ÉCRITE D'OLMUTZ
« Un malentendu ayant laissé ma lettre entre mes mains^ « plus long-temps que je ne croyais, je cherche, mes chers « amis, à. mettre ce retard à profit, en essayant de vous « donner une idée précise de notre situation. J'y joins le plan « de notre demeiure, fort mal fait , mais aussi exact qu'il est a possible , quand on manque de tous les instruments nécesu saires. Vous remarquerez dans tous les cachots un meuble «qui n est pets trop dusagedans les chambres à coucher; et comme <c c'est entre le lit et ce meuble que nous prenons nos repas, vous « en conclurez qu'aucun besoin ne fournit un prétexte pour « mettre le nez hors de notre porte , et que rien de ce qui « peut rendre la réclusion absolue n'a échappé au génie du « ministère impérial. Ne croyez pas que ce soit par erreur que «j'ai logé le domestique de Paris dans deux chambres « grandes, belles, et les meilleures de cette enceinte, pendant « que M. et Madame Lafayette n'ont que deux petites cellules , « leurs filles qu'un étroit réduit avec un seul grabat ; que Pusy « çt moi , outre les désagréments communs , avons, lui tous « les inconvénients du voisinage du corps^de-garde , et moi « ceux des latrines^ dont C humidité est telle, que le mur qui les » touche est couvert de salpêtre. Rien n'est plus vrai , et cette « disposition est une millième preuve du projet déterminé et u suivi de nous vexer jusque dans les moindres choses.
u Situation des prisons. Le bâtiment où sont les prisons « est une ancienne maison des jésuites, transformée en une « immense caserne. La vue des cachots, voûtés dessus et dessous,
« est tournée au midi. Ils sont au rez-de-chaussée du corri- « dor,quiluirmême est au rez-de-chaussée d'une grande cour « carrée , entourée de bâtiments fort hauts , et dans laquelle « il n y a d'autre issue quune grande voûte, dont la porte se u ferme après la retraite , et sous laquelle il y a jour et nuit une « garde de 3o à 4o hommes , dont la principale fonction est «< de ne laisser entrer ni sortir personne, sans lui avoir fait « subir un interrogatoire et un examen rigoureux. Du côté « du midi, les cachots sont à la hauteur d'un premier étage, « et les fenêtres donnent sur une terrasse ou espèce de remw part fort élevé, au bas duquel commence une prairie, « laquelle descend en pente douce , jusqu'à un bras de la w Moraw^a, qui coule à environ deux cents pas de nous. Après « cette eau, le terrain va en s'élevant pendant à-peu-près « trois cents pas ; il se termine par des ouvrages pour la dé- « fense de la ville, dans l'intérieur desquels se trouve une « chaussée, un terrain d'exercice pour la garnison, et hors « desquels coule la Moraw^a. Tout cet espace entre nous et les « premiers ouvrages est farci de magasins en bois, où on ne « laisse pas que de mettre de la poudre et beaucoup d'autres « objets relatifs à l'artillerie. Il y a aussi deux corps-de^arde « qui ont vue sur nous, et fournissent plusieurs sentinelles dont « la consigne est non seulement de nous observer, mais aussi u de surveiller nos deux sentinelles intérieures qui sont sur « la terrasse.
« Cette position exhaussée , à une extrémité de la ville , « exposée au midi et dominant la campagne, devrait être « agréable, aérée et salubre. Vous allez juger si elle tient ce
u qu'elle semble promettre. Les eaux qui nous entourent four- « nissent, outre une multitude de moustiques fort incommodes , « des brouillards fréquents qui occasionent àe& fièvres dange- « reuses, et sont la cause de la réputation dinsalubrité dont « jouit la ville d'Olmiitz. De plus, le bras de rivière le plus près « de nous a paru, par son enfoncement y si favorable pour a recevoir et emporter les immondices de la ville , que tous « les égoûts viennent sy réunir en passant sous nos fenêtres , u avec des regards de distance en distance, qui , recouverts né- " gligemment avec une planche de sapin, donnent toujours une u odeur insupportable, mais qui, entièrement découverts à de « certaines époques pour y travailler, répandent alors des M exhalaisons méphitiques vraiment pestilentielles. L'air du « levant et du couchant ne dissipe point ces vapeurs mal- « faisantes , parceque les maisons de la ville , s'étendant de « droite et de gauche en forme de demi-cercle, ne nous « laissent respirer que Tair du midi, brûlant Tété , impétueux « rhiver, et qui pousse sur nous toutes les impuretés qu'il « rencontre sur son chemin, comme dans un entonnoir d'où « elles ne peuvent plus sortir. J'ajouterai à cet article que » nos plus proches voisins sont, à droite, C hôpital militaire , à « gauche Chôpital bourgeois. Nous sommes pourtant séparés u de ce dernier par une ou deux maisons de chanoines, dont « les jardins joignent notre terrasse qui n'est fermée de ce côté i< que par une cloison de planches. Vis-à-vis l'entrée de notre « caserne de l'autre côté de la rue , il y en a une autre remplie « de soldats comme celle-ci.
