LE GRAND MORT
Quand Henri III vit son ennemi, devenu sa victime, le duc de Guise, couché assassiné, le Roi s'écria: — « Mon Dieu qu'il était grand! » La mort, cette sœur cadette de la gloire, grandit parfois ses victimes et prépare les apothéoses.
Mort, le cardinal Lavigerie sembla plus grand que lorsqu'il était debout. Les faiblesses du caractère disparurent et s'éteignirent dans le nuage de pourpre qui enveloppait ce grand cadavre couché sur son lit de parade. La petitesse de ceux qui restent debout dans TÉglise romaine grandit encore le colosse descendu dans la tombe que lui-même s'était préparée.
e est sur la montagae de Garthage, celle le, derrière l'église bâtie par le cardinal, idrale blanche et claire qui apparut un beau au-dessus du golfe tunisien, fleur africaine sée vite après quarante mois de travail, cardinal m'avait invité à l'inauguration de basilique nouvelle, et grâce k cette invitation, mpris ce qu'était le Primat d'Afrique sur la tunisienne. On vit tout un peuple — calhos et musulmans — s'incliner sous la béné- )n du grand pasteur. On comprit qu'en Tunisie il tout : les asiles, les collèges, les hôpitaux, lonastères étaient à lui et de lui. A ce vieux il avait rendu la jeunesse que peut créer le
banquet qui suivit l'inauguration, le prélat uperbe de charme et d'esprit. Il avait à sa le un grand financier qui lui demanda :
Mais enfin, Éminence, où trouvez-vous l'arpour créer de pareilles œuvres?
Je n'ai jamais demandé à Dieu, répondit le nal, qu'il me fit riche; je lui aï seulement ndé qu'il mit les gens riches sur mon ctie-
ilques minutes après, le cardinal voulut rer k ses invités la place où il entendait re- . Le trou avait été creusé, et comme le coadr de l'archevêque se penchait pour regarder
au fond, rÉminence lui dit avec un large et gai sourire :
— Prenez garde, monseigneur, de descendre làdedans avant moi.
Ceux qui l'avaient connu doutèrent encore, à la nouvelle de sa mort, malgré les dépêches et les nouvelles officielles, qu'il eût disparu tout à fait, qu'il fût descendu dans la tombe tout entier, ce lutteur qui, si souvent, se colleta avec la Mort, comme avec le seul adversaire digne de lui.
Il avait traversé tant d'agonies savantes et diplomatiques, avant d'arriver à une agonie involontaire et finale, qu'il semblait tremper son beau corps de héros antique dans la maladie pour en sortir plus vivant, comme on trempe l'acier dans l'eau afin de le faire plus résistant.
Tel était Ms^ Lavigerie sur sa terre d'Afrique.
A Rome, dans ce dédale qui est le Vatican, il s'était créé une telle situation que tous, même le Pape, avaient pour lui une admiration pétrie de crainte.
Au temps où Léon XIII était en coquetteries réglées avec l'Allemagne, l'archevêque d'Alger avait, avec courage, défendu la France. Un jour même il avait dit :
— Votre Sainteté n'est pas informée, Elle est dupée.
Léon XIII trouva le mot dur. Un prélat de la
Une plaque de marbre armoriée, placée dans l'église même, devait récompenser les généreux donateurs. Le cardinal ne prit pas un d*Hozier trop sévère; et en parcourant la liste des souscripteurs, il put rééditer un mot célèbre :
— Je crois que beaucoup de ces gens-là descendent des croisés par les fenêtres.
La France suivait avec curiosité les inventions ingénieuses du potentat africain. On se passionnait pour la campagne anti-esclavagiste.
Tout à coup éclata, comme un coup de canon, le toast républicain. Jetant la note rouge de son uniforme de général au service du Christ parmi les sombres vareuses de nos marins, Mg»* Lavigerie parla avec assurance ; sa voix calme disait la force et demandait la paix. Il coupa le câble usé qui rattachait l'Église aux partis vieillis. Son œuvre servit alors de piédestal à sa haute figure ; il ne pouvait plus que descendre.
Son voyage à Paris, en juillet 1891, réveilla les enthousiasmes, piqua les haines, excita les curiosités.
On aurait volontiers affirmé que le cardinal venait pour sa santé : heureusement, cette précieuse santé n*était pas atteinte, et le cardinal disait lui-même :
— J'irai voir les médecins quand j'aurai le temps.
