L'EGLISE ET LA DYNAMITE
Deux hommes se rencontrèrent un jour sur les marches de Sainte-Glotilde, une église comme il faut, dont la froideur et le luxe conviennent à Tindifférence religieuse.
L'un était un vieux prêtre, vieilli dans les stériles honneurs du faubourg Saint-Germain.
En attendant de recevoir la récompense de ses calmes vertus dans un ciel gris, il bénit les mariages héraldiques et les prépare au besoin, pour se consoler de n'être pas évêque.
Le Pape, avant d'être républicain, a donné à cet aumônier officieux du grand monde, un liséré violet, la ceinture et les bas de même, avec le titre de moîisignory qu'on prononce monseigneur.
Sa figure grasse sort d'une soutane pincée à la taille comme un habit à la française, et ses deux gros yeux à fleur de tête ressemblent à deux lucarnes ouvertes sur un grenier vide.
L'autre est un moine aux gestes violents, à l*esprit agité, un moine sous la bure duquel Torgueil et la piété, la foi et le doute se livrent des batailles sanglantes. Sa figure amaigrie dit les longs jeûnes et les lourds travaux.
Ils se rencontrèrent donc sur ses marches, courant faire chacun son métier, le prélat allant officier, le moine allant prêcher ; et ils se saluèrent :
— « Mon père, dit le prélat, vous qui êtes un peu prophète, dites-nous le jour où nous sauterons. »
— « Jamais, hélas! monseigneur, repartit le moine. Les temps héroïques sont passés et l'Églisen'aura plus de martyrs en France.
« Il y a quarante ans, si la dynamite et les explosions avaient été inventées, on aurait trouvé la première cartouche sous le porche d'une cathédrale, et cela aurait été heureux parce que la lutte prouve la vie et fortifie les vivants ; on ne hait que ce qui est à craindre. Aujourd'hui la Révolution passe à côté de nous sans nous saluer même d'une bombe; cela prouve que nous ne sommes plus à craindre.
€ Ce n'est pas que la Révolution ait tué l'Église. Après que ses prêtres eurent été avilis ou égorgés en 1793, les survivants revinrent plus puissants
reprendre leur place en France, parce qu'elle leur était gardée par le respect du peuple.
« Alors, longtemps, nous méritâmes Tamour de nos fidèles parce que nous méritions -la haine de nos adversaires.
« L'Église renouvelée etrajeunie avait, il y a vingt ans, le choix entre deux chemins. Nous pouvions lutter contre le présent au nom du passé, ou contre le passé au nom de l'avenir. Le peuple, dont l'esprit pour être simple n'en est pas moins clair, le peuple, au moins celui des campagnes, nous aurait peut-être suivis dans une politique toute réactionnaire. L'Église préféra se faire elle-même impuissante en suivant à cloche-pied les régiments affolés qui marchent vers la fin de tout. Nous nous sommes imaginé que la plus haute politique était de faire une part à la Révolution, comme on en fait une à la tempête, en allégeant le vaisseau. Nous avons conseillé l'aumône tremblante aux bourgeois. Nous leur avons dit de donner quelque chose pour qu'un jour on ne leur prît pas tout. Nous sommes aujourd'hui puni?, pour avoir osé appeler cela de la charité. Les bourgeois nous en ont voulu de leur avoir demandé de donner, et les déshérités ne nous ont pas pardonné d'avoir appelé don ce qui était restitution.
a Générosité imprudente, si c'était une générosité de notre part; maladresse de la peur, si notre
peur a voulu être adroite ; nous avons détaché de nous ce qu'il e^t convenu d'appeler l'élite et nous n'avons pas attaché à notre chariot usé celle qui se nomme la Foule.
€ Pie IX avait failli devenir le Louis XVI de la Papauté; et un génie surnaturel — clarté de Dieu — arracha Thomme dans le pontife à l'aveugle bonté de son cœur.
