‹ Soutien de famille: moeurs contemporainesChapitre 8 sur 12 · MÉMOIRES D'UN AGENT · texte numérisé non relu

MÉMOIRES D'UN AGENT

Dans SOD grand cabinet du quai d'Orsay où, malgré le printemps venu, un feu de bois flambait derrière le pare-étincelles en éventail, le ministre des Affaires étrangères, au jour tombant, devant le ciel d'or rose, mâchonnait un cigare éteint en tordant sa moustache blanche d'un doigt méditatif et crispé,

— Bonne Chambre, patron? Pas encore fauché, le ministère?

L'entrée en coup de vent du jeune Wilkie Marqués resta sans réponse ; pour se donner une contenance, le chef de cabinet prit sur le bureau du ministre les lettres à la signature; les relut avec la plus grande attention, puis, comme interrompu par une idée subite:

— Sapristi ! c'est le dîner de l'ambassade d'Angleterre, ce soir... moi, je ne pourra pas.

réta tout è coup :

— N'oublie pas que lu es & mon cabinet... Je suis bien avec la presse, ne me fus pas d'histoires.

■Wilkie s'expliqua rapidement. II avait promis à Florence de rafistoler son mariage; n'ayant pas réussi par la douceur, il passait aux moyens violents.

— Avec qui te bats-tu?

— Mais Claudius... Avec qui veux-tu? c'est lui qui a dérangé toute ma combinaison. Heureusement, il revient de Lyon, son père va mieux.

— Et tu crois que tu feras marcher ce grand Lyonnais? mâchonna Valf on dans son cigare.

— Ne t'y trompe pas, la race est combative. Le RhAne de Lyon n'est pas loin de ses glaciers. Froid et brumeux, mais emporté tout de même ; Lyon, c'est quasi Genève, cagot, mais brave-., enfin, on verra.

L'huissier de service entr'ouvril la porte :

— La personne est là.

— Qu'elle entre, mais n'allumez pas.

Le ministre fit signe à son beau-fils qui disparut par une porte, pendant que la personne annoncée entrait par l'autre.

ministre, j'ai suivi madame jusqu'à la station de la rue de Bourgogne, où elle a pris une voilure qui l'a conduite par les quais à la pointe du boulevard Saint-Germain. L&, madame est descendue, entrée dans la maison du café qu'habite depuis quelques jours le jeune Raymond Eudeline. C'est chez lui, au quatrième, que madame a passé les deux heures de son absence. Monsieur le ministre ne m'en a p''3 demandé plus long. U y a pourtant là un concierge très amusant, un ancien fonctionnaire de la Commune, qui a le renseignement facile.

— Merci, je sais ce que je voulais savoir, murmura Valfon.

Après quelques mesures de silence, Mauglas reprit, moins doucereux et sur un ton d'humeur :

— Vous m'aviez promis de parler pour moi à l'ambassadeur de Russie... après m'avoir lâché en pleine tribune avee cette brutalité, c'était justice, il me semble.

— J'ai parlé pour vous, Hauglas, mais l'ambassadeur m'a paru â^oid. A ses yeux, vous n'avez plus de raison d'être comme indicateur. U le regrette, vous trouvant très subtil et tenant certains

dîner diplomatique ; tou162-tous que je parle encore ane fois & H. de Karamanoff?...

— Vous m'obligerez, monsieur le ministre, fit Hau^as s'en allant et saluant d'un coup de tète brusqve et vif à se décrocher la nuque.

Resté seul, dans la cendre grise qui envahissait la pièce, Valfon prit avec son chapeau l'énorme serviette ministérielle encombrant la table et disparut comme Marques par la porte sous tenture des appartements particuliers.

— Mademoiselle est 1&? St-il en entrant, la tête droite et autoritaire, dans la chambre de sa belleâlle, où des bougies de partout allumées et reflétées faisaientcommeunembrasementde chapelle ardente. Accroupie devant un grand mannequin drapé d'une robe de satin clair, une jupiëre s'activait à fixer une garniture de fleurs. La femme de chambre qui l' éclairait, la lampe haute, une aiguillée de 01 entre les dents, ne pouvant répondre àla question du ministre, lui montra le cabioetde toilette el, quand il lui tourna le dos se dirigeant de ce côté, elle échangea avec l'essayeuse uu sourire qui en savait long. Après avoir frappé pour la forme, Valfon insinua sa souple

roman ouvert deraat elle, polissait ses ODgles en lisant & la lumière d'une applique et dans le miroit«meat des panneaux de laque claire dont les mors étaient revêtus.

— Boiyour, ma Flo,.. boujou, Floflo... bégaya ValfoD, la lèvre humide et sénile, la figure noyée dans les beaux cheveux répandus.

En même temps, du bras qu'il avait de libre sa main tremblante et brtU&ate se hasardait contre la glace dure d'un jeune sein. Tout de suite sa bellefille se retourna, le repoussa avec violence. La serviette, le chapeau roulèrent sur le tapis. Le ministre fut ridicule. Dans l'instant de désordre qui suivit, Florence courut fermer la porte et, revenant vers lui, ardente et courroucée :

— Tu sais, Valfon, dit-elle avec une brusque altération des traits et de la voix, la première fois que tu recommences, j'envoie chercher les gendarmes, tu me dégoûtes à la fin.

Le ministre, à genoux, ramassait — toujours très calme — les papiers échappés de sa serviette. 11 se releva, souple comme un clown, et de son air de pince-sans-rire :

— Soit, ât-il, appelle les gendarmes. Lorsqu'ils

h une amoureuse célèbre ; mais dans ses expansions les plus ardentes, du moins dans ce que nous en connaissons, jamais M"* de Lespinasse n'atteignit au lyrisme passionnel dont palpitaient ces feuilles intimes, tombées aux mains du mari, et qu'il étalait une à une sur le marbre de la toilette, signalant certains passages & la jeune fille stupéfaite, épouvantée.

Que sa mère eût un Qirt dans le monde, Florence s'en était doutée; ses amies, plus libres de langage, aussi plus vives d'esprit qu'elle, en riaient en sa présence, citaient des noms d'amis de son frère, Raymond Eudelîne, d'autres encore, mais tout cela très vague. Puis à cette imagination paisible, ce mot de flirt ne représentait guère qu'une galanterie aimable, spirituelle, à cent lieues de ce que son misérable beau-père essayait de lui suggérer par des fragments de lettres comme ceux-ci :

a Pourquoi suis-je si triste, mon ange, quand je a sors de tes bras? pourquoi si triste après tant de H bonheur que tu viens de me donner?

« Merci à tes vingt ans qui me versent la vie, u 6 mon bel enfant blond et délicat; mais quand « tu ne m'aimeras plus, qu'ils me versent la mort « aussi, je veux la boire dans ta bouche. >

dit qu'au dernier moment un scrupule, une hésitation avait empoché l'envoi. Mais alors, comment le mari était-il en possession de ces armes dangereuses? Une angoisse soudaine s'empara de la pauvre Florence ; elle trembla pour sa mère, qu'elle comprit aux mains de ce méchant homme. L'or de ses ^eaux yeux p^ît, ses grands cils noirs battaient comme des aUes agonisantes. Valfon en eut pitié, nne pitié de peau pour un être trop délicat, trop inoffeusif. 11 remit les lettres en ordre et, tout bas, avec un hérissement de sa moustaclie grise :

— Je suis un vieux loup, ma petite, il faut te méfier de mes crocs.

Plus bas encore, lui soufflant dans les cheveux l'outrage de l'inceste :

— Surtout, fais-toi belle, très belle. Ce nouvel ambassadeur, un ancien vice-roi des Indes, nous amène un troupeau de jeunes miss aux grÂces d'antilopes ; il faut qu'elles crèvent de jalousie.

II prit la belle chevelure à poignée, se jeta dessus comme on fauve et se sauva avec de longs fils d'or entre les dents.

gcuv, tiuy iau);9 uc iicïico cuuiuics auKtui uu uuu,

et des mitaÎDes au lieu de gants, pour laisser voir les bijoux dODt tous ses doigts étaient chargés. Dans la société juive de Bordeaux, les diamants de labelle Marques étaient légendaires. Souvent engagés pour les dettes de jeu de Valfon, depuis qu'il était passé homme d'Etat et barhoteur de fonds secrets, avait tout retiré de « là-bas », ainsi que disait madame par euphémisme, et le mont-de-piété de Paris ne connaissait pas ces merveilles.

Dès que sa fille entra, le regard de la mère, anxieux, vint au devank d'elle : « Qu'y a-t-il? »

Cette chose horrible, dont elles ne parlaient jamais ou presque jamais entre elles, M"' Valfon lavait toujours présente, le cœur bouleversé au moindre froncement de sourcils de son enfant. Florence s'approcha, voulut dire ce qui s'était passé et dès le premier mot s'arrêta, gênée. Elles étaient pourtant seules dans la chambre. Par moments, l'énorme Zizi, la vieille mulâtresse de M"" Valfon, traversait la pièce en silence, ramassait un carton, éteignait une bougie, mais la présence de Zizi n'embarrassait pas la jeune fille, tandis qu'elle mourait de honte à l'idée de dire h sa mère : a Je sais que tu as un amant. »

M"* Valfon, déjà troublée sans savoir pourquoi, montrait un délicieux petit. secrétaire d'encoignure avec son aménagement d'étagères, de tiroirs, un de ces meubles comme on n'en fabrique qu'à Londres et qui semblent tous destinés à des cabines de paquebot. Florence demanda encore :

— Tu as la clef?

— Sur moi, toujours.

La mère détacha de la bélière de son é-rentail — on les portait , Cette année-là, le long de la jupe — une clef d'or microscopique qui ne la quittait pas, accrochée tantôt à son bracelet, lautût à sa montre. Puis elle prit dans le secrélaire un petit buvard en maroquin blanc qu'elle parcourut d'abord très vite, puis feuille à feuille, en p&lissaut à mesure.

— N'e cherche pas, dit Florence à voix basse, il a tes lettres je viens de les voir,

— Le misérable [ avec une double clef, alors.

— Mais, ma pauvre maman, tu fais donc des brouillons ?

La mère balbutia, confuse :

— Je ne suis pas Française, tu sais bien, les mots ne me viennent pas comme à vous autres.

Pour une lettre que j'envoie, j'en écris toujours trois ou quatj;e.

dans la géniale série de ce que la Portugaise appelait les litlérataira, et quand elle lui écrivait, elle s'y reprenait à plusieurs fois, négligeant toujours de faire disparaître les pages qu'elle n'envoyait pas. C'est ainsi que Valfon avait mis la main dessus, ud jour qu'il fouUlait les tiroirs de sa fenune, comme cela lui arrivait fréquemment depuis que la Chambre ^'occupait de la loi Naquet et de la question du divorce.

— Pauvre maman ! soupira Florence.

La mère secoua la tête :

— Ohl moi, il m'a fait tout le mal qu'il pouvait <ne faire, je ne le crains plus... mais c'est & toi que je pense, pour toi que j'ai peur. Vois-tu que je ne fiois plus 1& pour te défendre I

— Si tu n'étais plus là, je n'aurais plus de raison pour y être, dit la jeune fille en se jetant dans les bras de sa mère.

On frappait à la porte vivement, Valfon, sans entrer, commanda de sa voix doucereuse et volontaire :

— Allons, mesdames, nous dînons en Angleterre, ce soir... ce n'est plus comme k Paris, on arrive & l'heure.

jaune des réverbères, il fut frappé de la belle sérénité des deux feannes, de l'éclat de leurs yeux, aussi limpides que leurs diamaDts. Bien sûr Florence n'avait pas eu le temps de parler. Si mattresse qu'une mondaine soit de ses nerfs, un soir où elle dine ea apparat, une explication aussi grave eût certainement laissé plus de traces. Pourtant, comme le landau traversait la place de la Concorde dansla direction du faubourg Saint- Honoré et de l'ambassade, le ministre disant tout haut: « Tiens, Raymond Eudeline...* et se penchant pour regarder en quelle compagnie s'en allait le jeune homme, il lui sembla que la figure de sa femme avait subitement tressailli et pâli.

Raymond se promenait devant la grille de la Chambre, attendant son protecteur Marc Javel, quand il avait vu venir, en* gants paille et chapeau mou, toujours le même malgré son aventure, impudent, velu, la joue épaisse, sa tournure de chanteur de-banlieue, Mauglas qui sortait des Affaires étrangères et l'abordait avec effronterie :

qu'il montait la garde, ses jambes n'en pouvaient plus, et il préférait remettre au leDdematn.

— Alors, TOUS êtes ma proie, belle jeunesse, dit l'autre, qui lisait couramment sur ce front candide un désir immodéré de se débarrasser de lui.

Et glissant un bras sous le sien :

— Si fait... si fait... je vous emmène dîner; ne me refusez pas, c'est une charité,

Il proféra ces derniers mots avec une émotion de gros homme non jouée, à la fois contenue et conir municative. Raymond se laissa faire; et furieux de sa faiblesse, il s'efforçait de se convaincre avec la sottise et la vanité de son jeune âge qu'il cédait à un mouvement de pitié, de générosité. « De quel droit &urais-je humQié un malheureux déjà si accablé? Je ne suis pas son juge, et puis il a tant de talent.

n'avait-il pas heurté l'oreille de Raymond? — a pour annexe, dans la belle saison, un café-concert très en vogue, qui anime d'un bruissement de foule sons les branckes, de ses sonorités et de ses girandoles, tout ce côté de l'avenue Gabriel. La saison n'étant pas encore favorable au plein air, on ne voyait du restaurant, enveloppé d'ombre et de silence, que deux ou trois cabinets particuliers hasardant leur lumière louche dans le feuillue.

L'empressement des gari^ons autour du nouveau venu, le sourire de la dame de comptoir, la petite table éclairée des flambeaux à abat-jour d'une partie de whist et servie au fond d'une galerie vitrée et solitaire ; jusqu'au pot-au-feu de ménage, qu'on ne trouve qu'en province, jusqu'au bon cabillaud fumant comme dans les bars de Londres ou d'Amsterdam, tout indiquait l'habitué, le fin gastronome, orgueil et conscience des vieux cabarets parisiens où l'on sait encore manger.

