‹ Souveniers sur la vie privée du général LafayetteChapitre 15 sur 58 · LETTRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE CINQUIÈME

Paris, le 25 septembre i834.

En lisant la lettre du général Latour-Maubourg sur la prison d'Olmûtz, lettre remplie desprit, d'élévation d*ame et de généreux sentiments pour Lafayette et sa famille, vous avez dû voir, monsieur, qu'il était question de deux prison- , niers désignés seulement par leurs noms de baptême , Jules et Félix. Je voulais ajouter une note pour vous les faire connaître; ne l'ayant pas fait, c'est un besoin*pour moi de réparer une omission qui aurait pu laisser dans l'oubli les . noms de deux hommes dont la conduite a été exemplaire dans ces circonstances de hideuse mémqire.

Jules Grugeon, domestique du général Latour-Maubourg, suivit volontairement son maître de prison en prison, et lui donna, ainsi qu'aux autres détenus, pendant leur commune captivité, les marques du plus grand dévouement. Il vit encore , et s'est, je crois, établi limonadier.

Félix Pontonnier était attaché à Lafayette comme secré-taire , et fut arrêté avec lui. Il était alors fort jeune , car à peine avait-il atteint sa seizième année. Après l'arrestation, il fut chargé de surveiller les effets des prisonniers , et pendant plusieurs jours fut entièrement séparé d'eux. Il n'était plus gardé , et pouvait s'échapper ; mais il aurait rougi d'une telle faiblesse, et il alla de son plein gré rejoindre .Lafayette. Pendant toute

sa captivité, il n'est point de preuves d'attachement et de dé- -vouenaent qu'il n'ait prodiguées à son illustre protecteur. Son 'intelligence et son esprit étaient toujours mis à contribution dès qu'on entrevoyait quelque espérance de le faire évader, ou s'il s'agissait seulement d'adoucir les rigueurs de sa détention. Son génie inventif s'exerçait continuellement à trouver des moyens d'établir des correspondances entre les prisonniers , de faire qu'ils pussent connaître leur situation respective, se communiquer leurs pensées, faire prendre le change . aux geôliers, donner de leurs nouvelles aux amis qui s'occupaient de leur délivrance, ou recevoir des leurs. Il avait composé une langue particulière dont lui seul et les autres prisonniers connaissaient les mots; il avait aussi imaginé un langage de gestes^ et d'expression de physionomie dont les détenus seulement avaient la clef; d'autres fois, comme un oiseau captif, il sifflait sur différents tons , avec des modulations diverses qui faisaient entendre aux prisonniers ce qu'il leur était intéressant d'apprendre, etc. A plusieurs époques, sa santé fut gravement compromise, et sur-tout lorsque , après avoir été surpris en flagrant délit, il fut condamné pour trois mois au secret, dans l'obscurité la plus profonde , et mis pendant ce laps de temps au pain noir et à l'eau pour toute nourriture. Rien n'égala le dévouement de Félix Pontonnier pour les détenus, si ce n*est peut-être ia reconnaissance que Lafayette et ses enfants ont conservée pour cet homme rempli d'honneur et de courage. Après avoir dirigé pendant plusieurs années, avec autant de probité que de succès, les travaux agricoles de Lagrange, il s'est établi à Fon-

pu GÉNÉRAL LAFAYETTE. 91

tenay (Seine-et-Marne), où il est percepteur des contributions.

Vous devez vous rappeler aussi ^ monsieur, que dans la même lettre Latour-Maubourg parle d'un cçrtain caporal, décoré du titre de prévôt, et aussi craintif qu'avide. J'ai pensé que vous seriez bien aise de connaître un peu plus ample- . ment cet individu, car le triste rôle qu'il a rempli auprès des victimes d'Olmiitz a fait d'un homme fort obscur un personnage historique. Mademoiselle Anastasie Lafayette n'em-ployait pas tout son temps à faire des vêtements ou des chaussures à son père et à soigner sa pauvre mère; avec sa jeune sœur, elle donnait à ses parents toutes les distractions qui pouvaient apporter du soulagement à leur position.

