‹ Souveniers sur la vie privée du général LafayetteChapitre 30 sur 58 · M. Edmond · texte numérisé non relu

M. Edmond

[a mariées,

iir,

Mlle Virginie lafayette, veuve du colonel de Lasteyrie; quatre enfants. |3. M. Jules de Lasteyrie

\4. M"* Octavie.

,0 mU« Pauline (M>n« de Rémusat),

deux enfants, ao Mll« Mélanie (M™« de Cor-

celle), un enfant.

Les familles alliées à celle de Lafayette , celles des Tracy , des Lasteyrie, des Maubourg, des Ségur, des Perrier, etc. , venaient souvent le visiter et passer quelques jours près de lui à Lagrange. D me serait impossible de vous nommer tous ses amis sans en oublier , tant Os étaient nombreux. Cependant je ne puis en omettre un , aussi exceUent qu'attaché à Lafayette auquel il avait consacré sa vie, et qui lui tenait lieu d un second fils : vous reconnaissez déjà M. Carbonel, car vous avez dû le voir près de Lafayette à Paris ou àLagrange.

Le général Carbonel, ancien chef d'état-major de la garde

nationale, s était lié avec M. George Lafayette en i8o5: ils étaient alors tous deux aides-de-camp de Grouchy. lis s'étaient embarqués ensemble en Hollande pour l'expédition projetée contre l'Angleterre; cette expédition n'eut pas lieu, et les deux amis firent les campagnes d'Austerlitz et de Pologne, après lesquelles ils furent obligés de se séparer. Napoléon encore irrité du vote de Lafayette contre le Consulat à vie , se refusa constamment à accorder à son fils l'avancement demandé pour lui par tous les chefs de l'armée, et notamment par Murât qui voulait en faire son aide-de-camp. Plusieurs années de brillants succès dans son grade de lieutenant, des blessures, des actions d'éclat, ne purent vaincre l'obstination de l'Empereur. Cette injustice surprit toute l'armée et ajouta encore à l'estime et à la considération que le jeune officier avait su mériter. Après tant d'efforts infructueux pour suivre une carrière qu'il aimait, et qui devait être glorieuse pour lui, il se devait à sa famille; il donna sa démission, et fut obligé de se séparer du général Carbonel, qui fut plus heureux dans son avancement. Il pût enfin se réunir de nouveau à cet ami , après les guerres de ITEmpire. M. Carbonel habitait la maison de Lafayette, auquel il consacrait la plus grande partie de son temps. Son tendre dévouement pour lui n'avait pas plus de limites que lés marques de bonté et les témoignages de confiance qu'il en recevait : il l'a soigné avec ses enfants jusqu'à son dernier moment, et ce n'est qu'au milieu de son excellente famille qu'il a pu trouver des consolations.

J'aime à transcrire ici une lettre écrite en anglais par

Lafayette, et dans laquelle il rend compte à son ami Masclet de la position de son fils à larmée :

«Paris, 38 pluviôse.

« Je n'ai pas reçu de vos nouvelles depuis long-temps, mon « cher Masclet; je suis cependant bien persuadé que vous « n oubliez pas votre ami, et que vous avez appris avec plaisir « l'heureuse occasion qui s'est offerte à George surleMincio. « Il était sous les ordres du général commandant l'aile qui « s'est battue et qui a remporté la victoire. Le 1 1^ régiment « de hussards s'est particulièrement distingué. Mon fils a reçu « pour sa part trois balles, qui n'ont heureusement fait que « de légères blessures. Le général Dupont m'écrit qu'il l'avait « nommé dans son rapport sur cette bataille, mais que George i< avait demandé qu'on supprimât cette mention honorable «pour lùr; à' moins que ses camarades blessés n'obtinssent.la « même faveur. Itse serait plus tôt guéri de ses blessures s'il « n'avait cru devoir rester avec son riment tant qu'il y a eu « quelque cliôse a faire , ce qui lui a causé une inflammation et i( un dépôt au bras. Mojs lorsque le onzième de busards, en « allant feire le blocus 'des forts de Vérone se fut éloigné du « danger, George^ entra dans ïâ vme, où tous les soins pos- « sibles hii funeiitiprodigués^i La dernière fois que le général « Dupont le vit , son état faisait espérer un prompt rétablis- « sèment, .qjuqiq^'il pp^àt. mmrç Jle braç . m. éçharpe. Il « avait le eôté Iteauceup^^ moins; maltraité qiie le bras. Dfe *« sorte (jue ie danger de là bataille , qui a. été extrême, « étant ujoe. iÇotSjpassé^ .nous nayons plus qu'à) nous r^oiiir. « Je vous donné ces Idétiàils ; J)àrceque je sais qu'ils vous fe-