— Ahlla gueule m'a perdu, disait Mauglaa remplissant les verres d'une lampée de Champagne, du vin frais jailli de la grappe et non cbampanisé... Trop tât j'ai su ce qui était bon et je n'ai pas pu m'en passer. Ecoute cette histoire, petit, elle en

trouvait son compte à cette supposition. Mais le singulier pénitent, la serviette au menton, qui faisait sacoulpe d'une lèvre si luisante et d'un si magnifique appétit! comment penser que le remords entrai pour quelque chose dans ses épanchementsî

Avant de se retirer & Morangis, où Raymond les avait connus, les parents de Hauglas tenùent près de Saint-Ld, en Normandie, une auberge de rouliers au bord du grand chemin. Certains fricots fabriqués par la maman, la soupe aux écrevisses et la tanche à la casserole, faisaient & la maison un renom de grande batellerie ; et le père Mauglas, maître pâtissier, n'avait pas son pareU pour la galette normande piquée de lardons frits. Dans la belle saison, les bourgeois des environs organisaient des parties de gueulardise chez les Mauglas ; et tous les dimanches, à. l'heure du déjeuner, le vieux Denizan, le plus ancien huissier de la ville, arrivait avec son violon et ses deux demoiselles. Jours bénis pour le petit Hauglas, ces dimanches qu'il passait à se rouler dans la paille du grenier avec M"" Rose et Pulchérie, puis à écouter les belles musiques de M. Denizan, valses de Brahms, mazurkas de Chopin, que le petit retenait,

premier bouillon, s'absorbaut à regarder le touroebroche qui dévidait sa chaîne parmi la bonne odeur des jus et des grillades. H. Denizan obtint cependant de la mère, qui jusque-là trouvait tout simple de garder son gros mitronet dans ses jupes, qu'on l'enverrait au collège de Saint-Lô et, devant les succès de classe du gamin, qu'il finirait ses études à Paris, pensionnaire dans un grand lycée. Aux vacances, on se retrouvait avec M"* Rose, poussée en fraîcheur et en santé, mais qui, privée toute jeune de sa mère, sans éducation, sans surveillance, savait à peine lire & dix-sept ans et se laissait bouler dans la paille, comme quand elle en avait douze. La sœur ainée, M'" Pulchérie, trahie par un goût très vif pour les hussards, en donnait tous les ans une preuve nou- -velle & quelque officier du 12*, caserne .à Saint-LA. Quand la guerre de 1870 eut essaimé ces jolis hussards à corset de guêpe, un des clercs de M. Denizan prit auprès de sa fille la place vacante de l'officier du 12', mais moins scrupuleux, se sauva avec elle en emportant la caisse de l'étude. Le fils Hauglas, alors dans Paris, s'engageait aux francs-tireurs de Chabaud-Holard, et menait tout le temps du siège une

Ail I que l'existence lui pesa, plate et décolorée, lorsque, Paris rendu, les barrières ouvertes, il se retrouTa dans la grande cuisine de l'auterge patei> nelle & écouter le récit que lui faisaient ses vieux de toute la misère subie en son absence. Le camionnage n'allait plus, laissait les chemins et les routes à des passages de troupes débandées, sauterelles d'Algérie qui dévoraient jusqu'aux rideaux des fenêtres. Deux fois, des soldats en subsistance avaient mis le feu à l'auberge. A Saint-L6, chez les Denizan, c'était plus lamentable encore. Le père frappé à mort par l'abandon de sa fille £^née, l'étude vendue, achetée à baa prix par la Compagnie des huissiers, il restait à la petite Rose le mobilier de sa chambre de jeune Slle et quelques rouleaux de pièces d'or au fond d'un tiroir où elle puisait, les yeux fermés, sans jamais rien remettre.

— Le guignon, c'est qu'elle est enceinte, dit la mère Maugks.

— Et qu'elle prétend que c'est de toi, ajouta le père.

Le fils répondit sans s'émouvoir :

— Ça ne serait pas impossible.

Et comme Rose était jolie fille, qu'elle avait six on

pétition du caté-conceFt, mais un garçon le détrompa :

— Oh! non, monsieur, nous ne répétons pas encore ; ce que tous entendez, c'est la musique de la garde qui joue en face de nous ; dans les jardins de l'ambassade d'Angleterre.

« C'est vrai qu'il y a réception, ce soir... 11 sera même question de moi, à ce. dîner diplomatique, » se dit Mauglas.

Puis, brusquement, à Raymond :

— Je reviens à mon histoire. Il me tarde de vous expliquer le comment et le pourquoi de mon entrée à la Boutique.

Raymond ne comprenait pas.

— Ben ouilIaBoite, la Boutique, la police enfm. Nous étions à Paris, au Quartier Latin, depuis bientôt deux ans ; Rose, en débarquant, m'avait donné deux ravissants petits jumeaux dont les grands-parents s'étaient d'abord chargés, mais qu'ils nous ramenaient bientôt avec la nourrice, parce qu'au pays rien n'allait plus et quetoutle monde crevait la Taim. Cela m'en faisait des bouches à nourrir I Pour m'acbever, Pulcbérie, la sœur de ma femme, lâchée par

me fallait perpétoellemeot la réclamer au burean des mœurs; pais elle disparut un soir, emportant la garde-Fobe de ma femme qui resta près d'un mois sans nippes, n'osant plus sorUr en jupon et en camisole.

Les sept mille francs de l'étude étaient loin. Pour nourrir la maison, j'avais vendu ma montre, mes breloques, mes boutons de manchettes, puis l'argenterie, mes partitions, le violon du vieux Denizan. Quelques journaux me prenaient de la copie, des biographies de grands musiciens, mais on me payait si peu et j'écrivais si lentement! C'a été toujours ma faiblesse, ce lambinage à ce que je fais, ce besoin de polir au papier de verre tous les mots d'une phrase parce que je ne les trouve jamais assez aigus, assez luisants. Ajoutez à cela cette manie de brièveté, de concentration qui est assez rare dans la jeunesse, la manie du père Wolf, ce vieil ami de Gœthe, qui prétendait que toute pensée, toute formule, pour subtile et compliquée quelle fût, devait tenir sur l'ongle du pouce ou n'avait pas trouvé son expression. Singulière toquade de chercher les raccourcis, de retrancher des lignes, pour nn homme qui ne vit que de

gens-là se moquaient bien de moi. J'avais un grand talent dont je ne savais pas me servir, m'assura-t-il, et si je voulais être sérieux, sortir de la purée une fois pour toutes, lui-môme me procnrerait une position facile et lucrative qui me mettrait en état de rendre au Gouvernement d'immenses services en le renseignant sur le véritable esprit de l'opinion :

— Voye2, réfléchissez, me dit-il, et si mes paroles vous ont convaincu, allez trouver en mon nom M. Leboacart, à la préfecture de policîs II vous indiquera ce que vous aurez à, faire.

Je consultai ma femme, pour la forme; elle me répondit :

— Mon ami, fais comme tu voudras, mais ta n'entends pas grand'chose à ce métier d'écrivain que tu as pris. Tu ne gagnes presque rien et nous sommes huit ou dix à manger; dans ces conditions, il est bien difficile que tu t'en tires,

C'est vrai qu'à la maison il y avait toujours table mise pour une foule de licheurs, de Tricoteurs, dont la paresse flattait la mienne. Ceux-là en amenaient d'autres et, jusqu'en haut de Montmartre, les soupes

d'indicateur — on m'offrait sept cents francs par mois — me permettraient de continuer indéSnimenl. De prime aspect, le mëUer ne présentait pas grande difficulté et se résumait en deux mots : écouter, rapporter. Partout oii je me trouvais, au café, au cercle) dans les salons, ouvrir l'oreille, saisir au vol les causeries, les renseignements, en faire un bref rapport que le chef contrôlait par le travail de plusieurs de mes collègues en journalisme, vivant — m'assurait Leboucart — du même métier que moi et ne croyant pas déchoir ni se compromettre en servant honorablement un gouvernement honorable. J'hésitai quelque temps, puis, à une fin de mois trop chargée, Leboucart me prêta mille francs, à rendre quand je voudrais, comme je voudrais. Je fus pris... A la Bottf!, mes rapports avaient du succès parce qu'ils étaient courts — l'ongle du père Wolff — et que je ne brodais pas. La besogne m'amusait. Chargé d'abord de surveiller les congrès socialistes de Gand, de Lugano, l'Internationale de Genève, j'en profitai pour visiter des musées, des pays féeriques que je n'avais jamais entrevus qu'en rêve. Une fois mes notes prises, mon rapport expédié, je travaillais pour mon compte. C'est dans ma chambre d'auberge au seuil drapé de vigne vierge, ma fenêtre

assez tranquille. Lorsqu'il m'arrivait d'assister en Hollande aux conférences Je Karl Marx, de Bakounine et d'une foule d'autres bavards, Espagnols, Italiens, même Français, dont je transcrivais les idées politico-sociales, tout en notant les dessous intimes du congrès, les rivalités, les petitesses; lorsqu'à Gènes, à Milan, les amis de Hazzini, de Garibaldi, me parlaient de leurs projets, me livraient l'Italie révolutionnaire et que je transmettais leurs conâdences en baut Ueu, ma conscience ne s'alarmait guère. Ce n'est qu'après, devant certaines questions individuelles, que le métier se fit dur, par . la faute surtout du chef, ce sinistre Leboucart, qui ne rêvait que plaies et bosses, conspirations et répressions, voulait changer mon râle d'indicateur en celui de provocateur.

Ahl le gredin, si je l'avais suivi, quelle fusillade, quelle canonnade d'un bout de la France à l'autre. Chacun de mes rapports était l'occasion de scènes où il me traitait de jobard, d'imbécile, menaçait de me casser aux gages, et je l'aurais volontiers pris au mot, si je n'avais traîné derrière moi toute ma smalah, plus en désordre que jamais ; ma belle- ' sœur Pulchërie revenoe, avec son nouvel amant,

comme hébétée, ce gui n'empêchait pas la table toujours mise, la ripaille installée pour les amis, même en mOQ absence. Od yenait soigner la malade, la distraire. Ha place supprimée, comment entretenir la maison sur ce train de dépenses 7 J'étais donc obligé d'accepter les rebuffades de Leboucart. Et pourtant, je finis par me révolter. EstH;e que cet animal-là ne voulait pas que je me porte candidat à la députa^ tion du Var, sous prétexte que dans mes voyages j'avais su gagner l'estime des cafés républicains de Draguignan? La police ferait les frais de ma candidature, et pendant toute la durée du mandat, mes appointements d'indicateur seraient doublés. He voyant obstiné dans mon refus, Leboucart s'Irritait : tt Qu'est-ce qui vous gène? me disait-il, vous ne seriez pas le seul à la Chambre qui émargerait chez nous. B Etait-ce vrai ? N'usait-il pas là d'un de ces artifices dont ses pareils se servent volontiers pour recruter leur personnel? En tout cas, je m'y refusai absolument, déclataat que je n'aimais que la littérature, et que, trouvant à peine le temps do publier un volume tous les quatre ou cinq ans dans les conditions aclueiles, il faudrait que je renonce à écrire si j'acceptais la députatiou.

Paris, lui avait demandé un agent habUe et probe, pouvant surveiller les révolutionnaires russes réfugiés chez nous. Il me donna une lettre pour le général, que j'allai rejoindre à Genève, où il avait loué tout rhâtel Beauséjour. J'y passai quarante-huit heures, occupant six grandes pièces au second étage pour moi seul, avec défense de sortir et de parler à n'importe qui; mais des cigares, du Champagne et du kummel à s'en faire éclater. Ce gros Dejarine, sensuel et un, aux gestes soyeux, au regard perride, me remit un paquet de photographies représentant les principales figures du parti révolutionnaire, figures que je devais m'assimiler et tenir à l'œil constamment. 11 me détailla avec beaucoup d'intelligence les notes qu'il avait réunies sur la vie, les mœurs, le caractère de ces hommes et de ces feinmes, m'indiqua leurs gtles et leurs repaires, me signalant deux des plus farouches de ces nihilistes comme travaillés depuis longtemps et bien près de passer au service de la Boutique pélersboorgeoise. Il laissait à ma subtilité le soin de boucler l'affaire, de même que je trouverais les moyens de pénétrer parmi eux, de me lier avec quelques-uns sans éveiller aucun S4

est-il qa'à la suite d'une visite domiciliaire chez Casta pour chercher un nihiliste qu'elle cachait, on lui persuada que je l'avais dénoncée. Sans être absolumentbrAlé dans le quartier Saint-Marcel, ce qu'on appelle « la Petite Russie », j'y fus à « l'œil » — comme on dit — filé moi-même bien plus que je ne filais les autres, et mes vieux parents même menacés dans leur repos, je dus leur chercher un autre refuge, loin de Morangls. Sur ces entrefaites, on changea le ministre de la police à Pétersbourg. Le nouveau, Bernoff, un sauvage, venu à Paris me manda à l'hôtel Bristol et me donna ordre de lui découvrir avant huit jours une imprimerie clandestine russe fonctionnant à Saint-Ouen. Je cherchai, ne trouvai rien, me fis enlever de la plus brutale façon par le ministre qui, insensible aux délicatesses de la langue française dont j'ornais mes rapports, me traita comme un vrai moujik, et m'eût certainement mis à pied sans l'intervention de Dejarine. Aussi, quand le général revint s'installer à Paris avec sa fille, sachant la haine qu'il inspirait aux réfugiés, je me mis complètement à ses ordres. Mais c'était un de ces êtres à la fois fatalistes et sceptiques qui ne croient pas au danger; mes précautions le faisaient rire. Il continaait à. conrailler

de la sûreté du général et me rendant responsable de sa mort. Je n'ai qu'un moyen pour me tirer d'aflaire. Ce moyen, vous êtes à même, je crois, de me le procurer... Mais attention! voici du monde... sortons, je finirai dehors.

Un couple venait de s'installer à une table voisine, sous la véranda, préférée ce soir-là aux cabinets particuliers, d'une chaleur d'étuve. Quand Mauglas, carrant eOrontément ses larges épaules, passa près des dîneurs, l'bomme, en habitat cravate blanche flottante, long, voûté, une tète de Levantin cuivrée et féline, chuchota quelques mots à la grande poupée peinte et coifTée de chanvre qui s'éventait en face de lui.

— C'est Barnès, député de Vaucluse, dit Mauglas à voix haute, de façon à être bien entendu... Il fait semblant de ne pas me connaître et ce n'est guère propre de sa part; car lorsqu'il a eu sa vilaine alfaire du Palais-Royal, le chef m'avait chargé d'une enquête chez tous les boutiquiers de la galerie, et si j'avais tenu à plaire à Leboucart, qui le voulait coupable... mais l'enquête fut bonne pour lui et je n'ai pas pu mentir. Ah! cet homme que j'ai vu sangloter, m'embrasser les genoux... les promesses qu'il m'a

d'entendre.

— Beau métier tout de même, pour un regardeur d'hommes, ce métier dont je tous parlais, mon cher Raymond...

Mauglas, entraînant son jeune compagnon dans la nuit des Champs-Elysées, frappait le sol violemment du fer de sa canne:

— Ce que j'en connais d'histoires, ce que j'en ferais sortir de cet asphalte, si je voulais! Aussi je ne vous cache pas qu'en dehors des appointements qui foe permettent la vie large, une table soignée et du loisir pour mon œuvre d'écrivain mosaïste, je regretterais mon emploi, s'il fallait y renoncer tout à fait, c'est pourquoi je vous demande : Verriez- Tous dans vos connaissances, à l'Association ou ailleurs, un camarade besogneux ou seulement assoiffé de bien-être, qui consentirait, pour une pièce de cinq à six cents francs par mois, à passer quelques heures parmi les réfugiés russes et à noter sans interprétation ni broderie tout ce qu'il entendrait? La responsabilité serait pour moi : je fais le rapport, je le. signe de mon cbifTre à la préfecture.

haut, la parole assurée, il commença :

— Je le regrette, monsieur Mauglas, mais j'^ beau chercher, personne autour de moi ne me semble ni apte ni même disposé...

