AU CITOYEN ÉLEUTHÈRE, A PARIS
Wittmold près Ploën, 9 biumaire an 6.
« Comment est-il possible, mon cher ami, que depuis le « temps de notre délivrance vous n'ayez pas encore reçu
« rhommage de ma reconnaissance et les expressions de ma « tendre amitié ? M*** vous am*a expliqué les causes de ce « retard ; ce ne pouvait être que par l'espoir d'un bonheur « encore plus grand que je me privais de celui de vous a écrire. Je suis loin d'y renoncer ; j'en ai un besoin plus « pressant que jamais, et je vous le demande avec ce senti- « ment de confiance auquel vous m'avez donné des droits « dont je ne crains pas d'abuser, et dont il m'est bien doux « de jouir. Je ne vous parle pas de mes obligations envers " vous , mon cher ami ; il s'agissait de plus que de ma pro- « pre liberté et de ma propre vie, puisque ma femme, mes « filles, mes deux amis et nos fidèles domestiques ont été « ressuscites avec moi. Que d'autres obligations encore , « sans cesse présentes à mon cœur, j aurais à retracer, si " j'essayais de vous peindre ma vive gratitude ! mais elle est u inexprimable, elle est inépuisable comme votre amitié, et « c'est en vous serrant dans mes bras que j'aimerais à vous « remercier.
«Vous avez eu des nouvelles de notre délivrance, de « notre voyage, de nos santés ; leur mauvais état, et surtout « celle de ma femme, nous force à nous arrêter dans le lieu « de sûreté le plus prochain. S'embarquer, même pour un « court voyage , eût fait beaucoup de mal à une partie de « notre caravane ; voyager par terre après les premiers huit u jours , n'eût pas été sûr , et ma femme ne l'aurait pas pu « sans une fatigue dangereuse, car ses forces étaient épuisées. » Nous allons donc nous établir pour quelque temps dans « une retraite bien isolée, entre Riel et Ploën. Ce territoire
u est soumis au roi de Danemark , que ses rapports avec la « république empêcheront,] espère, de molester des citoyens M français dont les principes ne peuvent pas lui plaire, mais w dont Tunique occupation sera de soigner leur santé , et « qui malheureusement, dans leur situation actuelle, ne « peuvent servir la liberté que par leurs vœux.
« On vous aura mandé mon opinion sur le i8 fructidor ; u je sais que ce n'est pas la vôtre. Peut-être la mienne est- « elle influencée par mon profond mépris pour les contre- « révolutionnaires, et par quelques regrets de n'être pas sorti u dans un moment où la liberté des opinions , un mauvais « ton de société, am^aient autorisé, dit-on, une déclaration bien u républicaine. Mais je ne puis me tromper sur la nature des « mesures qui ont été prises ;sur laconstitution jurée, et qui, u soit dit en passant , vaut infiniment mieux que celle que « j'ai dû défendre; sur les caractères personnels de plusieurs u des proscrits; sur la déclaration des droits, qui, amour- « propre d'auteur à part , sera toujours la règle de mes a opinions et de ma conduite; enfin sur ce principe dans lequel « je me suis confirmé par l'expérience , que la liberté ne « doit et ne peut être servie que par des moyens dignes d'elle. u Si je me trompe dans ma désapprobation de ces mesures , u ce n'est pas ma faute; je n'ai pu les juger que par quelques « apologies et papiers publics ; et en vous exposant francheu ment le sentiment du cœur le plus républicain qui fut u jamais , je désire ardemment recevoir de vous les raisons « d'après lesquelles un patriote aussi sincère et aussi éclairé « que vous a jugé différemment.
« Notre premier acte de liberté à Hamboui'g fut un
(( hommage au Représentant de la république, dont il a dû
" rendre compte au gouvernement. Nous avons écrit à
« Bonaparte triomphant et à Clarke malheureux , parceque
it tous deux ont de grands droits à notre reconnaissance.