Un jour elle fit le portrait du caporal sur son ongle, afin qu'on ne pût saisir son dessin en cas de surprise, et que le modèle lui-même ne s'en aperçût pas; car vous pensez bien que le vieux rustre n'était pas d'humeur à poser pour -se fairereprésenter en pied. Mademoiselle Lafayette transporta son escpisse sur un morceau de papier, et plus tard, lorsqu'elle sortit de prison, elle en fit un petit tableau qui se trouve aujourd'hui à Lagrange , près de Ta porte d'entrée de l'appartement de son père ; c'était bien là sa place. Or voici le personnage :

Le vieux caporal est représenté au moment où il vaouvrirla porte du cachot qui donne sur Je corridor, et qui est retenue en haut et en bas par des traverses, munies de cadenas; sa tête demi-chauve est découverte; il porte les cheveux qui lui restent rassemblés en une petite queue ridiculement con- ' *

tournée sur répaule*, et s'avance sans bruit dans l'attitude d'un homme qui craint et prête une oreille attentive au bnut qu'il croit entendre. D'une main il porte un trousseau de

grosses clefs, et en dirige une machinalement vers la serrure ; de l'autre il tient une de ces lampes à bec dont on fait grand usage en Allemagne, et qui reflète sur lui sa triste lumière. Un bâton de défense ou de correction est retenu

» C est probablement à raison de cette partie de sa coiffure que les prisonniers lui avaient donné le sobriquet de cataquois. Son véritable nom était Colomba.

à son poignet par un cordon de cuir^ sous son bras il aplatit à la manière d'un claque son petit chapeau à trois cornes. Un ceinturon attache son sabre à son coté; sa veste, ses culottes, ses larges bottes, les autres parties de son habillement indiquent qu'il est en pethe tenue, et ses genoux paraissent fléchir moins sous le poids des années que sous llnfluence de sa poltronnerie.

Mais laissons là ce pauvre diable , qui depuis long-temps sans doute a passé de vie à trépas y comme son général. Le trait que je vous envoie ne le fait revivre que bien faiblement en comparaison du tableau original d une fille qui trace le portrait du geôlier de son père. Revenons à Lafayette :

Malgré les vicissitudes d'une vie fort orageuse , mêlée de nombreuses persécutions, de contrariétés plus nombreuses encore , Lafay ette avait conservé un caractère doux ; son humeur était égale et son commerce très facile dans l'intimité. En le quittant, on était certain de le retrouver toujours le même.

Il traitait ses domestiques avec une bonté qui lui gagnait leur cœur : aussi ces braves gens lui étaient entièrement dévoués , et le servaient avec un zélé qu'il n'avait pas besoin de stimuler. Ces sentiments de bienveillance pour les inférieurs, qui élèvent tant celui qui les met en pratique , et ne sauraient l'abaisser qu aux yeux d'un fat ou d'un méchant , étaient innés chez Lafayette. On pourra en juger par l'anecdote suivante :

Peu de temps avant la révolution de 1 789 , Lafayette se promenait dans la grande galerie du château de Chavaniac, avec un gentilhomme de son voisinage , et causait avec lui sur

rémancipation future du peuple de l'Auvergne. La discussion fiit interrompue par larrivée des paysans de sa ferme , qui venaient lui offrir des bouquets et des fromages , et les lui présentèrent, un genoli fléchi ,'' dans l'attitude de la soumission et du plus grand respect. « Voyez, dit le gentilhomme, comme « ces paysans sont disposés' à recevoir votre émancipation; «^Is s'ensoucient fort peu, je vous assure. — Eh bien! réu pondit Lafayette, encore quelques années, et nous verrons « qui de nous deux aura eu raison. » Quelques années plus tard éclata la révolution ; les droits seigneuriaux fuirent abolis , et le gentilhomme se vit obligé de se soustraire par la fuite à la fureur des paysans. Ceux-ci continuèrent à respecter Lafayette , qui les avait toujours traités en père et jamais en seigneur.

