VIE PRIVÉE DE LAFAYETTE
« droyante. Je conserve un bien doux souvenir de mes rap-
" ports avec vous et un grand désir de les multiplier par tous
« les tendres sentiments de l'amitié dont je vous prie d ac-
« cepter la bien cordiale expression.
« Lafayette. »
Mademoiselle d'Hervilly a eu la bonté de mettre à ma disposition , la correspondance de Lafayette et de Masclet , que j'ai déjà consultée et dans laquelle je puiserai encore dans le cours de mes lettres. C'est principalement d'après les notes qu'elle m'a confiées , que je vous ferai connaître les rapports de ces deux hommes dignes l'un de l'autre par leur inaltérable amitié.
LETTRE QUATRIÈME
Paris, le 1 1 septembre 1834.
Pour vous bien faire apprécier, monsieur, les rapports d'amitié qui ont existé entre Lafayette et Masclet, qu'il me soit permis de vous rappeler succinctement les principaux faits qui se rattachent à l'arrestation, la captivité et la délivrance des victimes d'Olmiitz. '
Après la chute du trône constitutionnel (10 août 1792), Lafayette, proscrit par l'Assemblée Nationale, se vit obligé de quitter l'armée et de s'expatrier. Ce fut le 1 9 août qu'il franchit la frontière française , avec le général Latour-Maubourg et Bureaux de Pusy, officier du génie : tous trois avaient été membres de l'Assemblée Constituante. Il avait aussi emmené avec lui une vingtaine d'officiers, qui auraient été persécutas s'ils fussent restés à l'armée après son départ.
Alexandre Lameth, son collègue à la même assemblée, également proscrit, alla le rejoindre. Il fut arrêté avec lui; mais il tomba malade et obtint sa liberté, lorsque les autres prisonniers furent transférés de Magdebourg à Olmiitz.
Aux environs de Rochefort, pays neutre , ils rencontrèrent une patrouille de hussards autrichiens. M. de Pusy fut envoyé au commandant de cette escouade, pour lui dire que ses amis et lui voulaient aller chercher un asile en pays neutre, parceqn'ils étaient proscrits en France ; que leur in-
tention était de s'embarquer pour les Etats-Unis, et qu'ils réclamaient , au nom du droit des gens , le libre passage. L'officier de hussards ne tint aucun compte de cette réclamation, et , malgré leur protestation , ils furent retenus prisonniers. Quelques semaines après, ceux qui n'étaient pas de l'Assemblée Constituante, furent mis en liberté, et les membres de cette Assemblée furent conduits à Luxembourg, à Wezel sur le Rhin, et de là transférés, sur une charrette , dans les prisons de Magdebourg , puis dans celles de Neiss , et enfin à Olmiitz.
Cette position de fugitifs, que respectaient si religieusement les peuples de l'antiquité , fut méconnue à l'égard de ces malheureux proscrits , par le cabinet de Vienne ,comme elle l'a été dernièrement encore par celui de Londres, à l'égard de Napoléon.
Dès que la nouvelle de l'arrestation de Lafayette fiit répandue, vos compatriotes prirent le plus vif intérêt à la position de l'homme qui s'était dévoué à leur cause, et, d'un commun accord, ils s'occupèrent activement de sa déUvrance. Le gouvernement américain entretint les négociations les plus suivies, à Londres, auprès de milord Grenville, par l'intermédiaire de son ambassadeur, M. Pinkney . En 1793, M. Marshal fiit envoyé par le président des États-Unis , au roi de Prusse ; mais il échoua dans ses réclamations. En 1 794 ^ les prisonniers ayant été transférés en Autriche, l'ambassadeur américain Jay a eut pas plus de succès dans de nouvelles démarches. Le président Washington écrivit lui-même à l'Empereur une lettre très pressante dans laquelle il le priait de permettre à
Lafayette de se retirer en Amérique , sous telle condition qu'il lui plairait de lui imposer. La cour de Vienne fiit inexorable.
M. Morris, ex-ambassadeur des États-Unis , ne put même faire parvenir à madame -Lafayette, une lettre pour s'informer de sa santé et de celle des prisonniers. Les Américains avaient offert tout ce qu'on exigerait d'eux pour la rançon de Lafayette ; ils avaient fait remettre à deux de ses aidesde-camp qui se trouvaient à Londres, les sommes nécessaires à sa délivrance; mais pendant cinq années, leurs démarches officielles, leurs sollicitations particulières, ne furent pas écoutées ; leurs tentatives secrètes furent déjouées.