« Mais comme il nous semble que le tribut officiel doit être
« adressé au ministre des relations extérieures, premier or-
« gane du gouvernement dans les démarches qui nous ont
<c arrachés à la captivité et à la mort , nous avons écrit à
« Talleyrand , comme étant le dépositaire naturel de nos
« remercîments, comme étant celui à qui nous devons compte
« de notre existence en pays étranger , et comme joignant à
ce ses titres ministériels celui de nos obligations personnelles
« envers lui, dont nos cœurs sont pénétrés. Nous croyons avoir
« rempli par ces trois démarches à Hambourg, en Italie et
« à Paris , les devoirs et les formes convenables. Le plaisir
M de notre délivrance est immensément augmenté par l'idée
« que nous la devons aux triomphes de la république , à la
« bienveillance de nos concitoyens et au zèle de nos chers
u amis , parmi lesquels vous en connaissez un aussi habile
« qu'excellent, que j'aime de toute la tendresse de mon cœur,
<c que je brûle d'embrasser, à qui j'ai mille et mille choses à
« dire et à demander, et que je chérirai jusqu'à mon dernier
« soupir.
ic Lafayette. »
Quelque temps après , au commencement de l'année 1 798 , Masclet partit pour le Holstein , où Lafayette s'était retiré avec sa femme et ses deux filles. Ce fut dans une maison de
campagne, près la petite ville de Ploën, que ces deux hommes se virent pour la première fois.
Il n'est pas d'expression pour peindre ce qu'ils éprouvèrent l'un et l'autre à faire réellement connaissance, à se voir, à s'entendre, après de tels antécédents. Masclet, à l'âge de soixante-treize ans, pleurait encore quand il parlait de cette entrevue, qu'il appelait le plus beau moment de sa vie:' il disait souvent, car il aimait à parler de ce moment, que Lafayette ne pouvait se lasser de le regarder, qu'il avait les yeux constamment fixés sur lui.
Peu de temps après l'avoir connu, Lafayette écrivait à Masclet : « Je vous regrette encore plus vivement que je ne " vous desirais , mon cher Masclet : le bonheur de vous con- « naître a surpassé encore l'impatience que j'avais de vous « voir. Mon cœur jouit de l'idée que vous nous avez quittés tt avec peine ;[il vous suivra par-tout, et j'espère que vous n'ou- « blierez pas le rendez-vous de Hollande. Louis vous porte " nos paquets; je vais causer avec lui sur la route de Ploën ; « je vous écrirai par l'occasion que nous allons avoir. Georges « refuserait de plier mon billet, si je ne vous parlais pas de « lui. Adieu, mon cher ami; je vous aime et vous embrasse « de tout mon cœur. Ce 1 8 ventôse an VI (8 mars 1798).
« Lafayette. >»
L'amitié de Lafayette pour Masclet ne s'était pas refroidie par les années : trente ans après sa délivrance il lui disait dans une de ses lettres :
i< J'ai écrit à Victor Maubourg , mon cher Éleuthère , avec « le même sentiment que si ma lettre eût été datée d'Olmiitz
« il y a trente ans , et chaque année depuis n a pu que me u confirmer dans tous ceux qui m'attachent à vous. »
Les minutes des lettres, correspondances, demandes, réclamations, protestations de Mascletpour Lafayette, minutes que jai parcourues, sont si nombreuses, qu'il faudrait plus d'un mois pour les lire attentivement.
Après avoir puissamment concouru à la délivrance de Lafayette, Masclet continua de s'occuper, avec la plus vive ardeur, des intérêts de son illustre ami, auquel la France était encore fermée. Il lui fallut de nouveau se mettre en mouveifnent pom* faire lever le séquestre qu'on avait mis sur ses biens. La rentrée de Lafayette en France ne put avoir lieu que vers la fin de 1 799.