Maintenant , monsieur, je vais vous retracer les souvenirs qui me sont restés de la manière de penser de Lafayette sur des matières qui ont rapport à la société en général; elles intéressent par conséquent le moraliste et le philosophe. Si, sur certains points, j'ai mal interprété ses idées ou ses sentiments , la faute en est à moi, et je vous prierai de vouloir bien me rectifier; vous pourrez le faire facilement, car, d'aprèsce que je vous ai dit de sa vie privée, vous avez pu voir que Lafayette était un homme parfaitement en harmonie avec lui-même, dans ce sens que ses opinions et sa conduite ont eu constamment pour base ce qui est grand, juste et honorable.

Je vous avouerai franchement ne pas avoir partagé sur tous les points, quant à leur application du moins, les opinions de l'homme pour le caractère duquel j'ai tant d'admi-

ration. Beaucoup d'idées belles et généreuses en théorie peuvent, en effet, ne point être applicables en pratique : ainsi on, ne saurait donner aune société vieille, usée, qui semble tomber en ruine par excès de civilisation, comme les fruits en décomposition par excès de maturité, des institutions qui conviennent à un peuple jeune , nouveau, comme la nation américaine, dont l'existence civile et politique commence avec tous les éléments de la civilisation , et peut y prendre ce quïl y a de bon, ou rejeter ce qui Taltère et la corrompt : ce serait vouloir appliquer à un vieillard les régies d*hygiène ou les remèdes qui conviennent à un enfant II faut, selon moi, purifier les vieilles sociétés, en supprimant leurs abus, ea extirpant leurs vices, et les régénérer ainsi peu à peu, sans secousses, s'il est possible; c'est le moyen de les rajeunir, ou du moins de les étayer jusqu'à ce qu'elles soient assez améliorées pour se soutenir d'elles-mêmes.

Un médecin vraiment philosophe, pénétré et digne tout à -la-fois de la haute mission qu'il remplit auprès des hommes, ne saurait suivre aveuglément les opinions ou épouser les passions des partis qui divisent la société. Il ne voit l'homme que hors des scènes du grand monde, et gisant sur un lit de douleur; le plus souffrant et le plus malheureux est celui qui l'intéresse davantage. Les infirmités physiques et morales de l'espèce humaine sont sans cesse devant lui. Sortant des palais somptueux, il pénétre dans les réduits obscurs de la misère, et, dans des lieux si différents, il retrouve toujours le même homme , l'être souffrant, qui implore S6s secours, et au soulage-

ment daquel il- a consacré son existence. Par ses relations intimés avec toutes les classes de la société, il est mieux que personne à même d'observer, de connaître, de juger rhumanité, et de lapprécier à sa juste valeur. Celle-ci ne s'offre pas en général à ses regards par son beau côté : il letudie même de trop près ; mais s'il perd de ses douces illusions , il peut au moins la voir telle qu'elle est. Calme au milieu des révolutions qui surgissent autour de lui, il ne doit que déplorer leurs tristes résultats pour les vaincus, adoucir la colère ou l'humeur présomptueuse des vainqueurs, gémir sur les infortunes, sur les calamités qu'elles entraînent, et y remédier autant qu'il est en lui de le faire. Ministre de paix et d'union entre les hommes qui lui ont confié ce qu'ils ont de plus cher, leur vie, et souvent leur honneur, il ne doit que les consoler ou guérir leurs maux, et s'il peut avoir quelque influence sur eux, c'est pour modérer leurs passions, les ramener à la raison, à la justice, à la tolérance, à ce qu'il croit le plus utile à eux-mêmes et au bien du pays. Quant à lui, il ne doit ambitionner de se distinguer que par son désintéressement; par l'abnégation qu'il fait de sa personne lors des épidémies qui désolent les populations ; par son dévouement et son courage , en i*elevant ou pansant les blessés sur les champs de bataille; par sa charité, sa sévérité contre les vices, et son indulgence pour 'les faiblesses de l'espèce humaine. Tels doivent être, à mon avis, le caractère, les devoirs et le véritable patriotisme d'un médecin.