a Ameublement. Nos prisons {sans en excepter celle des
« dames) sont meublées d'un grabat sans rideaux, deux tables « de bois de sapin, deux chaises, un porte-manteau, une u garde-robe, et un poêle qui s'allume par dehors. Comme, en « arrivant, nous avions assez d'effets et de livres, on a ajouté « pour Lafayette, Pusy et moi, à ces meubles généraux, une i( commode de sapin sans serrure et des tablettes pour nos «livres. On pourrait, à présent, retirer les commodes, car « tout ce que nous avions apporté est en loques, et non rem'- « placé.
« Si vous mesurez le plan au moyen de l'échelle que j'y ai « jointe , vous verrez que les murs extérieurs sont épais de « six pieds y ceux de séparation de quatre, et les uns et les « autres sont bâtis avec cette solidité qui distingue les ouvra- « ges des religieux dans tous les pays du monde. L'ouverture « des fenêtres est de quatre pieds de largeur, de huit de hau- « teur, s'ouvrant en quatre parties, dont les supérieures sont « fermées au cadenas, de sorte que nous ne recevons l'air « que par une ouverture de quatre pieds en carré , obstruée « encore par une double grille de fer, dont les barreaux « forment des mailles d'environ six pouces, qui, ne se corresu pondant pas, rendent impossible de distinguer nos figures « du dehors. Les portes sont doubles : la première n'est fermée « que par une seule serrure ; mais celle qui s*ouvre sur le coiv w ridor a deux pouces d'épaisseur, ferme au milieu avec une tt serrure, en haut et en bas avec deux cadenas énormes : « tout cela s'entrouvre à huit heures du matin pour le dé- « jeûner; à onze heures et demie pour le dîner; à deux heures «pour reprendre les plats du dîner, et une demi -heure
« avant la nuit pour le souper. Le domestique de Pusy et le u mien viennent dîner avec nous; mais depuis deux ans La- « fayette n'a pas entrevu les siens. Vous remarquerez que M mesdemoiselles Lafayette sont renfermées à part, un quart « d'heure après l'arrivée du souper; ce qui les force ou à ne « pas manger, ou à manger trop tôt; et les jours, qui raccour- « cissent, les obligent à quitter leurs parents chaque jour « un peu plus tôt; en sorte que bientôt elles paieront de dix- « huit heures de solitude le bonheur de soigner leur père u pendant cinq ou six heures. L'hiver dernier, elles restèrent it chez lui jusqu'à neuf heures^ mais la cour aura sans doute « trouvé qu'elles étaient trop heureuses. Quand la rigueur de « la saison force à chauffer les corps-de-garde, on échauffe « aussi les prisons. Le feu est allumé deux fois dans les vingttt quatre heures : à cinq heures du matin et à quatre heures « du soir ; s'il brûle mal ou s'éteint tout-à-fait, ce qui n'est pas w sans exemple, tant pis pour le prisonnier.
« Gardes et surveillance. La surveillance et le commandeu ment en chef de la garde sont confiés au major de la place « et à un lieutenant de la garnison qui, une fois qu'il a cette u commission, ne fait aucun autre service, et ne peut être u changé que pour cause de maladie, ou pour marcher à la « guerre. Le major est permanent. Le lieutenant est toujours « choisi avec grand soin, de manière qu'on ne peut guère en « espérer des services essentiels; mais nous en avons eu plu- « sieurs fort honnêtes et d'assez obligeants pour de petites « choses. Celui du moment serait le plus grossier des humains ^ sans son major dont la brutalité l'emporte sur celle des
« geôliers ses confrères, des commandeurs de nègres aux « Antilles et des marchands d esclaves de Constantinople. tt Sous ces deux aimables chefs ^ est un vieux caporal décoré « du titre de prévôt, fort bête, fort craintif, mais aussi fort « avide. Tel est Fétat-major de cette Bastille auquel je pour- « rais joindre le soldat très malpropre , spécialement chargé « de nous apporter nos repas, de balayer les corridors, et qui tt n'a pas d'autre service.