« Léon XIII a eu peur de risquer le même accident que son prédécesseur et nous avons eu un Pape couronne' à la tête — comme les chevaux le sont aux genoux.
€ Il a tassé les vieilles idées sur la chaise de Pierre pour y faire une place aux idées nouvelles, et de ce mariage infécondrien ne naquit. Nos ennemis ont expliqué la perte de notre influence par des raisons grossières : la vieillesse de nos institutions, le reploiement de nos ailes ouvertes si grandes sur le monde. Mais ce n'est ni par lassitude, ni par découragement, ni par faiblesse que l'Église est tombée dans le coma où elle est. Elle ne peut pas se plaindre d'être oubliée, car elle a abdiqué le passé sans adopter l'avenir. Avec nos idées politiques surannées et vagues nous sommes restés des penseurs de seconde main, des lîbérâtres attardés.' Sous prétexte d'y mettre un peu d'eau fraîche, nous nous sommes enfoncés dans la mare croupissante de la réaction ; et nous sommes si bien au fond
••iTK
3dO SOUTANES POLITIQUES
de Teau que les armées nouvelles passent sans nous voir et sans nous compter.
€ L'Église « dont le renouvellement est voulu de Dieu », comme disait Lamennais, TÉglise s'oublie dans les rêves de son sommeil. Ces rêves ce sont les réconciliations des hommes déchaînés entre eux .
Un jour un vieux sultan eut la fantaisie orientale de demander Taumône à la porte de son palais et personne ne lui donna. Aujourd'hui, le Pape la demande à la porte de son Vatican, il tend sa tiare aux puissances schismatiques, et les gros sous ne tombent pas.
« Deux choses peuvent nous consoler de l'impuissance actuelle de notre religion et de l'indifférence où les peuples sont tombés à notre égard. C'est d'abord l'anéantissement où nous voyons réduite la philosophie, dont les anarchistes négligent et oublient l'ancienne force, après l'avoir usée. C'est aussi l'impuissance des autres religions. La Russie qui, en fait de respect du pouvoir, semblait avoir la virginité de ses neiges, la Russie est aujourd'hui plus révolutionnaire que la vieille Italie, et les nihilistes ont pour leur religion la même indifférence que les anarchistes professent pour la nôtre.
« Il y a de grosses différences entre les barbares du passé, qui refirent avec un sang nouveau le monde détruit par leurs mains, et les barbares du présent qui ne referont aucun monde avec leur
SOUTANES POLITIQUES 3il
sang corrompu. Certes, les barbares du présent ont entre les mains des moyens de destructions, que n'avaient pas les premiers barbares. Mais les anciens avaient une chose que leurs fils n'ont pas : c'était une religion nouvelle qu'ils portaient avec eux pour remplacer les religions anciennes. Nos barbares modernes ont une bonne raison pour ne pas s'arrêter à renverser nos autels; ils ne veulent pas en élever de nouveaux et ils savent que pour démolir, nous suffirons à la t&che. Car nous, les prêtres, si nous ne sommes pas tombés dans l'amollissement des mœurs, nous sommes en train de crouler dans le ramollissement de nos esprits.
« L'Église en est venue à ressembler à cette vieille dame — grand'mère octogénaire — qui avait été fort belle. Voyant passer comme au temps de sa jeunesse des messieurs dans sa rue, elle croyait que ces messieurs, comme ceux d'autrefois, passaient pour la regarder. L'Église, elle, voit passer l'anarchie et elle croit que l'anarchie passe pour elle. »
Sur ces mots, le personnage violet rajusta les plis de sa ceinture et abandonna le moine pour saluer une grande dame qui montait le perron de Sainle-Clotilde.
C'était une grand'mère dont les trois petits-fils tilrés sont à marier.
— Le Père X..., dit la dame, qui vous parlait tout à Theure, était bien beau dans sa colère.
— Oh ! répondit le monsignor, il est fou.