LETTRE TROISIÈME
Paris, 5 septembre i834-
Lafayette ne disait pas toujours tout ce qu'il savait, parcequ'il avait beaucoup de discrétion et de retenue dans ses discours; mais on était sûr que ce qu'il disait, il le pensait.
Il exprimait franchement sa manière de voir sur les choses et sur les hommes; cependant je ne t'ai jamais entendu médire de personne, et encore moins se laisser aUer à ces insinuations perfides qu'il n'est que trop commun d'entendre de la bouche des gens du monde ; il avait une extrême indulgence et n'admettait qu'avec difficulté ce qu'on pouvait lui dire de fâcheux sur l'esprit ou le caractère de gens qu'il ne connaissait même pas personnellement.
Le pauvre et l'opprimé ne l'imploraient pas en vain ; il aimait à soulager l'un , à protéger l'autre ; son hôtel était toujours rempli de malheureux, et sa fortune employée en secours. Il ne la regardait, cette fortune, que comme un moyen de servir les intérêts de sa patrie, de soutenir et d'améliorer les institutions sociales, et d'être utile aux hommes dans le malheur ; aussi sa générosité était-elle sans bornes. Toutes les infortunes le touchaient également; et il cessait de calculer, dès qu'il s'agissait de les soulager. lies réfugiés, les exilés, tous ceux qui ont profité de son appui ou éprouvé sa
bienfaisance, sentent cruellement la perte quils ont faite; ils le pleurent aujourd'hui comme un père.
Il était toujours prêt à quitter sa retraite de Lagrange , dès qu'il devait remplir quelque devoir ou faire une bonne œuvre. Placé à la tète de la plupart des souscriptions que Ton ouvrait en faveur des personnes persécutées ou frappées de revers de fortune, il faisait quelquefois deux voyages à Paris, chaque semaine, pour en présider les commissions ou simplement pour y assister.
La haute position sociale de Lafayette, sa fortune, ses nombreuses relations dans les deux hémisphères, lont mis à même de rendre beaucoup de services. Sa bienveillante sollicitude s exerçait pour les hommes aussi bien de loin que de près. Il trouva des cœurs reconnaissants; souvent aussi ses bienfaits furent payés de la plus noire ingratitude j mais on peut dire à sa louange, qu'il n'eut jamais, je ne dirai pas de haine , ce sentiment était indigne de sa grande ame , mais même le plus léger ressentiment contre personne. Il oubUait les injures, ou plutôt elles ne laissaient aucune trace dans son esprit ; les bons sentiments seuls avaient droit de domicile dans son cœur.
La reconnaissance est, selon Lafayette, un sentiment qui honore autant celui qui reçoit, que le bienfait honore celui qui donne. L'ingratitude ne peut être fille que de Fégoïsme ou de la vanité : aussi avec les gens ingrats il n'y a pas de ressource ; le mieux est de s'en tenir à distance quand on les connaît , ou de les fuir quand on en est victime. Rampants dans le malheur, superbes dans la prospérité , vous êtes tout pour eux
quand ils ont besoin de vous, et rien dès qu'ils peuvent s'en passer.
La reconnaissance ne pèse qu'aux mauvais cœurs ; aussi Lafayette ne craignait-il pas de contracter des obligations qu'il remboursait avec usure quand l'occasion s'en présentait; un homme reconnaissant lui faisait oublier mille ingrats, et il obligeait toujours, quoique fréquemment il plaçât ses bienfaits k fonds perdu.
Le bonheur qu'il éprouvait à faire le bien ne lui permettait pas de refuser les services qu'on lui demandait , et c'était l'obhger que de lui procurer l'occasion d'être utile. J'ai souvent mis sa bonté à contribution pour mes amis, ou pour des personnes dignes de son intérêt, et en cela je n'ai jamais cru me rendre importun. Plus d'une fois, sans doute, on a abusé de sa confiance, pour obtenir de lui des recommandations ou des cautionnements qu'il n'aurait pas accordés , si plus de défiance ou seulement de circonspection , lui avait fait prendre quelques informations. Quand il s'apercevait qu'on l'avait trompé , il se promettait d'être plus réservé à l'avenir; mais sa bonté l'emportait toujours, et son expérience, sous ce rapport, lui servait peu, pour le tenir en garde contre de nouvelles sollicitations.