Il s'arrêta, se sentit rougir dans l'ombre et se figura qu'on le voyait. Pourquoi rougir? de quelle arrière-pensée subissait-il la gène brusque? d'où lui venait cette soudiiine terreur de Mauglas,. l'envie de lui échapper, de fuir bien loin? L'autre, finaud, s'en doutait sûrement et répondit avec le plus grand calme :

— Oui, je sais, à première vue, la chose parait mal commode ; mais en y songeant, un métier sans fatigue, sans responsabilité, qui vous rapporte six cents francs par mois... Vous verrez, jeune homme, vous réfléchirez... Vous avez mon adresse?...

Ils suivaient le trottoir de l'avenue Gabriel, l'alignement enverduré de ses jardins dont les hôtels ont tous, ainsi que l'Elysée, leur entrée principale faubourg Saint-Ilonoré. Comme ils longeaient une grille tissée de lierre, des voix de femmes soutenues de fredons de guitares vinrent à eux à travers le frisson des branches noires oii luisaient les lumières d'une fête mondaine.

ceue guiiare qne noua enienaons ne ressemoie guère à la musique de la Garde.

C'était bien l'ambassade d'Angleterre; mais à travers l'épais rideau de lierre ils ne pouvaient apercevoir le perron de l'hôtel Borghèse, ses hautes portesfenêtres larges ouvertes, etles rares femmes admises à l'intimité de cette réunion diplomatique proRlaat leurs élégantes silhouettes dans l'enfilade de ces immenses salons, étincelants et presque vides ce soir-Zà, dont la belle Pauline fit tant de fois les honneurs à son frère et à tous les jolis colonels du premier Empire.

Après un dtner automatique et solennel, que la musique de la Garde entrecoupait de valses sentimentales et de pas redoublés suppléant avantageusement aux mornes causeries officielles, la musique partie, lady Rawenswood, sa fille et leurs invitées passées dans les salons, les hommes étaient restés seuls ' à boire et à fumer autour de la table en désordre, ofi les bottes de cigares ouvertes sur des chemins de soie indienne lamée d'argent, les flacons à liqueurs bizarrement taillés se mêlaient aux massifs étriers d'or étalés et luisants sous les sept branches allumées d'un haut candélabre en bois de santal, à toute cette décoration exotique qui déroutait la banalité du repas officiel offert au ministre des Affaires

à Toix basse, avec la mimique sentencieuse, les airs de tète importants des hauts fonctionnaires, le mâchonnement canaille d'un cigare au coin de sa lèvre faubourienne était la vivante antithèse de la gr&ce patricienne et de la mince cigarette de son voisin. Plus loin, le Nonce, figure aux teintes jaunies d'un ivoire gravé en creux, long corps ascétique serré dans une soutane violette k tout petits boutons au milieu des habits noirs chamarrés de brochettes et de plaques d'argent, écoutait les phrases onctueuses de Marc Javel, exceptionnellement invité èi cause de sa nièce Jeaunine, amie de miss Frida Rawenswood depuis son arrivée à Paris. On parlait alors du remplacement probable de notre ambassadeur au Vatican; et Marc Javel s'était dit que si la Marine lui échappait, il représenterait volontiers le gouvernement de la République près le Saint-Siège, d'autant que depuis quelques mois le député radical négligeait visiblement ses fr.'. francs-maçons, et sur bien des points ce jour-là se trouvait en conformité de pensée avec le Nonce. Près d'eux, de jeunes attachés se répétaient tout bas en pouffant le mot de M°" Valfon, la ministresse, à qui lord Rawenswood, faisant visiter avant dtner les salons de l'hôtel Borghèse avait dit en lui montrant une causeuse de

s'intéressent pas aux aventures de ces sortes de filles... » Le lord ambassadeur avait eu le bon goât de se taire, mais tous pensez si le mot de la pauvre femme était allé rejoindre, dans le répertoire comique de cette jeunesse, les provisions de galté et de fou rire dont les avaient déjà complaisamment pourvues les épouses légitimes de certains de nos gouvernants.

Celle que l'on raillait ainsi ne s'en apercevait guère et n'avait pas le cœur à rire. Assise dans un coin de salon, au milieu de toutes ces femmes de la Carrière, dont la plupart lui étaient Inconnues, figures hautaines et cosmopolites, carte d'échantillons de toute l'aristocratie féminine de l'Europe, aveugle et sourde h ce qui se passait autour d'elle, ses yeux restaient fixés sur la porte par laquelle les hommes allaient entrer, son mari surtout, dont elle attendait un renseignement avec angoisse. La soirée était lourde. Une haleine mouillée et tiède qu'en- -voyait le jardin courbait la flamme des lustres; et sur le discret chuchotis des éventails, sur le roulement lointain et ininterrompu des voitures montait une

rajeunie par cette grâce printaoière ! mais depuis une certaine phrase entendue à travers la confusion de la table, rien n'existait pour elle que ces quelques mots d'une obscurité douloureuse dont Valfon pouvait seul lui donner l'explication.

Enfin la porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants, et dans le vaste salon blanc et or se répandait un tumulte de rires et de voix d'hommes. Avant que le ministre, qui marchait en tète avec lord Rawenswood, eût achevé le geste autoritaire et grand seigneur — un grand seigneur de l'Ambigu — destiné à impressionner les dames à son entrée, un bras passionné, d'une emprise irrésistible, s'attachait au sien, et de tout près, secouant le maigre petit homme et lui coupant son effet. M™ ValfoQ demandait à son mari :

— Ce duel, dont Marc Javel parlait pendant le dinep ? ce duel pour demain ?...

L'autre, l'acrobate, souriait pour la galerie, avec des envies de mordre, essayait de calmer sa femme, et tout bas :

— Voyons, Lolo, tiens-toi, tu as l'air d'une dompteuse. Eh bien! oui, ton flls se bat demain.

— Avec qui? Pourquoi?

Ses yeux ardaient dans son visage pâli :

— Tu vas téléphoner au préfet de police, ce duel n'aura pas lieu.

Le ministre eut son mauvais rire :

— Pardon, ma chère, je n'ai pas les mêmes motifs que vous pour souhaiter que la grande fortune de ces Lyonnais ailla à la famille Eudeline. Faites ce que vous voudrez, je ne m'en mêle pas.

11 profita du double où ce nom d'Eudeline la jetait pour se dégager et gagner, au bout de la pièce où venaient de passer les antres convives, un bowwindow tout fleuri d'orchidées, dont le vitrage arrondi laissait voir les illuminations du jardin. Là une bloudine toute en blanc, les bras nus, les cheveux à. la grecque, légèrement renversée sur la causeuse verte de la belle Pauline, dans une pose qui montrait des bas à jour sous les rubans moirés de deux petits cothurnes croisés l'un sur l'autre, s'accompagnait d'une guitare, et par ses yeux bleus, sa bouche en fleur, évoquait un des plus jolis modèles de M"' Vigée-Lebrun. Quelques sièges bas, en demi-cercle devant elle, lui faisaient un auditoire adorable de jeunesse aux robes claires, aux prunelles innocentes.

— Je ne vois pas ma nièce, dit Marc Jav^ au mi-

Elles allaient serrées l'une contre l'autre, Jeasnine, mince et petite, appuyée au bras de son opulente amie, dans la vague clarté des lampions en guirlandes autour des pelouses et des lanternes de couleur parmi les massifs immobiles. Le vent ne soufûait plus ; dans l'air pesant grondait un lointain roulement d'orage, le premier de l'année. Restées d'abord autour des perrons, puis s'enhardissent peu à peu, les' deux amies pénétraient au noir des allées, s'asseyaient sur un banc, au fond, contre la grille.

— Tiens! U pleut...

Jeanniue Briant avait senti une goutte d'eau sur son bras nu. Florence soupira.

— C'est moi qui pleure. Cette enfant m'a bouleversée avec sa voix innocente et ses yeux clairs. Dire que je n'ai jamais eu l'àge de cette candeur, jamais connu cette fraîcheur d'àme. Ohl ne ris pas, si tu savais comme j'en suis lasse de l'horreur dans laquelle je vis, comme j'en ai honte.

— Ça dure donc toujours, ma pauvre grande?

— Toujours... cet homme est fou, et sa folie n'a plus de trêve. Ce soir encore, à ce diner... Tiens, c'est trcp ignoble, il vaut mieux que je me taise.

Un silence suivit, occupé par la montée sourde de

permis, et maintenant que m'arrivera-l-il? Il viendra à bout de ce qu'il veut, c'est sûr. II le veut trop, ' Seulement je lui garde uoe surprise à ce misérable... Tu te rappelles notre cours de M'" Audouy, rue du Bac, derrière la jardin des Missions?

— Je crois bien que je me le rappelle... Quand ta mère venait nous chercher et qu'elle s'exaltait à la voix de ces jeunes prêtres destinés au martyre, qu'on entendait chanter dans leur chapelle. Elle était très romanesque dans ce temps-là, M"" Valfon,

— Elle l'est toujours. Est-ce qu'on change, ma Jeannine? Ne suis-je pas restée la grosse innocente demandant très sérieusement à M"' Audouy en plein cours d'histoire religieuse si elle était bien, bien jolie cette sainte qui, pour faire honte à son vainqueur, ne pas figurer dans le cortège triomphal, se coupa les cheveux, le nez, les oreilles.

— Mon Dieu ! Florence, tais-toi, tu m' épouvantes., , Des pas en s'approchant avec précaution faisaient

craquer le sable de l'allée. La causerie des jeunes amies s'interrompit subitement.

UIIE AFFAIRE 0-HOHKEUR

— Eaddine, quelqu'un pour toub en bas, ma petits.

A. eet appel de lasarreillxate jeté clans le' brouhaha de la salle it tnrraB, toutes le» tètes h eltignons tordus et frisgiWTwiés penchées sur les ï^rpareils se levaient d'un même élan curieux, et pendant que Dina, les maans- tremblantes de plaisir, fermait vite son tiroir aivant de' descendre, elle entendait toutes es tables diueboter autour d'elle : « Les gants jaunes, les gants jaunes... » fusion à certaine visite demeurée célèbre an Bureaa central.

Ab! oui, elle rattendait, sa belle visite anx gants daira. La veille, une' dépëcbe de Lyon lai annonçiùt l'arrivée de Qandins et sa visite rue de Gbenelle le jour même vers quatre heures. Le père allait mieux ; il désirait la connath-e et viendrait la voir sitdt rétabli.

delasurveiliante : «Quelqu'un pour vous, ma petite, « et sa déconvenue ea trouvant au pied de l'escalier, au lieu de la longue et vaciUante silhouette de son ami lyonnais le petit chapeaa mon d'Antoni> et son complet de coutil de la Belle^&rdiniëre.

— Comment, c'est toit fit-elle, toute pfiJe âuts sa blouse noire. Lui, gêné, ne sachant que faire de ses mains, balhutiait :

— C'est que je pars pour Londres, le... le chose... et je tenaisà t'embrasser... aussi à te dire que si tu manquais d'argent, l'alné, qui m'avait fait des billets pour le payement de ses meubles, a préféré me régler tout de suite, au comptaot... je ne voulais pas, il s'est mis en colère... et maintenant j'ai là des économies qui ne ne savent que devenir. Maman ne veut plus rieu accepter de moi, car Raymond se fâcherait, à présent qu'il a cet éditeur qui lui avance tout ce qu'il veut. A1(h« j'ai pensé que toi, peuMtre, tu... enfin, n'est-ce pas?... le... le...

Dina, dont la pensée et le regard étalent absents, remercia son cher Antonin. Elle non plus n'avai^ pas besoin d'argent.

— Sais-tu ce que je vais faire, en ce cas? dit le cadet après une minute de réflexion, les cinq mille francs qui restaient dus par notre père pour cette

— Oh I non, ditla sœur toujours distraite. .

Puis vivement, d'une voix émue :

— Tonin, rends-utoi un service...

Dans ses petites mains de fièvre elle pétrissait sa main dure comme un outil :

— Tu vas aller rue Cambon, numéro 6... tu demanderas si M. Claudius Jacquand est bien sûrement à Paris.

— Jacquand, le richissime sénateur de Lyonî

— Pas lui, son fils.

Antonin hésitant avança ses grosses lèvres :

— J'irai où tu voudras, Didiue... Seulement j'aimerais savoir si cette maison où tu m'envoies n'est pour rien dans... enfin, n'est-ce pas... le... le chose... qui donne tant d'inquiétude à. maman.

Les prunelles bleues de l'enfant se foncèrent et se fixèrent sur lui, résolues :

— Certainement, frérot, il y a là un secret que j'ai dû garder, quoi qu'il m'en coûte, parce qu'il n'était pas à moi seule ; mais, tu vois cette médaille — Dina tirait hors de sa blouse de travail et du liséré blanc de son col un médaillon au bout d'une mince chaîne d'or — c'est elle qui est cause de tout, elle pourrait signer mon roman ; car ii y a un roman. Mais comment veux-tu qu'il se glisse quelque chose de mauvais dans une œuvre dont Notre-Dame de Fourvières est l'autour î ■

numéro 6, dont les Jacquand père et fils occupaient le premier étage et le rez-de-chaussée, un majestueux maître d'hôtel parlait et s'agitait dans un groupe de gens de service en tabliers blaucs et gilets de laine. Passant à cûté d'eux, Tonin entendit une phrase qui lui évita la peine de s'informer,

— , Nous n'avons pas encore de nouvelles de M. Claudius, répondait à un reporter insinuant et famélique l'imposant factotum. Le journaliste, qui prenait des notes à mesure, continua son enquête :

— Pour quelle heure, le duel?

Le maitre d'hôtel répondit ;

— Pour neuf heures. 11 en est onze, je suis étonné de ne pas être encore prévenu. Pourtant le médecin de M. Claudius, le docteur Hurpar, m'avait bien promis...

— Vous dites... docteur Hurpar?...

Le reporter, pour écrire plus commodément, mettait le pied sur une borne au coin de la porte. Antonin s'approcha de lui :

— Sait-on avec qui se bat Claudius Jacquand?

— D'où sortez-vous? fit l'autre sans lever la tête... Wilkie Marques, voyons.

Le pauvre cadet, sous ses sourcils d'albinos, roula des yeux égarés.

Il voulait dire ; « "Wilkie, l'ami de mon frère ; Wilkie, Tamoureux de I>idine... » Nais les mots ne lui venaient Jamais au gré de son idée, et le journaliste en l'écoulaot put croire qu'il avait all'aire à l'on de ces agités, de ces demi-fous que roule le flot fiévreux des grandes villes.

A deux ou trois reprises, les voitures tournant i grand fracas la rue Camboo avaient mis inutilement toat le service en rumeur.

