‹ Soutien de famille: moeurs contemporainesChapitre 6 sur 12 · LETTRES ANONYMES · texte numérisé non relu

LETTRES ANONYMES

■ Si Glaudius Jacquand s'inquiète de savoir où va « presque tous les jours, de cinq à six, en quittant « son bureau, la petite télégraphiste à laquelle il « veut donner son nom, qu'il s'embusque sous un « porche et guette la sortie du Central. On lui pro- H met de l'agrément. »

Dans l'élégant rez-de-cbaussêe de la rue Cambouj que son père, le sénateur lyonnais, venait partager avec lui le temps de la session, le fils Jacquand songeait, le front & la vitre de son cabinet de toilette, froissant dans sa main la lettre anonyme. Depuis le bal du ministère et sa rencontre avec Dîna, on l'accablait de ces billets à l'écriture louche, aux en-lôtes de magasins de nouveautés; mais sans qu'il sût pourquoi, aucun ne l'avait impressionné comme celui-ci. Il le relisait tout en protestant :

— Non, je ne guetterai pas, je ne m'embusquerai

uapuis quorauitj'uuii ueures, «t tui avec le même transport. Car ce n'était pas un de ces irrésolus à forme tranquille dont la perpétuelle oscillation semble Tenir de jugements trop bien équilibrés, on d'une dtjplopîe intellectuelle donnant toujours à son esprit au moins deux manières de voir & la fois. L'indécision de ce Lyonnais au front exalté, aux yeux saillants et fanatiques, aux départs de fougue suivis de torpeurs écrasantes, résultait de la mobilité excessive qui faisait l'agitation et le malheur de sa vie. Quand il s'était retrouvé seul après son équipée du quai d'Orsay, — la rupture avec Florence. l'engagement avec Dina, — hors de l'envoûtemenl enchanteur des yeux bleus et des tresses d'or, une penr l'avait pris, un êtonnement de son audace. Non certes que M"" Marques lui tint au cœur par un lien quelconque. Cette belle fille d'un sensualisme instinc-

être une femme pour la montre et la galerie, mais nullement selon son goût. Le malheur, c'est que la rupture le brouillait ayec M"' Valfon , si bonne femme, si précieuse amie, et Valfon qui se vantait d'avoir la rancune implacable, Valfon dont son père Tony Jacquand attendait sa nomination de ministre de la Marine, à la suite du contrat. Gomment aurait-il le courage de se retrouver eo face de ce père terrible, surtout en face de son rire, de sa blague féroce? car Tony, comme on l'appelait dans le monde de la fête, ne se fichait jamais. C'était un vieux beau qui avait fait mourir sa femme de chagrin, noceur et bûcheur enragé, très droit, très vert, la barbe peinte, arrivé à soixante-dix ans sans jamais d'autre maladie que le gros rhume attrapé à une inauguration de statue, qui le retenait à Lyon depuis quinze jours. Claudius, d'une minute à l'autre, l'attendait rue Cambon et, songeant au désappointement de l'arrivée, préférait encore affronter la colère et le mépris de Dîna.

Très minutieusement renseigné par elle, il se présenta au bureau central vers onze heures, comme H"* Eudeline, ayant pris au vestiaire son costume de travail, venait de s'asseoir devant son appareil.

Uuaad Uina surgit au palier, dans sa longue blouse noire qui la grandissait, faisait la tète plus petite, le teint plus rose et les lourdes tresses vermeilles d'un or plus éclatant, Claudius ébloui chercha ses idées et ses mots. Jamais rien de pareil à. cette gr&ce de jeunesse, auprès de qui la bergère de l'autre soir semblait une poupée de vitrine. Et pendant qu'il était obligé d'appuyer & la rampe le tremblement qui le secouait, elle, de son air le plus tranquille :

— J'étais sûre de vous voir aujourd'hui, je l'avais demandé à Notre-Dame de Fourvières avec tant de ferveur... Quand on m'a appelée, ça ne m'a pas surprise.

