‹ Souveniers sur la vie privée du général LafayetteChapitre 21 sur 58 · Pavillon du canot américain · texte numérisé non relu

Pavillon du canot américain

Le château, outre le rez-de-chaussée, a deux étages. Sous les combles sont placées les chambres des gens de service. Les murs sont ornés et couverts en dehors de plantes grimpantes, de lierres, de jasmins de Virginie, etc. ; ils sont entourés de buissons épais et de beaux arbres, de saules pleureurs énormes, qui semblent s'élancer de leur base, s'élèvent

jusqu'à la toiture ou inclinent tranquillement leurs branches vers les eaux du fossé. Celui-ci a environ de trente à quarante pieds de largeur, et sept à huit de profondeur. Il ne fait plus le tour complet du château ; Lafayette Fa fait combler du côté de la cour, de sorte quon passe de plain-pîed de celle-ci sur la pelouse. Les eaux en sont limpides, nourrissent de beaux poissons, et sont alimentées par un ruisseau qui vient de lun des étangs de la ferme. En dehors on arrive au fossé par une pente douce, couverte d'un gazon émaillé de fleurs.

Au rez-de-chaussée du château on trouve, communiquant avec le vestibule, une petite chapelle, une grande salle à manger qui peut contenir quarante ou cinquante personnes , et plus loin les cuisines. Un bel et large escalier en pierre, parfaitement éclairé, conduit aux deux salons de réception, au musée de Lafayette, et aux corridors qui mènent aux autres appartements de la famille et à ceux des amis.

L'appartement de Lafayette est au second étage. Il se compose de trois pièces : une antichambre, une chambre à coucher, et une bibliothèque dont les fenêtres donnent sur le parc , et dominent les bâtiments de la ferme , qu'on voit presque à vol d'oiseau , à vingt-cinq toises environ de distance.

Tous ces appartements sont très propres , bien entretenus et meublés avec la plus grande simplicité. Je vais vous indiquer sommairement ceux des objets dont ils sont garnis , et qui pourront vous intéresser.

A l'entrée du vestibule sont placés deux petits canons que le peuple de Paris , lors de la révolution de Juillet , avait

montés sur des roues de carrossé pour attaquer les troupes de Charles X. Les vainqueurs les firent remonter sur des affûts neufs pour les offrir à Lafayette. Ces csmons portent au-devant de la lumière rinscription vivante ^ sculptée en caractères saillants :

LE PEUPLE PAHISIEN

AU GÉNÉRAL LÂFATETTE ,

LE 3 AOUT l83o.

Près de ces canons , reste sur son perchoir un cacatoë blanc, qui fut donné en 1829 à Lafayette par Benjamin Constant. Ce bdi oiseau faisait sur-tout accueil au général j il semblait parfaitement le distinguer des autres personnes de la maison, par ses mouvements de joie dès qu'il Fapercevait, et par ses caresses plus empressées quand il s'arrêtait près de lui.

La petite chapdle qui donne sur le vestibule est maintenant tendue en noir et à lusage des membres de )a famille seulement : elle 3e distingue par son extrême simplicité. Un crucifix d ivoire et des candélabres en argent décorent son autel. Sur les murs sont placés, en regard, deux tableaux : sur l'un est écrit le Psaume 1 29 , Vêpres du mercredi ; et sur l'autre , la Lecture du livre de Tobie , ch* 1 3.

Sur le mur du vestibule , parallèle à la grande porte du salon, on voit un trophée de drapeaux, groupés avec autant d'art que de sentiment, et qui, pour la plupart, rappellent des souvenirs historiques. Ainsi on distingue : un drapeau déchiré , enlevé à la garde suisse par le peuple de Paris aux journées de juillet i83o; à côté, le drapeau tricolore que portait l'enfant tué , le 28 juillet i83o, sur le pont d'Arcole,

le mur à droite, sont exposées les deux beUes gravures de la déclaration d'indépendance des Américains, et du /are we// address du président Washington.

L ornement le plus remarquable de cette pièce est un buste en marbre de Lafayette, sculpté par David. Il est supporté par un fût de colonne, et placé entre les portraits de Washington et de Franklin*. Le pavillon de la frégate américaine la Brandywine^ donné à Lafayette par le lieutenant Gr^ory , ombrage les portraits de ces trois amis qu'il semble réunir, et fait flotter au-dessus de leurs têtes ses plis d azur semés d'étoiles d argent. L'effet de ce groupe est admirable ; il rappelle tant de beaux souvenirs ! L'hôte de la nation américaine ne pouvait être mieux placé qu'entre les deux principaux fondateurs de sa liberté. D'après une délibération de la ville de New-York, délibération que vous connaissez sans doute, ce nom {the Nations Guest) a été donné la première fois à Lafayette, lors de son dernier voyage.