Après la mise en liberté de Lafayette, Masclet entra dans la carrière administrative , et s'occupa , avec zèle, du bien des hommes et de leurs besoins, comme l'attestent ses travaux en agriculture et en économie politique , dans tous les pays qu'il a habités, et spécialement à Cosne et à Douai, où il fut long-temps sous-préfet. A Edimbourg, il avait été nommé citoyen d'Ecosse; après la révolution de i83o, il fut envoyé comme consul de France à Nice, où il mourut, le 7 octobre i833, à l'âge de 7 3 ans.
Ces deux hommes restèrent unis de la plus étroite amitié jusqu'à leur mort. Peu d'heures avant de rendre le dernier soupir, Masclet parlait encore avec attendrissement de Lafayette, et celui-ci pendant sa dernière maladie avait souvent sur les lèvres le nom de son ami. On ne sait lequel on doit le plus admirer, de celui qui était capable d éprouver
une semblable amitié, ou de celui qui était digne de Tin* spirer.
Après sa délivrance, Lafayette, quoique retenu en pays étranger , ne s'en occupait pas moins activement du sort de ses amis et de ses compagnons d'infortune : il ne venait jamais qu'après eux dans les démarches qu'il faisait ou réclamations qu'il adressait au gouvernement alors existant.
Voici ce qu'il écrivait à Masclet , peu de temps après avoir envoyé une réclamation au directoire :
« Ce qui me causerait une satisfaction inexprimable , c'est que le directoire , statuant sur ma demande présentée par Adrienne , voulût bien reconnaître que les compagnons de mon départ ne purent s'empêcher de suivre le général en chef, seul responsable , ou voulût bien les rayer à petit bruit, s'il l'aime mieux, tandis que moi, je serais de nouveau proclamé, je ne dirai pas émigré, car c'est trop bête, mais proscrit, accusé , condamné même , et soumis à toutes les rigueurs du 19 fructidor *, en me tolérant néanmoins sur le territoire batave. » — Dans beaucoup de ses lettres à Masclet et à d'autres amis, Lafayette exprime les mêmes vœux.
Le 20 pluviôse an VIII * , le Premier Consul ordonnait à l'armée française de prendre le deuil pour rendre les honneurs à la mémoire de Tun des plus illustres fondateurs de la liberté américaine, du général Washington; Fontanes prononçait, sur l'autel du temple de Mars^, l'Éloge de ce grand homme, et dans son discours, brillant d'éloquence et
• An V ( 5 septembre 1 797 ). '9 février 1 800.
^ L*égli9e de Thôtel des Invalides.
d'élévation de sentiment, il n'osait encore se hasarder à pro-*noncer le nom de Lafayette inséparable du sien ! M. Georges Lafayette avait quitté depuis peu le général Washington ; il se trouvait en France à cette époque, et eut le chagrin de D'être pas même invité à une solennité consacrée aux mânes de l'homme qui l'avait accueilli , et s'était chargé de guider ses premiers pas durant la captivité de son père à Olmiitz ! *
Lorsque Lafayette put enfin revoir sa patrie , il se retira à Lagrange , et continua de s'y livrer à ses goûts pour l'agriculture , qui s'étaient développés chez lui pendant son séjour dans le Holstein et la Hollande.
Permettez-moi maintenant, monsieur, de vous dire quelques mots sur les deux compagnons de captivité de Lafayette ; vous verrez qu'ils étaient dignes de partager ses malheurs, et que, depuis leur déUvrance, l'amitié qui les unissait dans leur infortune n'avait fait que se consolider avec le temps. Lafayette eut la douleur de les voir mourir, et leur perte fut pour lui un sujet de regrets, qu'il a conservés jusqu'à son dernier moment.
