‹ Souvenir de mon voyage aux Etats-Unis et au Canada [microforme]Chapitre 36 sur 49 · PAU · texte numérisé non relu

PAU

un orchestre complet. Le bal fut aussitôt organisé, nous dansâmes jusqu’à deux heures du matin, puis nous nous séparâmes, après avoir goûté à un charmant pelit souper que le capitaine nous avait fait préparer.

Le lendemain dimanche, 1% avril et jour de Pàques, je fis, au déjeuner, connaissance avec un ministre protestant anglais, qui m'amusa beaucoup par sa piquante conversation, Il m'invita à assister au service qu'il allait célébrer à onze heures, et même il voulait me faire chanter un cantique anglais, ce dont je m'excusai,

Je passai la journée sur le pont. Les rives du Mississipi, pour ce qui est de la partie située entre

Saint-Louis et la Nouvelle-Orléans, c’est-à-dire

500 lieues, n’ont rien de bien remarquable et, à part

les quelques villes que l'on rencontre de temps à autre, c'est toujours le même aspect sauvage, des forèts vierges, ete.

Le fleuve n'est vraiment intéressant que par sa largeur et l'immense quantité d'eau sale et jaune

qu'il roule,

ee

Ca co

‘| si

Au diner, on nous fit manger un véritable poisson d'avril, Cette coutume existe aussi en Amérique, On nous servit des boules de coton frites dans du beurre et ressemblant assez à ce que nous appelons pels-de-nonne. On avait beau mâcher, il était impossible d’avaler, et j'ai bien ri en voyant des personnes se faire servir une autre boule, disant que la première était trop dure st ne s'apercevant de la plaisanterie que lorsqu'elles avaient la bouche pleine de coton.

A Natchez, petite ville où nous restâmes vingt minutes, je descendis à terre et allai faire une promenade, Quel ne fut pas mon étonnement en voyant des personnes s'aborder en disant, au lieu du bonjour traditionnel : « Le Christ est ressuscité, » et la personne saluée la première de répondre : « Et il a apparu à Simon. »

C'est une vieille coutume qui s’est conservée parmi ces peuplades et qui date de loin.

Le soir, vers onze heures, nous nous arrêtñmes dans un endroit tout à fait désert. C'était pour

prendre du bois; car tous les bateaux à vapeur

Es

sont chauffés au bois, qui est pour rien, vu son abondance.

Deux immenses feux furent allumés pour éclairer le travail et je restai au moins une heure à contempler les nègres dont lagilité et les contorsions me distrayaient beaucoup. Le brouillard était très-6pais ce soir-là, et le Mississipi avait tout l'aspect d'un fleuve de lait; de plus, les champs de coton que nous traversions parfois, nous semblaient être d'immenses glaciers que la lune venait illuminer,

Le lendemain et jours suivants ne furent qu'une série de fêtes. Malgré mon incapacité musicale et mes récriminaltions, je fus obligé de donner un concert sur le piano. Puis il me fallut chanter la Marseillaise, des opéras bouffes, ete, Heureusement que mon séjour en Amérique m'avait donné beaucoup d'aplomb, car autour de mon piano il y avait bien quinze jeunes filles qui s'extasiaient en entendant ma belle voix. Un moment j'ouvris la bouche un peu plus grande que d'habitude, alors un silence religieux s'établit de suite. Mes auditrices croyaient

sans doute que j'allais faire sortir de ma gorge une

nie.

de ces belles notes dont Faure seul connait le secret, mais elles furent bien désappointées quand elles virent que ce chant sublime, dont l'attente seule les charmait, n'était qu'un immense baillée,

Sur le parcou’s du Mississipi, nous passämes les villes de Wicksburg, dont l'aspect est très-pittoresque., Memphis, bâtie sur un rocher, el Cairo, au confluent de FOhio et du Mississipi.

Sur ce bateau, je fis aussi connaissance avec un monsieur et une dame, mariés seulement depuis deux mois et dont j'aurai à reparler plus tard, Le jeune homme, M. Munster, était Anglais, parlant parfaitement le français, e& membre de la Chambre des Communes d'Angleterre, Malheureusement, son air maladif et son teint d'une pàleur effrayante faisaient pressentir que ses Jours étaient comptés, cu bien qu'il trainerait une triste et pénible vie.

