‹ Soutien de famille: moeurs contemporainesChapitre 5 sur 12 · UNE BONNE FORTUNE · texte numérisé non relu

UNE BONNE FORTUNE

A vingt-deux ans, tiaymond Eudeline, joli garçon, soigneux de sa tenue comme tous nos jeunes d'aujourd'hui, en était à attendre sa première bonne fortune. On ne pouvait guère, en effet, donner ce nom à ses relations arec Geneviève, si piteusement terminées, pas plus qu'à ses passades éphémères chez quelques demoiselles du Quartier. Mais le rendez-vous avec M"" Valfon, c'était le commencement de sa vie mondaine, l'aurore d'une carrière de séduction. Reçu depuis des mois chez cette ancienne jolie femme, que ses vingt ans et ses boucles dorées avaient tout de suite éblouie, Raymond eût été depuis loQgteinps maître de la place sans l'absurde timidité de son &ge.

A quoi tient-elle, cette timidité d'un être jeune, intelligent et beau, en présence de la femme; cette gène invincible du geste et de la parole qui peut aller

l'occasion passagère, au lieu de se dérober, de fermer les yeux pour ne pas la voir.

Cette fois il avait dû céder devant le formel rendez-vous fixé par M"' Valfon : « A trois heures précises, à la porte de Saints-Gervais et Protais. Je serai libre jusqu'au dîner. «

Et tout de suite cette inquiétude, ce désolant souci : « Où la conduire ?» Il songeait d'abord à la ciiambre d'Antonin, place Royale. Mais les corridors carrelés en étaient si vieux, le mobilier si modeste; et puis la brodeuse de chasubles, quel voisinage pour une femme de ministre! Il se souvenait alors d'un hAtel meublé du même quartier, tenu par une ancienne chanteuse de théâtre lyrique, qui vivait dans ce temps-là avec un de ses locataires, élève de l'Ecole centrale et ami d'Antonin. Plusieurs fois il était arrivé à ce jeune homme d'inviter les frères Eudeline à diner avec sa maîtresse, et Raymond avait gardé de l'hdtel et du service une impression d'autant plus favorable que la maison possédait deux entrées, boulevard Beaumarchais et rue Amelot.

(( Et de l'argent? » Ce fut le second cri de son an-

le lendemain de la fête au quai d'Orsay, quand le nom d'Alexis, l'ancien comptable de son père, qu'il avait fait entrer comme caissier à l'Association des étudiants, lui traversa subitement l'esprit. L'horloge du palais Mazarin, qui réglait toutes les Iiabitudes du quartier, y compris le magasin de la Lampe merveilleuse, sonna dix heures. 11 s'habilla vite, sOr maintenantde trouver les quelques louis nécessaires. Au numéro 41 de la rue des Ëcoles, dans un de ces vaste? immeubles à deux corps, tous bâtis sur un même modèle où le simili-marbre joue le rôle luxueux, l'Association des étudiants de Paris occupe les cinq étages du fond de la cour. Elle a eu soin d'abattre les cloisons de tous ces nids bourgeois, uniformément composés d'un salon crème à plafond rose, de quelques chambres & coucher, toilette et salle de bains aux peintures criardes, aux ornements de carton pâte, installant à leur place des bibliothèques de droit, de pharmacie, de médecine, un bureau pour le comptable, même une bydrolhÉrapie et une salled'armes.Depnis, l'Association s'est agrandie; mais en 1887, par l'aigre matinée où Raymond remontait le trottoir de la rue des Écoles, glissant et miroitant des blancs frimas de la nuit, l'aspect de l'A était bien tel que nous le donnons.

Bourgogne.