Le meilleur moyen de guérir le mal de mer, seule souffrance qu'eut ressentie le Primat d'Afrique, est d'éviter les traversées par les temps orageux. Or, l'illustre voyageur était parti contre vents et tempêtes.
La vérité au sujet de ce voyage, la voici : depuis le toast où il acceptait la République, depuis la lettre où il épousait cette môme République, Mî' Ijavigerie n'avait pas cessé d'être en colère, d'une de ces colères actives qui démolissent tout ou... bâtissent quelque chose.
Il était attaqué chaque jour par les organes républicains, depuis les opportunistes tels que la République Française, le Siècle et l'Estafette, jusqu'aux feuilles anarchistes, en passant par les radicales comme la Justice, la France et le Petit Parisien.
A ces polémiques se joignaient celles très acerbes du Soleil et de la Gazette de France.
Il faut reconnaître que les excès oratoires de M. le comte d'Haussonville et de ses amis n'ont pas effrayé Mp Lavigerie. Selon lui, la foule reste sourde à ces grands éclats : — La monarchie du Comte de Paris n'a pas derrière elle un passé et une tradition qui lui permettent de prendre le ton adopté depuis quelques mois.
M. le comte d'Haussonville n'avait jamais été légitimiste au temps où vivait le duc de Bordeaux^
et il manquait d'autorité pour parler de droit divin après avoir tenu la République sur les fonts baptismaux, en compagnie de M. Wallon.
Plus grave était aux yeux du cardinal Tattitude de Ms^ Richard.
L'archevêque de Paris, avec les nfêilleures intentions du monde et la confraternité là plus affectueuse, a fort innocemment creusé un fossé sous les pas du clergé républicain en couvrant de sa robe rouge les loques des politiciens royalistes.
La Chambre se chargea de mettre le comble à la colère du cardinal, par un vote qui annulait les efforts de ces dernières années contre l'esclavage et qui rendait inutiles les grands sacrifices pécuniaires déjà faits.
Ceux qui connaissaient l'archevêque d'Alger, savent l'ardeur qu'il portait dans ses entreprises :
— La passion seule, s'écriait-il un jour, fait faire les grandes choses.
Les\obstacles étaient pour lui des jeux, et son esprit aimait à sauter les barrières.
Arrivé à Paris en triomphe, le cardinal dut partir en cachette. Ses admirateurs — ceux dont le dévouement n'était pas en pâte tendre de flatteries — pensèrent qu'il aurait mieux fait de ne pas venir.
Sa personne et sa politique paraissaient plus grandes au fond de l'Afrique qu'à Paris : le lion
est plus beau aperçu au milieu du désert, que vu dans une cage au Jardin des Plantes.
Quelle distance entre le soir du toast historique et les journées de cette fatale semaine de Paris!
Au moment du toast, ce n'était pas la pourpre qui lui doniMiit son éclat ; c'était lui qui donnait à la pourpre un éclat auquel elle n'était plus accoutumée. En trente ans il avait fait, contre difficultés et obstacles, une Afrique française. Il avait jeté les millions et les idées par les fenêtres ouvertes sur le désert.
Quelques mois se passent; voici le même homme à Paris; plus de palais, plus de réceptions. Dans un hôtel meublé, triste et sale, après un escalier aux tapis usés, on entre dans un salon aux ors blanchis, aux blancs jaunis. Le cardinal est dans un fauteuil étroit, en velours passé, qui ne rappelle en rien ce siège, moitié trône, moitié divan sur lequel il aimait à donner des audiences dans sa demeure africaine. Ce n'est plus le prince oriental dédaigneux et bienveillant qui charme et effraye, entouré de ses moines blancs et de ses serviteurs noirs — j'allais écrire de ses esclaves. — Ce n'est pas non plus un prêtre humble et modeste. On dirait plutôt un exilé, un vieillard, brisé par la lutte ou par la vie.
Pourtant, la foule cherchait les motifs de son voyage; car la popularité ne l'avait pas encore
quitté. Les gazettes en inventaient de sublimes et de ridicules. Avec une franchise un peu naïve, le cardinal dit la vérité banale en sa cruauté : il venait chercher de l'argent ; il venait tendre une main tremblante à ceux qu'il avait souffletés d'une main triomphante.
