‹ Souvenir de mon voyage aux Etats-Unis et au Canada [microforme]Chapitre 31 sur 49 · CINCINNATI, — SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

CINCINNATI, — SAINT-LOUIS

Je ne restai qu'un jour à Washington, le soir mème je partis pour Cincinnati, où j'arrivai le lendemain soir, après vingt-quatre heuresde route. Rien de bien particulier ne se présenta pendant le trajet ; seulement, au beau milieu de la nuit, notre locomotive éclata, tuant les chauffeurs. Il nous fallut attendre quatre heures, dans d'immenses forêts, qu'il en vint une autre nous chercher et nous amener à des- {ination, J'étais au lit quand l'accident arriva, et je vous laisse à deviner avec quelle précipitation je me Jançai sur la plate-forme, tout prèt à sauter si le {rain fût tombé dans un précipice. Heureusement que nous étions sur un pays plat dans le moment, car autrement l'accident aurait été beaucoup plus grave.

Je m'arrêtai un jour à Cincinnati, tout juste le

temps de visiter la ville, qui est bâtie en amphi-

M — 116 — théâtre et aux pieds de laquelle coule l'Ohio. Je vis l:11 une interminable procession d'Irlandais fétant la | 8 : Saint-Patrick, et le soir à sept heures je repartais, | ail non toutefois sans avoir goûté au jambon, dont | | | # la ville de Cincinnati a la réputation. :\ Le lendemain matin j'étais à Saint-Louis.

1 | Enentrantdans cette grande ville de 500,000 habi- | 4 tants, j'eus un spectacle magnifique : sur un im- . | \! mense pont élevé à plus de cent mètres au-dessus 1 | du Mississipi, j'ai traversé en chemin de fer ce | il } | grand fleuve, à côté duquel la Loire n’est qu'un tout , j | petit ruisseau.

(114 Du haut de ce pont grandiose, sur lequel sont : il f établies trois routes à différents ctages (un étage | f 11 Hi | pour le chemin de fer, un autre pour les voitures, l 1l À et enfin une passerelle pour les piétons), le voya- i in À geur jouit d’un coup d'œil vraiment imposant. À ses | r L 1 pieds, on a (oujours des eaux jaunâtres et bour- | à J beuses; en face, l'immense ville de Saint-Louis avec e ‘ | | | ses maisons rouges et ses nombreux clochers, et, a | derrière, les sombres forêts que lon vient de quitter. 1 | Je me fis aussitôt conduire au Southern-hotel, en- f Ï 1:

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core un de ces établissements à proportions inouïes. Je rencontrai dans cet hôtel une dame dont j'avais fait la connaissance l'été précédent sur un des petits lacs du Canada.

Elle fut charmante pour moi; avec elle et deux

Jeunes filles auxquelles elle me présenta, je fis une

magnifique promenade, en voiture, autour de la ville et sur les bords du Mississipi.

Le soir après-diner, elle organisa un petit bal, dans un des salons réservés de l'hôtel, et nous nous amusâmes ainsi jusqu'à onze heures.

Après cela, quoique bien fatigué, je me rendis dans une espèce de théâtre, où il avait une réunion franco-anglo-allemande ayant pour but de secourir les veuves des ouvriers tués sous la Commune. Ce titre équivoque avait excité ma curiosité, et je voulus rester dans cet endroit quelques minutes seulement, afin de juger par moi-même du degré d’avilissement et de radicalisme dont je supposais la réunion atteinte.

En entrant dans la salle, je fus immédiatement au

fait de la séance. La salle était remplie de tableaux

représentant Robespierre, Marat, Danton, Ferré, etc.; les drapeaux rouges pullulaient; enfin, les quelques inscriptions ci-dessous pourront donner une idée des discours qui ont été prononcés :

1° Les rois sont, dans l’ordre moral, ce que les monstres sont dans l’ordre physique; les cours sont l'atelier des crimes, la tannière des tyrans.

2° Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à leurs genoux : Levons-nous !

3° Notre ennemi, c’est notre maitre.

Et bien d’autres insanités encore pires, qu'il serait trop long de citer.

Tous les Français qui étaient là avaient l'air d'anciens communards échappés, aux longs cheveux en désordre, à l'œil farouche, etc.

Suffisamment édifié, je sortis de ce taudis et m'allai coucher; le lendemain, j'eus toutes les peines du monde à faire évacuer l'odeur s«2 generis dont mes vêtements étaient imprégnés, et de plus j'avais un gros rhume attrapé probablement dans cette excursion nocturne. Du reste, cette Amérique est détes-

table pour ses brusques changements de temps :

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aujourd'hui il fait 15 degrés au-dessous de zéro, et demain 20 au-dessus! c'est désolant.

Je ne veux pas quitter Saint-Louis sans rendre un petit hommage aux dames de cette belle ville. Je raconte parfois si crüment les mœurs de ces belles Américaines, qu'il faut bien laisser de côté un instant l'observation pour faire place à la galanterie.

Les Américaines de Saint-Louis sont done charmantes, agréables, pleines de distinction. La fierté de leur regard ne gâte en rien le charme et le parfum de douceur qui s'échappe de leur personne. Aussi, combien doit être heureux le voyageur, errant seul, au milieu de ces contrées immenses et désertes, quand il rencontre sur sa route quelquesunes de ces gracieuses silhouettes bien propres à lui faire oublier ét les ennuis du chemin et la mélanco-

lie de la solitude!

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