Pendant sa dernière maladie, il me donna des lettres de recommandation pour le dqcteur Delacoux, qui allait se fixer à la Nouvelle-Orléans. « Engagez votre ami à venir « me voir, me dit-il : je veux lui indiquer les précautions « qu'il devra prendre pour sa santé , dans un pays qui « est fimeste à un grand nombre d'Européens ; il serait
u malheureux qu un homme qui va se consacrer au sel*- « vice de Fhumanité , pérît victime de son zèle et de son « dévouement. »
On sait comment étaient reçues ses lettres de recommandation , par les personnes auxquelles il les adressait : Il suffisait de se présenter de sa part pour trouver appui, protection et dévouement sans bornes. Son nom était une espèce de talisman : toutes les portes s ouvraient ; on aurait dit que ses lettres communiquaient à ceux qui les recevaient une étincelle de Tame et une sorte de prestige des vertus de celui dont ils ambitionnaient de se montrer dignes.
Il y a quelques années, un de mes amis, se trouvant en pays étranger, montrait une lettre de Lafayette à un haut personnage , investi de la confiance d'un monarque absolu. A la vue de cette lettre, le puissant fonctionnaire, comme électrisé, se leva, en signe d'honneur et de respect, et demanda, comme tme grâce spéciale, à mon ami, de lui en donner xm fragment.
Cette influence morale de Lafayette avait été remarquée lorsque, fort jeune encore, il servait dans l'armée américaine. Voici comment M. de Chastellux en parle dans son voyage de Newport à Philadelphie , voyage qu'il ne fit imprimer d'abord que pour ses amis, au nombre de vingt-sept exemplaires : « La pluie parut cesser ou vouloir cesser un « moment ; nous en profitâmes pour suivre son Excellence «(le général Washington) au camp du Marquis (M. de « Lafayette) ; nous trouvâmes toutes ses troupes en bataille « sur la hauteur de la gauche, et lui-même à leur tête, ex-
« primant par son maintien et sa ptiysionomie, qu'il aimait « mieux me recevoir là que dans ses terres d'Auvergne. La « confiance et rattachement des troupes sont pour lui des pro- « priétés précieuses, des richesses bien acquises que personne « ne peut lui enlever; mais ce que je trouve encore de plus « flatteur pour un jeune homme de son âge, c'est l'influence , M la considération qu'il a acquises dans l'ordre politique « comme dans l'ordre militaire. Je ne serai pas démenti , « lorsque je dirai que de simples lettres de lui ont eu sou- « vent plus de pouvoir sur quelques États de l'Union que les « invitations les plus fortes de la part du congrès. On ne «sait, en le voyant, ce qu'il faut le plus admirer, qu'un « jeune homme ait donné tant de preuves de talent , ou qu'un « homme tellement éprouvé laisse encore de si longues « espérances. Heureuse sa patrie , si elle sait bien s'en ser- « vir ! plus heureuse , s'il lui devient inutile ! »
Quand on adressait des remerciements à Lafayette , pour un service qu'il vous avait rendu, sa modestie se trouvait mise à l'épreuve ; il paraissait plus embarrassé que celui qu'il avait obligé , et presque toujours il changeait aussitôt le sujet de la conversation.
Rien ne peint mieux, ce me semble , sa bonté et sa reconnaissance pour les plus légers services qu'il recevait, que le fait suivant : Pendant sa dernière maladie , lorsque son état fut assez agravé pour que nous crussions nécessaire que l'un de nous restât à ses côtés , son fils le prévint que le docteur Girou de Buzareingues passerait la nuit près de lui : « Je suis " fâché de la peine que vous allez prendre , dit-il à mon
« confrère avec laccent de la reconnaissance , et je ne « sais comment je pourrai jamais m'acquitter envers vous. » Sur la réponse que lui fit M, Girou, qu'il ne céderait sa place à personne pour remplir un pareil devoir, il lui serra la main avec affection; quelques larmes roulèrent dans ses yeux, et il lui dit, dune voix émue: «Comment «se porte monsieur votre père ? Je suis touché du bien qu'il « pense de moi ; dites-le-lui bien dans vos lettres. » Il sentait que ce qui flatte le plus un bon fils, est l'intérêt que l'on témoigne à son père !
Lafayette estimait particulièrement les vertus domestiques; il les regardait comme la base de la société, comme la source la plus certaine et la plus pure du bonheur public ; il voulait les introduire dans la politique : aussi le tableau de sa vie publique, sous ce rapport, fut-il celui dé sa vie privée.