Pour une conversation revue, corrigée et publiée, comme l'huissier de Molière :
Il est vêtu de noir et parle (Tun ton doux,
11 demande pardon d'avoir été courageux et ne trouve un mot cruel que pour son confrère, l'archevêque de Paris.
On s'attendait à une guerre entre les deux prélats. Certains catholiques sonnaient déjà la trompette du tournois. Geux-1^ furent déçus : M»' Lavigerie publia un manifeste ironique et patelin pour nier les propos tenus la veille et il demanda l'aumône non pas franchement pour ses œuvres — on eût donné — mais pour un Toulotte inconnu. Le résultat de cette marche humiliée, de ces contre-marches humiliantes, ce fut un billet de mille francs tombé de quelque bourse royaliste ; ce fut une lettre spirituelle, respectueuse et insolente d'Arthur Meyer.
Après cette double victoire, le cardinal Lavigerie, malade de dépit, s'en alla bouder sous une tente confortable, à Gambo, aux pieds des Pyrénées, sous les sapins vert espérance.
OUTAMES POLITIQUES
S à un âge où les passions ne vienes ne sont pas déjà venues, mais oii vont pas si elles ont élu domicile . Il ne devait plus sans doute renonque et il était fort à craindre que le e cardinal à son sujet, ne se justifiât, it:
toujours pensé queMe' Lavigerie ne belle carrière saus faire une sottise, peut mourir. »
s les grands civilisateurs ses frères, î comprenait rien aux querelles des . placé trop haut pour bien voir les t descendu trop vite pour les étudier
. où sa politique religieuse était mise *aris, il travaillait à une entreprise \e, par des procédés diplomatiques, aent plus à l'école de Bismarck qu'à ne.
5 marchander, réconcilié le Pape avec '. française ; car, il faut le redire, c'est lancé Léon Xlll dans des chemins iDt plus à Berlin, il a voulu faire réparé une alliance formelle entre le ; notre Gouvernement pour la politij et pour la politique orientale, bien î trouvait pas auprès du Gouverne-
ment ce qu'il en attendait, à ne rien changer à ses principes ni à ceux de ses amis, toujours prêt à combattre pour la République, mais sans soutenir le personnel actuel de cette République.
Il ne s^agissait pas â*un traité écrit ; il s'agissait, selon les termes d'un illustre personnage, d'une entente entre TÉglise romaine et la France, comme il s'en fait entre une mère et une fille.
Le cardinal avait vu passer trop d'hommes et se passer trop de choses pour compter sur la reconnaissance des politiciens.
Mais il comptait sur leur intelligence, et il s'est trouvé humilié de ne pas avoir été compris. Il a été étonné de recevoir, en réponse à ses avances, les insultes des journaux, ce qui est peu, et les votes de la Chambre, ce qui est beaucoup.
Il voulait bien jouer les terre-neuve, mais il n'entendait pas jouer les dupes.
L'œuvre accomplie, autant que l'âge et la dignité, lui donnaient le droit de poser des conditions : c'est ce qu'il était venu faire à Paris.
Il faut ajouter que le Primat d'Afrique se préoccupait du prochain conclave ; il aurait voulu que le nombre des cardinaux français çt des cardinaux américains fût plus élevé, afin que les aunes de pourpre italiennes ne fussent pas plus longues que les aunes de pourpre du n^pnde entier.
Sur ce point, il avait trouvé une oreille attentive
avau. Il y avait d'ailleurs une certaine esprit entre le Ministre de l'Intérieur et d'Afrique; en d'autres termes, M. Consdevenu l'allié un peu égoïste de l'arcte-
linal, espérant contre toute espérance,
arriver au conclave prochain, appuyé par
irnement?
âtaitsa pensée, il y avait pour lui un autre
liant vers Rome, et celui-là, s'il avait su
aurait été peut-être sans ornières.
