse de glace. L'Espagnole trouva le sorbet un peu froid, obtint la cassation de son mariage ; et de tambour en trompette, tomba dans les bras d'un fils d'huissier qui l'enleva sans procès, mais ne l'épousa pas de même.
Un peu plus tôt, la Curie romaine avait rendu un jugement curieux entre M"« Blanche de Giffe et M. le comte de Sampigny. Après un mariage d'amour, où l'amour semblait avoir duré cinq ans, M"* de Sampigny prétexta un voyage, partit du domicile conjugal et n'y rentra jamais. Le comte obtint le divorce en France et la femme l'obtint à Rome, après une constatation faite par deux médecins et une véritable matrone qui conclurent à un retour de virginité. Le mariage n'avait, paraîtil, été consommé que dans l'écartellement des deux écussons sur l'argenterie familiale.
Semblable fut, ou à peu près, l'histoire du mariage cassé entre le prince de S et une demoiselle qui n'avait rien de Jentiy roiivrière^ bien qu'elle eût appris la vie devant une machine à coudre.
ri>
iTifl
Il ne faut pas croire que ces vierges attristées passent dans la solitude leur temps à égrener des* souvenirs incomplets, en attendant un second mari. Elles se sont rencontrées et se sont réunies sous la houlette d'un prêtre vénérable du faubourg Saint-Germain.
Le vieillard couronne de cheveux blancs un corps qui ressemble à un bâton de guimauve, et il dirige avec douceur ces femmes qui ne se sont jamais plaintes de violence.
Ces dames ne voient personne: elles se reçoivent seulement tous les soirs. Dans un Saint-Hélène de salon, elles causent pour se consoler de n'avoir pas eu leur Waterloo ; elles exécutent des sonates de musique sur les peines de leur cœur et les ravages que ne font pas les hommes.
Dans le groupe, se glissa un jour une dame qui se disait anglaise et qui ne savait pas que l'Angleterre est une île. C'était un être prétentieux, qui se croyait la grâce en personne, parce que d'un corsage sans digue, croulaient et s'écroulaient des choses qui avaient pu être des seins.
La dame parlait tant des tourelles de son manoir, que les sœurs en virginité firent une enquête. On découvrit la loge natale, mais on ne découvrit pas de cassation... parce qu'il n'y avait jamais eu de mariage. La brebis galeuse a été expulsée et le prêtre a repris la direction de son petit troupeau.
Il demande des ouailles nouvelles et porte sans honte le titre d'archevêque de Lesbos.
Tout cela n'empêche pas le divorce d'être dans la pratique de l'Église, et, circonstance aggravante, il y est avec une auréole de mensonge et de vénalité.
C'est qu'on a fait du catholicisme moderne, un filet auquel il faut toujours ajouter des mailles pour prendre plus de poisson. On est peu à peu descendu à une Religion de fantaisie, de trafics, de pourboires qui ressemble au catholicisme naturel, comme le curé, cité au commencement de celte histoire, ressemble à un saint.
Il en résulte ceci : les ennemis de la Religion éprouvent une joie féroce, en voyant l'antique sacerdoce s'en aller et fluer de toutes parts, et ils s'imaginent que si les prêtres s'amollissent, l'Église se ramollit.