Il ne parlait jamais qu'avec respect et tendresse de son père et de sa mère qu'il avait perdus étant encore fort jeune. Il chérissait dans ses enfants la mémoire de leur mère ( mademoiselle de Noailles), qu'il avait tendrement aimée, et qu'il ne nommait jamais qu'avec une émotion visible. Un jour, c'était pendant sa dernière maladie, je le surpris baisant son image qu'il portait toujours suspendue à son cou dans un petit médaillon d'or. Autoiu: du portrait on lisait ces mots : « Je suis à vous. » et derrière était gravée cette courte et touchante inscription : « Je vous fus donc une douce com- « pagne! eh bien! bénissez-moi. »
J'ai su depuis, que tous les matins, et sans y avoir manqué
une seule fois , Lafayette faisait retirer Bastien , s'enfermait dans sa chambre, prenait ce portrait des deux mains, le regardait, rapprochait de ses lèvres, et restait en méditation dans le plus grand silence, pendant environ un quart d'heure. S'il était dérangé dans cette espèce de culte qu'il rendait à la mémoire de sa vertueuse compagne, il était troublé et fort contrarié,
On peut juger de la douleur et des regrets de Lafayette lorsqu'il perdit son épouse, d'après la lettre qu'il écrivit à cette époque à son ami Masclet, pour le remercier de la part qu'il avait prise à son malheur.
«J'étais bien sûr, mon cher Masclet, que vous donneriez « de tendres regrets à la femme adorable que vous vous étiez «plu à célébrer avant de la connaître personnellement, et ic à chérir depuis qu'elle avait pu vous exprimer elle-même « sa reconnaissante amitié. Il serait aussi bien ingrat à moi de «douter de la part que vous prenez à ma douleur; mais «quoique je ne doutasse pas de vos sentiments, il m'a été M doux d'en recevoir la nouvelle assurance et je vous en « remercie de toute mon âme. Je conviendrai volontiers que « dans de grandes infortunes , je me suis senti au-dessus de la « situation que mes amis avaient la bonté de plaindre ; « aujourd'hui je ne puis, je ne voudrais pas même surmonter « le malheur que j'éprouve ou du moins la profonde affliction « qui dominera le reste de ma vie. Elle sera mêlée de bien u tendres et chers souvenirs pour les trente-quatre années de « la plus douce chaîne qui exista peut-être jamais , et pour « les derniers moments où j'ai été comblé de témoignages
« d une incomparable affection. Je ne puis exprimer combien
« au milieu de tant de vicissitudes et de distractions^ j ai été
« constamment heureux par ce sentiment toujours tendre,
« noble, généreux, toujours associé aux intérêts qui animaient
« mon existence. Offrez à madame Masclet lexpression de mon
« attachement et de ma reconnaissance : vous connaissez mon
« amitié pour vous, mon cher Masclet; je vous embrasse de
« tout mon cœur.
« Lafayette. »
Lafayette partageait également son affection entre ses enfants, sans qu'on pût s'apercevoir qu'il eût de préférence pour aucun d'eux. Quand il était entouré de sa nombreuse famille, son visage éprouvait une expansion de bonheur qu'on ne pouvait voir sans être ému et sans y participer. Un matin que nous étions dans son cabinet, il me donna à lire une lettre de don Pedro qui lui annonçait que la blessure de son petit -fils, M. Jules de Lasteyrie, reçue devant Oporto , n'aurait pas de suites fâcheuses et que le blessé était hors de danger. Le duc de Bragance faisait l'éloge du sangfroid et de la bravoure du jeune homme pendant le combat. Il était facile d'apercevoir la vive satisfaction qu'éprouvait Lafayette, à la lecture de cette lettre remarquable par l'intérêt bien senti qu'exprimait don Pedro pour son jeune aide-de-camp. Lafayette devait naturellement reporter son esprit aux temps de ses premières armes, qu'il avait faites aussi sur un sol étranger, pour secourir un peuple opprimé; il devait voir avec satisfaction son petit-fils marcher sur ses traces, en suivant l'exemple qu'il lui avait donné.