Penchée sur la rampe, tout près de lui, sans s'occuper des gens qui montaient, descendaient le large escalier de l'administration, elle lui racontait l'étrange fantaisie de Wilkie Marqués et la demande en mariage dont elle était menacée. Sans que Raymond lui en eût encore parlé, M°" Eudeline s'était chargée de la prévenir.

— Bien entendu, mon cher Claudius, je n'ai dit mot de vos projets, puisque vous désiriez avertir

blëmeur lyonnaise s'embuait tout & coup d'une . teinte jalousa.

Ud sourire embellît la réponse de Dina. Ëprise de ce monsieur? 0ht certes non. Hais c'était la meilleur, le plus ancien ami de son frère, an ami dont la démarche, en somme, ne pouvait que la flatter, d'autant que lui ne se cachait pas, qu'il voulait venir la demander avec sa mère.

— Cet homme-là se cache toujours... Claudius en parlant agitait la rampe avec la fureur contenue de sa longue main gantée de clair. C'est-un monstre de perversité, une pourriture d'être, et ils'en vante... Pourquoi vous recherche-t-ilî Qu'y a-t-il sous cette demande eu mariage? Je le saurai, mais d'avance, je suis sûr de quelque infamie.

Toujours souriante et tranquille, elle demanda ;

— Que faut-il que je réponde, dites?

Eh ! le savait- il lui-même, ce qu'il fallait répondre? La prendre, oui, l'emporter comme elle était 1&, rouler ce petit bijou de femme-fée dans ses tresses d'or et sa blouse noire, se sauver avec comme un voleur, telle était son uniquo pensée, la très exacte sensation qu'il avait eue la première fois en la voyant et qu'il éprouvait en se retrouvant en face d'elle. Une impul-

curieux qui vous épiaieat en passant? Aussi s'exprima-t-il très mal. Mais les paroles comptent si peu dans la vraie passion. Rien ne fut dit de ce qu'il avait préparé, même il oublia la lettre anonyme ; et, venu pour reprendre sa parole, il l'engagea plus sérieusement que jamais. Quant k son père, il allait lui télégraphier longuement, et le lendemain, sitAt arrivée la réponse, qui ne cbangerait rien du reste à ses sentiments, il l'apporterait & Dina, à la même heure.

— Pas ici, impossible, dit la jeune fille vivement ; si je vous recevais deux jours de suite, je me ferais remarquer. On est si potinier dans la maison. Tout à l'heure le chef de brigade est passé près de nous ; au regard jeté sur vos gants clairs j'ai compris que tout le bureau serait en émoi.

— Je pourrais vous attendre à la sortie î

— Ce serait plus dangereux encore. Non, la réponse, remettez-la au concierge ici, en la recommandant. Il la montera aussitôt au vestiaire et la mettra & mon nom dans ma besace.

Uae violente sonnerie annonça la &d des dix minutes de repos réglementaire accordées d'heure en heure aux dames télégraphistes. Claudius murmura timidement, tandis qu'une petite main se tendait vers lui, sortie d'une manchette blanche :

— Quand nous reverrons-nous ï

quelle idée ! D'abord, les hommes n'y seraient pas admis. C'était un bal blanc, un bal de demoiselles, pour l'anniTersaire de leur nièce. Mais il la suppliait de n'y pas aller, de ne pas se lier avec ces gens-là. Elle ne se doutait pas de ce qu'étaient ces jeunes personnes de la société, de leurs propos entre elles. Ainsi cette Nadia Dejarine, dont le père venait de mourir si misérablement, elle s'exprimait comme les palefreniers de leur écurie. Entre elle et la nièce de Marc Javel, c'était une joute de mots épouvantables :

— Dina, je tous en prie, n'allez pas Ijk, j'en serais trop malheureux.

Sa voix haletait, pressée par l'heure, par l'émotion. Son geste, tougours respectueux, se faisait tendre et câlin, la suppliait, l'enveloppait & distance.

— Si vous me le demandez ainsi, c'est que vous croyez en avoir le droit, dit la jeune fille avec une b'râce sérieuse.