Lafayette aurait voulu ne faire qu'une grande famille de

toute Tespéce humaine , et amener les hommes, par les voies de la morale ,;à se considérer et à se traiter entre eux comme de véritables frères : préceptes saints de l'Évangile^ dont on parle tant, que tout le monde admire, et qu'on suit si peu 1 11 pensait que tout homme naît avec des droits inaliénables et imprescriptibles , tels sont : la liberté de toutes ses opinions; le soin de son honneur et de sa vie; le droit de propriété; la disposition entière de sa personne, de son industrie , de ses facultés ; la communication de toutes ses pensées par tous les moyens possibles; la recherche du bienêtre et la résistance à l'oppression.

Il regardait les honpnes • comme les enfants d'un même père, ayant tous des droits égaux aux bienfaits de la civilisation et devant être soumis à des lois communes, mais aussi comme devant chacun rendre à la société ce qu'ils lui empruntaient en utilité ou en garantie. C'est dans ce sens , si je ne me trompe , qu'il comprenait la liberté et l'égalité parmi les hommes. Les distinctions nécessaires à l'ordre social ne devaient être fondées , selon lui, que sur l'utilité générale.

«Quant à moi, monsieur, écrivait-il au baiUi de Ploën, (c persuadé que le genre humain fut créé pour être libre, »et que je suis né pour servir sa cause, je ne puis ni ne « veux renier la part que les devoirs de ma destinée m'ont «fait prendre à ce grand événement; et par-tout où je le « pus, et sur-tout dans ma patrie, je concourus par calcul à (c toutes les entreprises contre un pouvoir illégitime qu'il faite lait détruire; et je vous atteste qu'en 1787 et 1788, la ré- «sistance des privilégiés, de ceux même qui ont été les

u coryphées de l'aristocratie , eut autant les caractères de la a faction qu'aucune autre insurrection que j'aie vue depuis. »

Les hommes ne sauraient oublier qu'ils ont été créés citoyens du monde 9 quelle que soit la contrée de la terre qui les ait vus naître ; qu'ils se doivent, par conséquent, non seulement à leurs compatriotes, mais aussi aux autres peuples, qui ne sont que de grandes familles. Aussi , pénétré de ces sentiments sublimes, Lafayette préférait- il sa famille à lui-même, sa patrie à sa famille , et l'humanité entière à sa patrie ! Il n'y a pas d'étrangers pour nous dans le sens moral, et dans le sens moral encore l'homme est par-tout chez lui. Il ne faudrait pas conclure de ce qui précède, qu'c^ndoUre faire de l'homme un animal vagabond, errant de contrées en contrées, et qui se trouve chez lui, là où la société l'héberge et le nourrit, mais bien que les sociétés doivent admettre, accueillir et protéger tout homme qui est digne d'en faire partie , quelle que soit la race à laquelle il appartient, ou le pays qui lui a donné naissance.

La société a des charges obligatoires à supporter, et des plaies que , si elle ne peut pas complètement cicatriser, elle doit au moins chercher à diminuer.

Les charges de la société sont principalement les frais du gouvernement qu'elle s'est choisi, auquel elle est obligée de se soumettre, dont elle doit nécessairement faire partie, et qui est chargé de maintenir son harmonie , de la représenter et de la défendre dans le système politique général.

Parmi les plaies honteuses de la société on peut signaler les mendiants qui l'exploitent au nom de la charité , en touchant

les cordes qui vibrent le plus facilement dans les âmes bonnes, timorées ou superstitieuses; les voleurs et autres gens àpeu-près de semblable espèce, qui exercent contre elle leur coupable industrie , ou entretiennent devant ses yeux un commerce scandaleux ; \e^ fainéants incorporés y n'importe sous quel titre; les gens désœuvrés ^ purement consommateurs, qui lui donnent l'exemple de la paresse ou la corrompent par leurs vices , et sont à charge à la société s'ils sont pauvres; à charge encore s'ils sont riches, par le mauvais emploi qu'ils font le plus ordinairement de leur fortune. C'est parmi ces êtres parasites, qu'on rencontre tous les germes de la corruption : aussi, comme la société ne peut s'en délivrer complètement , elle doit faire tous ses efforts pour en diminuer le nombre autant que possible.

