LA CONVERSION DU COMTE DE MUN
L*homme du parti catholique est le comte de Mun. Ce soldat laïque qui a ramassé le crucifix égaré par les évèques sur les champs de la politique, a finit par s'évader du Mouméa orléaniste où pâlissait son génie.
Il fut alors traîné sur la claie par les derniers badauds de la réaction qui, perchés sur le tas de leurs rêves, regardent à l'horizon s'ils ne voient venir pour eux ni un portefeuille de ministre, ni une clef de chambellan.
Ces gens, qui ne sont pas plus faits pour comprendre une question de principes qu'une question de fierté, ne voient pas que M. de Mun est resté ce qu'il a été toute sa vie : Thomme de l'Église et l'homme de l'Histoire. Sa politique est celle des Maistre, des Bonald, dans le passé ; des Manning, des Gibbons, dans le présent.
Si M. de Mun, au lieu d'avoir en face de lui des catholiques de sacristie, s'était trouvé en présence de protestants sincères, il aurait déjà réalisé quelque grande union comme l'armée des Chevaliers du Travail Américains.
Les obstacles contre l'œuvre sociale entreprise depuis vingt ans par M. de Mun, ne.sont pas venus des républicains. Ils sont venus des conservateurs, qui ont porté au créateur des cercles d'ouvriers ces déceptions et ces tristesses, faîtes pour rebuter les politiciens et pour fortifier les apôtres.
Il s'est trouvé des marguilliers, b&tards des Montalembert, et des évoques disciples des Dupanloup, pour interdire à leurs prêtres d'aller entendre la parole du comte de Mun sur les questions ouvrières. Comme si l'avenir du travailleur ne devait pas être l'éternelle étude des serviteurs de Jésus le Nazaréen !
La politique de M. de Mun est un grand essai de méthode, incessamment repris pour arriver au bonheur du plus grand nombre. Cette méthode est assise sur le sol bien battu de l'Église. Autour de cette entreprise on dresse des pièges cachés qui arrêtent et brisent k tous pas la marche du penseur. A son entrée dans la lutte, l'élévation de ses idées ne le préserva pas toujours assez des idées de salon qu'il avait trouvé semées autour de lui. 11 garda (qui l'eu blâmerait ?) une fidélité en deuil au der-
nier descendant de nos maîtres. Mais, plus tard, après la mort d'Henri V, il ne se raccrocha pas sans regrets à une monarchie qui, accomplie, serait une caricature de la République.
M. de Mun, trompé par ses plus belles qualités comme Napoléon par ses maréchaux, servit son parti avec un esprit ardent et aiguisé comme Tépée qu'il venait d'accrocher au mur.
Aux yeux des cuisiniers politiques, ce soldat bien armé ne fut pourtant qu'un utopiste. On Texila dans sa propre gloire ; on le relégua dans une apothéose éclatante et inaccessible. Au fond d'euxmêmes, les hommes de la demi-droite tenaient M. de Mun pour un orléanistef équivoque, aux opinions hybrides, pour un traître d'idées, fidèle par sentiments.
Un seul homme pourrait raconter les tristesses, les déboires, les humiliations d'une belle intelligence qui souffrait, comme souffrent les femmes amoureuses, d'être incomprise. Cet homme, c'est M. de Mun, et il a fermé ses souvenirs avec la double clef de sa loyauté de chrétien et de soldat.
Peu à peu, le député du Morbihan voyait tomber les illusions qu'il avait eues sur ses amis. Il coupait son âme par quartiers et disait : « Ceci est au peuple ; cela est à la Monarchie. » De là, des restrictions, des réticences, des hésitations qui ressem-
blaierit à de la timidité et qui n'étaient que de la tristesse.
Ugolin d'une nouvelle tour de la faim plus haute que la tour de la faim du poète, M. de Mun mourait d'inanition intellectuelle au milieu d'amis qui le nourrissaient à coups d'encensoirs.
L'homme risquait de tomber dans des erreurs dangereuses que les politiciens, comme les filles séduites, paient de leurs larmes sans les racheter pour cela.
Des souvenirs du faubourg Saint-Germain opprimaient cet homme et, depuis cinq ans, on reconnaissait ses faiblesses à travers une haute pensée, comme on reconnaîtrait les fêlures dans la p&te d'un vase délicat et splendide.
Heureusement pour lui, M. de Mun avait mis la main sur cette question ouvrière qui est aujourd'hui le point noir de notre cancer, et qui sera demain un gouffre de mal dans les chairs de la France.
Peu à peu l'homme des humbles, l'éblouissant orateur fait pour séduire et enlever vers les hauteurs les plus lourdes masses ouvrières, cet homme-là a tué le politicien.
Par un de ces changements brusques qui sont les tremblements de terre de l'esprit des hommes supérieurs, le comte de Mun a bondi hors de son parti vieilli.
Depuis plusieurs années il essayait d'en sortir
discrètement. En 1888, il publiait un programme politique en seize articles, qui est le plan idéal du gouvernement catholique démocratique. Là, il déclarait que la politique sort du génie et des traditions d'un peuple, non pas des abstractions des légistes.
Il disait que si les sociétés peuvent se reconstituer après avoir été brisées, ce doit être en revenant aux principes qui ne changent jamais. Par cela même qu'elle était du passé, la théorie de M. de Mun se trouvait suprêmement de l'avenir : il écrivait la condamnation de toutes les monarchies constitutionnelles. Le programme pratique qui suivait était plus net et plus courageux encore.
Mais, faiblesse extraordinaire d'un esprit hardi, ce programme français et superbe fut publié par M. de Mun en anglais dans un journal anglais. L'ami des princes n'osait écraser le penseur ; il l'étouffait dans la cave d'une revue étrangère.
Depuis un an, M. le comte Albert de Mun n'a plus rien de commun avec les anciens partis ; il a repris sa liberté d'action. Les catholiques de France ont retrouvé un chef qui entre dans la République, non pas comme les Piou, en ouvreur de portières, mais en libre citoyen, assis sur une forte tradition.
Les royalistes essayèrent de l'attendrissement, de la pitié et des menaces. Ils ont voulu faire croire qu'ils avaient trouvé, sur leur terrain désolé.
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