Et frôlant la main de Claudius du bout de ses petits doigts :

— Kon, je n'irai pas chez Marc Javel; mais en voilà encore du mystère et des histoires avec maman I

de province qui les gardaient par charité, que sa petite Dioa déjà très fine et compréhensive, M°" Eudeline s'était fait une habitude délicieuse de leurs confidences chuchotées chaque soir sur l'oreiller, dans le grand lit qui les avait suivies du faubourg du Temple i Cherbourg, de Cherbourg jusqu'à l'arrière- magasin de la Lampe merveilleuse. Mais, depuis quelques jours, les causeries se faisaient moins intimes ; la maman sentait que sa fille lui cachait quelque chose. Si froide devant des offres de mariage aussi flatteuses, pour demander à réûéchir quand toute autre eût accepté immédiatement, il fallait que Dina fût engagée de cœur. Allez donc confesser une enfant qui se méfie même de sa mère; ses frères n'en obtiendraient rien, l'un trop autoritaire, l'autre trop faible. Restait la tantine, la bonne tantine qui semblait revenue de Londres tout exprès pour tirer d'embarras sa vieiûe amie.

C'est à quoi M°" Eudeline songeait sous ses longues anglaises sentimentales en se rendant au Corps législatif, vers la fin de ce mÈme jour où sous le coup d'une dernière lettre anonyme Claudius s'était porté aux grandes déterminations. Elle comptait trouver Geneviève seule dans le petit appartement dont les fenêtres au bord du toit donnent sur une des cours intérieures du Palais- Bourbon. Malheureusement, quand elle arriva, le père Isoard était avec sa fille.

l'un de l'autre et ne se parlaient pas. Aussi, lorsque M"" Eudeline apparut, le Marseillais espansif eut «b cri de Joie familière et méridionale :

— Eh ! adieu, maman Deline I

— Quel guignon de n'être pas seule avec elle ! se disait la mère en venant s'asseoir à cAté de Geneviève. Et tout haut, involontairement, elle tcaduisit sa pensée :

— Est-ce que vous aviez séance, aujourd'hni, monsieur Izoard? comme elle a fini de bonne hetire I

— Mais elle n'est pas flnie, iigurez-vous. . . Cette terrible aCTaire Dejarine a valu au Gouvernement une interpellation qui a tout bousculé. Je suis monté prévenir ma fillette de se mettre k table sans moi, car nos orateurs sont si lambins pour leurs corrections, .,

Il fit quelques pas, tordant sa longue barbe, signe chez lui de grande perplexité. Puis brusquement, en montrant Geneviève :

— Maman Eudeline, je vous la confie; je compte sur vous pour me la dérider un peu. Voyons I

— Nous n'en savons rien, dit Geneviève TÏvement, et à. coup sûr Lupniak doit s'y cacher. On le soupçonne d'être un des principaux acteurs du drame. Aussi, quoique ma chère Sopliia ne s'occupe plus de politique et que son esprit se soit élargi jusqu'à un rêve de charité, de pitié uniTerseUes, — on connaît ses fondations d'hàpitaux, de cliniques pour enfants malades, — je la sais tellement ardente, tellement passionnée pour la bravoure de ses camarades révolutionnaires que je tremble h tout moment de la voir arriver.

H"* Ëudeline s'apitoyait :

— En effet, je comprends que cela te tourmente Hais le père Izoard cligna ses petits yeux de charbon de terre et soupira vers sa vieille amie : « Il n'y a encore qu'une maman pour savoir ce qui se passe dans le cabochon de ces petites fiUes.

Et sa phrase semblait sous-entendre : « Chargezvous d'interroger la mienne, voulez-vous? » C'est ainsi qu'elle le comprit, la vieille amie, car à peine le sténographe descendu, seule en train de confidences avec Geneviève, elle murmura:

— Les mamans n'en savent pas plus long que les

m'aides & la deviaer.

Geneviève tressaillit; que lui importait Dina, ce n'est pas ce nom qu'elle attendait sur les lèvres de la mère.

— Ce n'est qu'une enfant, votre fille, et elle vous inquiète, dites-vous?