M. Jules de Lasteyrie était parti volontairement comme aide-de-camp de l'empereur don Pedro , lors de l'expédition destinée à délivrer le Portugal du joug de don Miguel. Il reçut une balle à la jambe, au siège d'Oporto. Les chaleurs du climat, les fatigues et les privations qu'il éprouva pendant ce mémorable siège, lui occasionnèrent une violente ophthalmie qui faillit lui faire perdre la vue. Dès que madame de Lasteyrie connut la position critique de son fils, elle partit pour le Portugal , et fut assez heureuse pour le ramener à Paris sans accident.
Rien n'égalait la sollicitude de Lafayette pour son petitfils pendant sa maladie. Quand il n'était pas près de lui, il me pressait de questions sur son état, sur l'issue de la maladie, l'époque du rétablissement, le traitement qu'on lui avait fait suivre en Portugal. Je lui fis grand plaisir quand je lui appris que son « cher Jules >> avait été traité , à Oporto, par mon ami le docteur Delaunay et par le docteur Queïmado, chirurgiens en chef des armées de la Reine, et que sans l'énergie des moyens que mes honorables confrères avaient mis en* usage, sa vue aurait été infailUblement perdue.
Un jour Lafayette nous parlait avec attendrissement du bonheur qu'avait éprouvé le fils du comte de Ségur( le général Philippe de Ségur ), à l'époque de la première révolution , lorsqu'il put employer les premiers fruits de ses travaux littéraires à secourir son père frappé de proscription. Je lui demandais , lequel dans cette circonstance , du père ou du fils, devait avoir été le plus heureux. « La question est, me M répondit-il , et restera probablement pour toujours indé-
« cise , car chacun de son côté prétend avoir été le plus heui< reux. » Je connaissais déjà ce fait ; il m'avait été raconté par le respectable comte de Ségur, peu de mois avant son décès. J'avais eu la douleur d'assister à la fin de cet excellent homme ; il était mort entre les bras de son fils qui l'avait comblé des soins les plus touchants.
M. de Ségur, dans les dernières années de sa vie, sortait peu, à raison du mauvais état de sa santé ; mais il recevait chez lui, avec une bonté inépuisable , avec une affabilité toujours renaissante , les personnes les plus élevées par leur rang ou les plus distinguées par leur esprit et leurs talents. Ses enfants, ses parents , l'entouraient de leurs tendres hommages et de leurs respects. Peu d'hommes ont été plus généralement et plus justement regrettés que le comte de Ségur. Lafayette le visitait souvent. Je me rappelle toujours un de ses diners auquel se trouvaient réunis quatre généraux qui avaient combattu pour l'indépendance américaine ( MM. de Ségur, Lafayette , Charles Lameth et Mathieu Dumas). La conversation roula principalement sur les divers événements de cette guerre, féconde en traits de courage et d'héroïsme, et elle fut égayée par quelques anecdotes plaisantes, racontées avec autant de naïveté que de délicatesse et de décence.
Lafayette avait une véritable admiration pour les vertus de madame de Ségur. Souvent il se plaisait à me parler d'elle et de son mari, et à me citer les faits les plus honorables pour leur mémoire. Presque privée de la vue , madame de Ségur faisait encore l'ornement du salon de son mari, qu'on peut
nommer la dernière des notabilités de la haute et spirituelle société de Paris.
On se sentait entraîné vers Lafayette par un attrait irrésistible, plus difficile à expliquer quà sentir, dont toutes les lois de la physiologie ne sauraient rendre raison , et qu on pourrait appeler, je crois , le charme de la vertu. Près de lui on cherchait lumière, appui, consolation; près de lui on venait s'abriter contre les chagrins de la vie. De son côté , son ame sympathisait promptement avec celle des personnes qui avaient de l'élévation dans le cœur ; aussi très peu d'honunes ont-ils eu autant d'amis sincères et dévoués. Que ceux qui ont craint d'approcher Lafayette ou de se fier à lui après l'avoir connu, descendent dans leur conscience; ils y trouveront probablement un point faible qui leiu* expliquera le motif de leur appréhension ou de leur défiance.