Joseph M asclet , dont je dois vous parler, homme d'un beau caractère et d'un rare mérite , était né à Douai. Son père, peu favorisé de la fortune , avait neuf enfants qu'il n'élevait qu'avec peine. L'aîné de la famille , Joseph , fut mis au collège de Douai , où bientôt il se distingua et obtint une bourse au collège Louis-le-6rand à Paris. Ce fut dans ce collège qu'il fit les excellentes études qui le rendirent l'un des bônmies les plus érudits de son temps. Il connaissait presque toutes les langues anciennes et modernes; savant helléniste, il était passionné pour les beautés de l'antiquité. Malheureusement la révolution et l'émigration le détournèrent de la carrière des lettres , qui devait être la sienne.
Il venait de terminer ses longues et sérieuses études , lorsque la révolution éclata. N'écoutant que les élans patriotiques de sa bouillante jeunesse, il voulut être militaire, et devint aide-de-camp de M. le comte de Valence.
Ses opinions politiques étaient ardentes, mais sages; ce qui
52 SOUVENIRS SUR LA VIE PRItÉE
le fit surnommer par un fanatique de lepoque, le plus chaud des modérés. Ses principes , auxquels il resta toujours fidèle, rattachèrent plus tard à Lafayette.
Masclet était à Strasbourg , aveè son général et le duc d'AiguiDon, pendant la terreur. Un de ses amis lui écrivit de s'enfuir au plus vite; il était proscrit. Pour sauver sa tête, il passa en Angleterre, où il se retrouva avec M. de Talleyrand et plusieurs autres émigrés de distinction.
M. de Talleyrand , voulant se rendre en Amérique , engagea Masclet à l'accompagner, ce que ce dernier allait effectuer, quand il fit la connaissance de madame veuve Zornlin ( née Wilson) , et l'épousa quatre mois après leur première entrevue. Ce mariage changea sa résolution de voyager et le fixa en Angleterre pendant les orages de la révolution française. C'est alors qu'il entreprit la délivrance des prisonniers d'Olmiitz.
Masclet ne connaissait pas personnellement Lafayette; il ne l'avait jamais vu; mais il partageait ses principes en politique , et admirait ses vertus. Il s'indigna de la déloyauté d'un gouvernement qui, contre les droits des gens et de l'humanité, le retenait captif; il s'indigna plus encore contre sa patrie qui permettait un tel attentat, ou plutôt qui oubliait son plus vertueux citoyen. Retiré avec sa femme dans une campagne près de Londres, il écrivait constamment contre la détention de Lafayette , et faisait insérer ses nombreux articles dans le Morning-^Chronicle^ ainsi que dans les journaux de Hollande et de Hambourg. Masclet avait adopté le nom dEleuthère^ en grec homme libre ^ et signait ainsi les écrits quil fai-
sait en faveur de Lafayette. Aucune difficulté , aucun danger ne pouvait l'arrêter dans cette pieuse et patriotique entreprise. H s'était lié avec les principaux membres de l'opposition du parlement d'Angleterre , et employait à la délivrance de Lafayette les amis auxquels il pouvait se fier. Il faisait parler le peuple anglais qui , par sa plume, déplorait cette inique captivité , et adressait de sanglants reproches à la France indifférente à la réclusion, au malheur de son premier citoyen , et de sa noble famille qui était allée s'ensevelir avec lui dans les cachots d'Olmiitz. Masclet, comme je viens de le dire, s'était adjoint des agents actifs et intelligents ; il finit parétablir avec les prisonniers une correspondance qui., sans être suivie, le mettait au fait de leur situation , de leur manière de vivre , des mauvais traitements dont ils étaient victimes. On lui rendait compte des moyens tentés pour obtenir justice, des fins de non-recevoir qui étaient toujours fondées sur des raisonnements sophistiques, quand on voulait bien, pour motiver un» refus, prendre la peine de donner une raison quelconque. On déclarait que « f existence de La-itfayette était incompatible avec la sûreté des gouvernements " actuels de FEurope : » l'Autriche ne pouvait autrement motiver une violation injustifiable.