— Oh ! cruellement.

Alors M"" Eudeline se mit à raconter l'aventure de sa petite Cendrillon, du moins de ce qu'elle en connaissait, et les craintes qui étaient venues à la pauvre mère en la voyant si dédaigneuse d'an beau parti.

— Elle a peut-être raison de dédaigner, fit la tantine gravement. J'ai entendu mon père affirmer bien des fois que ces Valfon, ces Marques étaient du bien vilain monde. Qui sait si votre petite Dina n'est pas guidée par un instinct de dignité et d'honnêteté?

La voix de Geneviève, profonde et tranquille d'ordinaire, vibrait d'une sourde indignation qui allumait ses yeux et ses pommettes. Subitement elle se reprit, un peu confuse :

— Après tout, n'est-ce pas un mauvais sentiment qui me pousse à calomnier ces gens-là? Mais corn-

— Elle vous l'aurait avoué, madame.

. — Tu penses?

— Mais bien sûr.

La mère, transportée de joie, eut un sourire qui voyait le ciel,

— Ahl tantine... tantine... si tu savais le bien que tu me fais ! c'est si triste de soupçonner ce qu'on aime... Dire que ma petite Dina qui, depuis sa naissance, dort iicdté de moi, dont l'existence a toujours fait partie de la mienne, je la sens loin, maintenant, J'ai peur qu'elle me cache des choses.

— Qui vous a donné le droit d'avoir peur? demanda la tantine en se levant pour fermer la persienne, carie soir était venu. En bas, sous les galeries de la cour, on entendait un bruit d'armes et le pas cadencé des factionnaires qu'on relevait.

— Qui m'en adonné le droit?

M°" Eudeline lirait d'une de ces introuvables poches de robe, si mal commodes que les femmes semblent toujours assises dessus, deux ou trois lettres non signées, du genre de celle que Claudius avait reçue le, matin : « Etes-vous bien sûre, demandait une de ces lettres, que Dina se rende tous les jours à son administration? Avec la faveur d'un chef

— C'est honteux à dire, murmurait la pauvre femme pendant que Geneviève, rapprochée de la lampe, déchiffrait cea infamies... ces lettres que tu es la première, la seule à connaître, me gâtent la vie. A présent, quand mou enfant rentre, quand elle sort, mes yeux vont tout de suite à la pendule. Pas un pli de robe, pas une boucle de cheveux que je n'observe; si elle dort, je guette son sommeil et ses rêves, je me lève pour fouiller ses vêtements... et comme jamais je ne trouve rien, au lieu de me rassurer, cela me désole ; je me dis : c'est qu'elle est plus adroite que moi. Tu sais, dans notre bateau à nous, comme disait M. Hauglas, on est pour le sentiment et l'eau sédative.

Elle prit à pleins bras la grande belle ËUe et, dans une expansion de tendresse égoïste :

— Ma chérie, toi qui as tant de raison, toi que mes enfants ont toujours écoutée encore mieux que leur mère, aide-moi à retrouver ma petite Dina; je

, ne sais plus.

Oh ! le sourire doucement navré de la tantine, l'accent d'ironie douloureuse jeté sur sa réponse!

anonymes & la mère), U faut brûler ces vilenies, ne plus en salir' vos yeux, votre pensée. Je me figure mon pauvre père recevant des accusations pareilles sur l'honneur de sa fille, mais il eu mourrait, il tuerait quelqu'un.

Un joyeux « drelindîn », an tourbillon de rire jeune et de boucles bloDdes. C'était Dina qui venait chercher sa mère et qui leur sautait au cou en s'excusaot d'arriver si tard. La faute à qui? à M. Raymond qu'elle avait trouvé au magasin, se préparant à dîner dehors et en train de faire une toilette qui encombrait toute la maison. Non, on n'imagine pas la place qu'il faut maintenant à un jeune homme pour s'habiller, et les complications d'une parure masculine: elles embauchoirs pour ne pas déformer les bottines, et les tendeurs empêchant les pantalons d'avoir des genoux. Jamais ou n'avait entendu parler d'élégances pareilles. Mais c'estla tête d'Antonin qu'il fallait voir devant ces raffinements; les embauchoirs surtout, et les jarretelles pour chaussettes de soie lui faisaient ouvrir une paire d'yeux! Bien sûr qu'à son atelier on ne connaissait pas toutes ces inventions

— Ton frère dine donc dehors tous les' soirs?