t ront plaisir. Voici donc une bonne, solide et honorable a paix. Je vais ce soir à la fête que donne Talleyrand en ^ commémoration de cette paix, et je ne manquerai pas de « profiter de l'occasion pour lui rappeler Éleuthère. Il vient M d'arriver à Calais un de nos compatriotes, Joseph Gursay ; « il attend un passe-port. Vous savez que ce u est qu'une affaire « de temps ; nous desirons toutefois l'abréger. Madame « d'Hénin le connaît particulièrement. Votre recommanda- «tion au commissaire Mingo, qui pourrait écrire à Paris « pour lui obtenir cette permission, ou tout autre moyen que ti vous jugerez plus efficace, nous obligerait infiniment. Ofu frez à Madame Masclet mes respectueux hommages.

a Votre ami, L. F*.»

■ ^ . , « Pari», 28 PlQviose.

* « I have not this long while heard from you, my deai* Masclet ; sure l am, « nevertheless, that you do not forget yoHr friend, and that you have been « pleased wilh 6eorge*s good fortane on the Mindo. He vrâs in the wing, and « under the gênerai who fought and won the action. Theeleventh régiment of « hussars was the most distinguisbed. My son had for his share threc bullets, « but slight WDunds. General Dupont tells me hehad named him in the acconnt « of the bâttle, George insisted on the»i^pression of the motion tnade of him, « unless the same was donc in favour of his wounded comrades. His wounds « would have been sooner cured, had he not remamed with the régiment as « long as there was someching to do, whidi caused an mflammation and a « dépôt in his arm. But when the eleventh hussars ma(k the blockade of « the forts of Verona, which put them out of the way of danger, George got « into the cityi where hc was vei^ weîf taken care of. When General Dupont « saw him last, he was in good trairiof ï-ecovery, although he yet bore a scarf. « His side was still less damaged than the arm. So that the danger of the battle, « which has been great, being over, we have had nothing to fear, and much to « rejoice at. I give you those detats, as I know you will enjoy them. Hère is « a good, honoarabic, solid peace. I am going this evening to the entertain- « ment givcn on the occasion by Talleyrand ; nor shall I lose the opportunity

Adoré de ses parents et de ses amis, Lafayette était pour eux 1 objet d'un vrai cuke; chacun de son côté était aux petits soins pour lui', on voulait Faider à prolonger, à embellir ses dernières années, et il serait vrai de dire qu'il pouvait en toute assurance abandonner à autrui les soins d'une existence qiïi paraissait ne plus Itii appartenir.

Il existait un bonbeui* de comtmunauté, de sentiments et d'affection entre tous les membres de la nombreuse et bonne famille de Lafayette. Mais, comme dans la vie les causes de peine et de chagrin sont plus fréquentes que celles de satisfaction ou déplaisir, il en résultait aussi que souvent tous étaient frappés à-la*fois du malheur personnel de 1 un d'eux ou d'un ami commun : l'ami de l'un devait nécessairement être celui des autres. Dans plusieurs circonstances j'ai été témoin de leur affliction; il aurait été impossible de ne point la partager, tant elle était sincère , tant on sentait qu elle partait du fond de leurs cœurs.

Vers le milieu de l'automne de Tannée 1828, M. George Lafayette vînt me chercher , eh poste , pour aller à ïjagrange^ porter secours au fils aîné de son ancien précepteur M. Frestel, qui s'était gravement blessé dans une paiptie de chasse. Nous arrivâmes à Ijagrange à oiize heures du soif; Le général

« to remind him of Ëleutheros. TheFe is one^of. our couotxyEDfn arrived at « Calais, Joseph Cursay^ who is waiting for a passport. You know it is only an « afPair of time, but we wish to shorten it. Madame d'Hënin knows him parti- « calarly. A recommendatioD from you to Gommisaary Mingo, who might « Write to Pai^s for the permission, or any other efficacioas means you may « think of, would much oblige us. My affectionate respects to Mrs. Masclet.