La vie doone quelquefois à ces menus contre-temps l'importance de catastrophes, et les mots qui les résument, ces catastrophes, ce qu'au théâtre on appelle les mots de situation, tombent lourds et meurtrissants- comme des pierres. Raymond en fut une minute anéanti, écoutant ronfler le feu et bourdonner la voix du garçon qui répétait sa phrase bête et sinistre. A qui le demander, cet argent? Peut-être à un H cher camarade B,àrun des trente-trois du comité? Oui, mais c'est dans ce comité que se brassait sa présidence qu'il risquait de compromettre avec cette attitude de famélique et d'emprunteur. A tout hasard il monta dans les bibliothèques, à cette heure frileuses et désertes, leurs vitres étoilées de givre en l'absence de tout chauffage. A la pharmacie seulement flambait un feu de coke près duquel, un codex sur les genoux, dans les mains un énorme quignon de pain chaud, un pauvre diable d'étudiant étranger, Roumain ou Valaque, les joues creuses, les yeux goulus, lisait, mangeait, se chauffait voracement dans UQ état de béatitude. Lui demander trois louis, à celui-là! Eudeline referma la porte sans bruit et, distrait un instant de ses préoccupations égoïstes,

Avec le garçOD de salle et la concierge, un petit groom ou chasseur qui n'a pas d'autre nom que « le gosse » et disparait généralement après sa première paye, compose tout le service intérieur de la maison.

— Vite, le gosse, cette lettre à M. Marques, aux Affaires étrangères, dit Raymond remettant au petit domestique quelques lignes qu'il venait d'écrire sur le bureau du comptable et dont il attendit la réponse anxieusement.

Depuis que les jeunes gens se connaissaient, c'est le pauvre des deux qui avait toujours prêté de l'argent à l'autre, à cet égoïste de Marques qui, dès le lycée, déclarait cyniquement : « J'emprunte quand je peux, je ne prête jamais. »

Aussi, grande fut la stupeur de Raymond et plus grande encore son allégresse, quand le gosse rapporta la réponse du quai d'Orsay ;

a Trois louis, mon bon I En. voilà cinq. Et ne me « remerciez pas, car ce que j'ai à solliciter de vous " est autrement précieux et rare qu'un service d'ar- « geot: Ce soir, neuf heures, je vous attends au n fumoir de l'A. Je dois y rencontrer quelques-uns " des trente-trois qui s' occupent comme moi de votre a présidence; ensuite je vous présenterai la très V cbère requête de mon cœur. »

Tais et Protais, uae ancienne église du quartier de l'HAtel-de-Ville, où la mode en ce temps était d'aller entendre de la très belle musique religieuse d'Allegri et de Palestrina, exécutée par la meilleure maîtrise de Paris. Une femme du grand monde officiel comme M"" Valfoo, descendant en plein jour le perron surélevé de celte lointaine paroisse, venait évidemment de s'abonner & une des auditions musicales de la prochaine Semaine sainte, et sa présence n'y pouvait être suspecte.

11 ouvrit la portière vivement. Elle monta près de lui, dit tout bas : « Bonjour... » et, lui prenant une main entre ses petites mains gantées de clair, la mit contre ses lèvres, sous la voilette, puis ne bougea plus. Ils restèrent ainsi longtemps, serrés l'un contre l'autre sans se parler, tandis que la voiture les emportait à l'élastique vitesse de ses roues. Bien que la plus âgée des deux, elle semblait plus émue que lui. C'était une de ces mondaines k qui le perpétuel souci de leur beauté tient lieu de vertu, comme à telle chanteuse illustre la crainte de perdre sa voix. En réaJité, dans une existence de tentations et de plaisirs, où l'amour semblait prendre toute la place, la belle Marques n'avait donné son cœur qu'une fois, à ce fourbe Valfon, et il y avait si longtemps, qu'à

étonné de la voir si jeune, troublé depuis le matin par la parole de sa mère : « Mais quel kge a-t-elle donc, cette femme-là? »

Jamais encore il ne se l'était demandé, par cette première raison qu'un tout jeune homme, dans le monde, si amoureux soit-ll, est trop préoccupé de son propre efiFet, du mirage dans les glaces — jamais assez grandes — de sa personnalité qu'il cherche et poursuit avant qu'elle s'affirme, et trop ébloui de sa première conquête pour bien l'observer. Bailleurs comment fixer l'âge d'une mondaine avec toutes les ressources de toilette et d'arrangement, tous les travestissements de coiffure et de chevelure mis en œuvre. Combien peu d'hommes distinguent le vrai du factice, combien peu s'étonnent de voir des reflets vénitiens sur un tein mat de brune remplaçant cette chair nacrée, piquetée de son, cette odeur spéciale qui sont la chair et l'odeur de la femme rousse si généralement laide en France. Et lorsque les hommes d'expérience et de maturité s'y trompent, comment les vingt ans de Raymond y auraient-ils vu clair?