Un clignement d'yeux de M"" Ëudeline avertit sa fiUe:

— Ne soit pas trop méchante...

Mais la petite une fois lancée ne s'arrêtait plus :

— Raymond? Il n'aime que cela, manger chez des rastaquouëres qui lui envoient des estafettes ù cheval. Oh! je lui ai bien dit...

— J'en étais sûre, interrompit la mère; en te voyant arriver toute rouge, j'ai compris que tu sortais d'une dispute avec ton frère. Tiens, tantine devrait le gronder, tu n'es pas juste pour Raymond. Quand Tonin ne dîne pas, lui fais-tu les mêmes reproches?

La petite fut indignée à suffoquer une minute ; mais elle se reprit vite :

— Des reproches à ToDin, mon Dieu I et pourquoi? C'est le travail qui le retient à l'alelier, quand il ne dlue pas avec nous, nue commande pressée qui ne t'empêchera pas de venir fermer le magasin ni d'aller surveiller comme ce soir les derniers préparatifs de l'installation du Dauphin.

Ce nom de Dauphin, dont la petite affublait quelquefois le grand frère, ût sourire la tantine.

— Et pour quand l'installation? demanda-t-ellc.

— Dimanche prochain, sans doute ; il nous reste encore & finir une paire de rideaux, répondit U"" Ëudeline en regardant sa fille.

Dina secoua la tétc, l'air revêche.

Dîna semblait gênée.

— C'est que... je ne suis jamais sûre de l'heure pour la sortie... avec les travaux supplémentaires!...

— Nous aurions travaillé toute la soirée en faisant une de nos bonnes causettes d'autrefois, avant mon départ pour Londres.

— N'aie pas peur, tantine, l'occasion s'en retrouvera. El Dina prenant la main courte et pleine de son amie, la mit en caresse contre sa joue penchée.

Au-dessus d'elle, les deux femmes échangèrent un regard significatif :

— Quand je te le disais!

— En effet, il doit y avoir quelque chose; mais n'ayez pas peur, je le saurai, elle me le dira.

La nuit qui suivit celte visite au Palais-Bourbon parut terriblement longue à Dina. Couchée à coté do sa mère, derrière le paravent, le visage à la muraille, obligée de se tenir immobile avec tout ce feu qui lui gonflait les veines, toute la fièvre qui luisait sous ses paupières rabattues, elle se demandait quelle serait la réponse du père Jacquand, et si Claudius, dans le cas d'un refus, aurait le courage de tenir sa parole. Ce qui la navrait surtout, c'était le timide

d'attendre encore.

Au matin, sa première pensée, en se levant, fut une prière fervente à Notre-Dame de Fourvières, dont l'image ne la quittait pas. Pour leur bonheur à tous, car elle associait sa destinée à celle des siens, la journée devait être décisive. Aussi, lorsque arrivée an bureau central elle entra dans le vestiaire où les employées quittent manteaux, chapeaux, revêtent la longue blouse noire du travail, les mains lui tremblaient en accrochant sa besace à la patëre. C'est dans ce sac de percale noire qu'elle trouverait la réponse de Claudius, bonne ou mauvaise. Ce fut l'ingniétuda de toutes ses heures, heureusement chargées de besogne. Enfiévrée par le manque de sommeil, les joues et le regard en feu, à tout moment elle tirait la corde du vasistas d'aérage ; mais dehors - la bise soufûait fipre, les giboulées, pluie et grésil, giclaient jusqu'au milieu de la salle, et des cris d'indignation partis de tous les coins obligeaient la surveillante à venir fermer la vitre jusqu'à ce que Dina l'ouvrit encore dans un accès d'énervement presque involontaire.

