LE DUC JUPITER
L'Histoire, qui ramasse les bouts de faits et les bouts d'hommes, quand elle ne trouve ni hommes ni faits, l*Histoire écrira ceci:
t La déclamation anonyme de la droite royaliste, publiée en juin 1892, a pour auteur M. le duc de Broglie.
C'est le Jupiter de comédie dans l'Olympe orléaniste qui, descendu de son trône, a dicté aux enfants des hommes la bonne parole.
Le manifeste n'avait pas été élaboré' dans le rezde-chaussée de la rue de Bourgogne, oîi se réunissent les agités de la droite. Il ne sortait pas de cet Alhambra à l'usage des pauvres de la politique, qui se donnent là rendez-vous pour prendre des airs de califes.
La déclaration est bien œuvre ducale, parce qu'elle n'est pas faite pour plaire à la foule. On n'y
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i pas la bonhomie du Comte de Paris. On as écrasé par la lourdeur de M. de Larotid, duc de Doudeauville. On ne se noie l'obséquiosité filante de M. d'Haussonville.
ve ce dédain impassible que porte partout de Broglie.
Broglie est aujourd'hui un vieillard :
dix ans ont sonné sur le timbre d'argent 3, et pourtant il est jeune à la politique, à la vie publique en 1871 et il y est mort e du ministère qui porte son nom. Avant i, l'Histoire l'a reposé, comme M"' Grand Talleyrand... en l'usant.
ils de cette grenadiëre de lettres qui fut taël, il ne ressemble pas plus à son père, uinistre de Louis-Philippe, qu'il ne ressagrand'mère, l'ennemie de Napoléon, lue de Broglie se croit beau, mais il ne Ire sous cette expression de beau, rien du du mince et de l'exigu que la foule y ■fois.
, tout est large, étoffé, opulent, les mai physionomie, la marche, tout, excepté ! l'esprit.
de cela le duc de Broglie n'a pas manqué ; ;prit s'est changé, aux vents politiques, en eà prétention qu'on appelle l'Intelligence, c a aujourd'hui un tempérament digne
d*être anglais : blessé à mort, il n'en conviendrait jamais et mourrait en soutenant qu'il se porte bien.
Il ressemble, ^par sa tournure busquée, son air hautain, ses favoris blancs et ses cheveux soigneusement lissés, à un pair du Royaume-Uni plus qu'à un gentilhomme français. Tout, chez lui, a cette élégance irremarquable propre aux hommes qui ne veulent attirer Tattention que sur eux-mêmes et non sur leurs accessoires. Et même, M. le duc de Broglie veut-il attirer l'attention sur le génie qu'il se croit ? On ne le sait. Il se tient pour une créature supérieure et n'aperçoit pas à ses orteils les gens près desquels il marche. Il traverse le monde h la manière des Immortels d'Homère, sur un nuage traîné par des chimères.
Dans son ambassade en Angleterre, il ne fut pas lui. Envoyé de M. Thiers, honteux de représenter une République, pressé aussi par des ambitions personnelles, il ne prit pas la peine de séduire et de charmer les Anglais. Malgré cela, ou peut-être à cause de cela^ il les séduisit. La haute société de Londres a gardé de lui ce souvenir que Ton conserve^ non pas à un étranger parti, mais à un compatriote longtemps absent.
Le duc de Broglie ne fut pas lui davantage lorsqu'il parvint au ministère. Il ne se trouvait pas en bonne compagnie, et il ne voulut pas demander aux
Chambres ou à la Presse les petits sous de la publicité.
A la tribune, il était curieux à entendre et à regarder. Il poitrinait là comme les soldats poitrinent au feu, comme les jolies femmes poitrinent au bal.
Rien, dans sa parole, ne rappelait le rédacteur de la Revue des Deux-Mondes, 11 disait, d'une voix claire et pénétrante qui daignait s'élever juste, assez pour se faire ouïr, et il tendait aux auditeurs son absolu mépris pour eux aussi tranquillement que M. le duc, son père, tendait sa boîte d'or pour offrir à tout venant un grain de tabac d'Espagne.
Quand il écoutait du banc ministériel, il était plus curieux encore, car il ne quittait jamais cet air de suprême indifférence qu'on a quand on s'occupe de tout autre chose que de ce qui vous est dit.
A l'Académie, M. le duc de Broglie commence à retrouver sa personnalité. Fusionniste littéraire comme il a été fusionniste politique, il essaye de réconcilier la religion et la philosophie, le naturalisme et l'idéalisme.