C'est le cœur et non l'esprit qui fait les véritables amis. Ce n'est donc pas toujours chez les personnes dont l'esprit brillant nous séduit et nous attache , que nous devons chercher ces derniers ; ceux-ci se trouvent peut-être même plus souvent parmi les gens les plus simples sous le rapport de l'intelligence. Il n*arrive que trop fréquemment, en effet, que l'esprit ne se développe qu'aux dépens des qualités de l'ame. On dirait , dans ce cas , que les forces de la vie , en convergeant vers la tête pour le développement des facultés intellectuelles, abandonnent le cœur, qui reste dans l'inertie, ou se dessèche et se flétrit. L'excessive bonté, d'autre part, en attirant tout à elle, semble s'opposer parfois au développement de l'esprit. Cependant il ne faudrait pas conclure de ces ob-
servations générales, que Fesprit et le cœur sont peu compatibles ou se développent toujours en sens inverse : au contraire, réunis dans le même individu, ils en font, par leur noble harmonie , l'homme vraiment supérieur^ celui qui peut le mieux sentir et faire éprouver les charmes de l'amitié', et sait en remplir tous les devoirs. Tel était Lafayette. Il aimait sincèrement ses amis , et ses démonstrations étaient en rapport avec les sentiments qu'il éprouvait pour eux. Suivant leur degré d'intimité, il leur serrait cordialement la main , ou les embrassait avec effusion en les pressant dans ses bras, surtout lorsqu'il les revoyait après une absence qui lui paraissait toujours avoir été trop longue. Il s'occupait bien plus de leurs intérêts que des siens propres. S'ils étaient malades, il s'informait sans cesse de leur état, allait les voir, les encourager et les consoler; s'ils étaient éloignés, il leur écrivait, et son intérêt pour eux ne les abandonnait dans aucune circonstance de la vie.
Voici le passage d'une lettre qu'il écrivait à Masclet, le 7 avril i8i3 : « La campagne de Russie a été particulière- « ment funeste pour moi : vous aurez partagé mon affliction « de la perte de mon cher Louis Romeuf ; c'est un malheur « que je ressentirai toute ma vie. Nous avons aussi perdu u mon neveu Alfred Noailles , à qui j'étais attaché par « tant de sentiments et de souvenirs ; Victor Tracy a été « fait prisonnier ainsi que mon pauvre ami Boinville, à qui il M a fallu faire l'amputation des dix doigts des pieds. Mon « cousin Octave Ségur a été pris dès le début. Je voudrais a bien que Boinville eût pu l'être avant la retraite. Vous
« prendrez part au malheur des pauvres Grammont, qui « viennent de perdre une belle-fîlle bien digne de leur ten- « dresse. >'
Lafayette m'avait chargé , il y a quelques années , de lui choisir des instruments de chirurgie qu'il voulait donner au président Jefferson lors de sa dernière maladie. Quand je lui remis la boîte qui les contenait , il me remercia avec sa bonté accoutumée et ajouta : « Que pensez-vous de la santé « de mon ami ? j'ai les plus vives inquiétudes sur son état. « Que ne puis-je lui envoyer dans cette boîte , avec les in- « struments dont il a besoin , votre expérience et vos mains « pour les guider ?» Il ne prévoyait guère à cette époque , qu'un jour il serait lui-même atteint d'une semblable affection et que mes soins seraient impuissants pour lui conserver la vie !
Il était fort lié avec le ministre des États-Unis à Paris , M. Brovra, auquel je donnais des soins, il y a quelques années, pour une affection rhumatismale dont il ne put être débarrassé qu'après un traitement rigoureux et lusage des eaux minérales d'Aix. Chaque fois que je voyais Lafayette , il me demandait des nouvelles de son ami. « Je crains bien, me dit-il « un jour, que Paris ne soit pas aussi favorable à la santé « de M. Brown qu'à notre amitié, que l'influence dés climats w ne saurait altérer. »
Il chérissait Victor Jacquemont qui , à la fleur de son âge , vient d'être enlevé aux sciences et à l'amitié , après avoir fait , dans les chaînes de l'Himalaya , un voyage long et périlleux qui avait épuisé ses forces. Il l'avait recueflli à
Lagrange, comme Fun de ses enfants, pendant une maladie de languem* dont il fut atteint quelques années avant son départ.
L eloignement n avait point affaibli la reconnaissance dont le cœur du pauvre Jacquemont était pénétré pour les bontés du général, et il ne manquait pas une occasion de lui en donner le témoignage. En mars i83i , on lui avait offert, à Lahore, un banquet auquel assistait M. Allard, général en chef de la cavalerie de Runjet-Sing, et plusieurs autres Français : « A la fin du dessert, écrivait-il à son père, j oubliai un « instant mon régime frugal pour boire à la santé de M. de « Lafayette un verre de vin de Champagne ; ce qui est assez « drôle à Lahore. » Lafayette fut profondément affligé lorsqu'il apprit la mort de son jeune ami , et s'empressa d'offrir les consolations de l'amitié à son père , avec lequel il était intimement lié.