•i Orient immense qu'il connaissait et où nnu, trente millions de catholiques sont l sa voix seule aurait pu les réunir au
universel de l'Église romaine. Avant té ses forces dans des combats qu'il n'a 3 eu le courage de continuer, le cardinal
réuniren une assemblée tous les patriar-
; les évéques de l'Orient schismatique et
Is auraient sans doute écouté sa voix et
lie théorie l'aurait accompagné jusqu'au
Pierre.
s rôves ne sont plus que des rêves.
inal Lavigerie, avant de mourir, s'est sui-
ips de démentis et d'hésitations.
ule chose a manqué à sa vie : cette unité
'tient aux grands hommes et aux saints.
alistes dit-on, songèrent à la fin à exercer
sur lui une vengeance cruelle ; puissants à l'Académie, ils l'y auraient fait entrer. Mais quelle chute que de tomber dans le fauteuil d'un Perrault ou d'un Doucet, après avoir essayé de monter sur le trône de Sixte-Quint I
Le cardinal Lavigerie, discutable et discuté pendant sa vie, apparatt aujourd'hui au fond de sa tombe, dans sa cathédrale de Garthage comme un héros national.
Soldat plus que prêtre, il eut la folie des grandes entreprises : il sema les œuvres, les colonies, les civilisations, sans se demander si sur les sables brûlants de l'Afrique conquise, la semence deviendrait moisson.
Il est mort fauché par la politique, cette vermine qui change en loques les soutanes où elles se loge.
Après avoir visé àla popularité sainte et innocente du civilisateur, du pasteur de peuples, Ms'* Lavigerie en cherchait une autre sur la fin de sa vie : il est venu heurter sa maturité dernière contre recueil de là politique.
Sa célébrité comme civilisateur servit simplement à faire resplendir sa médiocrité comme politicien. Les royalistes s'amusèrent à éteindre, autour de sa tête blanchie, le nimbe d'or que l'admiration y avait allumé. Ainsi ferait un gamin qui viendrait renverser la lampe d'un sanctuaire.
oO SOUTANES POLITIQUES
Cette belle robe rouge, accrochée au clou de la politique, prend des airs de loque attristée. L'avenir sera-t-il indulgent pour cette curiosité mise au garde-meuble du xix® siècle, « le plus grand marchand de bric-à-brac de tous les siècles ».
Ne trouvera-t-il pas à ce prêtre trop laïque les corruptions du temps, la sentimentalité malade, le rationalisme involontaire, Tindi vidualisme poussé jusqu'à Tégoïsme.
Cette âme vibrante, moins belle que sonore, cet esprit négligé, mais élégant, qui eut l'audace du paradoxe et la mollesse des parenthèses^ ne subira-til pas des critiques sévères?
On regrettera sûrement que les nerfs de ce prêtre, qui auraient dû être calmes par profession^ se soient tendus et se soient détendus comme des nerfs de femme. On déplorera que ce parleur n'ait pas touché avec une main assez sacerdotale à cette chose immense qui est le rôle de l'Église.
On s'étonnera qu'après avoir été le père d'une opinion hardie, il ait lui-même coupé les ailes, rongé les ongles à sa création. On lui fera un crime de l'indépendance de son cœur, de cette volonté d'acier qui ne lui a jamais permis de supporter un collaborateur ni d'entendre un conseil.
L'héritage de ses entreprises variées n'a pu être recueilli par un seul homme.
Pour continuer le cardinal Lavigerie, il aurait
fallu un chrétien sans peur, un pacha sans scrupules et aussi un colossal banquier.
L'Église de France ne possède pas ce phénomène. Personne désormais parmi les cardinaux faits pour être des vicaires, personne des nôtres n'impose la terreur et le respect dans Rome.
La crosse du cardinal Lavigerie était une cravache sifflante avec laquelle il savait faire exécuter à la Prélature romaine des exercices de haute école.
Dans les tempêtes de Faction, la force du cardinal Lavigerie fut de rester calme au milieu des colères les mieux simulées.
Il comprenait sa puissance le jour où il disait à uni ami:
— « Moi, je n'ai jamais que les passions que j'ai intérêt à avoir. »
De tels mots devaient faire trembler dans sa robe le pauvre et doux Me^ Busser, qui a recueilli un lambeau de l'héritage du maître.
sous DEUX CHAPEAUX
Tous les gens pieux durent, au mois d'octobre dernier, ouvrir les journaux avec la crainte d'apprendre que MP Léon-Benolt-Gharles Thomas, et Ui' Guillaume-René Meignan fussent morts de bonheur.
Ils étaient enfin cardinaux et ils avaient si ardemment souhaité, si longtemps attendu cet honneur extrême, que la joie pouvait leur faire mal et changer en drap mortuaire le manteau large qu'on leur réservait.