La voiture s'arrêta devant l'entrée de la rue

Amelot, où l'attendait un garçon d'h6lel, qui par un

couloir obscur conduisit le couple jusqu'au bureau

qu'un vitrage orné de plantes vertes séparait du

protecteur. Comme Us allaient vers leur cbamDre ' indiquée, une porte s'ouvrit, se referma brusquement avec un appel au garçon,leurlaissant voir des coupes de Champagne pleines à ras-bord, et un large dos & bretelles d'homme, en cbemise jaune, attablé.

— Nous avons des voisins, dit l'amoureux gaiement, pour apaiser l'agitation d'un cœur haletant près du sien.

Elle ne répondit pas, et respira seulement lorsqu'ils furent chez eux avec deux bons tours de clef. Une grande chambre à alcôve, confortablement meublée, rideaux et tentures bouton d'or, s'éclairant d'une fenêtre sur une cour qui servait d'office, couverte d'un vitrage à bordure étroite de zinc, o Commode, ce vitrage, en cas de surprise, » songea Raymond, gardant muette sa réflexion peu héroïque. Dans la cheminée brûlait un feu de bois. Sur le guéridon, couvert d'un napperon à broderies, attendait un petit goûter de sandwiehes et d'amontillado.

— Maintenant, dis-moi tout ce que tu as souffert.

Elle s'est assise contre la cheminée dans un fauteuil très bas, le cou nu, la blouse mauve de son corsage largement dégrafée, ses cheveux en lourdes

mari et sa fîUe; aujourd'hui, elle veut qu'il lui dise la sienne. Mais elle est bien mélancolique et piteuse, son existence d'écolier pauvre, et pour la rendre intéressante, il faut la compliquer, la romancer.

Et il romance!

Ces bonnes créatures dévouées et tendres, maman Eudeline, Antonin, Dina, s'agglomèrent en un Moloch aveugle et sourd qui s'appelle la Famille et auquel Baymond donne sa chair, son sang, jusqu'aux ors les plus fins de sa cervelle. Le petit magasin de la Lampe merveilleuse, ce nid radieux, ouaté de chaleur et de douceur, est l'antre obscur au fond duquel opère le Holoch, où fume nuit et jour le sang de la victime.

Pourtant, il est (e premier à en convenir, de ces êtres qui le déchirent, se nourrissent de sa moelle, aucun n'est méchant. Ainsi son frère Antonin, que Wilkie a rencontré avec lui quelquefois et dont la déchéance morale les désole, ce frère qui n'a pu rien être qu'un ouvrier, et l'ouvrier de Paris, avec toutes ses laideurs, toutes ses tares, c'est quand môme un bon enfant, un cœur d'or, comme on dit...

Lui non plus, Raymond, malgré ses mensonges, n'était pas un méchant, mais un de ces êtres puérils qui vieillissent sans mûrir et ne sont que vanité, surtout devant la femme...

tt iniiuv nue eDifevue par M"" Valfon au parloir de Louis-le-Grand — dans le récit Geneviève est devenue une jeune personne de très grande famille, le brave père Izoard un vieux marquis provençal, quelque chose comme le maréchal de la noblesse du Midi... c'est le père Izoard qui ne serait pas content de cette métamorphose I — oh! alors, devant tant de généreuse abnégation, M"* Valfon éperdue prend dans ses mains la douce tête blonde et dit tout bas sur ses lèvres :

— Viens, viens... au moins que mon amour te console.