Dans les circonstances pénibles où souvent il s'est trouvé placé , Lafayette n'oublia jamais qu'il était l'ami de ses semblables, et qu'il devait les secourir et les protéger.

Voici une lettre que dans l'exil il écrivait au Directoire :

« Citoyens directeurs,

« Permettez qu un citoyen qui dut sa délivrance au gou- « vemement de sa patrie , cherche aujourd'hui à se prévaloir « de cette obligation pour vous demander un acte de justice. « Ce n'est pas de moi que je parlerai ; et, quoique mon cœur « et ma raison me rappellent également mes droits , j'apprécie « les circonstances qui m'éloignent encore de mon pays : mais « en faisant de loin des vœux pour sa liberté, sa gloire et son « bonheur, je viens vous parler du petit nombre d'officiers

u qui, dans une occasion <loDt la responsabilité appartient à « moi seul, se crurent dans l'obligation d'accompagner leur « général, et furent faits prisonniers des ennemis. Leurpa- « triotisme éprouvé dès le commencement de la révolu- (i tion s est conservé dans toute son ardeur comme dans « toute sa pureté, et la république ne peut pas avoir de plus « fidèles défenseurs.

Salut et respect,

« Lafayette. »

Lafayette disait à ses concitoyens de la Haute-Loire, peu de temps après sa rentrée en France : « Savais abjuré toute «< prétention à mon retour sous le régime résultant de cette « journée ( 1 8 fructidor ^)^et auquel ont succédé les bienfaits , « les espérances et les engagements du 1 8 brumaire *. Je crus tt alors qu'il m'appartenait de mettre fin à ma proscription; « et, après avoir informé de mon arrivée les Consuls provi- « soires, et réclamé le rappel de mes camarades d'exil, prince cipal objet de mon empressement , j'attendis notre radiation c< commune dans la retraite absolue à laquelle je me suis « voué, et où, loin des affaires publiques, et me consacrant « enfin au repos de la vie privée , je forme des vœux ardents « pour que la paix extérieure soit bientôt le fruit des miracles « de gloire qui viennent de surpasser les prodiges des campa- « gnes précédentes, et pour que la paix intérieure se consolide M sur les bases essentielles et invariables de la vraie liberté. »

* An V (4 septembre* 1797).

• An Vin (9 novembre 1799).

Pendant sa dernière maladie , Lafayette fût très affligé des émeutes du mois d*avril, et tous les jours il me demandait des nouvelles des deux blessés auxquelsje donnais mes soins; il me félicita quand jepus lui annoncer qu'ils étaient hors de danger.

Le premier de ces malades , M. Chalamel , adjudant de la cinquième légion de la garde nationale, avait reçu une balle à la nuque ; la colonne vertébrale avait été touchée par le projectile , la moelle épinière frappée de commotion, et le malade était paralysé des quatre membres. Après avoir éprouvé de graves accidents , il se rétablit assez promptement.

Le second blessé se nommait Hû : âgé de six ans , il était dans les bras de son père , lorsque tous deux furent atteints de plusieurs balles. Le père fut frappé à mort ; une balle fracassa l'articulation du coude droit de l'enfant. La gravité des accidents qui se développèrent me força à pratiquer l'amputation du bras. Ce malheureux enfant est maintenant complètement guéri, et le gouvernement vient de lui accorder, ainsi qu'à sa mère, une pension de i20ofr.

Jamab homme ne fut plus que Lafayette ami de Tordre,

de la paix et de la tranquillité publique ; et dans les crises

politiques les plus orageuses, on Ta toujours vu suivre la

ligne droite qu'il s'était tracée , quelque danger qu'il y eût

à la parcourir : on pouvait dire de lui comme Horace du

sage:

Si fractus illabatur orbis , Impavidum ferient ruinse.