L'humanité seule, le bon droit et une raison supérieure inspiraient Masclet dans sa longue et périlleuse entreprise. Oui, périlleuse, car le gouvernement autrichien, irrité de se voir sans défenseur dans le parlement d'Angleterre, et démasqué aux yeux de l'Europe , progressivement indignée de ce qui se passait à Olmiitz, avait envoyé à Londres
de nombreux émissaires pour découvrir cet Eleuthère qui bravait son courroux et s en jouait, en continuant ses plaintes, en prenant toutes les formes, en se multipliant, pour obtenir la justice qu'il réclamait au nom du droit des nations et de Thumanité; mais toutes les recherches du cabinet autrichien furent inutiles : Eleuthère lui échappa. L'Autriche voulut, poiu* justifier le fond, faire croire à la bonté des formes dont elle prétendait user envers ses victimes. Elle fit paraître un manifeste où elle énumérait les procédés humains qu elle assurait employer à leur égard. Masclet publia une vigoureuse réfutation de ce manifeste et révéla la vérité toute entière : il fit connaître les diverses circonstances que vous trouverez dans la relation du général Latour-Maubourg que je transcrirai à la fin de ma lettre.
Sa réfutation fut appuyée par une lettre de M. de Noailles, parent de madame Lafayette.
En 1795, Barthélémy, alors ambassadeur de France çn Suisse, avait également fait, auprès des ministres des puissances étrangères, de vives sollicitations en faveur des prisonniers ; il avait été secondé dans ses démarches par de Witt, ministre de la république batave à Baie.
Les membres les plus distingués de lopposition anglaise , Fox, Wilberforce , Shéridan et, à leur tête, le général Fitz- Patrick, appuyé par le colonel Tarleton qui avait combattu contre Lafayette en Virginie , plaidaient avec force et luttaient avec courage contre le ministère de Pitt et les détracteurs de Lafayette et de ses compagnons de malheur. Ils
étaient secondés par les publications de Masclet et par celles des plus illustres écrivains de TAllemagne.
Ce fut le i6 décembre T796, que le général Fitz-Patrick fit à la Cbambre des Communes d'Angleterre y en faveur des prisonniers d'Olmiitz, Téloquent plaidoyer qui produisit tant de sensation en Europe , et qu il terminait par la motion a de faire une adresse au Roi, pour représenter à Sa Majesté « que la détention du général Lafayette^ de Bureaux de Pusy « et de Latour-M aubourg, dans les prisons de son allié TEm- « pereur d^Allemagne, paraissait à la Chambre hautement « injurieuse pour Sa Majesté et pour ses alliés; et de supplier tt humblement Sa Majesté d'intercéder, suivant les conseils « de sa sagesse , afin d'obtenir la délivrance de ces malheu- « reux prisonniers. ' »
Lafayette, après avoir été enfermé dans la citadelle d'Olmûtz, avait été averti qu'il ne quitterait plus son cachot ; qu'il était séquestré du monde entier; qu'il ne communiqueraitavec personne; qu'il ne recevrait plus de nouvelles de sa famille ni de ses compagnons de captivité; que sçn nom ne serait même pas connu dans la prison et qu'à l'avenir il ne serait plus désigné que par un numéro convenu, dans les rapports qu'on enverrait sur lui à la cour de Vienne..
« ' That an humble address be presented to his Majesty, to represent to hk «Majesty, that it appears to thishouse, that the détention of gênerai La- « Fayette, Bureaux de Pusy, and Latour-Maubourg,in the prison of hisMajesty's « ally, the Ëmperor of Germany , is highly injurions to his Impérial Majesty « and to the common cause of the allies; and humbly to implore his Majesty « to intercède in such manner as to his wisdom shall secm most proper for the «deliveranceof thèse unfortunate persons. »
Madame Lafayette était alors détenue dans les prisons de Paris ; elle avait vu périr sur l'échafaud, sa graud'mère la maréchale de Noailles j sa irière , la duchesse d'Ayen, et sa soerur, la vicomtesse de NoaiUes : sans la mort de Robespierre, elle devait éprouver le même sort que ses infortunées parentes. A peine rendue à la vie et à la liberté, elle confia son fils George aux soins du général Washington, et, munie de passeports américains , elle partit , sous le nom de Motier , avec ses deux fiUes, pour TAllemagne. Arrivée à Vienne , elle obtint de FEmpereur , sinon la liberté dé son mari , au moins la grâce d'aller s'enfermer avec ses jeunes demoiselles dans son cachot. Avant de pénétrer dans la citadelle, on l'obligea de se dépouiller de ce qu elle avait apporté pour adoucir lamisère et les ennuis de Lafayette, et elle fut avertie quelle ne sortirait jamais des prisons d'Olmûtz. Sa santé ne tarda pas à s'altérer par les souffrances et les privations de toute espèce qu'elle endurait ; elle demanda la permission d'aller à Vienne pour y consulter les médecins : on lui répondit que si elle quittait son mari, il ne lui serait plus permis de le revoir. Par une lettre pleine d'énergie et de dignité, elle déclara qu elle se résignait à mourir, étant résolue de partager pour toujours la captivité de son époux.