« Your friend, L. F. »

avec sa famille et ses amis étaient rémiis dans le salon; ils attendaient avec impatience notre arrivée , et avec anxiété le jugement que je porterais sur l'état du blessé. Le. fusil du jeune Léon Frestel avait éclaté : sa main droite était fendue jusqu au poignet, et horriblement fracassée : je fus obligé d amputer les trois derniers doigts. M, Frestel père, doué d'une force de caractère peu conamune, fit violence i sa vive douleiv, et ne voulut point quitter son fils peu- ^ dant Topération, que le malade supporta avec courage et résignation.

lorsque je rentrai au salon, Je ne saurais vous dépeindre l'intérêt palpitant de Lafayette , de ses enfants , de ses amis^ . pour le pauvre jeune homme ; l'empressement qu'ils mettaient 9. connaître le fond de. ma pensée sur aa position ; les émotions, le saulagement, la joie qviih éprouvaient de . mes espérances ; joie traversée par le chagrin de le savoir mutilé! De semblables scènes sont j. trop vives; les sentir ments qui les animent, le^ mou^vements, les enj^l^essions qui les caractérisent, sont trop multipliée 9. et se. oi^oisept dans tr<^ de directions àrla-fois^. pour que j^ chwche à vous les décrire. Il faut y avoir assise. Ce 6Wt de ces circonstaiices de la vie qui laissent dans l'ame.de profondes impressions, et se sentent toujours mieux qu'on ne peut les exprimer.

Le docteur Sautereau continua: de donner ses soins au malade, qui se rétablit complètement, et, plus tard, fit construire lui-même une machine très simple, pour suppléer les doigts qu*il avait pardus. Quelques semaines avant l'invasion du choléra-morbus , M. Léon Frestel , dont la carrière s'ou-

vrait sous les plus heureux auspices, fut attaqué dune inflammation grave de poitrine à laquelle il succomba

Quand on ^tait à Lagrange, on y respirait en toute liberté un air pur; on y savourak les charmes de la retraite sans avoir les ennuis delà solitude; tout concourait à inspirer un calme heureux et des sentiments d'affection pour lespéce humaine, qu'on n y voyait que sous d'agréables couleurs. On se sentait en quelque sorte rendu à la nature : on pouvait donner un libre cours à ses prisées ou à l'expression du bonheur dont on jouissait. Chacun y paraissait ce cpi'il était ; on ne voyait que dans l'éloignement, et bien petites, ces scènes du grand monde dont Ips personnages se croient obligés de. jouer un r6le^ et consentent volontiers à être trompés par les autres, pourvu qu'ils les trompent à leur tour.

Le luxe, la frivolité, les plaisirs brillants et avec eux la nullité de la plupart des sociétés de Pari&, étaient bannis de Lagrange. Le général se serait fait scrupule de gêner en rien la liberté de ses hôtes; tous les moyens de distraction étaient à leur disposition, et vous pouviez sans contrainte vous livrer à vos goàts pour l'étude, le dessin, ou la conversation ; vous pouviez puâser auprès de Lafayétte tous les ren^ignemcnts dont vous aviez besoin pour votre instruction : livre vivant de bien mémorables époques, il s'ouvrait volontiers pour ceux qui étaient dignes de le consulter, et il avait un tact parfait pour deviner si un intérêt véritable ou une futile curiosité était le mobile des questions que vous lui adressiez. Vouliezvous prendre des distractions plus actives, fatrede l'exercice ; les plus charmantes promenades vous étaient ouvertes de

toutes parts ; vous pouviez dam une nacelle visiter les îlots du grand étang, vous livrer au plaisir de la pêche et de la chasse , ou même folâtrer, comme des enfants , sur l'herbe et sur les merules de foin du parc, sans craindre de compromettre votre gravité ; parfois jeunes et vieux se livraient ensemble à ces amdsîsements du premier âge.