— Ma dépêche! dit enfin le maître d'hAtel voyant paraître un porteur du télégraphe, son fatidique papier bleu à la main. C'était bien, en eiTet, la dépèche du médecin annonçant l'issue fatale du combat dans ce français abréviatif, sabir ou n^gre, auquel se croient tenus la plupart des gens quand ils se servent du télégraphe, et pour se conformer aux rites plutôt que par économie :

« Blessure profonde région inguinale droite, inti- • ressnnt artère /''morale. Pronottic trêt grave. Pri~ « venir U père. Intransportable.'»

Un fils de sénateur, un jeune homme si riche !

11 y eut un silence de consternation dont profita le reporter pour copier la dépêche. Sur les arbres du jardin en face, des corneilles s'égosillaient affreusement. Tonin s'en retourna vers Didine, le cœur serré.

Il la trouva piétinant, pétrissant l'asphalte du trottoir devant le bureau central, toute inquiétude et

saToir ob ils se sont battus et, puisqu'il o'est pas transportable, l'endroit où on a dtt le laisser.

— Je t'accompagnerai, IMdine, tu ne penz pas aller seule.

-^ Et ton voyage?

— Oh! mon voyage...

11 eut cet insouciant geste d'épaules qui rejetait tout à plus tard, quand il ne s'agissait que de lui et de ses intérêts.

— Viens, alors... dit-elle en s'accrocbant nerveuse & son bras.

A Choisy-le-Roi, première station sur la ligne d'Orléans, on ne leur donna que des indications très vagues. Le duel avait eu lieu de l'autre côté de la Seine, dans le jardin d'une propriété particulière. Le pharmacien n'en savait guère davantage; n'ayant pu fournir la quantité de perchlorure de fer qu'on était venu lui demander, il avait dû envoyer chez son confrère de Maisons-Âlfort. Enfin, dans un cabaret du bord de l'eau, où Cadet mourant de ffùm avait obtenu de sœurette qu'on entrerait casser une crollte, le hasard, sous la coifTe blanche à trois pièces d'une fille du Morbihan remplissant ici les fonctions de nourrice et de garçon de salle, leur procura tous les renseignements dont ils manquaient.

l'un d'eux, un petit, rasé comme un prêtre, Tenait d'allonger un grand coup de sabre è, un de ses amis, même qu'il avait l'air bien aise de son mauvais coup, ce petit-là, et tout le temps il ne faisait que rire ea levant et toquant son verre...

Dina ne riait pas, elle. Muette et frissonnante, les dents serrées sur son groS chagrin, elle allait depuis un moment, appuyée au bras d'Antonin qui la guidait, la portait presque. Ils venaient de traverser le pont de Choisy pour s'engager sur la grande route de VUleneuve-Saint-Georges, ombragée de vieux ormes de France, les bas-côtés feutrés d'épaisse verdure. Çà et là dans la plaine, des infiltrations de la Seine voisine étalaient de petits lacs, des étangs aux rives arrondies communiquait entre eux par de longs canaux au bord desquels semblaient accroupis des saules énormes. Des bandes prin tanières d" ois eaux en voyage tournoyaient en criant au-dessus de ces eaux mortes, qui reflétaient un ciel triste et voilé. Des trains passaient derrière les arbres; de rares piétons remontaient la route, allant vers Paris, fatigués, anxieux.

— Ce qui me navre, vois-tu, mon Tonin, soupira tout à coup l'enfant avec un accent désespéré, c'est que tout vient de moi, c'est moi la cause de ce grand malheur.

savoir qu'à cette subite convenance de deux êtres qui ne s'étaient jamais vus, à. ces serments éternels échangés en une nuit de bal, il avait fallu une intervention supérieure et divine, celle de Notre-Dame de Fourvières, dont l'image n'avait jamais quitté la jeune fille, la « petite idolâtre I » comme l'appelait le père Izoard. Et qui donc pouvait prévaloir contre une force pareille ? Alors, voyant son piège éventé, et la vengeance seule possible, le misérable s'était souvenu qu'en deux ou trois affaires il avait eu la main sinislrement heureuse. Cette fois, son adversaire était l'être le plus inoffensif, le plus doux, une âme brave mais sérieuse, qu'une épée, un pistolet

l'entendre disant à ses témoins avec un sourire d'ioduIgeDce et de pitié : « Vraiment, vous croyez?... il faut que je me batte? » Elle se le figurait ce matin même, à Pompadour, jetant un dernier regard sur la route qu'elle suivait, avant d'entrer dans cette maison dont on apercevait les rouges toitures irrégulières, dépassées par des cimes d'arbres et les montants d'une haute balançoire. Après la façade blanche et coquette d'un hôtel meublé, rideaux brodés, embrasses roses, portant l'enseigne : •<. Pavillon Pompadour. — A la solitude de Vàlenton », venaient de vastes salons en rez-de-chaussée pour noces et repas de corps, puis une auberge de campagne, écuries, greniers, hangars, des charrettes arrêtées, d'autres dételées, le timon en l'air parmi des effarements de poules. Un gros hôtelier, coilTé et vêtu de toile blanche, le personnage des vieux romans de cape et d'épée, accourait au-devant d'Antonin et de sa sœur, dans un corridor frais et dallé au fond duquel des vitraux de couleur laissaient voir des verdures tremblotantes. L'homme parlait à mi-voix, d'un ton affecté, recueilli, répétant depuis le matin les mêmes phrases, avec le même accent :

— Ah ! monsieur, madame, quel affreux malheur ! mais comment se douter? Moi, n'est-ce pas, depuis si longtemps que M. Wilkie vient ici en parties ânes, qu'il me relient une, deux chambres... quand il m'a dit qu'ils allaient se battre dans le jardin, de

TOUS pouviîz ygir, ei au Dom a un moment, il n'yavait plus moyen de se battre dehors. Alors on a ouvert une des salles du rez-de-chaussée, la plus ^ande, où peuvent tenir cinq cents couverts, et dont on ne se sert presque jamais. C'est là. qu'ils se sont escrimés pendant quelques minutes, et qu'à la fin le grand est tombé avec une blessure au ventre, qui a copieusement saigné et pénétré le parquet d'un large plâtras noir qu'on aura bien du mai à effacer. Au cours de son récit, l'homme au béret blanc montrait du seuil à ses visiteurs l'allée toute piétinée entre le bosquet et la balançoire, oii le duel avait •commencé.

— Et le blessé, oîi est-il ? où l'a-t-on couché î Pour adresser cette question, Dina s'efforçait de

se rappeler à elle-même, de raffermir sa voix, son cœur qui défaillaient.

— Le blessé, madame? Oh! dans la grande salle. Le docteur tenait à ce qu'il ne fût pas changé de place. On a dressé un lit contre le piano. Si monsieur et madame veulent bien jeter un regard, il n'y a personne près de lui qu'une sœur de garde et un médecin de Lyon qui accompagnait M. Jacquand sur :1e terrain.

— Le père? le père va arriver ?

— Dans deux heures, il sera ici.

Gn donnant cette assurance, l' homme ouvrit majestueusement la porte de son salon de cinq cents couverts.

L'impression élait saisissante de cette pièce immense aux persiennes closes, où des banquettes et des tables s'empilaient confusément entre des lambris blancs, vernissés et dorés, décor de fêtes vulgaires dont un lit de sangle tenait le bout, entre un paravent formant alcAve et la tablette du piano chargée de ouates et de fioles. En approchant, on distinguait dans le demi-jour un grand front pâle, des paupières appesanties, toutes suantes d'un sommeil de fièvre et, sous la frisure d'une barbe soyeuse et jeune, deux lèvres blêmes entr'ouvertes qui s'agitaient, déliraient tout bas, continuellement. Le médecin somnolait au dossier d'une chaise ; la cornette blanche d'une sœur de Saint-Vincent de Paul s'affairait doucement dans le battement léger de ses ailes et le cliquetis d'un gros chapelet.

Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, au chuchotement des voix qui se rapprochaient, le médecin avait levé la tète ; mais sitât que la fine silhouette

— 11 vit, mademoiselle, il vit ; mais depuis ce matin neuf heures qu'il est tombé là — il montrait la tache sombre incrustëe au parquet — il n'a pas encore repris connaissance, pas un regard, pas un mouvement. Si vous essayiez, vous, de tous faire comprendre. Je sais ce que vous étiez pour lui. Hier soir, très tard, quand je suis sorti de sa chambre, il TOUS écrivait, un adieu, sans doute, en cas de malheur ; il n'a pas envoyé sa lettre. Quelque superstition l'aura retenu... nous en sommes pétris, nous autres Lyonnais.

Laissant le docteur parler seul, la jeune fille se rapprochait du lit, toute tremblante. Elle ramassait sur le drap une longue main inerte et pâle qui ruisselait, qui brûlait, et penchée dessus, tout bas, de tout près, elle appelait :

— Claude, c'est moi... je suis là, contre votre cœur... Ouvrez vos yeux, répondez à votre amie.

11 y eut chez le blessé comme un élan, comme un effort de tout son être, rien que, pour ce faible témoignage de sensibilité, releTer un peu la paupière. Mais il y parTint à peine, et le regard morne se Toila de nouveau, après qu'une petite flamme courte et vacillante s'y fut montrée dans un coin de la pru-

s'abattit au pied du lit, de toute la hauteur de son rêve, devant le peu qui en restait.

Pendant que la petite Cendrillon se désole, à genoux au fond de ce caravansérail sinistre de banlieue, à la Lampe merveilleuse dont un couchaut pluvieux et vermeil fait reluire les étagères frottées k la cire, étinceler les lampyres de la devanture, on s'inquiète de Dina, on guette avec angoisse l'heure de sa rentrée à l'horloge de l'Institut. M°" Eudeline a devant elle une pile de livres aux grands cartonnages de cabinet de lecture, qu'un doigt distrait ouvre et referme, où s'égarent ses lunettes posées en signet entre les pages. A chaque instant elle se penche sur la rue : « Comme Didine est en retard, mon Dieu !,.. » Voilà ces demoiselles de l'école municipale qui défilent en faisant claquer leurs petits talons, les longues boucles du Sanzio en nappes dorées sur les épaules, sous le bras un carton à dessin qui rappelle la besace de la petite ; seulement Didine est bien plus sérieuse dans la rue et sa frimousse, quand il faut, sait tenir le monde à distance.

A laisser ses yeux et son esprit errer ainsi à l'aventure, maman Eudeline ne ramène que des papillons Doirs et beaucoup d'ennui; au moins les livres la

dateur. Le timbre de la porte retenlit.

Dina?

Non. Celle qui vient d'entrer est plus grande, plus calme et plus lente aussi, et sa tête p^e s'incline comme sous des cheveux trop lourds.

— Commentl c'est toi?.., c'est tantine? Viens vite, ma chère fille, viens te mettre à mon cdté que je te regarde, on ne se voit plus...

Et dans sa joie à retrouver, à serrer cor.lre son cœur la chère et fidèle créature qu'elle aime presque autant que ses enfants. M*" EaJeline ne remarque pas comme Geneviève évite de la regarder, comme ses beaux yeux gris se dérobent sous les grands cils abaissés en ridea i. C'est surtout lorsqu'elle s'entend DOmmer « u.:i lille » que la tantine à l'air gêné. Ce mot lui rappelle la fausse et triste condition de 31 vie, ce qu'elle pourrait être, hélas! et ce qu'elle est... Et toujours mentir, ici comme chez le vieux père, toujours inventer des prétextes aux

C'est vrai qu'elle pourrait prendre une heure dans l'après-midi, venir la passer avec maman Eudeline. Mais la campagne vous aveulit. Le déjeuner fini, quand le père a fait sa sieste, son tour de jardin, que tantine l'a reconduit sur la route jusqu'à l'arbre de la Liberté, le temps d'écrire une lettre, de prendre son

depuis quelques semaines...

GeDeviëve, qui n'a pas encore l'habitude du mensonge, devient toute rouge en invoquant la présence de son amie, car ce n'est pas auprès de Sophie CastagnozoB' que se passent ses soirées et ses nuits. Il parait si vraisemblable, ce motif qu'elle donne des longues heures restées à discuter avec la Russe sur la chaussée déserte et sombre du boulevard Montparnasse, ou bien & Horangis, en mouillant leurs bottines dans les blés verts pleins de rosée et de rayons de lune ; ils sont si généreux, si éloquents les rêves de ces deux jeunes disciples de Tolstoï, que M"" Eudeline n'a qu'une crainte :

— Je t'en conjure, ma chérie, c'est magnifique sans doute, ces fondations de clinique, de léproseries pour les petits sans mère ; à votre âge, on se monte la tête, ces choses vous exaltent, mais pepse à ton père qui n'a que toi. Il a beau te dire, en caressant sa barbe : « Va, petite, tu es libre... » tu n'as pas plus sa vraie pensée que je n'ai celle de Dina, quand je lui demande : a Qu'as-tu, voyons, ma Didine?... » et qu'elle me répond : a Mais je n'ai rien... » car tu sais que nous en sommes toujours là avec ma petite mystérieuse. Pas plus avancée que le jour où tu lui as parlé.

la confiance qu'on lui montrait, et la leçon de tenue, de dignité, qu'on la chargeait de donner à mots couverts à la jeune fille lui semblait de sa part -vraiment trop hypocrite. Mais comment s'y dérober? U ne lui restait plus que le silence des coupables devant la tendre plainte de M"* Eudeline.

— Non, vois-tu, Geneviève, on ne se figure pas le déchirement que c'est. Tenir son enfant près de soi, contre soi, votre petite fille qui ne vous a jamais quittée, épier son souffle, le battement de ses veines et se dire : « Elle a quelque chose que je ne sais pas ». C'est la nuit surtout, dans notre chambre, que c'est terrible, car jamais la petite n'a consenti à reprendre la soupente de Raymond. Quelquefois la lueur de la veilleuse me la montre immobile, les yeux ouverts : « Tu dors, Didine? — Non, maman. — A quoi penses-tu ? — A rien. » Oh ! ces réponses qui ferment toute causerie sur le doute, le néant ; ce rien qui signifie tant de choses.

La tantine secoua la tète en souriant, et il y avait bien un peu de regret douloureux et d'envie dans l'intonation de sa réponse :

— Allez, maman Eudeline, elles ne sont pas bien dangereuses les rêveries auxquelles s'abandonne une petite fille qui n'a jamais couché que près de sa

fallut servir; ud dernier, très lent d'esprit, & qai M"* Eudeline dut expliquer longuement les avantages du lampyre sur toutes les autres lampes à incandescence; enfin, un grand blond tout frisé qui se précipita, la figure h l'envera.

— Baymond I cria la mère.

Elle laissa les étagères en désordre, le client avec SOD lampyre démonté entre les mains et se jeta avidement vers son garçon.

De quels anneaux subtils et solides est-elle tressée cette chaîne des conventions sociales dont les hommes ne cherchent à se débarrasser que pour s'en forger d'autres plus gênantes? Pourquoi Raymond éprouvait-il un si cruel embarras chaque fois qu'il se trouvait avec sa mère et sa maîtresse?