L'évasion de Lafayette était impossible. DéjaunHanovrien, le docteur BoUmann , et un Américain , Francis K. Huger , par leur noble dévouement et par leur entreprise héroïque pour enlever Lafayette, entreprise qui malheureu sèment n'avait point réussi, avaient prouvé tout ce que peut avoir d'influence sur des cœurs généreux, le mal-
heur d'un grand homme , et tout ce que le courage pouvait oser pour briser ses fers *.
Tant que la France gémit sous le règne de la terreur et de Fanarchie, ses chefs ne se sentaient pas disposés à faire relâcher les victimes de la liberté et de l'ordre légal ; mais à mesure que le calme se rétabht, l'opinion publique se manifesta avec ime nouvelle énergie en faveur des prisonniers. Les assemblées, les conversations particulières, les papiers publics , ne retentissaient que de plaintes multipliées contre la détention des Français à Olmùtz. Les généraux de nos armée^ sur le Rhin, et surtout Hoche, qui commandait l'armée de Sambre-et-Meuse, avaient aussi de leur côté , et dans plusieurs occasions , réclamé contre la captivité de Lafayette. Enfin lorsque Bonaparte vainqueur traita à Léoben des préliminaires de paix, il demanda de son propre mouvement la délivrance des prisonniers : peu de temps après il en reçut l'ordre formel du Directoire exécutif. Le général Clarke s'était déjà occupé des réclamations de la France à ce sujet, dans ses entrevues à Turin, avec les envoyés de la cour de Vienne.
Le gouvernement français, ayant reconnu l'insufBsance de ces premières démarches , pressa la déUvrance des prisonniers par des arrêtés réitérés, et, par des dépêches du ministre des relations extérieures, il chargea ses plénipotentiaires de faire observer au cabinet de Vienne , « qu'il " était enfin temps de s'expliquer catégoriquement ; que
* Regnault-Warin (Histoire du général Lafayette en Amérique) \ M. de Ségur (Histoire de Frédéric-Guillaume ).
« la détention si long -temps prolongée des prisonniers « d'Olmutz , après la promesse de leur élargissement, devait « naturellement faire soupçonner que la cour de Vienne « croyait à la possibilité et même à la probabilité dune « rupture ; que la prompte délivrance de ces prisonniers « était le gage le moins équivoque que S. M. I. pût donner u à la république française de son désir d amener à une « heureuse issue une négociation qui intéressait si essentielle- « ment le bonheur des deux nations et la tranquillité de « l'Europe. »
Les mêmes démarches continuèrent après le 1 8 fructidor. Barras fut un des directeurs dont les lettres pressèrent le plus cette délivrance demandée par toute la France.
Vers la fin de juillet 1 797 , la cour de Vienne envoya le
ne
général marquis de Chasteler à Olmiitz, pour offrir aux prisonniers , de la part de l'Empereur, la liberté à des conditions qu ils refusèrent tous les trois le 25 du même mois. Voici la déclaration de Lafayetle :
olmiitz, 2S juillet 1797
« La commission dont M. le marquis de Chasteler est chargé, « me paraît se réduire à trois points.
« 1** Sa Majesté Impériale souhaite faire constater notre « situation à Olmiitz. Je suis disposé à ne lui porter aucune « plainte. On trouvera plusieurs détails dans les lettres de « ma femme transmises ou renvoyées par le gouvernement « autrichien ; et s'il ne suffit pas à sa Majesté Impériale de " relire les instructions envoyées de Vienne en son nom , je
« donnerai voloatiers à M. le marquis de Chasteler les rente seignements qull peut désirer.
u 2° Sa Majesté l'Empereur voudrait être assuré qu'immé- « diatement après ma délivrance, je partirai pour l'Amérique : « c'est une intention que j'ai souvent manifestée ; mais comme a dans le moment actuel, une réponse semblerait reconnaître « le droit de m'imposer cette conditionne ne pense pas qu'il « me convienne de satisfaire à cette demande.