Le général Latour-Maubourg, le plus ancien et le plus cher des amis de Lafayette, lui fut constamment uni pendant toute la révolution. A la séparation de l'Assemblée Constituante, il servit, dans son grade de maréchal-de-camp, à l'armée qu'il commandait ; il le suivit après le lo août 1 792 , fut fait prisonnier avec lui, et ne voulut jamais permettre aucune démarche qui pût séparer sa cause de celle de son ami. Il resta cinq ans son compagnon de captivité, étant séparé de sa femme et de ses six enfants. Il refusa, ainsi que Lafayette et Bureaux
de Pusy, de signer la promesse de ne plus rentrer en Autriche, sans y placer la restriction des droits que la France avait sur sa personne , ce qui prolongea de deux mois leur détention. Voici sa déclaration : —
« M. le général de Chasteler, en m'annonçant la disposi- « tion où est S. M. I. de me rendre la liberté ; ayant ajouté qu'il tt était chargé de me demander par écrit : i** s'il est vrai que «c ma détention ait été aggravée par de mauvais traitements «particuliers^ ou si je ne pouvais former de plaintes que sur «les inconvénients attachés aux prisons d'État; 2® sur quel u point je comptais me diriger, quand on effectuerait ma dé- « livrance ; 3** enfin l'engagement de ne point entrer dans les M États de S. M. I. sans sa permission expresse :
«Sans reconnaître au gouvernement autrichien aucun t» droit légitime sur ma personne; sans me soumettre à celui «qu'il s'est arrogé sur des Français désarmés et étrangers « aux affaires des provinces qui reconnaissent sa domination, u j*ai cru devoir déclarer et déclare :
« I** Que je n'ai reçu aucun mauvais traitement de propos «ni de fait, des personnes chargées de ma garde, et qu'elles u ne se les fussent pas permis impunément^ Mais j'ajoute qu'à « l'exception du capitaine actuellement de service aux prisons « d'État , la plupart des officiers qui l'ont précédé dans « ces fonctions y ont mis une grossièreté ou une insouciance « dont l'effet naturel a été tel, que les prisonniers manquaient « de tout; et comme, depuis le général Spleny , ces officiers « ont été fort négligemment surveillés (ou bien qu'ils avaient « ordre de se conduire comme ils l'ont fait), il en résulte que
« depuis le mois d'octobre 1794» époque de l'arrivée du gé- « néral Arco, jusqu'au mois de janvier 1 797, que le comte de « Mac-Hélicota été attaché à ce service , je suis resté dans un « abandon et un dénuement absolu dont lui-même a paru «surpris, et qu'il a réparé autant que ses instructions Font «permis;
tt Ne connaissant pas le code des prisons d'État, je ne puis « savoir si le traitement que j'éprouve depuis trois ans y est « conforme : mais ce qui a transpiré du régime de la Bastille «si justement en horreur, ce que jai lu dans les gazettes, « pendant ma détention en Prusse , de celui qui était adopté u dans les prisons françaises sous le régne barbare des Marat «et des Robespierre, cette captivité prussienne elle-même «fort dure, ne m'avaient point préparé à essuyer, sous la M puissance d'un prince dont j'ai entendu célébrer l'huma- « nité et les vertus, des rigueurs que je ne croirais pas pos- « sibles, si je n'en avais fait une si longue et si cruelle expé- « rience ;
« 2** Que mon projet est, dès que je serai libre, de me « rendre à Hambourg , d'y séjourner jusqu'à ce que les nou- « velles que j'y attendrai de ma famille m'aient mis à même « de prendre un parti définitif, et que ma santé détruite soit « assez réparée pour me permettre de l'exécuter ;
« 3** Que je renouvelle ici avec joie l'engagement si sou- « vent pris avec moi-même , de ne jamais voyager, passer et « encore moins m'établir dans les États héréditaires deS.M.L « Cependant mille circonstances peuvent s'opposer à mon « dessein de me rendre aux États-Unis de l'Amérique septen-
«trionale; et, pour ôter tout prétexte de me traiter une « seconde fois en prisonnier d'État pour avoir rempli mes de- « voirs de bon citoyen, je regarde comme nécessaire d'excepu ter de cet engagement , et j'en excepte formellement en «effet le cas, fort peu probable ^ où le service de la patrie « que j'ai dû quitter et qui me sera toujours chère , ou bien « celui du pays que j'aurai choisi et qui m'aura reçu, m'im- « poserait la loi impérieuse de l'enfreindre.