« La garde intérieure est de trente hommes d'élite, com- « mandés par deux caporaux ; ils se relèvent d'un jour à tt Tautre, de manière qu'il y en a toujours quinze de garde et M un caporal. Us fournissent cinq sentinelles de jour et de tt nuit; trois dans le corridor, deux sur la terrasse, qui doitt vent prêter une oreille attentive à ce que nous faisons, en tt rendre compte sur-le-champ et ne répondre à aucune des tt questions que nous pourrions hasarder. Ceux de la terrasse « sont particulièrement chargés d'appeler sur-le-champ le tt caporal, si nous parlions par la fenêtre à nos voisins; le tt pauvre Félix, pris en flagrant délit, a été mis au paia et à « Feau, et ses fenêtres sont restées fermées pendant trois « mois. Aucune personne, quelle qu elle soit, si elle n'est pas « de la garde, ne doit entrer dans le corridor, dont la porte tt ne peut être ouverte qu'en dedans par la sentinelle qui est « placée à côté d'elle. Quant aux portes des prisonniers, eUes tt ne s'ouvrent jamais qu'aux heures réglées, et en présence « d'un des deux officiers, qui à chaque fois est obligé d'aller « chercher l'énorme trousseau de clefs chez le commandanttt général et de l'y reporter lui-même. Si pendant ces inter-
a valles on avait tsm coup de sang, une hémorrhagie ou tout u autre accident imprévu qui exige un prompt secours, il u faudrait périr. Le service des prisonniers ne se fait que tt successivement, de soite que deux prisons ne soient ja- « mais ouvertes à - la - fois. Pendant cette cérémonie , la «garde est sous les armes et en bataille, en dedans du u corridor, devant la porte qui donne sur la cour, et « qui est fermée ; la sentinelle la plus près du prisonnier « chez lequel on est se place devant la porte, le fusil en u travers de l'ouverture , pendant qu un autre soldat , le .u sabre nu de la main droite, tient la porte de la main gauche. t< Pendant que Ton met le repas sur la table, l'officier, le (1 prévôt, restent dans la chambre , examinent si tout est dans u l'ordre accoutumé, et font une revue particulière du poêle « ainsi que des grilles de la fenêtre. Cette visite a lieu quatre fois « par jour. Je ne sais où couchent les soldats quand ils ne sont M pas de garde; mais ce doit être fort près de nous, puisque « vingt-quatre heures d^ repos ne les dispensent pas de la sur- « veillance, et que, s'il arrivait quelque accident, ils n'en se- « raient pas moins responsables que ceux de leurs camarades M qui sont de service. Pour les dédommager de cette pénible M et continuelle attention, ils ont double paie, ainsi que les «deux caporaux, le prévôt, etc. Indépendanun^^nt de ces u précautions, nous sommes encore consignés au corps-deit garde de la cour de la caserne , aux deux qui sont dans les M ouvrages vis-à-vis de nos fenêtres; et, par surabondance, « les soldats logés dans la caserne , et dont une partie occupe « les chambres au-dessus de nous , sont assurés d une récom-
« pense s'ils dénoncent quelque délit ou quelque négligence de « nos sentinelles. La prairie, située sous notre terrasse, qui ordi- « naîrement est une promenade, et même un passage utile et u fréquenté, est interdite à tous ceux qu'un service militaire « n'y appelle pas , comme les officiers et soldats de l'artillerie. « Nos tristes lampes sont allumées à l'heure dii souper, et « doivent être soufflées à neuf heures, pour que nous ayons u bien le temps de calculer la longueur des nuits d'hiver; et « on nous a repris les briquets qu'on nous avait donnés eu « arrivant, pour allumer, si nous étions incommodés.