— Crois-tu que c'est un miracle à présent de rencontrer Geneviève ici? disait M™ Eudeline à son fils pour s'expliquer & elle-même la gène qu'elle sentait entre les deux jeunes gens. Et même, figure-toi qu'elle ne serait pas venue, sans le départ d'Antonin. Aussi, c'est bien fait. Eue ne l'a pas vu, son Antonin ; elle n'a pas pu lui dire adieu. 11 était parti, et parti tout fâché... Oh! pas contre tantine, mais contre moi, le pauvre petit, parce que j'ai refusé d'accepter son argent.

Et tournée vers Geneviève avec orgueil :

fameux droit d'aînesse, enfin ses dépenses personnelles l'avaient rendu parjure h son serment; mais Geneviève n'ouvrant jamais le tiroir de l'argent, il comptait n'avoir rien à lui avouer jusqu'au moment où un gain de librairie, une pièce de théâtre lut permettraient de restituer l'argent qu'il avait pris. Aussi de quel tou brutal et dur, comme, pour lui faire expier son indiscrétion, demanda-t-il à la pauvre mère :

— Où est Dina? pas encore rentrée?

— Non, mon ami, elle a dû être retardée à son bureau ; quelques discours du Sénat ou de la Chambre à passer.

Raymond, qui talonnait nerveusement dans la longueur du magasin, s'arrêta devant le comptoir où M"°* Eudeline venait de reprendre place à cûté de Geneviève :

— J'en arrive, du bureau. , . ellel'a quitté avant midi.

— Avant midi I

La pauvre mère tomba en sanglotant sur l'épaule de tantine :

H"° Eudeline répétait sans comprendre :

— Claudius Jacquand?...

— Oui, celui qu'elle te destinait pour gendre... Eh bien I il est mort ou n'en vaut pas mieux.

Et quelques phrases rapides firent passer devant la mère toute la féerie de la nouvelle Cendrillon, depuis la soirée des Affaires étrangères, les serments échangés au nom de Notre-Dame de Fourvières, jusqu'au duel tragique dont les journaux du soir relataient les péripéties.

— Oh! ce Wilkie... termina Raymond avec l'involontaire déférence de son 4ge pour tous les vainqueurs. Cinq pouces ^e fer dans l'aine, la péritonite et la mort; exactement ce qu'il avait promis.

Sur ces mots, nouveau tintement de la porte et nrusque apparition de Dina suivie d'Antonin qui leur &t à tous un chut d'apitoiement et de bonté discrète, pendant que la petite traversait le .magasin la t^te raide, avec des sanglots mal réprimés sous sa voilette.

Aussitôt la mère se leva pour la rejoindre, dans le fond.

— Maman, je t'en prie, supplia Cadet.

— Je sais, je sais...

Et le temps de passer derrière le vitrage, un sou-

que personne ne songeait à éclairer, pti les lampyres éteints et mornes semblaient comme une h6catombe de vers luisants.

— Est-ce qu'il est mort? demanda l'ainé à voix basse après que Toniu eut terminé le récit de leur visite navrante à Pompadour.

Du bord de ses grosses lèvres, le cadet chuchota : ~ Pas tout à fait, mais presque... savoir s'il finira

la nuit.

Montrant le fond oh s'entendait un déchirant

lamente, l'aîné demanda encore :

— Lui a-t-il écrit? laisse~t-il un testament?

— Je ne crois pas.

Une joie mauvaise effleura la moustache blonde du grand frère. Certes, il n'eût pas été fâché de voir sa sœur enrichie par un opulent mariage dont la famille aurait eu quelques éclaboussures. Mais il sentait tant de mépris, de révolte dans ce petit être. Alors que sa mère et le cadet respectaient les volontés du père Eudeline désignant son fils aîné comme chargé de ses pouvoirs, elle seule apportait en famille un esprit d'indépendance que l'énorme fortune n'aurait fait qu'accroître et exaspérer. Secrètement ainsi, l'orgueil de Raymond triomphait sous l'apparence de vagues paroles apitoyées.

Din se leva pour donner l'électricité; c'est vrai que la nuit était venue, sans qu'on y eflt pris garde. Aussitôt la vitrine de la Lampe merveilleuie étincela jusqu'au trottoir opposé, et k l'intérieur, tirés brusquement de l'ombre, tous ces êtres — qui s'aimaient pourtant — eurent comme la surprise et la gène d'une trahison de leurs pensées. Les regards éblouis se fuyaient avec des clignements, des battements de paupières.

— Et Dina? interrogea Raymond, jouant an tendre intérêt,

La mère, quoique tranquillisée maintenant qu'elle savait le secret de sa fiUe, crut devoir répondre du même accent navré :

— Elle est brisée la pauvre Didine, elle se couche et demande qu'on l'excuse. Je veillerai prés de son lit, et Tonin, s'il ne part pas tont de suite, voudra bien garder le magasin jusqu'à la fermeture. Tu veux, dis, petit?

S'il voulait, mais avec enthousiasme, le brave cadet ! justement son bagage était & la consigne depuis le matin, et maintenant il ne pourrait plus partir que par... enfin, n'est-ce pas?... le... le chose du chose... on lui rendait un vrai service en le priant de rester.

Et de l'entendre s'expliquer confusément, avec son frétillement joyeux de bon gros chien, ses pauvres yeux rongés qui allaient de l'un à l'autre comme pour

car saisissant son cadet par les épaules et le serrant contre lui comme pour l'écraser de sa haute taille et de sa jolie Ggure:

' — Embrasse-moi, petit, dit-il, et demain Tais un joyeux voyage. Moi, je rentre travailler; il faut maintenant que je mette les bouchées doubles. Avec le pain de la maison, j'ai la dot de la sœurette jL gagner. Sans la prétention de lui retrouver les cinq on six cent mille francs de rente qu'elle vient de perdre, j'espère lui conquérir tout de même, dans une modeste aisance, sa belle part de bonheur.

Sa voix vibrait, son bras tendu se portait garant de l'ave nfr,

— Croyez-vous, heinî... Croyez-vousl faisait If" Eudeline aux deux autres en hochant ses vieilles anglaises.

Cadet manifesta timidement :

— Et moi, mon grand, me permettras-tu de t'aider pour marier Didineî

— Si tu veux, dit le grand frère, effleurant de aw lèvres le front du petit qui se dressait vers lui et le priait avec tant de candeur. Mais comment feras-tu, pauvre enfant, avec ton service militaire quiapprocheî où trouveras-tu un moment pour l'occuper de cette

bon.

Et tandis qu'Antonin pleurait presque en remerciant son frère, M" Eudeline disait tout bas à Geueviève :

— Si mon pauvre homme nous voit de là où il est, comme il doit être heureux 1 II nous a donné un vrai chef de famille.

A, TOir le père Izoard, chef de la sténographie, accompagné de Raymond Eudeline, promener à travers les salles du Palais-Bourbon sa longue barbe

allégorique, sa tête nue, rase et soyeuse comme le pelage d'une souris blanche, son alpaga flottant et ses pantoufles brodées de cafetier de la Canebiëre, tons ceux qui se trouvaient sur son chemin, députés, questeurs, garçons de service, huissiers de la Chambre, auxquels il demandait en passant de son plus beau creux méridional « des nouvelles du citoyen Marc Javel », tous se sentaient saisis, même n'ayant rien à lui répondre, d'un besoin d'expansion et de belle humeur. Jusqu'à la majesté de l'ancien logis des Cinq-Cents, jusqu'aux gestes de marbre et de bronze décorant ses cours et ses portiques, qui semblaient se familiariser, détendre leur raideur devant cette amusante et loyale figure de lUarseilIais ST

ruu)^ïi, lui jcLd ue luiu .

— J'eDlends que vous cherchez le ministre da la Marine, mon bon monsieur Izoard ?

— C'est vrai, qu'il est ministre, songea toat haut le sténographe.

Le garçon continua, lisant l'ordre du jour de VOflÎQtel :

u Bureaux 6 et 7... Commission des courriers postaux... Ministre delà Marine et des Colonies convoqué à une heure et demie pour renseignements à fournir. ■

— 11 a son portefeuille depuis deux jours, ses renseigneDuents doivent être tout frais.

Et le gros rire du Marseillais roula contre les parois sonores de la salle où sont peinls en grisaille de mirifiques fleuves & barbe qui semblaient tous avoir eu Pierre Izoard pour modèle.

Ce jour-là., il y avait réunion de une heure & deux dans les bureaux de la Chambre. Autour de la salle des séances qui ne devait s'ouvrir qu'à deux heures, dans les inoombrablea couloirs et vestibules dont son majestueux aileoce s'environne, c'était le bourdonnement, l'agitation que /ont les abeilles autour de la ruche avant le travail. Des pas affairés sonnaient sur les dalles, députa en retard se h&lant de gagner leurs commissions, employés chargés de paperasses passant, la plume à l'oreille, avec cet air important, préoccupé, ce gonflement des veines firontales qui

Louis XIII... Tu De te rappellea pas? Siméon... le neveu du questeur, l'aocieD prétendant de Geneviève, qui n'a pas voulu de ma fillette pour dix mille francs qui lui manquaient?

— Parfaitement, j'y suis...

Sans remarquer l'embEirras de Raymond, quand on parlait de Geneviève, Pierre lioard continua :

— SiméOQ est marié, aujourd'hui, et riciiement marié; pourtant il garde son emploi de comptable à la Chambre. Sais-tu pourquoi? Parce qu'ù la caisse il est mieux placé que personne pour coDnatlre les députés besoigneux, ceux qui ont des oppositions sur leur traitement, et dont la conscience ne tient plus qu'à un fil d'hamttçon. Ces renseignements lui sont payés cher. Rieo qu'en passant j'ai deviné ce qu'ils étaient en train de manigancer lui et Jacques Walter, ce long et macabre squelette àla boutonnière fleurie, le nez crochu, les lèvres et les paupières peintes. Ce Walter est l'agent, l'homme de paille de la nouvelle

bureaux où nous allons attendre Marc Javel. Il doit y avoir dans cette très nombreuse commission une dcmi-douzaiDB au moins de pauvres diables dont Siméon a pu dire à Walter en toute assurance: « Allez-y, mon petit Jacques. » Peut-être même le rapporteur se trouve-t-il sur la liste des besogneux présentée à l'agent par le comptable, car les deux compères rayonnaient quand nous avons croisé leurs têtes ignobles.

Et comme Raymond s'indignait qu'un aussi abominable commerce pût s'exercer librement en plein Corps législatif :

■ — Ah! mon pauvre pe(io(, dit le vieux, il s'en fait bien d'autres dans ces couloirs que nous traversons ; c'est la pourriture de l'argent qui nous gagne ! Depuis cinq ou six ans, depuis la mort de Gambetta qui, s'il n'empêchait pas le trafic, serrait la vis aux trafiquants, la Chambre a pris le mal, comme on dit chez nous. Sans doute les braves gens ne manquent pas, mais ils se taisent. Moi, je ne peux pas me tenir ; quand je trouve à la porte des bureaux quelque balayure comme ce Walter, j'ai envie d'appeler le poste, mais je sens bien qu'à donner de la voix eontinuetlement comme je fais, à rouler des yeux de chat sauvage, je fatigue tout le monde ; et comme j'ai mes soixante ans bien sonnés, ce qu'on va me fendre l'oreille un de «es matins 1...

Ils entraient dans une longue galerie du rez-de-

aeposaieDi leurs orocnures, leurs servieues. Lorsqu'une des portes s'ouvrait, on voyait uniformément autour d'une grande table drapée de vert un fauteuil, des chaises, des fronts assoupis luttant contre la digestion du déjeuner, pendant que nasillait une Toix monotone mêlée au gazouillis de moineaux errants.

— Louis-le-Grand, les jeudis de retenue... murmurait Raymond Eudeline, qui avait ses sensations de lycée encore toutes fraîches. Comme ils passaient devant le bureau n" 2, commission du divcrce, un hideux gnome en sortait, trapu, déjeté, la bosse et les grands traits narquois de Polichinelle sur un teint de jaunisse et de fièvre.

— Ça va, monsieur Cadufe? dit le vieux Pierre Izoard, s'écartant respectueux pour laisser de la place. Le nain eut un rictus diabolique de ses lèvres lippues.

— Si ça va, mon père Izoard! mais avec la loi complémentaire que je suis en train de leur faire avaler, avant dix ans d'ici le mariage français devant M. le curé et M. le maire... couic, couic!

Il imita le célèbre geste en bois coupant de Policbinelle assassin, et disparut au tournant de la galerie

mariage?

Celui quiparlait,Robertde Fabry.joli brun aux tons fauves, élait un ami de Wilkie, le témoin de son récent duel et ie plua jeune député' de la Chambre, ob l'avaient envoyé les électeurs de la Guadeloupe... Princept juventutit... A celui-là aussi l'ancien professeur donnait cette appellatioa virgilienne, plein de sympathie pour la bravoure du. créole et son jacobinisme exalté, exacerbé comme tout ce qui vient des colonies. Mais cette sympathie coûtait cbe^' au père Izoard, car il n'existait pas, il ne s'était jam lis trouvé dans le Palais-Bourbon un joueur, un tii/-<;ur de la force de ce jeune Robert Macaire.

— Ah ! mon vieux maître...

Il se jetait sur Pierre Izoard et l'arrachait au bras de Raymond, qu'il feignait de ne pas reconnaître, bien qu'il l'eût rencontré vingt fois avec Wilkie.

— Ah! ma vieille barbe, mon vieux hadji de 48, quelle Joie de vous revoir, quelle chaleur au cœur vous me donnez, où se retrempent, se renouvellent mes jeunes croyances.

Et de tout près, dans l'oreille :

— Auriez-vous dix louis à me prêter?

Un « non » très énergique secoua la petite tête rase et blanche,

— Pas pour longtemps, vooa savez... Avant la fia

on succès éDonne.

— Quelle commission?

Du monocle sautillant au bout de ses doigts, le créole montra le fond du couloir :

— Bureaux 6 et 7. Nouvelles messageries de Montevideo, Buenos-Ayres. Une partie magnifique, qu'à l'instant même le ministre de la Marine achève de nous gagner.

Pierre Izoard en fronça ses gros sourcils :

— Est-ce qu'il passera à la caisse de Jacques Walter, celui-là aussi?

— Pourquoi pas? dit le créole, laissant voir ses dents manches trop écartées, c'est de l'argont qu'il n'aura pas volé... Si j'ai cinquante mille francs comme rapporteur, ce n'est pas trop que le ministre en toticlie cent mille.

Il y eut un silence, que piquaient les mille pépiements des moineaux. Brutalement, le vieux s'arracha de la fenêtre :

— Monsieur de Fabty, vous êtes on cynique; vous venez de calomnier un homme que je persiste & tenir pour trâs honnête, un républicain de la belle époque, incapublo de toute vilenie. Voilà vos dix louis, jeune homme... et qu'on ne voos retrouve jamais.

yers lui. Puis, prenant le bras de Raymond :

— Arrive, mon petiot, le ministre en a encore

pour du temps, allons l'attendre dans la salle des

Pas perdus.

