‹ Soutanes politiquesChapitre 8 sur 38 · PRÉLAT SANS PEUR · texte numérisé non relu

PRÉLAT SANS PEUR

On invitait Rigault, le peintre, à faire le portrait d'un saint évèque; — ce n'était pas le portrait de Bossuet. Rigault, qui avait de l'esprit au bout de la langue comme il avait du génie au bout du pinceau, répondit :

— tt Ce serait un portrait trop difficile à peindre, .parce qu'il n'y aurait pas d'ombres à mettre dans le tableau. »

Or, le portrait de Mb' Lecot ressemble à celui de l'évoque du xm' siècle; il faudrait, pour plaire au modèle, le brosser sans y tracer l'ombre de l'ironie, dans la pleine lumière de l'enthousiasme et du respect, ce qui n'est pas aisé.

Ce prêtre, dans ses relations avec le pouvoir, a toujours été habile en restant archevêque. On s'en aperçut lors du voyage qu'il fit à Paris, en décembre 1891.

On le vit venir vers les hommes du pouvoir en messager de paix et il sut ne voyager ni en vaincu humilié, ni en fanfaron d'impertinence.

M. Falliëres cuisait, raconte la chronique, de curiosité, avant d'avoir reçu celui que l'on appelait déjà le futur archevêque de Paris : on dît qu'après l'audience, qui a été fort longue, le ministre a senti le froid d'un glaçon dans les épaules.

Ms"^ Lecot fit au garde des sceaux un de ces saints solennels comme l'on nous rapporte que les dames en faisaient un avant de danser le menuet. Mais il tira aussi un de ces coups de chapeau comme les mousquetaires en tiraient un avant de tirer des coups de fusil. C'est que W^ Lecot n'a pas grandi sur les genoux des ministres; il hait cette tartuferie de liberté, dont l'Église est en France la madame Pernelle.

C'est un évêque, ami du Concordat, à cofidition que le Concordat soit un asile commun à l'Église et à l'État, non une citadelle d'où les sectaires tirent sur les prêtres.

La rapidité de sa carrière, raconte toujours la chronique, aurait été accélérée par une pression présidentielle. M. Fallières, de la main un peu lourde qui est à lui, aurait, dans cette même audience, appuyé sur ce ressort et la réponse serait venue stridente :

— 9 Monsieur le ministre, l'homme se souvient;

mais si pour Tarchevèque Tindépendance du cœur devenait un devoir, M. Carnot serait le premier à m'approuver d*ètre indépendant. »

Droit, imposant, Ms' Lecot est arrivé comme il est reparti, sans que rien ait dérangé la solennelle économie de sa figure et de sa pose, pleines de dignité.

Au premier aspect, c'est un homme aimable, au parler doux, qui cause comme il marche, avec des semelles de velours, afin de faire moins de bruit.

Son visage beau reste délicat et nerveux; il n'est ni pâle ni rouge ; il a un de ces teints dont la couleur semble émaillée et que T émotion ne traverse jamais.

Le prélat est chauve du front et du crâne, mais, par derrière, ses cheveux tombent en longs fils d'argent, blancs comme le duvet d'un cygne, soufflés et roulés comme ceux de M, de Talleyrand.

Le feu de ses yeux, un feu perlé, scintillant, acéré, s'éteint dans un sourire charmeur qui vaut mieux que tout et que Monseigneur met par dessus toutes ses phrases. Le nez, frémissant et curieux, s'allonge avec élégance et l'homme tout entier apparaît campé joliment, mais solidement, sur des jambes bien tournées dans des bas de soie violets.

Tout son art semble être de ne pas se créer des

ennemis, et pourtant on ne peut pas dire qu'il soit sans adversaires : les gens de Dijon, tout un diocèse, le haïssent d'ijpe haine féroce. Ils ne peuvent pardonner à leur ancien pasteur de les avoir quittés et de s'être laissé remplacer par un aumônier maritime en disponibilité, qui a toujours le mal de mer dans son évèché. Cette haine n'est-elle pas le plus complet éloge que les administrés abandonnés puissent faire de leur administrateur?

Le trop court épiscopat de M«^ Lecot en Bourgogne ne fut pas un temps perdu; ses mandements éclatèrent comme des actions, et il eut le courage, cet évèque, de préparer, en un moment où ni la sainteté ni le génie ne sont fort en honneur, des fêtes solennelles, pour un moine qui s'était permis d'être à la fois un grand saint et le plus grand politique de son temps.

Ms" Lecot avait organisé le huitième centenaire de saint Bernard, qui, sous sa présidence, aurait été digne du sauveur de la France et qui, grâce au zèle soupirant de son successeur, menaça de tourner au ridicule.