Il fait presque nuit dans la chambre, l^obscurité jaunâtre d'un jour de brouillard à Londres. Les lourds rideaux de. la fenêtre, qu'un geste pudique et passionné a détachés de l'embrasse, tombent jusqu'à terre. Le bois flambe et pétille, un éclair court sur le tapis. Guidée par ces lueurs, une forme blanche, vaporeuse, s'approche du litoùramoureux frémissant espère, implore, les bras ouverts.

Mais dehors, dans le couloir, des pas se hâtent, se précipitent. Une voix étranglée par la terreur souffla dans leur porte en passant :

Presque aussitôt la femme est à bas du lit, ramasse à lAtons ses jupes éparses et les jette dans un cabinet de toilette où elle s'enferme, pendant que Raymond, se souvenant de la toiture en zinc, s'élance vers la fenêtre. li est prêt à ouvrir, quand un cri de femme répondant au fracas d'une porte qu'on enfonce à côté, arrête son geste et son élan. Evidemment ce n'est pas eux qu'on a voulu prévenir, ce n'est pas chez eux que le drame se passe. Hais les chambres si voisines, cette conformité de situation, c'est terrible)... Le cœur serré, il suit derrière la muraille une bousculade de meubles, puis une lutte atroce; pas un mot, rien q^e des soufûes, et le dernier, le plus long, le plus profond, s'accompagnant de la chute mate et lourde d'un corps qui s'abandonne et, selon la parole du Dante, « tombe comme an corps mort tombe «.

En même temps, une fenêtre s'ouvre toute proche, un homme l'enjambe, passe sur le vitrage dont il suit l'étroite bordure, face à la maison, ses deux mains cramponnées aux gouttières, aux corniches. L'amant qui se sauve, sans doute, et tâche d'atteindre l'autre escalier. Hais pourquoi, quand cet homme passe devant lui, la tète presque au niveau

semble Tinterroger, le reconnaître au passage, lui aussi? 11 n'a pas eu le tem]» d'un souTenir, que le vitrage est désert, la vision disparue, mais laissant derrière elle un drame sinistre qui dure.

Derrière les cloisons, on traîne quelque chose de lourd. Une voix commande :

— Sur le lit... portez-le sur le lit.

Le bois, le sommier craquent sous un poids énorme. Du fond du couloir, parmi de nombreux piétinements, s'avancent des pas solennels, d'autres rapides, annoncés par des chuchotements :

— Commissaire... médecin des morts...

Et pendant que Raymond guette -tous ces bruits, l'oreille à la muraille, les reins inondés d'une sueur froide, cette chambre entrevue en passant, tout & l'heure, il se la figure à présent agrandie de silence et d'horreur, un crucifix et deux flambeaux allumés occupant au chevet du lit le guéridon où luisaient les coupes de Champagne, et, dans toute la largeur des draps, l'homme aux bretelles, i la chemise safran, étendu, les bras jetés, la gorge ouverte et saignante.

— Quelle épouvante!...

Sur ce mot murmuré tout près de lui, Raymond se retourne. M°" Valfon est là, écoutant aussi.

— Il y a un mort à côté?... Vous avez entendu?

M" Valfon s'en approche pour arranger ses cheveux. Ce geste de femme, d'une courbe si familièrement élégante, rappelle l'amoureux à son rôle ; il tend les bras, veut l'étreindre, mais elle se dérobe et, suppliante :

— Non, non... pas aujourd'hui, pas ici... j'ai ea trop peur.

Et lui-m6me, toute force h bas, transi jusqu'au fond de l'âme, n'est pas fâché de fuir le malencontreux hAtel.