Et il l'entraîna avec lui dans l'emportement de sa

— Qu'est-ce qu'il lui prend donc, au père Izoard? 11 devient maboul ; il faudra qu'il soigne ça.

Ces roots proférés à voix haute pour les huissiers témoins de la scène, le jeune député glissa les pièces d'or une à une dans son gilet, et sa caisse faite, tourna sur les talons en allumant une des exquises cigarettes russes que son amie, la princesse NadalofT, venait de lui adresser & la buvette avec une boite de caviar.

On fumait beaucoup à la Chambre, cette session-là. On fumait dans les couloirs, dans les bureaux; surtout les députés de la génération de Gambetta, les hommes entre trente-cinq et cinquante plutât que les très anciens ou les tout jeunes. A ceux-ci Robert de Fabry faisait exception à cause de son origine coloniale. Un autre détail saisit le jeune Eudeline, qui n'avaitjamais visité le Palais-Bourbon aussi minutieu-

de claque qui mènent toute la comédie parlementaire. Et tout à coup Raymond se souvenait qu'à l'Association des étudiants, dans le Comité des 33, dès qu'on avait une conQdence à se faire, le genre était le même de causer en se tenant par l'épaule.

— De quoi rïs-tuî demanda le vieux père.

Renseigné, il monologua, fourrageant sa longue

barbe blanche :

— Oui, député I... le bâton de maréchal de la jeune bourgeoisie, le pouvoir dont révent tous les bacheliers de maintenant. Au fait, je m'en veux d'avoir été si brutal avec ce petit de Fabry, un gamin qui n'était jamais venu à Paris avant son élection et s'est trouvé sans défense contre les tentations de Paris. Ses électeurs me semblent plus coupables que lui. Imbéciles qui confient la direction d'un grand pays, sa législature, à un jeune homme de vingt-cinq ans, dont la vie est une page blanche toute lisse, à qui l'expérience n'a pas donné ses coups de griffe visibles au coin des yeux, à la commissure des lèvres, 'et cent fois plus significatifs que le cachet d'une faculté au bas de quelque diplôme... Déci-

seurs qui ne sont aux Corps législatif que pour b&cler des alTaires, qui trafiquent de leurs votes et dont le plus grand crime est encore d'abaisser un peu plus chaque jour le niveau des cousciences, de corrompre l'air autour d'eux; ceux-là, oui, on pourrait s'exercer dessus, leur tanner le cuir eu long et en large. Ah! les malandrins, ce qu'ils sont en train de faire de cette Chambre, et ce que cette Chambre fera de notre pays...

11 s'animait en parlant, sa claironnée méridionale vibrait dans les hauts vestibules malgré quelques petits avertissemeots de Raymond lui pressant le bras, baissant la voix pour le rappeler au diapason d'une causerie à deux.

— Entre nous, maître Izoard, tout à fait entre nous, est-il vrai qu'il y ait des policiers au Corps législatif?

— Comment cela, des policiers? Voudrais-tu dire des députés à la solde du préfet de police ou dn directeur de la sûreté? Sarnipabhuiié!... il ne nous manquerait plus que cette infamie 1

Le Marseillais en restait cloué sur place de stupeur et d'indignation. Presque aussitôt, avec la mobilité, l'impressionnabilité de sa race, il secoua son saisissement.

— Après tout, la police est assez plate pour se glisser n'importe en quel endroit. Est-ce que je t'ai ra-.

Mais Us arrivaient dans la salle des Pas perdus où quelques jeunes gens, en train d'écrire devant une table, & l'entrée, saluèrent au passage le vieux sténographe d'uD afTectueux brouhaha qui coupa court à son récit.

— Ehl voilà le vieux vilupéraleur.

— Vive la sociale, citoyen IzoardI

— Faî tira, Marins... Si Paria avait une Catubière...

Le Marseillais, distribuant de vives ripostes et de fortes poignées de mains, passa sans s'arrêter.

— Ce sont des journalistes, dit-il au jeune Eudeline qu'il entraînait... de bons garçons, bien qu'un peu veules d'âme et d'esprit. Ôd en rencontre même qui sont honnêtes ; mais en général l'air des couloirs leur est néfaste comme à tout le monde.

Raymond s'étonnait de voir son vieil ami perpétuellement hérissé :

— EnQo, monsieur Izoard, vous êtes républicain, pourtant.

— Républicain de la bonne, répubUcaio de 48, comme ton père.

— Et vous n'êtes pas content? Pouriiuoi?

— Parce que les Français ne savent se servir de rien, qu'ils cassent tout. Sans doute l'outiUage de

brissée de marbre, s'entendait un vague bruissement de foule comme dans une église ou un musée, un vaet-vient d'bonorables qui discutaient de long en large en se tenant hiératiquement par l'épaule, ou bien sur un banc la causerie confidentielle d'un député avec quelque électeur de grande marque qu'il n'avait pas voulu recevoir dans la salle à côté, où l'on fait entrer les menus clients, le fretin.

— Viens par ici, garçon, fil le vieux en entrant dans cette seconde salle... Je te disais tout à l'heure qu'en France les républicains ne savaient pas se servir de leurs outils... Tu vas voir l'affreuse blessure que le Pays est en train de se faire avec le sufirage universel... c'est tout le sang de ses veines qui s'échappe par là, par cette ouverture, tiens!...

11 montrait une barrière en bois comme aux guichets des tbé&tres, séparant la galerie où ils se trouvaient d'un grand hall vitré et bruyant, envahi par le public. A chaque instant, un huissier de la Chambre, debout devant la claire-voie, passait à un autre, assis & une petite table près de l'entrée, la carte d'un électeur avec le nom du député qu'il voulait voir. Un troisième garçon de service allait chercher ce député, l'appeler de salle en salle.

Pierre Izoard, très connu de tout le personnel, n'eut qu'un signe à faire à. l'huissier Loustalet, tète

galons de sa casquette.

Les premiers à passer ét^eot précisément, des gens de son endroit, les Restouble, de RégaUon (Var). ResLouble l'alné, propriétaire du Café des Blancs et concessionnaire de la gendarmerie, était mort voilà plus d'un an; et depuis, le propriétaire du Café det Houges s'était fait donner le logement des gendarmes — une ruine pour la pauvre M"" Restouble; car les Blancs ne consomment pas la moitié comme les Routes et son café ne lui rapportait guère. Voyant cela, les deux frères de son mari, l'un curé de Régallon, l'autre secrétaire de la commune, avaient mis en wagon avec eux la bonne dame et sa petite, bien décidés à ne retourner au pays qu'après que M. Trescol, le député conservateur, aurait fait attribuer à la pauvre femme la location qui l'aidait à vivre ou une compensation.

Aussi, avec quelle angoisse on l'attendait, l'honorable M. Trescol, et quel coup de scène quand sa longue et héronnière silhouette d'ancien procureur de la République à Draguignan se dressa derrière la claire-voie, fronçant un grand nez dédaigneux sous son binocle aux verres fumés et regardant tour h tour d'une même grimace eCarée la carte où resplendissait le nom des Restouble, et la petite habillée de

présentait eo henoissant. « Que me veulent ces personnages? je les ignore absolument », disait avec énergie la mimique de H. Trescol. Du coup, le curé de Kégallon s'approcha de labarriëre,Qanqué de son frère, le secrétaire de la mairie. Ces deux messieurs prirent l'enfant chacun d'une main et, présentée par des électeurs de cette eimporlëince, je vous réponds que l'honorable Trescol l'eut vite reconnue, la petite demoiselle Restouble. Le délicieux 'changement à vue ! Maintenant il souriait, penchait sa longue taille, tapotait les joues, le menton à fossettes de l'enfant, lui faisait des risettes qui n'allaient guère à son binocle noir, à ses austères favoris de vieux robin. A la fin, il les précédait tous dans la galerie voisine, où l'on serait bien mieux pour causer; et pendant qu'ils défilaient, la tête haute, derrière la claire-voie, la foule des électeurs toujours croissante les regardait avec envie, faisant passer à l'huissier de nouveaux noms, appeler d'autres députés, toujours d'autres députés, et encore...

— Que dis-tu de ce travail de sangsues? demanda le vieux père revenu avec Raymond dans la salle des Pas perdus. Tu penses bien qu'on ne va pas rendre la gendarmerie au café des Blancs, puisqu'elle est passée depuis des mois au café des Rouges. C'est donc un bureau de poste ou de tabac qu'il faut pour M°" Restouble, sans compter que les frères n'auront pas fait le voyage pour rien. Le secrétaire, tout prè.; de sa retraite, demandera une perception; le prclie

Ils tirent quelques pas en silence dans la vaste galerie où les députiîs affluaient plus nombreux à mesure que la séance approchait. Le nouveau ministre de la Marine était sans doute resté à. la commission, car personne ne l'avait encore aperçu. Tout en regardant autour d'eux, Raymond Eudeline posa cette question à son vieil ami : Que faudrait-il faire, selon lui, pour. assainir le régime, le rendre meilleur?

— Oh! bien des choses, mon enfant... mais avant tout fermer la Chambre deux ans, trois ans. Les Français apprendraient pendant ce temps à chercher leur vie ailleurs que dans le garde-manger de l'Etat. Je fermerais les portes de la Chambre ; mais bien entendu je garderais les fenêtres ouvertes pour donner de l'air, pour tout puriBer, car il y a la peste danscePalais-Bourhon. Les pierres y sont contaminées autant que les hommes et voilà pourquoi le mal se propage si vite. Té! tu le vois là-bas, notre nouveau ministre de la Marine et des Colonies. . . Avise s'il n'est pas en train d'attraper quelque mauvaise lèpre en ce moment.

Appuyé au socle du Laocoon, dont le bronze verdàtre et douloureux se tordait à l'une des extrémités

TOyanl venir le père u Rasoir », comme l'appelait le jeuDc député de la Guadeloupe,

— Deux aigrefins dont je vous débarrasse... renerciez-moi, monsieur le ministre, ricana le doyen ie la stéuographie.

— .Mions. allons... un peu d'indulgence pour la jeunesse, maître Izoard.

Ce n'était qu'une nuance; mais on sentait que le Ion, les manières de Marc Javel se haussaient à sa ■ouvelle grandeur. Un doigt de socle ou deux s'interealaient sous les pieds de l'homme d'Etat. Ce fut surtout visible à l'accueil solennel fait à Raymond que le Marseillais lui présenta : « le fils de leur camarade Eudeline, un républicain comme on n'en voit plus ».

— Je me suis, en effet, rencontré quelquefois avec noDsieur votre père, dit le ministre, insistant sur k monsieur, et jetant au jeune homme, ainsi qu'à un subalterne et à un inconnu le petit bonjour du somnet de la tête qui interdit toute réplique... J'ai gardé le souvenir d'un fidèle soldat de la République.

Le vieux, dont la barbe commençait à fumer devant cette réception de satrape, l'interrompit nerveusement :

Le ministre sourit en effilant sa moustache. EfTectivsment, il ne s'en cachait pas. Cette protestation du Vendredi' Saint lui paraissait maintenant enfantine, surtout choquante pour les générations nouvelles qui ne pensaient pas comme leurs aînées.

— Tenez, mon cher niaître, h cette place même, il y a un instant, je causais avec un de nos plus

. jeunes députés...

— Ajoutons un des plus honnêtes, marmonna le vieux fleuve dans sa longue barbe.

Mare Javel continua, sans avoir l'air d'entendre :

— Eh bienl monsieur de Fabry, ami de Wilkie Marques et son témoin dans cette malheureuse affaire Jacquand, me racontait que devant la gravité de la blessure les témoins, des jeunes gens presque tous, avaient d'un commun accord installé un prêtre et une sœur de Saint- Vincent-de-Paul au chevet du malade dont ils savaient respecter les croyances. Il y a là un fait très signiflcatif.

— C'est vrai que de mon temps — les regards du vieux étincelaient — quand nous avions une aiTaire, la calotte ne venait pas sur le terrain. En tout cas, croyez-moi, monsieur le ministre, ce Parlement peut

nous aurons des hypocrites.

Il s'exaltait, parlait fort. Les députés qui tournaient autour du ministre se rapprochaient avec des sourires hésitants, en expectative. Marc Javd eut un regard circulaire d'indulgence et de sévérité.

— Vous parlez toujours de coquins, mattre Izoard, mais où donc en voyez-vous tant que cela?

— Il faudrait s'arracher les yeux, pour ne pas les voir, monsieur ie ministre.

Et avec l'intonation édentée et lyrique de Frederick Lemaître, une gloire de son temps, le Marseillais déclama sur un geste d'emphase :

Us ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés...

Puis, montrant un gros personnage, blafard et glabre, qui s'avançait la tête en arrière, la redingote ouverte à deux battants, dansunsiUagede courbettes frétillantes, il continua de sa voix naturelle : « Voilà votre collègue Vourey, près de qui vous avez siégé ce matin au Conseil des ministres, dirons-nous que c'est un honnête homme? Quand cet ancien instituteur a pris les Postes et Télégraphes, il était pauvre et maigre comme un clou. A présent, regardez-moi cette couenne... Et riche à proportion... Il le deviendra davantage, si la Chambre adopte son projet de loi pour la substitution du bronze d'aluminium h. tous les anciens ûls télégraphiques. Jacques Walter ne

— Trop loin ! Demandez donc au jeune Eudeline, dont la sœur est employée aux Postes et Télégraphes, de vous raconter comment Vourey s'y prend, pour faire payer à l'État le loyer de la Casati, la jolie danseuse des Folies-BergÈre. Au bureau central de la rue de Grenelle, personne n'ignore le truc de la location, l'appartement splendide laissé à un prix dérisoire, pourvu que le ministre s'engage à louer pour le Gouvernement...

Marc Javel haussa les épaules :

— Est-il enfant, cet Izoardl... est-il resté jeune!., et si près de la retraite, cependant.

Sans remarquer la pâleur qui éteignait subitement la verve du Marseillais à ce mot de retraite, il se tourna vers Raymond :

— Voyons, jeune homme, le temps presse, nous ^lons entrer en séance, qu'avez-vous à me demander?

Etait-ce la majesté de l'endroit, ce palais du Parlement aux larges baies inondées de lumière, les peintures du plafond, les murs glacés de marbre, ou bien encore le titre nouveau de Marc Javel et la morgue de son accueil, le socle enfin, le grandissement du socle, jamais devant son protecteur Raymond n'avait senti une émotion, une intimidation pareille. 11 voulut

mots lui manquaient, il balbutiait comme son frère. A la fin, Pierre Izoard, revenu lui-même de son ta-ouble, eut pitié du brave garçon :

— Laisse-moi dire, petit; sans quoi tu ne t'en tireras jamais. D'al)Qrd, U y a des choses de la vie de Ion père que tu ne sais pas, qu'il nous a confiées en mourant, et que ta mère, M. Marc Javel et moi nous semmes seuls à connaitre.

