‹ Soutanes politiquesChapitre 35 sur 38 · L'EGLISE MERE DU DUEL · texte numérisé non relu

L'EGLISE MERE DU DUEL

Un jeune homme pieux se jeta un soir dans le confessionnal d'un jésuite sec.

— « Que dois-je faire? demanda le pénitent. J'ai été souffleté par un homme, mes devoirs de chrétien me permettent-ils de provoquer mon ennemi?»

— « Il y a des cas, répondit le prêtre; où Ton demande conseil avant ; il y en a d'autres où Ton demande pardon après. »

Et sur ce, le jésuite sec ferma le guichet qui le séparait du jeune homme pieux.

Le révérend père n'était pas du parchemin dont on fait les théologiens, mais il était du bois dont on fait les héros, car il est mort mangé dans une lointaine mission.

Les chrétiens à peu près droits sont indulgents, parce que le duel est un fils de l'Église, un fils que

• fi."

sa mère ne veut plus reconnaître et qu'elle a eu pourtant en légitimes noces, avec le moyen âge.

Le délit auquel le code ne se décide pas à faire rhonneur de le nommer, fut pendant longtemps la seule loi religieuse et la seule loi civile de l'Europe. Le duel s'appelait alors le jugement de Dieu et servait à résoudre les questions difficiles, à terminer les procès compliqués.

Il avait été précédé par un serment sur les saintes reliques, et la quantité innombrable des parjures avait effrayé les rois dans leur piété.

Robert avait seul cherché un expédient pour maintenir le serment et éviter le duel : il avait fait exécuter une châsse de haute mine, bien ciselée et noblement décorée de cabochons précieux ; la châsse était vide de toute relique. Ceux qui se parjuraient sur ce monument sans âme avaient au moins le mérite involontaire de ne pas insulter les précieux souvenirs des saints.

Peu à peu, le duel devînt un article de foi chevaleresque et religieuse :

« Tous doivent croire aux jugements de Dieu, disaient les capitulaires de Gharlemagne, le doute n'étant pas permis. »

Le duel qui n'était pas alors loyal, était une sorte de sacrement de l'assassinat, précédé de prières, d'aspersions, de bénédictions, de confessions, de communions, etles évéques se faisaient un honneur

de dire, crosse en main, mitre en tèle, une messe avec oraison spéciale avant que le combat ne s'engageât. .

Les clercs se battaient avec les laïques, et nous voyons un empereur, Othon II, offrir au pontife Jean XII, de prouver son innocence par un combat judiciaire :

— « Si le seigneur Pape ne veut pas me croire, le duel prouvera la vérité de mon assertion. »

Ailleurs, c'est la continence d'un évéque qui est mise en doute par ses supérieurs. L'évéque, pour se

justifier, demande un jugement de Dieu et il

meurt percé très bas.

Les questions théologiques se résolvent sur le terrain : un assaut célèbre décide en Espagne entre les liturgies mosarabique et romaine. L'avantage reste à la romaine et l'adversaire tombe sur le terrain, piqué comme un papillon sur un liège.

Il était donc un simple retardataire, ce journaliste américain qui, malmené par un prélat, voulait récemment lui envoyer une paire de témoins.

Aux temps héroïques de la justice armée, les ordres militaires religieux protégés par le Pape, présidés par les cardinaux, inscrivaient le duel à la première page de leur Règle. L'ordre de Saint-Jacques, dûment confirmé par l'Église en 1175, repoussait tout aspirant chevalier qui avait refusé de se battre.

302 SOUTANES PeLITIQUES

Brantôme, qui a consacré un livre à raconter les duels célèbres et qui a précédé dans cette chronique notre confrère le baron de Vaux, Brantôme, sire de Bourdeille, racontant le duel de Valenciennes, écrit ceci :

— 4c Fut alors apporté le livre Messel sur lequel prestèrent serment Tun et l'autre ; cela s'usait fort anciennement. »

Dans une autre anecdote le narrateur dit :

r— « Les combattants commencent à se mettre à genoux pour faire leur prière à Dieu; puis sont tantes par leurs parrains. »

Le moyen âge fini, les scrupules qui ne sont pas de piété, augmentent en proportion directe de l'affaiblissement des courages.