Après la révolution de i83o, Lafayette donna des preuves multipliées de son active humanité pour beaucoup de blessés , et entre autres pour M. Levasseur, son secrétaire et son ami.
M. Levasseur avait suivi Lafayette dans son dernier voyage en Amérique, dont il a publié la relation. Lors de la révolution de i83o, ce brave jeune homme eut, à l'attaque du Louvre , le pied traversé par ime balle qui lui fracassa les os du tarse. Je ne crus pas devoir tenter l'amputation; les plus graves accidents se manifestèrent, et la vie du malade fut dans un danger imminent pendant vingt-cinq ou trente jours que durèrent ces accidents. Lafayette venait voir M. Le-
vasseur , dans Fétroite mansarde où on lavait transporté après Faction, et dont Fair éc]ian£fé par les rayons dW soleil ardent, laissait à peine la faculté de respirer. Il consolait son vieux père , en soutenant son espérance. G était un spectacle déchirant de voir le père du blessé, vieillard à cheveux blancs, que la mort avait épargné sur les champs de bataille , se jeter à nos pieds et nous demander à mains jointes, avec les cris du désespoir, de conserver les jours de son fils. Le malade, plein de courage et de résolution, supporta sans se plaindre les opérations douloureuses que nécessita sa blessiu'e , et j'ai eu le bonheiu* de le voir rendu à la santé et à son pays : il est maintenant consul de France à Trieste.
Il y a deux ans, en arrivant dltalie, je rapportai à Lafayette des nouvelles de son ami Masclet, alors consul de France à Nice, a C'est un bien excellent homme que Masu clet, me dit-il; il m'aime sincèrement, et je n'oublierai « jamais ce qu'il a fait avec tant de persévérance , aux dé- « pens de sa vie, pour me tirer des prisons d'Olmûtz. »
Quelques mois après mon retour, il reçut la nouvelle de la mort violente de madame Masclet, à la suite d'une chute de voiture. La première chose qu'il me dit à ce sujet fut : « Ce tt pauvre Masclet doit être bien malheureux; il vient de « perdre une femme parfaite : mieux vaudrait pour lui qu'il u fût mort, n
Vers la fin du mois de novembre dernier, je remis à Lafayette une lettre de notre amie mademoiseUe d'Hervilly. Elle lui rendait compte, avec l'accent de la douleur la plus
amère, de lagonie de Masclet, dont les dernières paroles avaient été pour lui. Cette nouvelle lui causa une profonde affliction ; plus tard il me dit : « Mademoiselle d'Hervilly est « une personne aussi distinguée par son cœur que par ses « talents ; je la plains sincèrement et partage sa douleur. Elle tt a reçu en peu de temps le dernier soupir de trois hommes « dont la vieille amitié m'était chère \ Elle a besoin de con- « solation : je vais lui écrire. » Et il lui écrivit en effet, la lettre que je mets sous vos yeux.
« Je suis pénétré , ma chère demoiselle , de nos regrets « communs pour la perte que nous déplorons et de la mà- « nière si touchante dont vous me peignez ce cruel événe- « ment. Vous savez quel ami cet excellent Masclet fut pour « moi depuis tant d'années et quels droits il avait à ma plus « tendre reconnaissance. Tout ce que ses soins et ses talents « ont fait pour nous, pendant notre captivité, est au-dessus « de toute expression. J'aime à penser dans mon affliction , M qu'il a eu la consolation de rendre son dernier soupir près « de vous qui étiez si digne de le recueilhr. J'attends le « moment où nous pourrons parler ensemble de lui et des « autres amis dont vous aviez embelli la vie et adouci la mort. u Votre lettre si bonne et dont je sens si vivement tout le prix, « a été long-temps à me parvenir. Nous avons eu d'autres « tribulations et nommément la perte d'Augustin Perrier , « beau-père de ma petite fille Natalie Lafayette. Un ami de « plus de cinquante années , M. de Pougens vient de périr w comme le pauvre Augustin d'un coup d'apoplexie fou-
* Gohier, Lethière, Masclet.