Sa femme, au contraire, jolie américaine de dixneuf ans, était issue d'un père irlandais et d’une mère francaise. Sa gaieté et sa grâce faisaient la

joie de tous ceux qui l'approchaient. Parlant un

peu français, elle était heureuse de pouvoir s'expri-

mer dans cette langue et surtout enchantée de voir quelle se faisait comprendre.

“eprésentez- vous le bonheur infini qui doit rayonner sur la figure d'une jeune mariée de dixneuf ans, aimant son mari à la folie, provoquant l'envie des uns, l'admiration des autres, souriant à un avenir doré qu'elle semble défier, ornée enfin de tous les dons qui constituent le bonheur terrestre, et vous verrez par la suite combien est fragile cette destinée humaine, combien est grande et implacable cette main invisible qui frappe et confond tout sans distinction ni de jeunesse, ni de beauté, ni de pauvreté, ni de richesse!

Mais n'anticipons point.

Notre dernière soirée sur le Grand Republic fut fort gaie. Un bal masqué fut organisé. Avec des draps et des masques en papier, nous parvinmes à nous travestir., Les dames se déguisèrent aussi, et nous dansâmes ainsi toute la nuit au son de notre musique. Nous organisämes des quadrilles en usage chez les nègres, ce qui était fort divertissant par les

contorsions insensées quenousétions obligés d'imiter.

ne D ee ÈS

AN

Enfin, le samedi matin, 5 avril, nous arrivions à Saint-Louis, après cinq jours d'un voyage très-intésant et très-agréable, Le temps était pluvieux et froid : nous avions quitté la Nouvelle-Orléans par une chaleur torride; les arbresen feuilles, des fleurs partout, À Saint-Louis, ni feuille, ni fleurs, nous retombions dans l'hiver.

Je dis done adieu à toute la société, qui avait été si aimable pour moi, et je me rendis à l'hôtel Sou- (hern, accompagné de M. et Me Munster. Je restai quatre jours à Saint-Louis, visitant toutes les curiosités de la ville avec un jeune Anglais, M. Sutton, dont j'avais aussi fait la connaissance sur le bateau, et qui voyageait en compagnie du ministre protestant. Il faisait un froid très-vif qui m'empêcha d'admirer dans toute sa splendeur les beaux jardins cet pares de la ville.

J'avais l'intention de partir pour Ghicago le lundi, 9 avril, mais sur Îles instances de M. et Me Munster, je consentis à rester un jour de plus. Le lendemain, mardi 40 avril, j'eus beaucoup de peine à me sépa-

rer de mes nouvelles connaissances; mais M" Muns-

ter m'ayant dit qu'elle avait l'intention d'aller faire un voyage en France et qu'elle viendrait passer quelques mois en Touraine, je parvins à la décider à me laisser partir pour Chicago.

Bien m'en prit, et je ne puis m'empêcher de bénir et de remercier cette main invisible qui, implacable

pour les uns, m'a protégéet sauvé de la plus affreuse

et de la plus effroyable catastrophe.

FEU DE SAINT-LOUIS. il

J'étais parti le mardi soir 10 avril, à neuf heures, :| A

de Saint-Louis pour Chicago. Comme Je le disais l'A plus haut, j'eus de la peine à me séparer de mes | amis, et si un commissionnaire n'avait par erreur L 1E

transporté mes malles au chemin de fer, je crois, Je |! suis même sûr que je serais encore resté un jour de | | Nate dd AE Ile

plus. Le lendemain matin J'étais à Chicago. Je me IL fl

lis conduire immédiatement au Z7remont house, et je l . \ . . 4 d

vous laisse à deviner ma surprise et ma stupeur, 1} quand j'eus pris connaissance des deux dépèches 1 suivantes venues de Saint-Louis et que je traduis | textuellement : | le pi

LE

(raëtan Desaché, Tremont house, Chicago. (1

fl

« Affreux incendie, M. Munster mort, Enterre- JE

ment vendredi matin.

Page 1