Dans le cénacle des Quarante, il est le chef incontesté du parti des ducs, de ce parti qui finissait à ce pauvre M. Xavier Marmier.
Il a succédé à Lacordaire, mais il y a si longtemps que tout le monde a oublié cet accident et
qu'il semble aujourd'hui avoir succédé au feu duc
son père, à côté duquel, Thomas Diafoirus correct il fut pourtant assis sous la Coupole.
Au milieu des Immortels, une chose gêne encore le duc de Broglie. Il pense à avoir Fair de penser, et cela le fatigue.
Pour voir et connaître Thomme, il faut pénétrer dans rhôtel très fermé, très nu et très austère de la rue de Solférino. La façade, celle de l'hôtel commp celle du duc, est moderne, mais Tintérieur est ancien, un peu délabré, avec ce je ne sais quoi de solennel et de moisi qu'ont les musées de souspréfectures .
Dans des portraits modestes, le turban de M™'' de Staël voisine avec le petit collet de M. Necker, tandis que sur d'autres panneaux, dans des cadres aux ors éteints, sourient plusieurs générations de Broglie, depuis le Maréchal, en son costume d'apparat, jusqu'à ce polisson de duc qui, demandant à souper à une grande dame dans son boudoir, lui dit :
— On ne soupe bien que sur les chaihps de bataille.
Dans ce décor, au milieu des boiseries sculptées, sous des tentures défraîchies, M. le duc de Broglie est enfin lui-môme.
On ne peut pas ne pas admirer ce personnage de vieille race, distingué, hautain, qui, du fond de sa pâleur et de sa maigreur semble dire :
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— Je suis un vaincu, je suis content et je vous salue-
Là, M. le duc de Broglie célèbre sa messe orléaniste avec toute la iitui^ie de la chose et somptueusement, comme un cardinal. Il tolère la ooDversation, cette allé des aristocraties oisives et des monarchies absolues, mais à condition qu'il en tienne toujours le dé.
Il est permis de croire que son neveu d'Haussonville est plus écouté par le Roi que par son oncle. Un soir, le fin. lettré racontait avec emphase, devant le duc, son dernier voyage è. Londres. Le récit se cordait péniblement et traînait.
M. d'Haussonville s'interrompit avec courtoisie pour demander:
— Je ne vous fatigue pas, mon oncle?
— Non, répliqua le duc en un demi-sourire, je n'écoute pas.
Envoyant celui qui a de ces mots en famille, on comprend pourquoi la naissance, comme toutes les choses haTes, exerce, sur ceux qui la détestent le plus, une action qui est la première preuve de son droit.
Dans ce milieu de famille oîi tout est savamment ordonné, où les hdtels et les esprits ont la môme régularité froide, apparaît souvent un homme qui se meut, s'agite et remue, véritable diable. Ce diable est un saint et un prêtre. C'est l'abbé de
Broglle, qui fut un brillant officier de marine, un danseur intrépide, avec des airs d'un prince français, comme son frère avait les allures d'un lord. AujourdTiui Tabbé enseigne la philosophie avec précision, et le temps qu*il ne donne pas à' la métaphysique, il le consacre aux pauvres, aux humbles et aux malheureux.
Quand le duc est charitable (et il Test souvent), c'est toujours par le canal de son frère, afin dç ne pas risquer de mettre sa main patricienne dans des mains calleuses.
L'abbé aussi a eu, pendant longtemps, le privilège d'être légitimiste dans la famille. Le duc n'aimait pas la monarchie d'Henri V, parce qu'elle était audessus de lui, parce que ce Roi, très Roi en tout, écrasait sous sa bonté le duché et la pairie de M. de Broglie. Au contraire, M. le duc aime la monarchie des] descendants de Philippe -Égalité, parce que cette monarchie, il peut la dédaigner ; il se sent plus noble qu'elle.
Le Comte de Paris est intimidé devant M. le duc de Broglie ; il préfère la mâchoire de M. d'Haussonville. Aussi est-il permis de croire que la déclaration de la droite est le chant du cygne de l'ancien ministre ; c'est même le chant du cygne de la maison de Broglie.
Le duc actuel est le dernier de sa race politique et littéraire : ses fils ont repris la belle tradition
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du maréchal. Ils sont officiers et soldats de la France, dans cette République que leur père déteste.
La dynastie des Broglie finit ; celle des d'Haussonville continue : tout descend.