Il pensait que les mouvements tumultueux d'un peuple

égaré ne peuvent que retarder son émancipation, et qu ils étaient contraires à la véritable liberté , dont l'existence nest possible qu'avec Tordre, et sous l'empire des lois et de la morale publique. « Malgré la part que j'ai prise u aux révolutions d'Amérique et d'Europe , » écrivait-il au bailli de Ploën , « c'est autant comme défenseur de l'ordre « public que comme promoteur de la liberté que je suis « resté présent à la mémoire des Français. »

Le 1 4 juillet 1 790, il disait aux membres de la fédération ; u Que l'ambition n'ait pas de prise sur vous ; aimez les amis « du peuple, mais réservez l'aveugle soumission pour la loi, i< et l'enthousiasme pour la liberté. »

« C'est pour eux (les défenseurs de la vraie liberté), écri- « vait-il à M. d'Archenholz, que, dans la sincérité de mon « cœur, je vous lègue ici cette consolante vérité, qu'il y a « plus de jouissance dans un seul service rendu à la cause «de l'humanité, que la réunion de tous ses ennemis, et « que même l'ingratitude du peuple ne peuvent causer de » tourments. »

Lafayette avait, comme il le disait lui-même, l'instinct de la liberté ; il l'aimait avec passion; il l'avait défendue contre la république même, mais il desirait encore plus s'en rendre digne que d'en jouir. Il n'ignorait pas que la véritable liberté, la seule qui soit compatible avec le bien des masses et des individus , n'a pas de plus redoutable ennemie que la licence, avec laquelle certaines personnes la confondent ou feignent de la confondre. La liberté, en effet, est soumise à la raison qui l'écIaire, à l'immuable justice qui la soutient, à la

conscience et à Tamour du bien public qui sont ses guides. Amie de Tordre et de la paix, elle ne fait jamais violence à la conscience des autres; seulement elle empêche que leurs actes ne soient contraires aux lois et au bien général.

Lafayette n'ignorait pas non plus, et il en avait fait la rude épreuve, que le despotisme de Fanarcbie est le pire de tous les despotismes : il savait également que beaucoup de gens veulent de la liberté et de l'égalité pour abaisser ceux qui leur sont supérieurs^etnon pour élever à leur niveau ceux qui sont au-dessous d'eux.

Pourrait-on tracer avec des couleurs plus vives le por^ trait qu'il fait des hommes placés à la tête de la révolution après le lo août 1792 : « Des hommes dont la vénalité u a lassé tous les partis, dont la bassesse a toujours caressé «la main qui donne ou qui frappe, dont le prétendu pa- « triotisme ne fut jamais qu'égoïsme, des corrupteurs avoués « de la morale publique, les auteurs de protestations ou « de projets contre la république, amalgamés à des âmes « de boue et de sang, qui l'ont si souvent souillée ! quels « chefs d'une nation libre ! Puissent ses législateurs lui « rendre une constitution , un ordre légal ! Puissent ses « généraux se montrer incorruptibles ! « ( Lettre à M. dJrchenholz.)

Lafayette pensait que les masses jugeaient presque toujouurs sainement les questions les plus importantes, sur-tout celles qui tiennent immédiatement aux intérêts généraux de la société. Il ambitionnait l'assentiment de ces masses, quoi-

qu il sût par expérience combien la plus grande popularité peut être passagère , et avec quelle facilité le peuple brise Fidole qu'il encensait la veille ; mais on peut dire qu il ne fit jamais , pour obtenir cette approbation générale , rien qui ne fût dicté par sa conscience et son entière conviction. Après la révolution de juillet, on voulait lui faire sanctionner une mesure qu'il réprouvait, et on lui laissait entrevoir que, s'il agissait autrement, il pourrait perdre sa popularité, qui alors était fort grande. « Je regarde la popularité , répondit-il tt avec dignité, comme le plus précieux des trésors; mais, « comme tous les trésors, il faut savoir la dépenser et s'en u dépouiller pour le bien public.» Réponse sublime qui peint son ame tout entière.

Lafayette avait de la pitié ou du mépris pour ceux qui se laissent opprimer sans résistance, et de l'horreur pour leurs oppresseurs. Mais ceux-là sur-tout lui paraissaient méprisables, qui vendaient lâchement leur liberté, venaient volontairement coiu*ber la tête sous le joug sans y être forcés, et achetaient par une honteuse servitude le plaisir d'exercer un petit despotisme, ou seulement de se donner de l'importance. Il observait avec raison que ces hommes s'abaissent par ambition, comme certains avares se ruinent au jeu par convoitise.

