LA COURSE A L'EPISCOPAT
Les prêtres sont, paraît-il, candidats à remploi d'évêques, comme les sous-officiers à l'emploi de percepteurs. La marche est la même : recommandations de députés, lettrés de sénateurs, certificats frelatés de civisme, voilà .ce qu'il faut pour devenir pasteur d'âmes, comme pour avoir l'honneur de recueillir les impôts.
Le Concordat de 1516 a créé cette situation : depuis lors, le gouvernement choisit les évoques, et le Pape leur donne Tinstitution canonique.
Quand le gouvernement s'appelait le Roi, le danger était grand ; il n'est pas moindre quand le pouvoir est représenté par un Directeur des Cultes.
Un fonctionnaire ne connaît pas et ne peut pas connaître le clergé. La Révolution Tavait compris; mais en sa manie de suffrage universel, elle avait confié l'élection des évèques à tous les catholiques, au lieu de laisser ce choix aux assemblées ecclésiastiques.
Le Concordat de 1801 revint à l'ancien système et notre temps à progrès se promène dans le vieux fossé du XVI* siècle : M. le Directeur, noyé dans une mer de dossiers, tire des noms au gré du hasard, ce qui ne vaut pas grand chose ; ou bien il se fie aux recommandations, ce qui vaut encore moins.
Il expédie sa liste à la Nonciature, qui choisit dans le diocèse du candidat un prêtre pour procéder à une enquête. Ce rapporteur est toujours l'ami ou l'ennemi du futur évêque, ce qui nuit à l'impartialité du document.
Ainsi, dans un diocèse breton, il y a nombre d'années, un évèque mourut. Le secrétaire de l'évôché fut chargé de gratter le passé d'un curé, proposé par le ministre. Il transforma en balles mortelles un vieux boulet de haine qu'il avait sur l'estomac et le rapport partit pour la Nonciature, venimeux, violent. Les faits reprochés étaient si graves que le Pape en prit connaissance :
— « Le secrétaire de l'évêché, dit le Pontife, doit d'abord être révoqué. Si les faits reprochés
au curé sont exacts, le secrétaire a manqué à son devoir en ne les signalant pas plus tôt. Si le rapport est mensonger, le secrétaire mérite d*être interdit. »
Il faut ajouter que le rapport était calomnieux et que le rapporteur s'appelait Tabbé Richard. 11 est aujourd'hui cardinal, archevêque de Paris.
Cet exemple ancien, choisi dans la période impériale, prouve combien la nomination des évoques pèche par le principe.
Un prêtre qui reçoit la mitre devrait être effrayé, terrassé, anéanti ; un évêché, c'est la responsabilité devant Dieu de plusieurs milliers d'âmes ; c'est la responsabilité devant les hommes de la chose la plus belle et la plus fragile qui soit : de la vertu du clergé tout entier.
— « Pour demander à être évêque, écrivait Donald, il faut ne pas savoir ce qu'est un évêque. »
Il partageait cet avis, le ministre qui fit révoquer un curé, parce que ce curé, demandant un évêché, s'était prévalu de sa parenté avec lui, ministre.
Malheureusement, le gouvernement républicain a élu sans méchanceté, non par mépris de l'Église, mais par ignorance, des évêques bons à tout, excepté à être évêques. On leur a posé une question :
' — a Êtes-vous républicains? »
Et ils ont répondu :
— « Un peu. »
Les uns, les ambitieux, ont persévéré. Les autres ont jeté leur profession de foi par dessus les tours de leur cathédrale.
Mais tous réussirent à faire haïr la République, en leur personne, par le bas clergé qui, attiré par les idées nouvelles, en est éloigné par la platitude des évèques. Aussi la République a-t-elle des prélats comme ceux du second Empire, comme ce cardinal Bernardou, par exemple, dont la vie peut se diviser en trois convictions successives : Sous Louis-Philippe, il courtisait le duc d'Aumale, sous l'Empire, il ne prêchait pas sans parler (Je «notre magnanime Empereur»; plus tard, il fit réloge du maréchal, et finit par orner le salon de Mme Grévy.
Un clergé de cette eau ferait croire qu'il n'y a plus de saints prêtres en France. Us abondent comme les diamants dans la [caverne. Leurs supérieurs les cachent et les gens du ministère ont peur de casser leurs lunettes à la recherche de telles vertus.
Les catholiques s'asseyent sur le puits de la Vérité pour le boucher^ et si cette pauvre Vérité lève les yeux, le spectacle qu'elle a ne doit pas lui donner envie de sortir.
On nous a donné deux sortes d'évêques : ceux qui retardent, ceux qui avancent. Les premiers posent en Iphigénies mâles, quand personne ne
songe k les égorger. Ils se font une popularité de châteaux en agaçant le pouvoir civil pour le faire aboyer et, faute de lauriers, ils se couronnent de bandelettes de victimes.
Les autres — les avancés — croient servir la République et leur intérêt en couronnant de fleurs les puissants : ils donnent des bénédictions à M. Garnot, et en demandent à M. Gonstans ou à ses successeurs. Ces ridicules, qui sont des maux, tiennent au mode d'élection. On a raison de dire que les dindons ne crèvent pas les yeux aux dindons : les bureaux choisissent des hommes de bureaux.
A cet état, il y aurait un remède radical ; confier la nomination des évèques au clergé, sous réserve du contrôle de l'État. Pour cela, il faudrait briser le Concordat, vieux pot trop étroit, où s'étiole l'Église de France.
On pourrait, en attendant, trouver un palliatif : que, par un beau décret, le gouvernement supprime les soutanes violettes, les glands d'or, les croix précieuses, les bagues, tous ces riens auxquels le cœur de certains prêtres est attaché : qu'en fait d'ornements, l'évêque ait sa crosse, pour bénir... ou pour crosser ; et il y aura déjà moins de candidats. Ceux qui se retireront ne seront pas regrettables I