‹ Soutanes politiquesChapitre 34 sur 38 · IH · texte numérisé non relu

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mettre à la tête de cette Congrégation de V Index qui a été longtemps un fief des dominicains. Le secrétaire appartient même encore de droit à ce dernier Ordre. C'est le R. P. Frati, écuyer cavalcadour de la Congrégation, véritable inspirateur des décrets signés par d'autres. Le visage de ce moine serait une insulte pour les yeux, si Dieu n'avait pas versé quelque chose de joyeux et de spirituel dans cette gargouille de cathédrale gothique.

Le cardinal enterrerait volontiers toutes les iniquités écrites sous toutes les bénédictions, pourvu qu'il ne fût pas obligé de lire. Le secrétaire, lui, inhume dans son livre vert, sous toutes les imprécations possibles, ce qu'il a le plaisir de déguster.

Tels sont les deux hommes qui dirigent la Congrégation de Y Index, Le reste ne vaut pas la peine d'être nommé. Il se compose des cardinaux indifférents et des prélats consulteurs, qu'on ne consulte pas. Des moines inconnus, embusqués derrière les livres, servent dans chaque pays de rabatteurs et analysent les œuvres signalées à la justice romaine. Cela ne va pas sans incidents ; on avait, par erreur, il y a quelques années, soumis à l'examen d'un religieux allemand la Maison Tellier^ de Maupassant* Le Père ne savait pas un mot de français. Il fit un rapport où il déclara que ce livre d'architecture ne présentait pas d'erreurs

graVes, mais seulement des lacunes, sur la construction des églises ! Grâce à cette analyse, Maupassant ne figure pas à V Index.

Us ne sont pas nombreux d'ailleurs, les romanciers vivants que mentionnent les tables vengeresses. Elles semblent mépriser les conteurs d'histoires et les regarder comme les sergents de ville regardent les polissons, qui passent le long des murs et gravent une malice avec la pointe de leur couteau.

A côté de livres du dix-septième siècle, d'arrêts du Parlement, dont tous les exemplaires ont péri, écrasés sous le pilon du temps, se trouve une page entière consacrée à Balzac. Le colosse a envahi tout, même ce catalogue des pensées coupables, où une ligne suffit pour les autres. Aussi, ces œuvres de Balzac, que tout le monde a dévorées, parce qu'elles ont dévoré le monde, sont interdites et l'excommunion pèse sur les millions de lecteurs qu'elles ont eus. Il est peut-être là, Balzac, au pilori de rÉglise, parce qu'il faussa l'Histoire, comme lui seul pouvait la fausser. Peut-être aussi, la Cour de Rome s'est-elle faite l'associée des commères de la littérature qui firent profession de tuer le grand homme. Le 18 brumaire de Balzac a été posthume ; et Y Index n'a pas effacé son arrêt. Réparer cette erreur est, dit-on, un des soucis de Léon XIIL

A côté du livre d'un Cambronne, qui n'était pas l'héroïque orateur, près des Mémoires de Casanova voici Champfleury châtié tout entier en une ligne.

Entre Auguste Comte et M. Compayré, Taccident de l'alphabet place un livre condamné en 1693, et dont l'auteur semblait être l'héritier des prophètes. Cela s'appelle : « Traité dans lequel on fait voir qu'il y aura un cinquième empire sur la terre qui sera plus grand que celui des Assyriens , des Perses^ des Grecs et des Romains, »

Prédire l'empire de Napoléon un siècle et demi d'avance, cela valait mieux qu'une condamnation.

Les princes ne sont d'ailleurs pas épargnés, et M. de Gondillacest inscrit pour son cours S! Études à l'usage de M^ de Parme, L Histoire de la Philosophie, de Victor Cousin, ce chef-d'œuvre du chef déposé de la philosophie, mène sans transition aux œuvres des deux Dumas. Ici, tout est condamné en bloc, les œuvres du père, comme celles du fils, et dans toutes les langues, ce qui n'empêche pas les prélats romains de marier les filles du spirituel auteur de Francillon,

L'académicien se peut d'ailleurs consoler dans le voisinage des Contes de La Fontaine, Henri Heine n'est pas mieux traité : V Index ne pardonne pas les ironies contre Rome.

Les rayons du Père Éternel que portait Victor

Hugo semblent avoir effrayé la Curie romaine. Notre-Dame de Paris et les Misérables figurent seuls à VIndex, Lamartine, moins imposant, est condamné pour quatre œuvres. Lamennais, ce ne fut pas la Congrégation qui le frappa; ce fut une encyclique du Pape que TÉglise jeta en forme de boisseau sur les Paroles d'un croyant^ comme si un boisseau pouvait éteindre la torche jetée dans le champ de blé mûr.