Quelquefois on donnait des fêtes à Lagrange. L une des plus intéressantes fat celle que les habitants de ce. pays offrirent à Lafayette le 9 octobre 1825, à son retour d'Amé-r rique , et dont M. Levasseur nous a conservé le précieux souvetiir. Depuis trofe jours les habitants des communes voir sines de Lagrange s occupaient des préparatifs de cette fête.

« A une certaine distance de Tbabitation , la voiture s'arrêta , le général en descendit et se trouva tout-à-rcoup au milieu d'une population dont les transportsetlempressemènt auraient trom{^ l'œil d'un étranger, en lui faisant croire que tous étaient ses enfants. Jusqu'au soir la maison fut remplie par la foule qui avait peine à se séparer de Lafayette. Les citoyens ne se retirèrent qu^après l'avoir conduit, à la clarté des illuminations et au son de la musique, sous im arc-detriomphe portant une inscription ou ik Itri avaient décerné le titre d'ami du peuple. Là il reçut de nouveau l'expression de la joie et du bonheur que ison retour caifôait à «es bons voisins.

« Le lendemain le général fut occupé toute la journée à recevoir les james filles qui lui apportèrent des fleurs et lui chantèrent des couplets , la compagnie de la garde nationale de Court-Palais, ainsi qu'une députation de la ville de

Kosay. Les habitants de la commune, en offrant une caisse de fleurs à leur ami, lui adressèrent, par Forgane de M. Fricotelle, chef de la députatioa, un discours simple et touchant. A peine ce discours était-il prononcé, que tous se précipitèrent dans les bras du général, et n'en sortirent que pour se jeter dans ceux de son fils M. George Lafayette,

«Le dimanche suivant, les habitants de Rosay et des environs offrirent au général une fête brillante, dont une souscription, à laquelle tout le monde contribua, fit les frais. Les préparatifs., qui avaient exigé plusieurs jours de trav^^ étaient l'ouvrage dune partie des citoyens qui navaient voulu être aidés par aucune main salariée.

tt A cinq heures du soir, plus de quatre mille personnes^ dont beaucoup étaient venues de plusieurs lieues, remplissaient les appartements et les cours du château de Lagrange, pour saluer celni que toutes les bouches appelaient l'ami du peuple. A sept heures une troupe de jeunes filles, marchant en tête de la population de Rosay, vint présenter au général une corfïeille de fleurs, en chantant en chœur des couplets simples et touchants. M. Vigne, au nom du canton, prononça un discours plein de sentiments généreux. Làfayette, après avoir remercié les habitants du canton de Faccueil qu'ils lui faisaient , disait en terminant : « Me voici « maintenant rendu à cette retraite de Lagrange, qui m'est u chère à tant de titres, et à ces occupations agricoles aux- (i quelles vous savez que je suis si attaché, et que pendant « beaucoup d'années j'ai partagées avec vous, mes chers <c voisins, et avec la plupart des amis qui m entourent. Votre

u affection, bien réciproque de ma part, me les rend de « plus en plus précieuses. Recevez tous, je vous prie, mes « remerciements pour la belle et touchante fête que vous « m'avez préparée, et qui remplit mon cœur de joie, de ten- « dresse et de reconnaissance.

« Après cette réponse , accueillie avec transport , le général fut conduit en triomphe sur la prairie, où une tente élégante avait été dressée pour lui et sa famille. Dés illuminations disposées avec art, un feu d artifice, des danses animées, un grand nombre de boutiques de toute espèce, et une population de plus de six mille personnes , enfin tout contribua à rappeler à Lafayette quelques unes des belles scènes de son triomphe en Amérique, avec d autant plus de vérité qu il y trouva une grande conformité dans les sentiments et dans leur expression.

« Les danses durèrent toute la nuit; les cris de vive [ami rfiipewp/e/retentirent jusqu'au jour, etle lendemain Lafayette, retiré au sein de sa famille, jouissait du bonheur et du calme que donne seul le souvenir d une vie bien remplie. »

Quelque grande que fût la liberté que Lafayette laissait aux personnes qui venaient le vÎMter à Lagrange , il ne permettait cependant jamais qu'on s'écartât des bienséances. Un jour un jeune homme s'étant un peu trop émancipé, Lafayette He lui fit aucune observation ; mais, bien qu'il le traitât avec une extrême politesse , il lui fit sentir assez qu il n'approuvait pas sa conduite, pour que le jeune étourdi partît le soir même du château. M. le comte d'Alva, qui m'a rapporté ce fait , dont il fut témoin , me faisait observer

quil était impossible d econduire un homme avec plus de délicatesse et de ménagements pour son amour*propre«