Ce soir-là, au fumoir de l'Association, ob Raymond devait le rejoindre, Wilkie Marques avait donné rendez-vous aux membres du comité, et bien avant neuf heures s'était mis à chauffer la candidature de son ami. Le fumoir, à cette époque, occupait au second étage de la rue des Ecoles une petite pièce tendue de toile écrue à bordure d'andrinople rouge, sur laquelle s'espaçaient en des cadres de bois noir quelques lithographies à sujets romantiques offertes par la diiection des Beaux-Arts. Des sièges boiteux, défoncés, se dépareillaient le long des murs. Sur la

temenï des allumettes sur le nez du premier étudiant de France. Heureusement pour lui, la jeunesse des Ecoles perd depuis quelque temps le goût du tabac, et le fumoir était surtout un endroit de libre discus^ sion, très animé au moment de l'élection présidentielle, ordinairement au mois de janvier. Mais cette année, à la suite de querelles intestines entre la présidence et la terrible C. 0. 1. (commission d'ordre întérieuF), la brusque démission du présent titulaire avait avancé les élections de plusieurs mois.

Marques, ancien président de l'Association, par sa position de secrétaire particulier aux Affaires étrangères, sa parenté avec le ministre, était le personnage important de la maison, celui que toute cette jeunesse enviait, dont elle courtisait et imitait la blague froi Je, le rire de pendu et la démarche solennelle, sans s'apercevoir que lui-même n'était qu'un pfkle décalque de son patron. Les mains derrière le dos, marchant de ce pas tranquille des tout petits hommes qui veulent se donner de la gravité, à le voir arpenter l'étroite pièce, jeter ses phrases brèves et perfides — on aurait dit Valfon petonnant & la tribune un de ces discours-ministre pince-sans-rire qui semblent un long monologue d'Arnal. Ce qu'il avait pris à tâche, ce soir-là, c'était moins l'éloge de son candidat que la dépréciation de ses deux concurrents, surtout du président démissionnaire, qu'une

combien ils avaient tort de regretter ce monsieur qu'on pouvait juger par ses trois mois de présidence, et qui malgré ses discours prétentieux, son jargon philosophique sur « l'&me moderne, la régénération intellectuelle, » n'était là que pour se faire des relations, dîner à l'Elysée, gagner les palmes et une bonne place. Et sa manière d'administrer les fonds, le désordre, le coulage!

Ici, des approbations surgirent de tous les coins du fumoir. On précisait, on criait des chiffres : « Cent cinquante francs de balais et plumeaux dans le trimestre I » Quelqu'un fit observer aussi que c'était le troisième président sorti de la section des lettres, et que la section de droit, dont Raymond Eudeline faisait partie, réclamait son tour. Quant à l'autre adversaire. Marques en eut vite raison. Bibliothécaire du comité, connu de tous, la façon dont il gérait ses bibliothèques donnait un avant-goùl de ce que serait sa présidence. Du Midi, du Sous-Midi, familier, tutoyeur et noceur, cherchant les popularités faciles, on se le figurait volontiers prenant l'apéritif avec le garçon de bureau. Sans pareil pour donner l'accolade dans une gare aux « chers camarades » belges ou suédois, entonner la Marseillaise, brandir la bannière, il manquait de tenue malheureusement, et serait d'un effet désastreux aux diners de l'Elysée, même en bout de table. Amusant si vous voulez, mais rien de sérieux.

talent une forme correcte et majestueuse comme leurs redingotes noires et leurs énormes cravates à la Royer-CoUard. Qu'il savait comment leur parler pour tuer la confiance, l'admiration dans leur esprit. Un président qui ne serait pas sérieux I Pour se figurer le mépris où ils le tiendraient, il n'y avait qu'à regarder, sous le gaz, l'expression de leurs tètes gamines et doctorales, rayées, craquelées de rides précoces, des coups d'ongle de l'expÉrience et de l'intrigue; il fallait les voir plisser leur front en se communiquant les rapports dont les avait chargés la commission, la sous-commission, la contrecommission. Et plus ils étaient jeunes, plus ils s'enveloppaient de majesté, voûtaient leurs tailles débiles sous le poids des responsabilités écrasantes dont la terrible C. 0. I. pouvait à tout moment leur demander compte. Ahl Chamontin n'était pas sérieux...