« Régime y entretien. Jusqu'ici vous n'apercevez aucun des w agréments quel'Empereur avait promis à madame Lafayette. « Ce peut être un grand honneur d'être l'hôte de S. M. , surtt tout au cachot ; mais il n'y a pas le mot pour rire. Cependant , M il faut l'avouer, à l'heure des repas nous excitons l'envie « de nos faméliques geôliers de tout grade , quoique ce soient « les instants les plus dégoûtants de la journée. Le déjeuner " est du chocolat ou du café au lait , au choix du prisonnier, « et l'un et l'autre aussi mauvais que vous pouvez le présucc mer , étant fait par une vivandière , dans une gargote où les « soldats de la caserne entrent à volonté, et fument conti- « nueUement. Aussi tout ce que nous mangeons est-il impré- « gné d'une forte odeur de tabac : bien heureux quand nous « n'en trouvons pas en nature dans ce qu'on nous donne. « Le dîiier est servi dans, des écuelles de faïence , toutes « de même forme et grandeur. Je ne sais s'il y a pour les « dames (qui, payant leurs dépenses, peuvent demander, je « crois , ce qu'elles veulent ) quelque différence dans le ré-
« gime alimentaire ; mais il ne peul y en avoir pour la mal- « propreté , puisque tout sort de Foffieine de la même « vivandière, à qui je passerais ses détestables ragoûts, son « beurre fort, ses épiées, si elle était moins sale. Pour comte bler la mesure , tout , viande , soupes , légumes , fricassées , « doit être mangé avec une cuiller d'étain , sans fourchette <t ni couteau; et, si nous n'avions pas apporté avec nous des «serviettes, dont il nous reste quelques lambeaux, il fau- « drait s'essuyer sur la manche. Dans le principe, on servait c( le vin et leau chacun dans une bouteille , nous buvions dans « un verre ; c'était un agrément dont nous ne nous doutions « pas alors, mais que nous regrettons tous les jours depuis que, M sans d'autre but que celui de nous vexer, on y a substitué u deux espèces de bocaux , de forme cylindrique , tenant u chacun à-peu-près une demi-bouteille. On les apporte «pleins, l'un d'un gros vin rouge fort plat, l'autre d'eau « sale, et il faut boire dans Fun et dans l'autre, parceque, « comme on me l'a expliqué, l'Empereur le veut ainsi. Vous « concevrez le dégoût qu'inspirent ces vases, quand je vous « aurai dit qu'en les retirant de nos chambres on les place sur « les fenêtres du corridor, où ils sont exposés aux insectes, à « la poussière, à la famée de tabac, et, ce qui est pis que « tout , à la disposition des soldats , qui y boivent, s'en servent • « pour leurs ablutions , et qu'on ne les nettoie qu'à des épo- « ques fixées , au commencement et au milieu de chaque mois , « avec un bouchon de paille.
M Vous voyez par tous ces détails , mes chers amis , que « pour nous distraire de ces vexations , d'autant plus con-
« trariantes qu elles n oat pas même lapparence de Futi- « lité, et pour diminuer Finexprimable longueur des jours , w nous . n'avons d'autre . ressource que la lecture : aussi en « faisons-nous un grand usage. Mais^ comme il y a eu des vi- « cissitudes dans la faveur qu'on nous a faite de nous prêter «des livres, je reprendrai cette histoire à dater du pre- «mier jour de notre arrivée. Vous avez su que nous a fûmes dépouillés de nos montres,: de nos rasoirs, de nos « couverts d'argent, et de tous les petits meubles de pro- « prêté , jusqu'au couteau pour ôter la poudre. On nous avait « rendu, en Silésie^ papier, plumes et encre. Ce fiit un grand « objet de scandale pour nos geôliers, qui se répandirent en « lazzis méprisants sur le peu d'intelligence des Prussiens à « tourmenter leurs victimes. Nous aurions pu leur certifier « qu'ils savaient aussi toutes les finesses du métier, mais nous « espérions encore les piquer d'honneur. Cet espoir s'évanouit u quand on nous ôta jusqu'aux lettres que nous avions reçues « de nos parents et de nos amis, et qu'on nous prévint que « nous étions séquestrés du reste du monde , que nous devions « oublier nos propres noms pour ne nous souvenir que de nos « numéros , et que nous n'entendrions plus^parler les uns des *c autres; promesse qu'on ne nous a que trop bien tenue, et « qui n a pu être trompée que par le zèle et Tintelligence « de Félix et de Jules , qui sont les agents de notre commu- « nication. Cette première opération achevée, on procéda à la « visite de nos livres. Tout ce qui était imprimé depuis 1 789 « était proscrit de droit, eût-ce été l'Imitation : de. Jésus- « Christ. Dans les ouvrages plus anciens, on fit d'abord main-