Les voisins de Lafayette et les étrangers venaient se promener librement dans son parc , qui leur était ouvert. Souvent même ils se réunissaient en famille dans les jolis bots qui en dépendent, et s y donnaient des fêtes champêtres , avec la certitude de n être jamais dérangés : la plupart justifiaient la confiance qu'il avait en eux, en s abstenant de la moindre dégradation; ils usaient, sans en abuser, de Thospitalité qui leur était offerte.

Cependant on avait aussi quelquefois à regretter que les habitants du pays ne fussent pas aussi délicats que Lafayette le supposait; quelques uns d'entre eux du mmns se persuadaient que toute production agricole et autres de la terre de Lagrange, étaient la propriété de tout le monde, et venaient faire leur récolte sur ses terres ou pratiquer des coupes secrétfô dans ses bois. Sur les observations réitérées de ses gardes, Lafayette permettait quelquefois d exercer des poursuites contre les délinquants pris en flagrant délit : mais qu'en arrivait-il ? quand ils étaient condamnés, le général se laissait toucher par leurs prières et leurs larmes ; il leur faisait grâce, intercédait pour eux, et finissait par payer luimême les frais de la procédure.

Lafayette était, pour les indigents de son canton, d'une bienfaisance inouïe. Tous les lundis on distribuait au château deux cents livres de pain , cuit exprès à la ferme pour les pauvres, et dans les temps de disette il leur en faisait donner jusqu'à six cents livres par semaine. Ge pain était de la même

qualité que celui quon mangeait à sa table. U y ajoutait alors une soupe et un sou par individu.

Si les indigents étaient frappés de quelque maladie grave, il les visitait et les faisait soigner à ses frais par le docteur Sautereau, dont le talent égale la modestie, et dont le dévouement pour les malheureux était la meilleure preuve de son bon cœur et de son attachement à la famille Lafayettc.

Il existe à Court-palais un établissement de charité fondé par la famille de Noailles. Lafayette , comme époux d'une demoiselle de Noailles, entrait, pour sa part, dans les dépenses de cet établissement, et , de plus, il faisait traiter à ses frais, à Thôpital de Rosay , les malades qui ne pouvaient être soignés à domicile.

Le docteur Sautereau habitait Lagrange depuis trente-six ans : Lafayette lui accordait sa confiance conune médecin et son affection comme ami. Peu d'hommes ont aussi bien connu que lui Lafayette dans sa vie privée; peu d'hommes aussi ont eu autant d'admiration pour ses vertus et son noble caractère, u Tous les instants de la vie de Lafayette à Lagrange, me disait-il un jour, se ressemblent, en cela qu'ils sont tous marqués par de bons sentiments ou des œuvres de bienfaisance. » C'est de lui que je tiens les anecdotes suivantes qu'il me racontait les larmes aux yeUx, avec l'émotion d'un homme qui regrette de n'avoir pas été à même de faire les bonnes actions dont il parle.

Un prêtre lui disait un jour du mal de I^afayette : pour toute réponse il lui rapporta l'anecdote suivante : « Lorsque

Lafayette fut possesseur de Lagrange , il voulait arrondir sa propriété, et dans ce but il acheta beaucoup de petites pièces de terre qui étaient intercalées dans les siennes. Une de ces propriétés appartenait à un paysan, nommé P***, qui éleva toutes les difficultés imaginables pour en obtenir un prix exorbitant : il voulait même actionner Lafayette, à raison d un fossé qu'il faisait creuser dans son voisinage ; enfin il fit si bien, qu'il obtint du général trois fois au moins la valeur de son terrain. Deux ou trois ans après, ce même paysan, non content d'avoir rançonné Lafayette, s'imagina de faire, à son profit, des coupes dans les bois de son parc: mais^ par malheur pour lui , il tomba du haut d'un chêne , se cassa la cuisse, et fut pris par les gardes, flagrante delicto. Lafayette fut informé de l'accident par le blessé même, qu'on avait transporté chez lui , et qui lui faisait demander des secours. Il apprit dans quelles circonstances il s'était cassé la cuisse , et lui envoya M. Sautereau pour lui appliquer l'appareil. Comme on lui faisait observer que c'était ce même individu qui avait voulu le traduire en justice : « N'unporte, ré- « pondit-il, faisons-lui du bien , cela lui fera connaître ses « torts envers nous, et peut-être regretter d'avoir été si exi- « géant au sujet de nos échanges de terre. » Le cas étant fort grave, Lafayette fit , quarante jours après l'accident , transporter à Paris et soigner à ses frais ce malade qui , en vérité , était bien peu digne de ses bontés. Ce fait nous prouve que le général savait oublier les mauvais procédés des gens, et leur rendre le b-en pour le mal qull en avait reçu.