Les parents de Lafayette voulaient le faire entrer dans la maison du comte de Provence (depuis Louis XVIII). Il ne s'en souciait pas , mais , par respect et par obéissance pour eux , il ne savait comment les refuser. Alors il chercha loccasion de se faire refuser par le prince lui-même, ou du

moins d'obliger ses parents à renoncer à lenr projet. Cette occasion ne tarda pas à se présenter : ayant rencontré le Comte dans on bal, il le reconnut, bien que celui-ci fût masqué , et il se fit intriguer par lui, sans lui donner à soupçonner qu il Pavait deviné sous son déguisement. Dans la vive interlocution qui eut lieu^ le Comte fit briller sa mémoire , et Lafayette trouva moyen de l'interrompre en lui disant : « Qu'il ne devrait pas se donner tant de peine pour « prouver que la mémoire était lesprit des sots. » Quelques jours plus tard ils se rétrouvèrent à la cour : le Comte ayant demandé à Lafayette s'il savait quel était le masque qu'il avait si maltraité : « C'est celui qui porte ici un habit vert, n répondit Lafayette. Le Comte, qui portait un habit de cette couleur, tourna le dos, et dès-lors U ne fut plus question d'attacher Lafayette à sa personne.

L'ame généreuse de Lafayette le portait instinctivement à embrasser la défense des minorités opprimées. Dans la lettre qu'il écrivait au bailli de Ploën , il lui dit : « Dans le tt même esprit qui m'avait autrefois dévoué à la cause des « protestants français, je m'obstinai toujours à me déclarer « le défenseur du culte opprimé. »

Il considérait la liberté de la presse conune Tune des bases fondamentales de tout gouvernement constitutionnel : il reconnaissait bien ses abus , qu'il blâmait hautement; mais ces abus lui semblaient comme les passions véhémentes du jeune âge, qui finissent par se calmer et par faire place à la raison. Pour remédier à ces abus, la censure était, selon lui, un remède ph'e que le mal : elle asphyxiait la pensée. « Que di-

« rait-on de Injustice, me disait-il un jour, si, dans la crainte a d être insultée, elle mettait à laccusé un bâillon qui lem- M péchât de se défendre?» Il écrivait en 1799: «Mais si u notre dévotion à la libeité de la presse encouragea des u abus quelle n exigeait pas, du moins eûmes-nous soin, « comme on peut le voir par les écrits du temps, que cette tt liberté entière fût conamune à tous les partis; heureux, « si nous avions pu protéger aussi complètement celle des u pratiques religieuses ! »

Lafayette aimait beaucoup les honunes qui se consacraient au bien de leur pays : aussi était-il lié avec les philanthropes les plus distingués du siècle, qui combattaient pour instruire, pour éclairer les peuples , et défendre leurs droits contre toute espèce d'oppression.

Dans une lettre à Masclet, en date du 2 frimaire an IX % il lui dit : « Je vous félicite d'avoir vu lord Holland : il lui « aurait suffi pour m attacher à lui, de la manière dont, en « 1790, il prononça le nom of his uncle Charles; il a mérité, « depuis, que le sien fût prononcé par tous les amis de la li- « berté avec un vif intérêt, et par moi avec une profonde tt reconnaissance. »

Dans ses lettres à Masclet, il affectait souvent d'appeler jacobite la faction jacobine, pour faire allusion aux Stuarts, et se servait de ce nom pour désigner toute espèce de ty-r rannie.

Pendant sa maladie, Lafayette fut un des premiers à lire

* 23 novembre 1800.

les Paroles ctun croyant, de M. l'abbé de la Mennais : « C'est «vraiment, «nous dit-il un matin, «Tapocalypse de 89; « je ne croyais pas l'abbé de la Mennais plus républicain « que moi : son livre est bien écrit et plein d'enthousiasme ; « il fera sensation et produira du scandale parmi les croyants « auxquels il s'adresse. »

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