« Latour-Maubourg. »
Olmûtz, 25 juillet 1797.
Lorsqu'à la paix de Campo-Formio, la liberté eut été rendue à Latour-Maubourg, il s'établit, ainsi que Lafayette, avec sa nombreuse famille , dans le Holstein , et rentra en France après le 18 brumaire an VIII*. Il fut membre du sénat et ensuite pair de France, et fit constamment partie, dans la chambre haute , de l'opposition libérale. Il mourut le 28 mai i83i d'une fluxion de poitrine. M. de Maubourg avait deux frères: Fun, le général Latour-Maubourg, ancien commandant - gouverneur des Invalides ; et l'autre , M. Charles Latour-Maubourg, qui a épousé l'aînée des demoiselles Lafayette.
Bureaux de Pusy , officier distingué du génie avant la révolution, fut député à l'Assemblée Constituante. Ce fut lui qui la présidait et reçut le roi lorsqu'il s'y rendit le 4 février 1 790.
Il eut une grande part dans la circonscription de la France en départements et contribua aussi à la nouvelle organisation de l'armée et à la rédaction du code militaire. D'après le dé-
* 9 novembre 1799.
cret qui interdisait aux membres de l'Assemblée tout avancement, il alla, comme simple capitaine du génie, à l'armée de Lafayette. Il fut chargé par lui, en 1792, d'une mission près du maréchal Luckner. Dénoncé parles Jacobins , il fut mandé à la barre de l'Assemblée Législative dans le mois de juillet de la même année, confondit ses accusateurs et ceux de Lafayette, dans un discours aussi éloquent que courageux. Après le I o août 1 792 , il quitta la France. Il était marié depuis peu de temps et au moment d'avoir un enfant, lorsqu'il fut arrêté avec ses deux amis, dont il partagea la captivité et les souffrances.
Je vous transcris la déclaration qu'il fit dans les prisons d'Olmutz :
« Monsieur le général marquis de Chasteler m'ayant in- « terpellé au nom de S. M. I. le roi de Bohême et de Hongrie, « de déclarer les sujets de plaintes que je croirais avoir, soit « contre les individus préposés à ma garde , soit contre toutes u les rigueurs de détention, autres que celle qu'entraîne lané- <( cessité de s'assurer de ma personne; je réponds : qu'ignorant M la mesure des précautions et des sévérités que la cour de «Vienne estime nécessaires pour assurer la détention d'un «prisonnier d'État, je ne puis satisfaire à la question qui « ma été adressée , qu'en exposant fidèlement ce que j'ai « trouvé de plus dur dans le régime auquel j'ai été assujéti « pendant mon séjour ici. En conséquence je déclare que , « depuis le 18 mai 1794 jusqu'à ce jour, ilne m'a pas été permis « de sortir un instant delà chambre où j'ai été enfermé à mon tt arrivée; que privé de tout autre ex^cice que celui qui peut
« être pris dans cette chambre , je n'ai respiré d'air frais que « celui que j'ai pu recueillir à travers la doublegrille dont ma « fenêtre est garnie; et que très souvent cet air, aussi infect « qu'insalubre, est un fléau plutôt qu'un soulagement. Je dé- « clare que sur un petit nombre de livres que j'avais avec moi, « on m'en a ôté environ douzevolumes que l'onaditssuspects; w que l'on m'a ôté à-peu-près autant de cartes géographiques, M la plupart relatives à l'Amérique; toutes les lettres de ma « famille que j'avais reçues en Prusse par la voie dugouveme- «ment de ce pays, et qu'aucun de ces objets ne m'a été « restitué. Je déclare que , pendant les quatorze premiers « mois de ma détention à Olmiitz, il ne m'a été permis , ni de « recevoir aucune nouvelle de mes parents, que je savais sous « le couteau des Jacobins, en France, et d'autant plus com- « promis qu'ils avaient le malheur de m'appartenir, ni de a leur faire passer la preuve de mon existence. Je déclare «qu'un domestique, duquel, en partant de Luxembourg « pour Wezel, on