Le ministre grimaça un soupir de condoléance I

— En effet, je me rappelle le triste épisode auquel TOUS faites allusion... Pauvre Victor Eudeline! en Toilà un qui n'avait pas la taille des affaires...

— Il 3 toujours su mourir pour sauver ses enTants de la misère et du déshonneur... c'est assez Joli, eomme hauteur de taille I

A peine sa riposte lancée, Pierre Izoard la regretta, et se faisant très humble, demanda au ministre s'il Be pourrait pas procurer au plus jeune des frères Eudeline quelques-unes des faveurs que l'atnë avEÙt obtenues si facilement, c'est-à-dire un an de service au lieu de cinq, et toutes les facilités pour continuer A gagner le pain de la maison. Car il fallait bien en convenir, à dose égale d'énergie et de bon vouloir, entre Raymond, ancien prix d'honneur de philosophie an Concours général, docteur en droit, licencié ii lettres, et Tonin, son cadet, pauvre ouvrier élec-

è. l'orgueil du frère aîné, furieux maictenant d'avoir tenté cette démarche et qui le fut bien plus quand le ministre eut dit son dernier mot, savamment médité pour les députés de l'entourage.

— Dépuis une heure, mon cher maître — Marc Javel se' dandinait, prétentieux et suffisant, les pouces aux entournures de son gilet, — depuis une heure vous promenez ce jeune homme dans les couloirs de la Chambre pour le convaincre qu'ils sont peuplés de gredins. Eh bien ! moi, je veux qu'il emporte d'ici la preuve et la conviction que ceux qui font les lois savent les respecter et exiger ^u'on les r'especte. Comme fils aîné de veuve et soutien de famille, Raymond Eudeline avait des privilèges, des prérogatives auxquels son cadet ne saurait prétendre. Qu'on n'espère donc rien de moi, pas l'ombre d'une faveur ou d'une recommandation. Ce serait une injustice dont je me sens absolument incapable... Là-dessus, messieurs, voici M. le président qui arrive, permettez-moi d'aller le saluer avant qu'il monte & son fauteuil.

11 leur donna congé vivement, du bout des doigts, et suivit l'élan de la foule qui remontait vers le fond oîi retentissaient des commandements militaires et

ait f lerre izoara prenant le Dras ae tiaymona abasourdi... Je comprends qu'il soil entré dans le ministère Valfon, il est aussi fripouille que les autres; mais il ade la souplesse qui leur manque etun aplomb qui le conduira plus loin qu'aucun d'eux. Quant à compter sur lui désormais, il faut que ta mère y renonce.

Hélés aux députés et aux journalistes, les deux amis s'étaient rapprochés de la salle des séances ouverte depuis un instant. Deux ûles de baïonnettes et de pantalons rouges allaient de l'entrée de cette salle jusqu'à la galerie qui menait aux appartements particuliers du président de la Chambre. C'est par là qu'on le vit arriver, accompagné de deux (ffSciers marchant à, côté de lui, l'épée nue. Vrai type de président d'assemblée, il avait l'allure solennelle, le buste plus long que les jambes, et des cheveux bouclés et grisonnants auréolés des larges bords plats d'un haut de forme. Quand il apparut, tous les fronts s'inclinèrent. Une voix commanda : « Portez armes ! » et dans l'écho des voûtes sonores les tambours battirent aux champs.

irontoa enruDanne, perau au milieu a usines eniumées et de sordides maisons ouvrières longeant un immense quai tout noir de grenaille de fer et de charbon. Je comptais y rester jusqu'au jour où l'affaire du boulevard Beaumarchais serait oubliée, classée, et oii mon grand sauvage de Lupniak pourrait sortir de Paris sans danger. Pour le moment, il

suadée que la police commencerait par là ses recherches. Heureusement que sur le quai où je logeais, à quelques pas de mon ancienne et seigneuriale petite maison, il y avait un chantier de bois appartenant à une vieille Auvergnate aux façons de grande dame, dont je soignais la petite fille, atteinte d'une amaurose presque incurable; car ai-je besoin de vous dire, mon ami, qu'en attendant mon départ pour Calcutta, j'avais ouvert chez moi un dispensaire où les maladies d'enfants les plus variées me passaient par les mains chaque jour? Sans avouer & ma voisine qui était Lupniak, j'obtins qu'elle le prendrait dans son chantier comme veiUeur de nuit, chargé surtout — quand un train passait sur le pont du chemin de fer de ceinture — d'empêcher que des braises, des étincelles envolées de la machine ne mettent le feu aux piles de bois.

On ne se figure pas d'existence plus complètement heureuse que celle de ce frénétique, à la fois rêveur et homme d'action, errant la nuit dans ce vaste chantier aux allées de stères alignés et symétriques comme des jardins & la française, avec des bosquets, des clairières, de grands morceaux de ciel chamarrés d'étoiles qui se découpaient aux angles durs et sombres des quinconces. Le jour, il ne quittait pas sa cabane roulante, sorte de niche à chien ou &

s'accordent les réYolutionnaires et qui me semble & moi souverain emeot monstrueux. Il ne supportait pas d'objections. La bouche grosse de colère, il me criait en avançant vers moi une lippe de scorbutique : a Dejarine est un méchant, une brute; je ne l'ai tué qu'une fois. Lui, il avait arraché la vie d'une centaine d'êtres. » Et si je me permettais une riposte, il faisait des bonds h renverser la cabane.

Le malheur est qu'il ne s'en tint pas à mes visites, qu'il voulut venir chez moi, voir défiler devant mon fauteuil & consultations ce peuple de Paris si vif et pittoresque dans l'expression de sa misère. Déguisé d'une perruque et d'une paire de lunettes qui lui donnaient la physionomie d'un confrère, il s'asseyait dans un coin de mon cabinet, principalement les jours où H. Alcide, votre délicieux communard, m'amenait son petit garçon. A propos, vous savez que je vais le remettre sur pieds, ce pauvre petit gosse; sa maladie n'a plus de mystères pour moi. C'est un enfant de vaincu, ué de cette anémie morale, de celte peur nerveuse rapportée par le père de ses dix ans de Nouméa et qui le fait nftlir devant le képi d'un «9

Pendant ce temps, Lupniak se faisait raconter par le père Alcide ses chasses aux Canaques, dans la brousse, avec le commandant Rivière, et la chasse non moins féroce que les marsouins leur donnaient à lui et à. quelques autres, & travers les tombes du Père-Lacbaise, éclairées de rares lanternes, cette nuit de mai, la dernière de la Commune, où les roulades des rossignols dans les cyprès du cimetière , alternaient avec la fusillade et le crépitement des mitrailleuses. Le petit infirme les adorait aussi ces aventures héroïques auxquelles son père, faubourien amusant, excellent metteur en scène, donnait une survie extraordinaire en imitant la vibration des balles avec ses lèvres, les feux de pelotons du claquement de ses gros doigts, et le battement d'ailes de l'obus quand il arrive, oiseau blessé à. court de souffle. Parfois l'histoire n'était pas finie ; on l'achevait en sortant ensemble au bord de l'eau, le petit dans sa voiture, les yeux brillants, la tête sur son coude. C'est ainsi que mon pauvre Lupniak s'est fait pincer un soir par la police; et je n'ai rien su que deux Jours après, quand la marchande d&bois est venue tout en peine s'informer de son veilleur de nuit qu'elle n'avait plus revu. J'allais me mettre en recherche, moi aussi; tout à coup m'srriva sous

Tisiigti m pius yun, m uiums signiucaiii. ' me refusais à avouer toute complicité avec Lupniak, qu'il m'eût jamais parlé de ces projets de vengeance et de meurtre, ce juge pourtant voulut me faire dire et signer des abominations de cet être que j'aime, que je sais vaillant et bon, n'ayant de sa vie tiré que sur des bêtes fauves, détruit que des espèces nuisibles. Pensez de quel cri de révolte je l'ai accueilli et si je me suis gênée pour décrier le bourreau féroce, indigne de pitié qu'était ce Dejarine, l'ancien ministre de la police russe. Devant mon indignation, la bouche du jnge s'est amincie ; il a fait signe à. son greffier et m'a dit en me montrant le garde de Paris gigantesque qui venait d'entrer : o Je le regrette, mademoiselle, mais je suis obligé de vous gardera la disposition de la justice. » J'y suis restée plusieurs semaines, au secret le plus absolu, dans une cellule de la Conciergerie où personne ne venait me voir, où l'on me passait mes repas par un guichet de léproserie. Ma seule préoccupation durant ces longues journées, mes petits malades dont les mines dolentes, les gestes d'infirmes me hantaient, se pressaient autour de mon lit sitôt le couvre-feu sonné.

C'est qu'en vérité, mon petit Tonin, voua ne vous

C'a été le chagrin de mon existence, non pas un chagrin de femme, une blessure de vanité, rien que celte pensée : je n'aurai jamais d'enfants I Alors ne pouvant être mère comme toutes les autres, je me dis que je le serais plus que toutes, que j'aurais des centaines de petits que je soignerais, que je dorloterais, que je bercerais dans mes bras des heures entières, avec leurs petites bouches sans dents en ventouses contre mes jo.ues, de pauvres petits douloureux que j'aimerais à la passion ; car est-il rien de prenant, d'attendrissant comme un petit être qui souffre sans pouvoir dire ce qu'il a? Justement, je venais de finir ma médecine. Réconciliée avec mon père, j'avais de l'argent, assez d'argent pour fonder mon CËuvre des petits malades ; et dès lors ce fut fini de mes peines, de mes inquiétudes. Je ne me sentis plus jamais malheureuse qu'à la Conciergerie, privée de toute ma petite famille d'égrotants. Combien de fois, la nuit, ai-je cru entendre cette petite voix suppliante : « Dis, papa Alcide, raconte-moi la bataille du Père-Lachaise. » Et l'ancien communard imitant les feux de salve avec le battement du plat de ses mains sur sa tête crépue I Enfin, un aprèsmidi, la porte de mon cachot s'est ouverte, quelqu'un m'a dit « Venez... * et par des couloirs, d(s

des yeux que les pauvres laiderons comme moi ce rencontrent pas souvent. J'ai cru que ce jeune ambitieux allait me demander ma main en faveur de mes hautes relations. Mais d'oïl me tombait, cette mystérieuse bonne fortuneî Je n'osai m'en informer et, comme en rêve, je vis signer mon lever d'écrou.

Quelle joie d'aspirer l'air libre et de reprendre, rentrée chez moi, mes consultations à tout mon petit hospice ambulant. Il n'y a que ma marchande de bois qui ne m'a plus amené sa fille. Elle m'en voulait trop de ce veilleur de nuit, de cette espèce d'astrologue dont la cabane était pleine de livres de magie que ces messieurs de la préfecture étaient venus saisir. Mais qui donc les avait prévenus ? voilà ce que j'aurais voulu savoir. Moi qui croyais l'avoir si bien défendu, préservé, jusqu'à rompre tout rapport avec nos Petits-Russiens du Panthéon et de l'Observatoire. Même Geneviève Izoard que je ne voyais plus, non par méfiance de cette exquise «t brave créature, mais je savais qu'un sentiment

soutenir, que les jeunes gens de votre âge, de votre équipe, ne pensent plus à la femme, tant mieux t Vous irez plus vite et plus droit au but que tous aurez visé.

A propos de femme, U m'arriva — voilà deux jours — une singulière visite. La consultation venait de finir; j'ouvrais mes fenêtres pour chasser cette odeur de gësine et de misère, de fourmilière et de lait suri que m'apporte ma triste clientèle, et je fumais une cigarette du pays en laissant ma pensée suivre au fil de l'eau les chalands qui descendaient la Seine dans les rongeurs du couchant. Entre une belle dame, une rousse opulente de formes, de toilette, à l'encolure de forte chanteuse, et malgré l'intonation maniérée, la peinture dès yeux et des joues, sur tout le visage un air de naturel et de douceur. Elle me parle de ma fondation, des auxiliaires que je serais disposée & prendre, et dans quelles conditions. C'était pour une de ses amies, une victime du monde, brisée, fourbue à force de ne rien faire, honteuse de l'égoïsme et de la stérilité de son existence, une morte qui voulait revivre. S'agissait-il vraiment de cette amie ou d'elle-même ? On sentait dans ses paroles un dégoût, un soulèvement de tous les plaisirs, de tous les luxes bus &

HADAMB VALFON

Sans doute, une des belles connaissances que m'enviait mon juge d'instruction. Cela ne me renseignait toujours pas sur ce que j'étais curieuse de savoir, le nom du Judas qui avait livré Lupniak. M. Alcide, confident de mes soupçons, s'était mis en quête, lui aussi ; mais plus tragique et compliqué qu'un roman de Gaboriau, il roulait des yeux, parlait à voix basse, prenait des empreintes de pas, de mains, par terre, sur les rampes d'escalier, me donnait des rendez- vous la nuit sous des ponts et n'avait jamais rien à m'apprendre. Quant aux camarades de la Petite- Russie, tous unanimes pour accuser Mauglas, ils prétendaient que, cassé aux gages à la suite de la dénonciation en pleine Clîambre du ministre des AiTaires étrangères, il n'avait trouvé qu'un moyen de rentrer en grâce avec Pétersbourg, découvrir et faire arrêter le meurtrier du général. « D'ailleurs, m'affirmaient-ils — s'il le faut, pour vous convaincre —

TOUS. » Je voulais douter malgré tout, subjuguée par la belle inlelligeace de cet homme que je ne pouvais croire avilie, fourvoyée & ce poiot-là. Des jours, des sem^nes se passent. Viesnent les assises, l'affaire Dejarine, la tranquille façon dont Lupniak, après avoir tout nié à,rinstruction pour donner à sa complice le temps de se mettre à l'abri, s'est déclaré coupable devant le tribunal et prêt à recommencer sa chasse aux grands carnassiers, s'il échappe jamais & sa déportation perpétuelle.

Une semaine ou deux après le procès, je recevais une invitation de la Société l'Abeille, 4, rue de Rivoli. On entre par Ut cour. Le nom de cette Société parisienne m'était absolument inconnu; mais celui de Deamoff, jeté en travers de la carte, me rappela que DOS amis Petïts-Russiens, afin de dérouter les surveillances, louaient de temps en temps pour un soir, à. de jeunes employés du Phare de la Boititle et du Baxar de CHôtel de Ville, le sous-sol casemate d'une brasserie où ces jeunes gens s'exerçaient à sonner de la trompe et h. tirer à la carabine. Donc, le samedi soir, à l'heurs dite, j'entrais dans la cour du numéro 4, une cour spacieuse, dallée par endroits de verres lumineux. Sous \e porche éclairé par le gaz, une plaque de marbre noir avec ce mot Abeille en lettres d'or, et au-dessous une flèche m'indiquaut la porte basse et l'étroit escalier en colimaçon qui descendait dans le sous-sol. Le long des murs stuqués

d'yeux, de petits saluts souriants. Au fond, devant des plaques de tir, la salle s'élargissait plus lumineuse, et sur trois chaises séparées de nous par une longue table chargée de pistolets, de carabines, se tenaient Deamoff et deux autres Petits-Russiens durs comme des juges, silencieux comme des bourreaux. A peine assise à ma place, il se fit un grand mouvement vers l'entrée, des cris, une bousculade, toute la salle debout, et l'on vit paraître sans chapeau, les cheveux et le linge en désordre, Mauglas, ligotté de la tête aux pieds, roulé, poussé, porté par trois ou quatre solides garçons, aux souplesses de jeunes fauves, et derrière eux une longue fille mince, les yeux pâles, le sourire méchant, tout en blanc comme une mariée. C'était elle l'amorceuse; et, dès en entrant, quant il eut compris que tout appel serait inutile sous le blindage de ces voûtes, comme toute résistance en face de cette foule, la première parole du policier fut pour la jolie créature qui l'avait englué à ses chatteries : « Voilà où peut conduire une vanité d'écrivassier, dit-il en s'inclinant... deux lettres me complimentant sur mon dernier feuilleton de musique ont suffi pour me pincer. Je vous avoue pourtant.