« 3° Sa Majesté l'Empereur et Roi m'a fait l'honneur de
« me signifier, que les principes que je professe étant incom^
« pattbles avec la sûreté du gouvernement autrichien, elle ne
i( veut pas que je puisse rentrer dans ses États sans sa per-
tf mission spéciale. Il est des devoirs auxquels je ne puis me
« soustraire : j'en ai envers les États-Unis, j'en ai surtout
H envers la France, et je ne dois déroger en quoi que ce soit aux
« droits de ma patrie sur ma personne ; à ces exceptions près,
« je puis assurer M. le général marquis de Chasteler que
« ma détermination invariable est de ne mettre le pied sur
« aucune terre soumise à l'obéissance de sa Majesté Impériale ,
« le Roi de Bohême et de Hongrie.
« Lafayette. »
Et cependant Lafayette languissait depuis cinq ans, entre la vie et la mort , dans les prisons ! Il avait perdu tous ses cheveux; à plusieurs reprises, il avait failli succomber à des fièvres de mauvais caractère. Si les souffrances, les privations de toute espèce , l'humidité de son cachot , l'air infect qu'il y respirait, avaient profondément altéré sa constitution , ces causes délétères n'avaient porté aucune atteinte à
sou moral. Eu assistant à la destructiou lente de son corps, sou âme semblait avoir pris plus de force et d'énergie , pour braver les persécutions de ses geôliers. Son sang-froid et sa présence d'esprit ne rabandonnaient pas dans son malheur : ainsi , après ses tentatives d'évasion , lorsqu'il eut été repris et ramené à Olmiitz, il fut d'abord enfermé dans une grande salle. Bientôt un officier vint l'inviter à passer dans une chambre voisine. «Pourquoi voulez-vous « me faire sortir d'ici? demanda Lafayette. — Pour vous « mettre vos fers, répondit l'officier. — Votre Empereur ne « vous a pas donné cet ordre, répondit avec assurance et « fermeté l'illustre prisonnier. Eh bien ! prenez garde de faire « plus qu'il ne vous demande , et de lui déplaire en outre- « passant ses ordres par un zélé mal entendu. » L'officier, frappé de cette observation , réfléchit , et n'insista pas davantage. C'est probablement à cette réponse, qui faisait à-lafois appel à la justice et à la sévérité de l'Empereur, que Lafayette a dû de n'être pas chargé de chaînes, et exempté, pendant le reste de sa captivité , de cette affreuse et humiliante torture.
Quelquefois même il trouvait moyen de se distraire en plaisantant. Un jour l'officier de garde assistait à son repas, et le voyant prendre forcément ses aliments avec les doigts, il lui demanda si cette manière de manger ne lui paraissait pas nouvelle? « Non, répondit tranquillement Lafayette, je l'ai « vu employer en Amérique chez les Iroquois. >>
Louis de Romeuf, ancien aide-de-camp de Lafayette, arriva de l'armée à Vienne , après avoir éprouvé beaucoup de
difficultés pour son passage. Il était envoyé par les généraux Bonaparte et Clarke pour avoir une explication directe avec le premier ministre d'Autriche, le baron de Thugut. Après bien des pourparlers, ce ministre consentit enfin à délivrer les prisonniers, sous la condition « que le consul « américain de Hambourg promettrait de faire son possible « pour les engager à s'éloigner des terres soumises à la «juridiction impériale , dix jours après leur arrivée à « Hambourg où ils seraient conduits sous escorte. » Romeuf rendit compte de sa mission aux généraux Bonaparte et Clarke ainsi qu'au directeur Barthélémy ; il obtint la promesse demandée au consul américain, et put enfin, après de nouvelles difficultés, annoncer que, le 23 septembre (1797), Lafayette et ses amis avaient été mis en liberté.
Les prisonniers traversèrent l'Allemagne jusqu'à Hambourg, sous la conduite d'un major autrichien ; ils furent remis par le ministre impérial à M. Parish, ancien consul des États-Unis.
Masclet pendant toutes ces négociations n'était pas resté dans l'inaction. D avait continué de soutenir, d'encourager, de stimuler par ses écrits et ses démarches le zèle des défenseurs de Lafayette ; aussi dès que celui-ci en trouva Foccasion , il lui écrivit la lettre qu'on va lire.