— Faut-il qu'elle en ait, de la chaleur, cette petite

le taquinait singuliëremant. Tout le monde eo parlait du reste à l'administration, de l'élégant et mystérieus visiteur; et pendant les dix minutes que ces dames passent chaque heure au lavabo, les unes à faire du crochet, d'autres à réparer devant la glâee un détail de coiffure ou d'habillement, il n'était question que du grand jeune homme.

— Qui pouvait-il être?

— Un cousin, un Gancéî

— Vous brûlez, mesdames, disait la petite s'eËforjantde paraître gaie, malgré la tristesse qui lui poignait le cœur, car sa réponse n'arrivait pas. A trois heures, rien encore. Pourtant elle ne pouvait désespérer, tellement grande était sa confiance en Notre- Dame de Fourvières. Enfin, au dernier repos avant la sortie, sa main perçut aous l'étoffe le froissement d'une enveloppe. Mais on la guettait tout autour, jusqu'au jaloux brigadier ; elle ne put que glisser la lettre dans sa poche, — avec quelle impatience et quel tremblementi — et l'y garder jusqu'à la fin de la séance.

C'est par nne violente souDerie que s'annonce le changement de service. Des trois salles de femmes

Comme toujours Dina, plus fine et plus vive, s'était f;lissée dans la foule et, se trouvant la première deliors, se hâtait de gagner la cit6 Vaneau, une ruelle alors toute neuve et déserte, alignement de hautes maisons vides et d'écriteaux que la bourrasque agitait. Après quelques regards rapides autour d'elle, elle put enfin tirer la lettre de sa poche, et la lire les mains fiévreuses.

«... Mon père ne m'a pas répondu, mon père n*est

pas venu et ne viendra certainement pas. On m'ap- B prend qu'il est très malade : une congestion pul- B monaire, à son âge, presque sans espoir. Je pars à " l'instant même, le cœur plein de lui et de vous, et B je serai à Lyon avant le jour, à temps, je l'espère, 11 pour l'embrasser. Pourrai-je lui dire que je vous « aime et que vous êtes ma blanche fiancée devant

1 Dieu? Hier soir, on ne lui a pas lu la longue dépêche où je lui disais mon amour pour vous et l'engage-

' mcntjuré sur la Sainte Image de Fourvières... Cette ■ dépêche lui aurait fait mal, je n'ai donc pas à re- " grctter qu'il l'ignore. Croiriez-vous que dans cette " pensée anéantie, sombroe, l'ambition seule survit " encore? En dûiirant, il ne parle que des Valfon et du « ministère de la marine. Son dernier soufûe sera cet

ae la petiie mam ueaa, umn suDgea avec i « Oh ! oui, je prierai pour ton père, pauvre ami... » Et d'un talon vif et sonore, la voilette sur les jeux, le sac noir au bras, elle prenait la direction de Saint- Sulpice, l'église où elle entrait le plus volontiers. Cette habitude qui lui venait de province et des longues journées oisives à, cûté de M=" Eudcline, d'entrer à l'église pour une courte prière, un vœu mental, Dina la gardait & Paris ; et c'était une douceur ineffable, après l'agitation et le brouhaha du bureau, le train des rues, de se bercer d'une prière enfantine finissant en rêverie dans le silence et le repos des hautes nefs, dans la demi-ombre des chapelles; délicieuse retraite pour une imagination de jeune fille, et telle qu'il n'en pouvait être de meilleure pour s'abriter, prendre tout son essor, sans risquer de froisser ni de casser ses ailes.

De ces longues stations à Saint-Sulpice deux ou trois fois par semaine, Dina ne parlait jamais à, la maison, par une pudeur, une gêne délicate ; à l'administration non plus. Elie aurait trop craint les rires, les plaisanteries de ses collègues. On avait remarqué cependant qu'aprts le bureau, elle partait toujours la

tia, abondait ce genre de correspondances menteuses et lâches.