m'avait offert, sans que je le demandasse , u la faculté de me faire accompagner, a été séparé de moi en «arrivant à Olmûtz; que je ne l'ai revu que six semaines « après et pour peu de moments; que je l'ai vu ensuite de « quinze jours en quinze jours, à-peu-près ime heure chaque «fois; ensuite deux fois par semaine, et qu'enfin depuis « vingt-un mois , il a passé tous les jours trois heures de « suite dans ma chambre. Je déclare qu'on m'a constamment «refusé plumes, encre, papier, crayons, compas et autres « instruments de ce genre; que même , pendant huit mois, << de la fin de novembre 1794 à la fin de juillet 1796, l'on
« ma retiré une feuille d ardoise polie qui me servait à cal- « culer et à quelques études de mathématiques. Je déclare « que j ai été continuellement privé de tous les petits meubles « les plus nécessaires aux besoins journaliers de la vie, tels a que montre, ciseaux, rasoirs, couteau, fourchette, etc. Je « déclare que j'ai souffert pendant plusieurs mois de l'état «misérable de mes vêtements; à la vérité, je n'en de- « mandais point, non que je soupçonnasse que le gouveme- «ment voulût me refuser le nécessaire; mais, i° parceque «mes habits parlaient d'eux-mêmes; 2® parceque je préfé- « rais cette privation à la discussion humiliante dans laquelle « il m'avait fallu entrer, la seule fois que j'eusse touché cette « question , avec l'officier alors préposé à ma garde, le major « Shermack, caractère féroce et grossier, incapable de con- « naître les plus simples ménagements dus à des hommes dé- « licats , et qui se croient d'autant plus obligés d'être fiers, «qu'ils sont plus malheureux. Je déclare qu'à l'exception « dudit major Shermack , je n'ai aucune plainte à former «contre les différents officiers qui, successivement, ont eu « quelques rapports avec moi, et que même je me félicite de <t trouver cette occasion de témoigner publiquement, à M. le « comte Mac-EUigot, actuellement chargé de la police de la « prison où je suis détenu, ma reconnaissance de la manière M aussi polie qu'attentive et sensible qui a sans cesse caracté- « risé tous ses procédés à mon égard.
«M. le marquis de Chasteler m'ayant de plus informé « que la cessation de ma captivité était subordonnée à «l'engagement préalable, de ma part, de ne jamais ren-
a trer dans les États de S. M. I. sans en avoir reçu sa peru mission;
M Je déclare que je m'engage avec joie , non seulement à ne a mettre jamais le pied dans aucun des États de S. M. I. le « roi de Bohême et de Hongrie, mais même de ne jamais sol- «liciter cette permission; exceptant expressément de cet « engagement le cas du service militaire, dans la supposition « d'une guerre entre S. M. I. et la puissance quelconque qui « me donnera un asile : ne pouvant et ne voulant, par aucun «motif, me soumettre à l'interdiction déshonorante de rem-- « plir le premier devoir d'un citoyen envers l'État qui me « fera jouir de la protection attachée à ce titre.
«Bureaux de Pusy.»
Olmûtz, a5 juillet 1797.
Après avoir recouvré sa liberté, Bureaux de Pusy resta pendant quelque temps à Hambourg et en Hollande, puis se'rendit aux États-Unis d'où il ne revint qu'après le 1 8 brumaire an VIII ». Il fut successivement préfet de l'Allier, du Rhône, et la ville de Lyon conserve avec reconnaissance le souvenir de son administration. Le territoire de Gênes ayant été réuni à la France, il fut envoyé comme préfet dans cette ville, et ses talents conciliateurs y furent d'une grande utilité. Par sa seule influence, il calma une révolte qui aurait pu avoir les plus graves conséquences. Le voyage qu'il fit à cette occasion aggrava l'état de sa santé , déjà profondément altérée, et il mourut en 1807.
* 9 novembre 1 799.