Sur ce cri d'indignation de toute l'assemblée, Raymond fit son entrée et comprit à la chaleur dç l'accueil les chances de son élection. Les mains s'empressaient vers lui. Pas un « cher camarade » qui se tînt à l'écart. Jusqu'au buste de Chevreul dont le sourire s'enjolivait, dont le nez semblait blanchir en son honneur.

— Eh bien, le bel Oswald, on est content?...

Etait-ce une vraie bonne fortuneî

de n'en pas afiuser. Apres tout ce qu'ils vienneot d'entendre, ils vous ont vu, laissons-ies sur cette bonne impression. Pour moi, votre cause est gagnée, vous serez président de l'A dans quinze jours, surtout si vous avez soin de déposer votre carte chez tous les membres du comité. Cela ne s'est jamais fait, mais c'est très Institut, et ces quelques visites couperont court aux dernières hésitations. Bien entendu, voust ne montei^ez pas : vous pourriez les gêner. La plupart de ces jeunes gens habitent en famille dans des conditions assez précaires. Tel que nous voyons à l'Association faire la roue, parler de son tailleur de Londres et de ses tuyaux chez les grands entraîneurs, rougirait d'être surpris mangeant les légumes du pot, à la table de papa et maman, k un cinquième étage, ou piochant son Codex dans une chambre de domestique.

moins son tout voisinage...

— Wilkie s'arrêta, et s'appuyant au bras de son ami, comme oppressé par l'aveu qu'il préparait :

— Ma foi, tant pis ! il fait noir. Si je rougis, on ne me verra pas, et je préfère m'expliquer tout de suite que de continuer mes propos incohérents... J'aime votre sœur, mon cher Raymond, et je l'aime du premier jour cil nous l'avons rencontrée, vous rappelez- vous, revenant de son bureau, en petite toque de loutre, sa serviette sous le bras; c'est ainsi qu'elle m'est entrée dans les yeux, dans le cœur, et pour n'en plus sortir. J'ai pourtant bien essayé de m'arracher à cette obsession qui pouvait devenir une gène, un empêchement dans ma vie. Mais, l'autre nuit, la nuit du menuet, devant l'enthousiasme soulevé par la grâce de cette enfant, j'ai eu peur qu'on me la prit et je me suis juré de vous parler.

Le temps que Raymond, très ému, prit avant de répondre, parut interminable à Wilkie ; il craignait un engagement entre Dina et Claudius, mais il fut rassuré tout de suite :

— Vous savez, mon cher Wilkie, que ma sceur n'a pas de fortune.

— Ni moi Don plus, avoua l'autre en riant. Aussi mon projet ne sera-t-il réalisable que dans huit, dix mois peut-être. Valfon m'aura casé à la Cour des

même a une fortune personnelle considérable où je pourrai puiser pour n'importe quelle de mes entreprises. Je puis donc vous affirmer, mon cher, que votre sœur, si elle veut de moi pour mari, ne sera pas dans la misère, et que je suis bien décidé & prendre ma part de la lourde charge que vous portez avec tant de courage et depuis si longtemps. Maintenant, croyez-vous qu'en demandant la main de M"* Dina si longtemps d'avance, j'aie quelque chance de l'obtenir, car je compte me présenter chez vous avec ma mère, et cela le plus tût possible, pour être sûr qu'on ne me volera pas mon bonheur.

Les deux amis tournaient le coin de la rue de Seine, et en regardant flamboyer au loin dans la nuit la devanture de la Lampe merveilleuse, Raymond se rappelait le mot de Dina, qu'avec cette enseigne des Mille el une nuits, on devait s'attendre à tous les miracles. N'était-ce pas miraculeux, effectivement, ce qui arrivait & cette petite Qlle, et à eux tous par contre-coupî Ah 1 s'il ne s'était pas retenu, comme il aurait mis Wilkie contre sa poitrine ; de quels transports de gratitude et de joie il eût accueilli sa demande. Mais il hésitait par une précaution vaniteuse, sachant que dans quelques jours il aurait un joli appartement où il pourrait recevoir Wilkie el sa mère, plus confortablement que dans cette boutique IS.

quai désert et noir, ce quai au nord que nos jeunes gens descendaient dans la direction des Invalides. Leur pas de causerie, tranquille et coupé de haltes, avait fini par les transir. L'un d'eux proposa d'entrer se réchauffer quelques minutes au café d'Orsay encore ouvert, et, à peine assis, la conversation de la table voisine, où quelques officiers de dragons faisaient cercle autour d'un viens colonel, attira leur attention.