Au mois de décembre de l'année 1806, M. Sautereau fut

appelé pour donner ses soins à un manouvrier dé Rosay, nommé Cerceau, pour une fractxire de la jambe. Le froid était extrême; le pauvre malade et sa femme qui le gardait n'avaient pas une grande provision de bois; mais ils savaient que leur docteur voyait des malades à Lagrange, et que les excellents habitants de cette maison étaient toujours disposés à venir au secours des malheureux. Us le prièrent donc d'implorer la charité de madame Lafayette pour avoir de quoi se chauffer. M. Sautereau leur promit de s'acquitter de leur commission avec d'autant plus de plaisir, qu'il était piersuadé que leur demande serait bien accueillie. Le lendemain, en faisant sa visite à Lagrange, il exposa à madame Lafayette les besoins de son blessé et la nécessité d'enti^etenir près de lui du feu, jour et nuit, à cause du froid excessif qu'il faisait. Madame Lafayette, interpellant son mari qui était présent, lui demanda s'il ne serait pas possible d'autoriser ces bonnes gens à prendre un quart de bois à charbon dans la Garenne : u Hé! («ma chère amie, donnez-leur plutôt une demi-corde; les a pauvres malheureux ne seront pas obligés de revenir si ( souvent ; » et ce qui fut conseillé fut fait.

Voici encore, me disait M. Sautereau, un trait d'humanité et de délicatesse de Lafayette qui mérite bien d*être conservé Là femme d'un ancien médecin de Rosay faisait un commerce d'eau-de-vie pour aider son mari à vivre honorablement ; mais elle n'avait ni l'ordre ni Péconomie nécessairespour faire de bonnes affaires. Elle souscrivit un billet à ordre de quatre cents francs, au profit d'un particulier de Berney (village voisin du château de Lagrange). Ce billet n'ayant pu

être payé à l'échéance fat protesté; la débitrice, fort embarrassée, comptant sur lextrême bonté de Lafayette, alla le supplier de la tirer d embarras. Celui-ci, touché de sa position, consentit à solder son billet, bien quil soupçonnât son insolvabilité. Peu de temps après , Lafayette demande à M. Sautereau si la dame quil avait obligée était en état de de le rembourser, comme elle le lui avait promis. M. Sautereau lui répondit que , dans le pays , elle passait pour être ruinée; quelle vendait peu à peu son mobilier; mais qu'il lui restait encore quelques bons tableaux , et qu'il pensait que ce ne pouvait être qu'en les acdeptant qu'il serait remboursé de ce qu'elle lui devait. « J'aime mieux , ré- <( pondit Lafayette, n*étre jamais payé que de l'être de « cette manière, H je me réjouis de pouvoir offrir en u don à cette pautivç femme ce que je lui avais avancé à titre tf d^empruat. » Il est bon d'observer que le mari de cette dame n'avait jamais été appelé à Lagrange comme médecin; que Lafayette ne le connaissait pas même personneUement, et que par conséquent sa conduite généreuse n'était pas dictée par La reconnaissance, mais uniquement par le désir de faire du bien.