Le second salon de réception est rond , comme la tour dans laquelle il est placé. Décoré d'une simple tenture en étoffe rayée blanc et nankin, il est orné d'un beau buste en bronze de Washington , par David. Au-dessus de ce buste, sont placés les portraits de John Adams et de Quincy Adams , son fils, tous deux présidents des États-Unis, Ces deux portraits sont mis en regard avec ceux des présidents Jefferson , Madison , Monroë et Jackson. Ces tableaux , de différents

* Cé« portraits sont de fort belles copies faites d'après les tableaux originaux , l'une par M. SchefFer, et l'autre par l'une des petites-filles de Lafayette, M'"* Adolphe Pcrrier.

DXJ GÉNÉRAL LAFAYETTE. 185

maîtres, sont parfaitement peints , et ont sur-tout, d'après le témoignage de Lafayette, le mérite dune grande ressemblance.

De chaque côté de la cheminée sont placés en pendants , 1** le portrait du malheureux Bailly , premier maire de Paris, homme aussi recommandahle par sa probité et son instruc* tion que par son courage, et qui périt sur Féchafaud lors de notre première révolution. Lafeyette, après avoir rendu compte au bailli de Ploën de l'affaire du Champ-de-Mars , terminait en lui disant: u Voilà, monsieur, cette affaire du « Champ-de-Mars, qui, depuis, lorsque le crime eut triom- <« phé, devint un des motifs du long et douloureux supplice »< où Iillustre et excellent BaiUy expia au milieu des Pari- « siens les services qu'il leur avait rendus, et où l'atrocité «( des assassins ne put être égalée que par la magnanimité de « la victime. » 2** Le portrait de l'infortuné duc de la Rochefoucauld, président du département, qui fut massacré à Gisors à la même époque!

Sur la cheminée , une modeste pendule sépare le buste du général Riégo, mort pour la liberté , de celui de sa femme.

On monte par un petit escalier à l'appartement particulier de Lafayette. \J antichambre est éclairée par le haut , au moyen d'un vitrage. Près de la porte d'entrée , à gauche, est placé le portrait du caporal de la prison d'Olmiitz que je vous ai fait connaître.

La chambre à coucher est irrégulièrement carrée; la tenture est en étoffe de soie jaune. liC lit ainsi que les autres meubles sont simples et très propres. Les murs sont couverts

de tableaux, de dessins et de gravures dont je vais vous indiquer les principaux. Au-dessus des dnq portes de cette chambre sont autant de portraits de famille peints en bustes et à rhuile. Ce sont ceux, i* du père de Lafayette, qui fut tué à Tâge de vingt-six ans à la bataille de Minden (Lafayette n avait alors que deux ans) ; 2® de sa mère ; 3** celui de sa grand*mère; et 4** ceux de ses deux bonnes tantes qui avaient pris soin de son enfance , et pour lesquelles il avait tant de respect et d affection. En face du lit, on voit un fort beau portrait du maréchal de NoaUles.

Parmi les portraits gravés ou dessinés, on trouve ceux de Fox, du général Fitz-Patrick, de Thomas Glarkson, d'Henri Clay, du duc de Noailles, de Kosciusko, de Jackson, de Jefferson, de Clinton, de Grawfort , de Calhoun , de Van-Ryssel, du comte de Mun , de Necker, de madame de Staël, de madame d'Hénin, de madame de Tessé, du général Knox, du général Foy , de Léon Dubreuil , médecin , maître et ami de Cabanis , etc. Je dois noter encore une petite silhouette du juge Peters de Philadelphie , et un beau portrait de Lally- Tolendal , arrachant le crêpe qui couvre le buste de son père dont il vient de réhabiliter la mémoire.

Sur l'un des côtés de la cheminée , on observe une grande miniature qui mérite de fixer notre attention par l'homme qu elle représente et par la beauté de son exécution. C'est le portrait de M. F. K. Huger , qu'on peut nommer le libérateur de Lafayette, bien que l'audacieuse entreprise qu'il avait tentée pour l'enlever des prisons d'Olmiitz n'ait point réussi. Vous devez savoir, en effet, que ce digne fils du major

Huger, de la Caroline du Sud, chez lequel Lafayette avait débarqué lors de son premier voyage en Amérique , eut la générosité de se livrer pour faciliter la fuite de Lafayette et de Bollmann. Je me souviendrai toujours de la vive et agréable émotion que j'ai éprouvée en voyant ce portrait pour la première fois. On le dit fort ressemblant. Le front de M. Huger est largement développé et plein de noblesse ; son visage est ovale, maigre, coloré; son nez est assez prononcé , et ses lèvres minces. Ses yeux , d'un bleu tirant sur le gris, sont remplis d'expression. L'ensemble de cette belle physionomie fait reconnaître un homme d'un tempérament nerveux , plein d'élévation d'ame et d'un caractère résolu.

«^*é^«êè^feéè®

Page 1