Les deux archevêques commençaient à regarder la pourpre comme Napoléon dut regarder la carte de Russie avant sa malheureuse campagne. Ils avaient la certitude d'avoir tout fait pour obtenir le titre, mais ils avaient le pressentiment de l'insuccès.
Les démarches savantes, les longs retards, les
plus longues impatiences étaient d*ailleurs les seuls traits communs qui réunissaient les deux candidats à la pourpre.
On annonçait alors à un de ces moines qui pavent TÉglise comme des diamants jetés au milieu du strass universel, on annonçait à ce moine, les prochaines créations de cardinaux.
— Comment se fait-il, demandait un profane, que Léon XIII fasse entrer à la fois dans son Sénat un homme utile comme M^"^ Thomas et une ruine comme Mg^ Meignan ?
— C'est bien simple, répondit le moine, le Pape sait que le seul défaut de Farchevêque de Rouen s'appelle Torgueil. En lui donnant pour collègue de promotion Tarchevêque de Tours, Sa Sainteté a voulu prouver àM«' Thomas qu'il ne faut pas s'enorgueillir des honneurs accordés, et que les chapeaux finissent par tombersurtouteslestêtes, même sur les plus creuses, au risque de les faire éclater.
M8^ Thomas est un prélat pittoresque, mais enfin c'est un prélat, mérite qui est grand à une époque où les évoques ressemblent parleurs habitudes, sinon par leur modestie, à des ftères Ignorantins.
L'archevêque de Rouen est le duc de Richelieu de rÉpiscopat. La pauvreté évangélique n'est pas son fait : il aime le luxe, il adore les beaux ornements, les vastes cathédrales. Il aimerait à signer prince-archevêque de Rouen et à tenir une cour
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o4 SOUTANES POLITIQUES
nombreuse, comme ces prélats de Hongrie qui entrent dans leur cathédrale montés sur un cheval de bataille et suivis par des hommes d'armes.
Il dépense sans compter, si commander sans cesse peut s'appeler dépenser. Il a laissé à La Rochelle une succession pécuniaire si lourde que nul évêque ne voulut lui succéder. Il fallut descendre jusqu'à Ms' Ardin qui, pour avancer en grade, aurait accepté Tévêché de Tenfer.
L'archevêque de Rouen a trouvé depuis un ange gardien qui est un utile caissier : Tabbé Pierrot Desselligny sert plutôt de coffre-fort à son maître que de secrétaire.
Les dîners de l'archevêché sont gais, et si l'on n'y garde pas toujours le grand ton d'autrefois, c'est en souvenir des soupers où les marquis oubliaient dans leur jabot quelques grains de tabac ou y laissaient couler quelques gouttes de Champagne.
Les soupers et le soin de son costume ne furent pas toujours les seules passions dont souffrit Me' Thomas. Il aima la politique et la politique lui fut cruelle. Il apprit un jour que Léon XIII avait, pour le général Boulanger, un commencement de sympathie. Il voulut suivre le mouvement et il alla trop vite ; il perdit l'argent de son secrétaire dans un journal que l'on regardait à Paris comme la succursale du Moniteur de Rome.
Un secrétaire du général écrivît dans la feuille
de Tarchevêque, et le prélat envoya sur sa carte des félicitations au dictateur futur.
Alors les yeux un peu éteints du cardinal s'illuminaient lorsqu'on lui parlait de Boulanger. Ils s'éteignent aujourd'hui comme des lustres après le bal, quand on parle du parti vaincu.
On a trouvé, dans je ne sais plus quelle perquisition, un billet de M«' Thomas avec ces mots :
— « Bravo, général, vous allez chasser la canaille. »
Cette découverte retarda la promotion de l'imprudent, et feu le cardinal Mermilliod résumait avec esprit les effets religieux du boulangisme en France par cette phrase :
— « Cette grande crise a fait tomber un chapeau et monter une mitre. »
Le chapeau était celui de U«^ Thomas, la mitre était celle de l'abbé Lagrange. Celui-ci, fin diplomate en soutane, cœur de chrétien cousu à un esprit de païen, fut récompensé de son zèle officiel par l'évêché de Chartres.