Les édits royaux et les bulles pontificales se croisent et s'unissent pour arrêter les duels, et Gaspard de Saux, épouvanté, écrit en ses mémoires ;

— « Ceux qui font des armes sont réduits entre deux extrémités : de perdre l'honneur, ou en le défendant, estre en péril d'une mort honteuse par les édits du Roy. >

Le désordre règne dans les consciences. Les duels sont encore ordonnés par certains tribunaux ecclésiastiques et l'on se bat dans la cour des palais épiscopaux.

Vient le concile de Trente, ce 93 de l'Église, qui

Ai^-

bouleverse la législation et foudroie duel et duellistes d'une façon précise. Le Concile édicté le refus de sépulture chrétienne pour ceux qui sont morts en combattant.

Sont excommuniés en bloc les adversaires, les témoins et aussi le§ gouvernements qui ne poursuivent pas le duel.

Clément VIII va plus loin : il étend l'excommunication à ceux qui fournissent -les chevaux, ks voitures, les armes, tous les accessoires des combats singuliers.

Voilà le duel condamné d'une façon terrible comme il a été jadis autorisé d'une façon féroce; ce qui prouve l'admirable faculté qu'a l'Église de suivre les oscillations de la politique et de varier dans son immuabilité.

En 1725, le Pape décide que non seulement les duellistes morts sur le terrain ne seront pas enterrés religieusement, mais encore que l'interdiction s'étend au blessé, qui aurait donné avant sa mort des signes certains de pénitence et reçu l'absolution. En même temps, le Saint-Père enlève aux évêques et à tout autre qu'à lui-même le droit de dispense.

Rien n'a été ajouté à cette législation depuis lors ; rien n'en a été retranché— en théorie.

Cet excès de sévérité subsiste toujours dans la lettre et prouve simplement —- dût la conclusioi)

paraître étrange — que TÉglise romaine admet le duel ou le tolère.

Il n*y a pas un prêtre qui refuse aujourd'hui le pardon à un duelliste blessé; or, d'après les textes formels aucun clerc n'a le droit de se mêler à cette affaire.

La sépulture chrétienne, formellement refusée par le Concile, est accordée sans difficultés, même aux duellistes morts sur le coup, quand ils ne sont ni trop pauvres ni trop manants.

L'Église n'exécute plus la loi qu'elle a faite ; c'est la façon la plus galante et la plus discrète de donner aux bons chrétiens la permission de violer cette loi. Le prêtre ressemble fort à ce roi de France qui, après avoir couvert le pays d'échafauds dédiés aux duellistes, disait à un geptilhomme venu devant le tribunal royal :

— « On ne court pas implorer justice quand on porte à son côté Tépée pour se la faire. »

On trouve la même contradiction, entre le langage officiel de l'Église et sa tolérance secrète.

Il arrive quelquefois qu'une femme bien née, légitime sur le tard un enfant qui fut fait par erreur. L'Église, elle, se contente de donner le droit de bâtardise à son ancien enfant légitime, au duel qu'elle institua.

De temps à autre un abbé en mal d'épouvante se met à écrire autour des combats, mais il le fait

sans conviction, comme cet excellent prêtre lorrain qui a commis un livre contre le duel et la valse,... venus tous deux d'Allemagne, selon lui.

Pour le reste des catholiques, pour ceux qui portent une épée près du cœur, le duel reste un péché interdit comme tous les péchés par l'Église, commis, hélas 1 comme tous les autres péchés.

Ces fidèles-là ne se rachètent de cette faute, quand ils la commettent, qu'en se confessant; c'est plus pieux ainsi et c'est aussi plus courageux.

Les théologiens eux-mêmes semblent abandonner le combat contre le duel. M»"^ d'Hulst qui, comme il le sait, est le premier the'ologien de ce temps, peut-être le dernier, M«' d'Hulst, qui a pris à la Chambre la place de Pic de la Mirandole, n'a pas osé relever, dans des circonstances assez récentes, un projet de loi oublié sur la terre parlementaire par feu M«' Freppel.

Il faut espérer qu'entre bons catholiques on continuera à se battre quelquefois, à s'injurier souvent et pour le principe, comme disait Brantôme, déjà cité, « je m'en rapporte aux bons discoureurs meilleurs que moi. »

Page 1