Chaque fois que les membres du Comité venaient proposer à M«' Oury un acte capable de rendre nationales ces fêtes provinciales, chaque fois le prélat regardait les ambassadeurs avec des yeux blancs de peur, puis disait :

— « Et k gouvernement? messieurs! »

ouvernement, qui est tout pour l'abbé Oury, été peu de chose pour Vif Lecol, en face rand devoir historique à remplir, d'ua beau oce .à exercer,

i prouvé en venant & Paris, pour le bien de e, compromettre un avenir personnel dont e préoccupent, dont lui seul a un juste

a pas, comme certain autre évéque passager, sa porte aux visiteurs pour la rouvrir ensuite ilus de bruit. Il a dit à tous ce qu'il voulait [u'il venait faire, parce que sa mission était i et belle.

reste, qu'il n'ait pas été compris par le re, il n'y aurait là rien d'étonnant; car Qfluf^ncer les gens, IL ne fkut pas trop les er.

ii, malgré l'envie qu'elle en avait d'abord, la lique ne s'est-elle pas avisée de réclamer cot. Cet év6que-là est fait d'un bois que l'on Ile pas avec les canifs des bureaux ministé- 1 n'appartient ni au groupe qui se prosterne, groupe qui insulte.

me la paix et il l'a prouvé par sa démarche s; il démontrera aussi, quand il le faudra, omprend la pai; armée, et jamais il ne s'en- , avec ce que Proud'hon appelait les marcasi la libre pensée.

Ce n'est pas un personnage à théories : il s'occupe plus d'être père et pasteur dans son diocèse que d'être régent ailleurs.

Même, un des caractères de Us^ Lecot dans son épiscopat est de rester toujours simple, simple à la grande manière des évoques du xvii« siècle, en mettant dans cette attitude un peu de cette poudre française qui est Tesprit.

Les traits abondent dans sa vie sacerdotale. C'est lui qui, faisant un jour une tournée de catéchisme, interrogeait un enfant. Le gamin • s'acharnait à l'appeler Monsieur. Le curé, désolé, soufflait à chaque phrase :

— « Mais dis donc : Monseigneur. »

L'évêque finit par répliquer avec un sourire :

— « Laissez donc faire cet enfant, monsieur le curé ; il parle très bien ; il parle comme un ministre. »

Mg' Lecot pourrait, on le voit, jouer sa partie d'homme d'esprit avec les plus brillants. Il ne le veut pas ou le veut rarement. Il trouve l'esprit chose trop mondaine pour qu'elle soit sacerdotale.

Il n'a jamais tendu la main aux gros sous de la popularité ; curé de Saint-Antoine, à Compiègne, il aurait volontiers vécu sans la mitre et la crosse, dans le calme de la sainteté, qui est pour lui le dernier progrès. Il aurait passé sa vie dans un loisir plein de dignité. Fidèle à ses opinions, il

aurait chercbé à faire le bien dans un cercle étroit sans s'agiter autrement des problèmes sociaux. Trop respectueux de l'avenir qui est & Dieu, pour lever les voiles du temps futur, il se serait plus occupé des misères certaines que des réformes possibles.

L'homme qu'il aurait été, s'il n'avait été évêque d'un temps troublé, se réveille parfois.

Ayant débuté au milieu de la Bourgogne, ayant continué sa carrière épiscopale dans le Bordelais, il disait un jour, après un de ces grands dîners qu'il n'aime pas, mais où il va par devoir :

— « Comme le rouge de ces vins me monterait à la tête, si je me laissais faire! Ce serait la seule pourpre que j'aurais jamais à porter. »

Ce en quoi il se trompait, car l'arcbevéque de Bordeaux vient de recevoir le chapeau rouge qu'il portera comme un panache. S'il ne le possédait déjà sur le siège de Ms^ Guilbert, qui fut un saint Jean bouche d'or, plus bouche d*or que saint, il l'aurait reçu comme successeur du cardinal Richard, dans le diocèse de Paris.

Et il arrivera à ce poste, le plus haut de France, non pas en flattant les gouvernements, mais au contraire en menant tout droit sa digne vie d'évéque.

Mp Lecot est d'un trop mâle esprit pour jouer k

ces petites mathématiques innocentes de l'ambition que le hasard déjoue toujours.

Il vit dans la lumière de sa Foi, sans cette rêverie d*un monde nouveau, confuse coiiime Babel, qui hante le cerveau de quelques catholiques malades. Au risque de passer pour un esprit plus fermé aux choses dangereuses, qu'ouvert aux choses brillantes, il se méfie des nouveautés inconnues. C'est une sentinelle qui veille autour de l'Église de France menacée. Et si jamais un gouvernement voulait se poser sur le corps des évêques pour y prendre son aplomb, on peut être sûr que M»' Lecot s'agiterait et se remuerait jusqu'à compromettre l'équilibre du groupe.

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