Pendant la famine de Tannée 1817, la misère était à son comble à Lagrange, et le château nourrissait tous les pauvres du pays et ceux des communes voisines; on en voyait jusqu'à 700 par jour; on leur faisait des soupes économiques; on leur donnait du pain et de l'argent; mais les bourses et les greniers se vidaient avec trop de promptitude pour atteindre la .fin de la saison. Vers le mois de juin on tint çon-

seil de famille au château , pour aviser aux moyens de subvenir aux besoins de tant de malheureux. On observa à Lafayette qu'il était impossible de continuer la distribution que Ton faisait, sans quoi, avant six semaines, il ny aurait plus rien dans la maison, u Eh bien, dk Lafayette, il y a un moyen a très simple de résoudre ce problème difficile; nous pouvons « vivre en Auvergne : en nous retirant à Ghavaniac , nous <i abandonnerons aux pauvres ce que nous aurions consommé c( en restant à Lagrange; ce sera le moyen de prolonger leur « existence jusqu'aux mmssons. » Ce qu'il proposait fut reçu avec joie par sa digne famille , et mis à exécution.

Pendant le choléra-morbus , qui désola les environs de Lagrange, en i832, Lafayette, malgré les instances de sa famille, voulut absolument se rendre à sa campagne pour donner des secours aux victimes de cette horrible épidémie, et emmena avec lui le docteur Thierry. Les médicaments qu'il avait emportés, sa glacière, une quantité considérable de flanelle, de linge, de couvertures de laine, et on peut dire toute sa maison, furent à la disposition des hallages voisins. Pendant toute la durée de ce fléau, me disait M. Sautereau, duquel je tiens les détails suivants, Lafayette fut admirablement secondé par son fils et par ses filles , mesdames de Maubourg et de Lasteyrie. M. George et ses sœurs avaient fait venir à Lagrange un jeune médecin recommandable par son zélé et son activité, M. Cardinal. Ensemble ils visitaient les villages et les maisons où se trouvaient des malades; ils étaient nuit et jour en mouvement pour porter des secours et des consolations aux malheureux

cholériques auxquels ils servaient de garde - malades , et qu'ils étaient parfois obligés d'ensevelir , et même d'enterrer, quand ils avaient succombé. Un pensionnat de demoiselles, à Court-Palais, dirigé par madame Ducloselle, avait été converti par eux en une vaste pharmacie qui fournissait des médicaments à tous les malades , riches ou pauvres indifféremment. Les villageois , frappés de terreur par Fépidémie , effrayés de ses progrès rapides, s'enfuyaient en abandonnant les malades : chacun , dans ce danger commun , ne pensait qu'à soij mais l'arrivée de M. George et de ses sœurs ranima leur courage : ils commencèrent à les suivre dans les maisons : honteux de leur faiblesse, convaincus, par l'exemple, de la non contagion de la .maladie, ils consentirent enfin à soigner ceux des leurs qui étaient attaqués par le choléra. « Des personnes, « me disait M. Sautereau , « qui sont à même d'estimer les dépenses que fit La- «fayette, à l'occasion du choléra-morbus, les portent à « 38,ooo francs. »

Vers la fin de l'automne dernier j'étais allé à Lagrange pour voir M. Jules de Lasteyrie, qui était gravement indisposé. Il n'y avait d'étrangei-s au château que la famille du comte d'Alva et le major anglais M. Frye. Après le dîner, le salon se trouva bientôt rempli de paysans infirmes ou malades , qui, sachant que j'étais arrivé, étaient venus dans l'intention de me considter. IVJladame de Maubourg leur servait de guide et d'interprète. Ils étaient accueillis par les membres de la famille et par son vénérable chef, avec une bonté tout évangélique : j'avais devant les yeux le tableau de la cha-

rite. On voyait sur le visage de ces infortunés, dans leurs gestes et leurs expressions , combien laccueil et les consolations quils recevaient à Lagrange remuaient profondément leur ame; leffusion de leur reconnaissance était vive, parfois bruyante , mais sincère.