Les dictionnaires ne sont pas plus oubliés que les œuvres de génie. Le Larousse tout entier, ce bréviaire du journalisme moderne, figure ici, et l'érudition la plus lettrée est représentée par V Histoire d'Israël de M. Ledrain.

Un bond mène à Michelet ; mais ce n'est pas le gralteur du marbre des épitaphes qui est condamné ; c'est le physiologiste tardif, l'auteur de V Amour. Si l'on n'est pas étonné de trouver là les Essais de Montaigne, on passe avec stupéfaction à ce pauvre Murger qui ne fut jamais un danger pour l'Église.

Bien vieux semble Péreire condamné avec les Saiut-Siraoniens. Cette condamnation est tout ce qui reste d'un grand combat. Moins encore reste de Quinet, du lourd Quinet. Raspail, qui débouchait ses flacons au nez des jésuites, est moins oublié.

On trouve dans YIndexy le catalogue complet

des œuvres de M. Renan. Le vénérable prélat du Collège de France devait être joyeux de cette délicate publicité. Sainte-Beuve, lui, n'est condamné que pour Port-Royal.

Les chignons révoltés sont rares ; quelques institutrices, quelques ladies irrespectueuses nous mènent à George Sand, de son vrai nom baronne Dudevant^ comme dit respectueusement Ylndex,

Aurélien SchoU représente le boulevard dans le défilé des condamnés, comme Jules Simon, avec sa Religion naturelle, représente la douce, innocente et rosière Académie.

Les pseudonymes qu'il aimait n'ont pas sauvé Stendhal, ce dernier-né du dix-huitième siècle, cette expression raffinée du matérialisme radical. Rome n'a^pu lui pardonner d'avoir aimé les Lombardes.

Eugène Sue et Frédéric Soulié personnifient une forme morte du roman. M. Taine, ce galérien du boulet professoral, n'est châtié que pour l'Histoire de la littérature anglaise, et c'est la volonté personnelle de Léon XIII qui a sauvé les belles études sur la Révolution.

Deux livres de Vacherot sont ici : la Religion et Y Histoire de F École d'Alexandrie.

M. de Voltaire, comme dit VIndeXy n'est pas condamné en bloc. On ne trouve qu'un choix de ses œuvres.

Quand on croit, à la fin, avoir rencontré Zola, on s'aperçoit qu'il ne s'agit pas de l'auteur de la Terre ^ mais d'un théologien du xviii'' siècle. Si le Maître souffre, dans sa modestie, de ne pas être classé, qu'il se rassure, Rome pense à lui.

Et c'est tout; cette poignée de noms est ce que Rome a trouvé de condamnable dans les lettres françaises jusqu'en 1892.

Les foudres de l'Église, comme celles du ciel tombent, on le voit, un peu au hasard. Mais quels effets produisent-elles? A quoi sont condamnés ceux qui sont condamnés? Les lecteurs des livres indiqués sont excommuniés. Or, l'excommunication, c'est la mise hors la loi, l'expulsion de l'Église; c'est plus grave que le péché, puisque tout prêtre peut pardonner le péché, tandis que des pouvoirs spéciaux peuvent seuls relever de Texcommunication. Quant aux châtiments qui attendent les auteurs et les éditeurs, ils sont moins graves que ceux réservés aux lecteurs. Pour être pardonné, il suffit de se soumettre, d'écrire une lettre où l'on rétracte son livre, et aussitôt la Congrégation de YIndex inscrit sur son catalogue, en face de l'œuvre condamnée, cette formule : « L'auteur s'est soumis d'une façon louable et a réprouvé son travail.»

A part ces mentions, la table de l'iwrf^'x est froide comme un inventaire du Diable.

Quelquefois*seulement, après le titre de l'ouvrage

éclate une imprécation latine, par exemple celleci : « Titre menteur d'un livre très menteur. » Pour le reste, la foudre de l'Église est servie dans sa gelée. Ordinairement elle tombe sur les auteurs sans avertissement.

Une fois pourtant, V Index prévint celui qu'il allait frapper. Barbey d'Aurevilly venait d'écrire le Prêtre Marié. L'archevêque de Paris eut peur de ce livre où l'altitude des passions ne fait qu'en augmenter la violence, comme la hauteur des montagnes augmente la force du vent. Barbey voulut se défendre ; il demanda un théologien et l'archevêque lui en expédia un. Le foudroyé fut l'abbé. En une heure de conversation le connétable des lettres tourna, retourna son sujet et le pauvre abbé prit la fuite, battu, convaincu et content. Le roman ne fut pas à V Index, ce qui prouve que les aigles ont des serres pour crever les yeux aux oisons.

Quand Léon XIII aura réformé Vlndex, peut-être toute la littérature contemporaine flgurera-t-elle dans le catalogue. Ainsi^ ce sera au moins vivant et cela vaudra mieux que l'ossuaire actuel où quelques éternels et quelques modernes se noient dans un océan d'œuvres mortes.

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