« basse sur le Sens Commun de Paine, et sur le Contrat So^ « cial de Rousseau; proscription bien naturelle , puisque leur « cimduite était la violation des principes de ces deux écrits. uHelvétius fut confisqué, parceque, dit-on, ses ouvrages « avaient gâté le cœur de l'empereur Joseph II. Le comman- « dant ayant ouvert un abrégé de Fhistoire grecque , tomba it dès les premières lignes sur les mots de liberté et de « république, et j'eus beau dire pour le sauver, l'arrêt fut tt irrévocable; il fut perdu pour nous, ainsi que beaucoup M d'autres , pour des raisons tout aussi importantes. Enfin, au « bout de trois semaines, le ministre, à qui on avait envoyé tt le procès-verbal de notre installation , donna ordre qu'on um'ôtât les Liaisons Dangereuses, roman de Ijaclos, et les « Observations sur [Histoire de France, par Mably, ouvrages « qui n'ont aucun rapport à la révolution ; et tous ces inquisi-» « teurs sont si profonds dans la littérature française, qu'ils tt m'ont laissé YHistoire Philosophique et Politique de l'abbé it Raynal, remplie de traits hardis et de réflexions libérales. « Vous imaginez bien qulls ont fait des bévues tout aussi ri- « dicules avec mes deux amis. Au bout de quelques jours , on « nous apporta une liste de livres français appartenant à « une bibliothèque publique , et on me donna en outre le caa talogue d'un libraire qui louait des livres allemands. Je « n'en ai eu la jouissance que pendant quatre mois, sans que « pendant ce temps j'aie jamais pu obtenir aucun ouvrage « nouveau , ni aucun de ceux de M. d'Archenoltz, qui étaient tt toujours en tête de mes demandes. Quant aux livres fran- « çais , vous sentez que la plus grande partie sont des bou-
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wquin$; mais cette bibliothèque a aussi VEncy clopécUe , « Bayle, les œuvres complètes de Voltaire , de Rousseau, de « Montesquieu, et tout cela a déjà été La, et nous le rdisous. « L'Encyclopédie entière nous a passé par les mains; ses dîu visions les plus intéressantes ont été codiées à fond ^ de «sorte que cette précieuse ressource perd chaque jour tf de son prix. Pendant tout Fhiver qui a suivi Tévasion de « Lafayette, nous avons été livrés , sans distraction , aux tristes tt idées que faisait naître le malheureux succès de cette entreic prise. C'est alors que je fus entièrement privé de lecture M allemande. J eus le catalogue français, et je marquai une « trentaine de volumes. On m'apporta pour tout potage les M lettres de Patin, que je n avais pas demandées; et, pendant u tout l'hiver, je ne pus obtenir d'autres livres que ces deux « seuls volumes, et je les aurais peut-être encore, si le major « ne fût tombé malade^ et si , dans le même temps , le général i< Arco, qui ordonnait, ou du moins autorisait ces vexations « subalternes, ne ftlt passé de vie à trépas.
« Vous demandez comment nous sommes vêtus ; comme « des mendiants , c'est-à-dire en guenilles , puisqu'on n a pas « remplacé nos habillements usés. Lafayette cependant a eu u besoin de culottes ; j'ai su qu'alors on lui a fait faire , ssms «t prendre mesure, un pantalon large et un gilet de sei^e w grossière , en lui disant que le drap était trop cher pour « lui. Je crois que ce vêtement était fait de manière qu'il n'a « pu le mettre , et que madame Lafayette y a suppléé en « faisant acheter du drap sous quelque prétexte. Ce que je «sais, c'est qu'il est étrangement chaussé, car c'est made-
«< moiselle Anastasie qui, de sa belle main, lui a fait, avec « l'étoffe d'un vieil habit, la chaussure qu'il porte. Pour moi, a je suis en gilet et pantalon de nankin fait à Nivelle ; vous « jugez de sa maturité. Si on me voyait dans la rue, il n'y a «( pas une bonne ame qui ne me donnât l'aumône. J'ai pour- « tant eu des souliers neufs il y a trois mois : ceux qu'ils ont « remplacés avaient été ressemelés treize fois, et je n'ai dû « les neufs qu'à l'opiniâtreté du savetier, qui a trouvé imposte sible de les ressemeler une quatorzième fois. Pendant qu'on « y travaillait, il fallait rester dans mon lit. »