Le fait suivant, quelque simple qu'il soit, vous prouvera jusqu'à quel point les habitants du pays aimaient Lafayette. Il y a environ trois semaines, je fis en cabriolet un voyage à Lagrange. Je ne sais par quelle fatalité je me trompai de route et m'égarai au milieu des terres labourées; la nuit était close. Après bien des allées et des venues inutiles, je désespérais presque de retrouver mon chemin, quand j'aperçus au loin une faible lumière : je me dirigeai vers cette étoile de salut, et j'arrivai à la porte d'une chaumière. La vieille femme qui l'habitait allait se coucher. Dès qu'elle sut que je voulais me rendre à Lagrange, elle se rhabilla à la hâte, mit ses sabots, se couvrit d'une espèce de manteau dont les pièces nombreuses attestaient les efforts de son économie pour s'opposer aux ravages du temps ; elle ferma sa porte et eut la bonté de me conduire plus d'un quart de lieue par des chemins de traverse détestables. Tout en marchant, elle m'entretint, dans son langage, de la perle que le pays avait faite dans la personne du bienfaisant Lafayette, et me fit entendre qu'en me servant de guide elle acquittait une dette de reconnaissance à sa mémoire. Lorsque nous nous séparâmes, la bonne vieille refusa mes remerciements. Tétais aussi touché de la bonté de cette femme, que j avais été heureux de la rencontrer, car sans elle

il est probable que j aurais été obligé d attendre le jour pour arriver à Lagrange : nous en étions alors à plusde deux lieues.

Je ne chercherai pas^ mon cher monsieur, à vous dépeindre les sensations pénibles qu'on éprouve en visitant Lagrange depuis la mort de Lafayette. A mesure qu on approche de ce lieu qu il avait tant chéri, le cœur s attriste d davantage. Les beaux lierres plantés par Fox ne paraissent plus aujourd'hui, par leur sombre feuillage, qu un voile funèbre qui couvre le château. A chaque pas, on rencontre un souvenir douloureux. Les appartements du général sont fermés ; le deuil des membres de la famille et des personnes de la maison est en harmonie avec la tristesse qui régne sur cette terre , qaembellissait , il y a bien peu de temps encore, Thomme qui lui donnait la vie. Bastien y est retiré, avec sa femme, comme gardien du château '. Le général lavait légué à ses enfants : en le plaçant à Lagrange, ils ne pouvaient mieux remplir les intentions de leur père.

Tels sont, mon cher monsieur, les souvenirs qui me sont restés sur lidgrange. Je ne terminerai pas cette lettre sans vous dire quelques mots d une autre propriété dont il a déjà été souvent question : c'est le château de Chavaniac, où

' Bastien (Sébastien Wag;ner), que je cite souvent dans ces lettres, peut avoir maintenant une cinquantaine cUannëes. Cest un homme p^sible, sobre, honnête, plein de bon sens, et aussi attaché à ses devoirs qu*à ses maîtres. Il est pour moi le type de ces honnêtes serviteurs qui consacrent leur vie à la famille qui les adopte, et dont ils font réellement partie. Ex-militaire , il avait d abord suivi le général Carbonel. Connaissant ses bonnes qualités, M. Carbonel le fit passer» en 1819, au service de Lafayette. Depuis cette époque, il ne lavait pas quitté.

naquit Lafayettc. La vue que je vous en présente a été faite d après un joli dessin qui appartient au général Carbonel.

Chavaniac est un petit village de quarante feux environ , qui peut contenir deux cent cinquante à trois cents âmes de population. Il est situé à trois^ lieues de la rive droite de FAllier, dans le département de la Haute-Loire, canton de Paulhoquet , arrondissement de Brloude , qui faisait partie de lancienne Auvei^é. La ptoipriété de Chavaniac est maintenant peu considérable , ayant été morcelée à l'époque des confiscations: le château lui-même avait été vendu comme propriété nationale; il fut ensuite racheté par une tante de M. George Lafayelte.

La nature des terres de Ghavaniac varie suivant qu elles sont plus ou moins élevées, placées plus près ou plus loin des rochers. Il y a des bois, des prés et un joli ruisseau, comme on l'observe dans la plupart des villages de montagnes.

Cette propriété n'est pas, depuis bien long-temps, dans la famille Lafayette : elle y a été apportée par la mère ou la grand mère du général. Le château a été brûlé, et fut reconstruit, en 1701 , comme l'indique une inscription qu'on y voit encore. Lafayette y naquit le B septembre 1757. On aimerait à y retrouver des objets qui pussent rappeler les premiers temps de sa vie ; mais M. George lui-même n'a jamais pu savoir seulement dans quelle chambre du château son père était né. H ne reste d'autre souvei» matériel de l'enfence du général qu'un portrait de lui, à l'âge de neuf à dix ans.

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