Mais M«^ Thomas n'était pas homme à laisser à terre le chapeau qu'il n'avait pu ramasser. Ses ennemis prétendirent qu'après la défaite du général, il écrivit à M. Constans une carte expiatoire conçue dans les mêmes termes que la carte criminelle :
— « Bravo, monsieur le Ministre, vous avez chassé la canaille. »
Ce rapide changement de couleur politique méritait un changement de couleur épiscopale.
i&p Thomas reçut le prix de sa soumission et les rares cheveux qui dessinent sur sa tête une problématique auréole, se hérissèrent joyeusement en attendant 'de s'aplatir sous la barrette cardinalice.
Les boulangistes durent être satisfaits, en voyant Léon XIII remorquer une de leurs défroques. Le cardinal Thomas s'était à peu près noyé dans les antichambres de la rue Dumont-d'Ur ville. Il lui avait fallu beaucoup de diplomatie et infiniment de souplesse pour faire oublier ses méfaits.
Chaque fois que Bébaine, son protecteur au Vatican le proposait pour la pourpre, Léon XIII répondait :
— ^ « Il est à l'eau 1 Je vous dis qu'il est fi l'eau!
— « Eh bien ! on le frottera, pensait le protecteur, et il deviendra rouge. »
La persévérance de l'archevêque de Rouen a enfin été récompensée, et l'on assure que l'excellent homme a envoyé le pompon de sa barrette — un œillet de soie — sur la tombe du général Boulanger.
Ms' Meignan, lui, n'appartient pas à. la confrérie des repentis politiques. Il n'a jamais péché contre aucun gouvernement et son âme naquit soumise h tous les pouvoirs. '
SiMK'Thomas est tout rond, l'autre est tout pointu.
Le premier a de l'esprit qui n'est pas gâté par de raffectation ; le second a de l'affectation qui n'est pas corrigée par de l'esprit.
La figure aplatie de l'archevêque de Tours avec ses tons fanés, ses rides accumulées, semble sortir d'un herbier où elle aurait longtemps séché.
On dit que le prélat a eu autrefois des chagrins, et son front luisant se couvre parfois d'un vernis mélancolique qui devient un instrument de conquête. Alors l'archevêque de Tours joue au Lauzun et ferait volontiers ôter ses bottes par des mains de bas-bleus, faute d'avoir à sa disposition des mains de princesse.
Simple abbé, il effeuillait dans le monde, au bord de quelques trottoirs couverts qu'il prenait pour des salons, un nombre infini de violettes mélancoliques sur les doutes religieux dont souffrait son âme pure. C'est là l'originalité de ce prêtre, originalité honteuse comme une lèpre : à certaines heures, quand il est descendu de l'autel pour se rouler dans de vieux fauteuils Voltaire, il pose pour le scepticisme.
Lui, qui pourrait être honnête en restant simple, ce que Dieu l'a fait, il se noie dans une avalanche de grands mots étourdis et publie à perpétuité des riens ou des choses communes, ramassées dans des dictionnaires oubliés!
Quand il joue cette comédie du scepticisme, il
TANES POLITIQUES
encore une leçon de catéchisme irbe catéchisme cte l'Église, mais es salons philosophiques où il frêne degré, par droit de vanité, ce ont par droit de sexe, l'art de la [en au monde il ne voudrait être t ûatté qu'on le croie tel.
des impiétés qu'il dit volontiers Tosse pipe, il se retire dans sa bivient bon prêtre et étudie les proiques. L'homme qu'est ^p Mein ange, mais l'homme qu'il veut a diable.
it austères et elles semblent être rend volontiers des airs inconveature, il rendrait des points à i du convenable. Il traîne dans la une qui est d'âge canonique, mais il vient Jouer le rôle ridicule de Lme. La personne déploie pour lui s tombantes de clématite et le ■egarde les bas bleus de sa véné-
l'admiration qu'un cardinal doit bas rouges.
cela se passe le plus honnêtement ue MB' Meignan joue au Lauzun 1 Voltaire.
Il met un masque sur so'd honnâte û^ heureusemenl, une fois dans sa chapelle, i masque pour se mettre sur son prie-dieu.
Pour le justifier, le cardinal Lavigerie di jour :
— «Le royaume du Ciel est aux faiffles d'(
Il paraît que les honneurs de la terre le aussi réservés.
Tels sont les deux cardinaux français doi enrichi dernièrement le Sacré-Collège.
Un autre est encore plus récent : c'est Ms' archevêque de Bordeaux.
Personne ne pourrait dire de ce dernier ] bien que bous. Un seul homme en pense tage : c'est lui-même.