— Je l'ai connu en Crimée, ce général Dejarine, alors lieutenant de cavalerie comme moi, comme moi officier d'ordonnance d'un chet de corps, et à deux différents armistices nous avons bu à nos maltresses le mauvais Champagne des cantines. Il me fit l'efTet d'un garçon très ardent, très passionné, de ces hommes qui, mourant à n'importe quel Âge, sont sûrs de finir dans la peau d'un jeune premier.

Un des officiers que Wilkie connaissait pour avoir déjeuné quelquefois à son côté dans ce même café, se trouvant plus rapproché, poussa devant lui en explication une feuille du soir qui traînait sur le marbre de la table, et dans laquelle était relatée la mort du général Dejarine, ancien préfet de police de Pétersbourg, assassiné le jour même en

Wilkie à son tour lui passait le journal.

— Voyez, dans un hûtel meublé, tout près de la Bastille.

Lui-même continuait le colloque avec les officiers :

— Une des dernières fois qu'il est venu aux Affaires étrangères, ce pauvre général, il a passé plus d'une heure dans mon cabinet à me raconter son aventure, celle dont il est mort, probablement. Une grande belle fille, essayeuse dans un magasin de la rue de la Pais, et qui prenait Bastille-Madeleine tous les matins. Le mari, dessinateur aa Marais, chez un marchand de bromes, mettant sa femme à l'omnibus; et à mi-route, le général montant, venant s'asseoir à cûté de la belle qu'il accompagnait jusqu'à son magasin. Trois semaines de ce manège... à stationner tous les malins devant un bureau d'omnibus, avec la température que nous avons, ., jusqu'au jour où il est venu nous annoncer au ministère qu'il tenait enfin le rendez-vous tant désiré. Il était dans un tel état d'exaltation ! Je n'ai pu m'empècher de lui dire : « Prenez garde, mon général, n Mais je redoutais moins pour lui, je l'avoue, une vendetta maritale qu'un coup de sang, une hémiplégie, avec cette encolure engorgée, cette face de congestion...

de lui, il D'en doutait pas. Hais l'autre, le fuyard du toit de zinc, qui était-ce? Sans doute le mari. Alors, pourquoi se cacher, quand on a pour soi la loi et les gendarmes? Et puis, ce visage déjà tu, ce regard ironique et complice, dans quel recoin de sa mémoire les retrouvait-ii au passé ?

Comme en réponse à sa question muette, une voix s'éleva du groupe à côté :

— Ce qui me frappe, messieurs, et dont ne se préoccupe guère le journal, c'est qu'on n'ait plus entendu parler du mari, de l'assassin. En face d'une personnalité comme celle du général, ancien ministre de la police dans son pays, tout est supposable; et cette disparition me semble mystérieuse. Comment ce commissaire, appelé pour les constatations, n'a-til pas fait fermer l'hôtel à, l'instant même et interrogé toutes les personnes qui s'y trouvaient?

Raymond se sentît pile d'une terreur rétrospective et s'enfonça plus profondément dans son journal. Il se voyait là-bas, dans ce quartier lointain, obligé de donner son nom et celui de la femme qui l'accompagaait. Une femme de ministre exposée & cette détresse, livrée à la discrétion d'un bas policier ! Toute l'épouvante de ce qu'il avait vu disparaissait devant ce oui aurait pu être. Non, jamais plus &e

seul, ne jamais recommencer d'aussi périlleuses ho unes fortunes I

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