Uiua^ucuiciii luuiuc ïc.s i anaciuuico, ot aui uu wu

de gouaille : « Que puis-je Taire pour vous sePYÏr, messeigneurs ? »

Sans lui répondre, Deamoff et les deux autres, là-bas au fond, examinaient un paquet de lettre» trouvées sur ce malheureux, étalées à même la table et qu'ils dépouillaient sans se h&ter. Horrible, ce silence actif. L'homme, debout au milieu de la salle, s'eflTorçait de tenir la téta droite et d'affermir ses jambes qui tremblaient sous la haine de tous ces regards. Moi, mon cher Antonin, je me rappelais l'arbre de la liberté à. Moraagis, l'arrivée des Parisiens le samedi soir, et les vieux Hauglas — le père et la mère — venant attendre leur fils, ce bon, ce courageux enfant qui était toute leur vie. Et c'est le même qui faisait ce sinistre métier dont Q vivait déjà si grassement à cette époque, le même Hauglas qui avait livré notre ami. Ab I quand Deamoff se leva pour lui dire ce dont on l'accusait, je fermai les yeux de peur de voir ce triste visage se décomposer sous l'angoisse ou grimacer quelque mensonge. Hais l'accent vaiUant et sincère de sa réplique me força à le regarder. Tranquille, les

indicateur, je ne le suis ploBjtamortdeDejarinem'a fait perdre ma place. »

Deamoff : « Vous ayez écrit, supplié pour être replacé; voici deux réponses du ministre de la police à Pétersbourg, »

Mauglas : « En effet, la place était bonne, j'y te-

Le cynisme de ses paroles soulevant un grondement de colère dans la salle, il riposta par un cri, uu geste indignés, et brandissant comme des haltères ses gros poings serrés et lourds :

u Vous m'amusez, vous autres, avec ça que la vie est commode et qu'il n'y a pas presse et bousculade au guichet de gagne-ton-pain... Est-ce que je vous demande, moi, combien vous avei de bouches à nourrir, combien d'enfants, combien de vices? si vous aimez ce qui est bon, ce qui coûte cherî Ah I je voudrais vous raconter mon existence, com-

peut-être ■ même l'ont déjà demandée. Ah ! c'est comme ça. »

U ne put finir, tous se levaient en hurlant, prêts à se ruer sur lui; mais je ne sais pourquoi l'idée me vint, devant cette double rangée de griffes et de crocs, qu'à, ceux qui criaient, qui grinçaient le plus, sa place de policier faisait le plus envie.

a Ce qui est sûr, dit an des juges en s'adressant à Mauglas, c'est que vous avez tout fait pour conserver votre profession d'indicateur. A preuve, cette lettre trouvée sur vous, d'un jeune homme è. qui vous offl-ez la moitié de votre traitement, s'il veut aller moucharder à votre place dans les milieux oil vous vous savez brûlé... Plus honnête que vous, le jeune homme refuse; le courage lui manque pour pénétrer chez ces braves gens, tromper leur confiance. Il ne saurait pas. o

De tous les coins de la salle, on demande :

V Le nom! le nomi »

Je connaissais, moi, ce nom ; dès l'arrivée de Mauglas, il m'était venu à l'esprit tout de suite. Et sitât la lettre ouverte, mon cœur étreint comme par un

bien, votre pauvre aîné, toujours identique à luimême depuis son enfance, faible et vaniteux, sans volonté, sans énergie. Je l'ai vu jaloux de vous, furieux de V0U9 voir gagner le pain de la maison, substituer votre activité, votre courage, à son dérisoire droit d'ainesse. Aussi, la dernière fois que je l'aperçus au bras de ce coquin qui venait d'être dénoncé en pleine Chambre, les plus basses suppositions s'emparèrent de pion esprit. C'est qu'il est dangereux, l'homme, et intelligent, et bon diagnostiqueur d'êtres. Connaissant le garçon et sa mollesse, il n'a pas dû s'en tenii; k ce premier refus. Pourvu, mon Dieul... Hais nous reparlerons de cela un autre jour; finissons-en avec mou aventure de mouchard. Le cynisme de Mauglas, son insolence me faisaient craindre un dénouement tragique. Lui-même, après UQ long conciliabule de Deamoff et de ses assesseurs, lorsqu'il se vit de nouveau saisi, garrotté, étendu de tout son long sur la table, eut une minute d'épouvante, et regardant tout autour demanda, la voix

moucue, pour sigaaier son inaignite, mettre lea gens «n méfiance partout où il se présenterait. Je n'eus pas le courage d'assister à ce supplice; et peftdant que le misérable souffrait, se débattait sous les pointes brûlantes, que les trompes sonnaient autour de lui, qu'on tirait des coups de carabine pour étouffer ses cris, je me sauvai bien vite en me bouchant les oreilles.

Je vous avais promis des nouvelles, mon petit Tonin ; en voilà, je suppose. Que vous dire encore? Que j'ai rencontré votre petite sœur Dina revenant du bureau central, toujours son carton sous le bras, sa grâce écolière et pimpante. Chère petite Cendrillon, dont la féerie subitement interrompue n'a pasaltéré les yeux clairs, le teint.de muguet et de rose. Elle ne l'a plus revu, son prince Charmant; sitôt transportable, il a été emmené dans l'Engadine par le père presque aussi malade que lui. N'importe! Cendrillon a la foi, elle croit en ses médailles. « C'est de l'idolâtrie, » dit Pierre Izoard, et je crois bien — pauvre homme — qu'en ce moment, elle ne lid serait pas inutile à lui-même, cette idolâtrie. Elle l'aiderait à porter les gros chagrins dont il sent la menace. Sa place au Palais-Bourbon est en danger; on le trouve gênant, ce vieux 48, il pense tout haut et trop fort. Et

C'est ainsi que j'ai appris par la chère maman Eudeline, toujours assise à son comptoir, toujours absorbée dans les livres du vieux temps, que Raymond s'était mis à écrire et qu'il gagnait maintenant beaucoup d'argent, teUement d'argent qu'il suhvenait à toutes les dépenses de la famille sans vous demander jamais rien. Pour la fermeture du magasin, par exemple, il n'avait pu vous remplacer; petite Dina mettait les volets tous les soirs, les enlevait tous les matins, ce qui lui abîmait les ongles et lui causait des colères de jeune chat.

' Je vous avoue, mon ami, qu'il m'a paru extraordinaire que Raymond, tout nouveau en littérature, pût gagner tant d'argent que cela. J'ai connu peu d'hommes de lettres en Russie, pas un seul en France, mais ce que je savais des proâts du métier ne répondait guère aux assurances de M'"" Eudeline. J'ai cru que la mère s'illusionnait. Je me suis informée, ce que je pouvais faire aisément, les Alcide étant gérants de la maison qu'habite votre frère. La femme surtout, l'ancienne directrice de l'Opéra-Comique sous la Commune, celle qui gantaità je ne sais combien de boutons de plus que l'impératrice, m'inspirait toute confiance. Je sus par elle que son locataire, « sans faire la vie comme beaucoup d'auteurs », avait un train de mai-

était « son petit Renan ». A lui, ces messieurs disaient tous « cher maître ». Hais en parlant de lui, dans l'escalier, ils l'appelaient plus volontiers « symbolard ». H*"* Alcide ne savait pas pourquoi; dans sa tête, cela devait s'écrire Saint-Bolard. En outre, comme la bonne femme veillait les soirs de réception pour éteindre le gaz, elle entendait les invités en s'en allant débiner leur amphitryon, sa soirée, sa littérature... Ah! le pauvre symbolard. Il arriva même k un de ces petits gueux qui avait encore sa dernière bouchée entre les dents de proférer : « En somme, ces dîners lui coûtent cher et personne ne sait d'où vient l'argent! » M°" Alcide suffoquait d'indignation en me racontant ces propos, et elle ne se doutait guère que moi aussi je me demandais où Raymond trouvaittant de ressources. Le livre qu'il écrit, écrasé sur sa table du matin jusqu'au soir, n'a pas encore paru et l'on n'avance rien sur un premier livre. 11 n'est employé nulle part, il ne donne pas de leçons. Alors? Vous savez sans doute à quoi vous en tenir, mon cher Antonin, et vous me trouvez bien indis-

: autrefois, quelques réfugiés russes ? Que pense-t-on de rarrestatioQ de Lupniak? De loin on juge mieux. Ici, j'en reste aux suppositions. Rien n'est plus fatigant.

Votre Sopbie C.

Sophie Castagnosoff,

Ah I mademoiselle Sophie, que votre lettre m'a fait de peine, et une peine de durée, qui vient de loin ; cas il y a longtemps que vous êtes injuste envers mon aîné, jusqu'à le croire déshonnète, jusqu'à supposer... Ainsi, vraiment vous avez été heureuse d'apprendre que Raymond Eudeline, lauréat du Concours général, docteur en droit, licencié es lettres, que Raymond Eudeline, président de l'A, s'il l'eût voulu, repoussait les offres de ce misérable Mauglas?

Mais j'ai crié de colère, moi, à c« passage de votre lettre ; j'ai pleuré de pitié et de honte à ces lignes qui vous ont fait plaisir. Non, mademoiselle, vous ne connaissez pas mon frère, jamais vous ne l'avez connu. Si je vous disais les sacrifices qu'il nous a faits etdontj'ai été témoin, sacrifices d'amour, d'ambition personnelle, vous le tiendriez pour un héros. Seulement il ne se vante jamais, et des êtres aussi

Talent rien pour les besognes promptetnent utiles ? Comment devenir avocat, professeur, médecin, député, quand le temps presse, qu'il faut vivre et faira vivre toute une famille? 11 s'est trouvé par bonheur qu'il avait des dons littéraires, et depuis sa jeunesse, — rappelez-vous son prix de dissertation h-ançaise RU Concours général! C'est grâce à cela qu'un des premiers éditeurs de Paris, rien que sur le plan d'un roman, d'une étude sociale très fouillée, a fait i Raymond des avances suffisantes pour lui permettre de me remplacer auprès de maman. Si l'on voua demande encore : « D'oiï vient l'argent? » voilà ce que vous pourrez répondre, ma chère Sophie. Dans quelque temps du reste, le livre sera paru, l'éditeur remboursé et, devant l'énorme succès qui s'annonce, il n'y aura plus de calomnies possibles.

Quant aux reproches que vous faites à mon frère, d'égoïsme, de sécheresse, son mépris de la femme, de la Patrie et de tous les devoirs sociaux ; ces reproches s'adressent bien moins à lui qu'à ceux de son âge et de sa profession. Je les connais par expérience, l'ainé m'ayant conduit deux ou trois fois dans un café du boulevard Saint-Micbd, oii se réunissent les jeunes écrivains de ses amis qu'on appelle « les Voraces ». C'est le Lyonnais Claudius Jacquand, le

descendent!...» Et vraiment, après une heure passée au milieu des amis de Raymond, à les entendre éreinter leurs atnés littéraires avec cette haine envieuse, cette rage de massacrer, d'anéantir par tous les moyens possibles les hommes et les œuvres qui encombraient la route, j'ai compris ce nom de a Voracea ». C'était à faire vomir, tout ce qui se proférait là de sottises et de cruautés sous prétexte qu'ils avaient, ces jeunes, une autre conception de la vie! Fameuse, leur conception.

u Mon père, le conseiller, cette délicieuse fripouille... » susurrait à. une table voisine de la mienne un petitjeune homme soigné, parfumé. Un autre, en face de lui, longue tète congestionnée de pendu aux yeux globuleux et glaireux, faisait cette confidence à quelques amis : « Je viens de découvrir que ma mère fut longtemps la maîtresse de mon précepteur. Je le dirai dans mon prochain livre et je compte sur un gros effet. » Enfin, trois jeunes auteurs vautrés sur un divan, tout près de moi, ne se gênaient pas pour déclarer qu'à la prochaine guerre ils jetteraient leurs fusils dans les fossés et que rien, pas même les jugements à bref délai des cours martiales, ne les

jeunesse, ce n'est pas quelques centaines de petits littérateurs ivres d'encre et de vanité, mais tous les autres!... Ahl -que j'en aurais dit des choses à ces jeunes « Voraces », si je n'étais pas le pauvre bègue infirme que vous connaissez. Mais moQ frère, ce soir-là, s'est chargé de leur faire entendre, et fortement, ce qui restait dans le tremblement de mes lèvres et vous auriez compris en l'écoutant combien il est supérieur à son entourage.

A ces réunions littéraires du boulevard Saint- Michel, un mot revenait souvent, que les amis de Raymond répétaient à propos de n'importe quoi, d'un détail de costume ou de mœurs, d'un usage quelconque de notre nation : « C'est bien français... comme c'est français!... » Cela s'accompagnait de mouvements d'épaules, de sourires de pitié. A distance, et surtout de ce coin d'Angleterre que j'habite depuis quelques mois, cette façon de mépriser son pays, de le mettre au-dessous de tout pour se donner à soi-même un air de supériorité, me semble enfantine et ridicule. Ici, quand ils disent d'une chose qu'elle est bien anglaise, c'est qu'ils la mettent au point de la perfection. Leurs moindres coutumes, leurs plus petites gloires leur sont vénérables et ■

blement deux ou trois célébrités qu'on y oublie, comparé à cette immense- cathédrtUe dans laquelle sont enterrés, avec leurs rois et leurs reines, les artistes lea plus illustres de la vieille Angleterre! Oui, supérieurs à, nous, les Anglais le sont bien certainement, mats surtout par ce respect d'eux-mêmes et de leur nation ; la blague est un mot qu'ils ne connaissent pas.

Uon amie Sophie, je tous quitte, on m'appelle à l'atelier. Je tous en prie, ne pensez plus de mal de Raymond; et qu'à propos de lui le nom de Mauglas ne TOUS Tienne jamais à l'esprit. Si toi^ saviez, depuis TOtre dernière lettre, c'est comme un millier d'épingles très pointues que vous m'aTez mises dans la tète et qui me blessent aussitôt que je pense à l'ai né.

Antonin E.

Page 1