M Qu'il s'embusque sous un porche et guette la sortie du bureau, on lui promet de l'agrément, n

Combien de fois le pauvre amoureux s" était-il promis de fuir l'embuscade et le guet, les trouvant trop indignes de leur miraculeux amour; et maintenant le TOilà trottant sur les talons de Dina, la suivant à distance le long des maisons de la rue de Grenelle. Il lui avait donc menti? Le voyage à Lyon, la maladie de son père? Non, tout était absolument vrai; mais plus fort que l'angoisse filiale, le soupçon jaloux l'avait repris tanlAt, en venant porter sa réponse. L'idée que Dina sortirait dans une heure, que quelqu'un peut-être l'attendrait, enfin l'affreux poison absorbé depuis deux jours lui mettait les veines en feu. 11 avait encore deux heures avant le train de Lyon ; au moins partirait-il avec un renseignement, un indice, et ne s'en irait pas rongé, torturé par l'horrible doute.

La Croix-Rouge, la rue du Vieux-Colombier...

Le pied vif, la tête droite sous son en-cas de soie bleue, ruisselant tour à tour de soleil ou de giboulées, la petite allait devant elle, marchait vers un but défini

garder à droite, à gauche, devant, derrière lui, U ne retrouve plus la vive et mince silhouette qui tout à l'heure se hâtait de l'autre côté de la rue, sur les trottoirs longeant les vieiûes murailles noires de l'église. L'idée lui vient, voyant du monde entrer, sortir par les petites portes, qu'elle a pu disparaître par là, cette étrange petite catholique qui, en pleine fête mondaine, lui parlait de sa dévotion à Notre-Dame de Fourvières dont elle portait au cou les médailles. Pour s'en assurer, il franchit quatre ou cinq marches, poossa la porte volante et son émotion fut si grande alors, si extraordinaire que, pendant quelques minutes, il oublia le motif qui l'avait porté là.

Depuis le fond du chœur, criblé d'ors et de feux comme une tiare asiatique, la grande nef du milieu était baignée d'une blancheur astrale, liliale, montant des mousselines et des tulles aligntJs, voiles blancs, robes blanches, brassards et canetilles de premiers communiants, et des aubes et des surplis du grand séminaire assis par files de deux cents jeunes prêtres, à la suite des enfants groupés. Ettoutcelafaisait une boule, une coulée mouvante de blancheur irisée par la lumière qui tombait des hauts vitraux, bercée par

cAtés de l'église étaient pleins d'apparitions de ce genre, tendres créatures féminines plus ou moins jeunes, mais aux mêmes attitudes inQéchies et priantes, aux mêmes corps vibrants, tendus, prêts à ouvrir leurs ailes pour un nouvel essor, ou bien alanguis et las, jetés sur les prie-Dieu comme à la fin d'une journée brisante d'effusion, d'exaltation.

En arrivant de cette place Saint-Sulpice, un des carrefours de la rive gauche retentissant des sifflets et des coups de timbre des omnibus, bruyant des parties de bouchon dans le ruisseau, où circulent des chansons, des rires obscènes, en sortant de cette nuit tombante qu'attristait la bourrasque qui déversait la moitié du grand bassin sur le terre-plein de bitume comme une image de toute la lie, de toute la boue de la ville en écume autour du temple, le contraste était grand avec cette nef, immense vaisseau aux voiles blanches, n'ayant pour se défendre que des fleurs et des cantiques. Pendant une minute, le Lyonnais éprouva ce choc d'idées, ce tourbillon d'impressions contraires, dont la remise en place ■

silhouetteB prosternées, une petite femme qu'il reconnaît à la lourde natte vermeille tordue sur les blancheurs de la nuque penchée, Dina, c'est Dîna. Et de la voir abîmée dans la prière et dans les larmes, alors seulement il se souvient qu'en partant, il lui a demandé de prier pour son père, tout près de mourir. C'est là qu'elle venait si droit, si vite, pendant qu'il la suivait de loin, que ses hideux soupçons haletaient honteusement derrière elle. Ah! il peut partir maintenant. L'image de la jeune fille, lavée de toute crainte, étincelante etpure,iiremporte sur son cœur, contre sa chair, comme une précieuse amulette et rien ne pourra l'en séparer.

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