Traité, II, ibid
INDRODUCTION XXXI
refouler la vague, sous prétexte qu'elle renferme de la fange. On n'agit pas ainsi avec la nature ni avec la société. Pour Taine, ce sont des forces aveugles au milieu desquelles l'homme est placé, « pauvre être débile, comme un mulot parmi des éléphants », et destiné tôt ou tard à être écrasé par leurs lourdes pattes. « Le meilleur fruit de notre science est la résignation froide, qui, pacifiant et préparant l'àme, réduit la souifrance à la douleur du corps '. » Nous sommes à cent lieues de la pensée de Cournot. Son optimisme mitigé lui montre au sein de ces puissances une Raison et une Providence; et entre elles et nous les analogies sont lointaines, sans doute, mais réelles-. Leurs manifestations emportent avec elles un peu de cette Raison et de cette Providence bonne qvii nous guident, que nous pouvons aider si nous le voulons, mais qui se jouent de nous, tant notre pouvoir est infime en regard du leur, le jour où nous prétendons leur opposer une fin de non-recevoir absolue.
Nous ne gagnons rien à violenter la nature. Tout au plus, arrivons-nous alors à substituer à son œuvre enracinée et vivante une œuvre artificielle, pareille à ces corps étrangers vite expulsés de l'organisme où ils sont entrés, ou qui demeurent dans les tissus « sans s'imprégner de la vie générale et sans cesser d'en gêner plus ou moins les fonctions-^ ». Telle fut, par exemple, l'aventure des révolutionnaires qui se sont imaginé pouvoir, d'un seul coup, briser des habitudes séculaires et mettre en un tour de main l'Église hors de l'État^.
Il appartient au législateur, et à l'élite nationale, de deviner habilement ce qui, dans les mouvements contemporains, exprime la pure raison, et ce qui est, d'autre part, désordonné et mauvais. Cournot lui-même s'y est maintes fois employé depuis l'époque où il rédigeait ses mémoires. Il recommande aux dirigeants de louvoyer, pour ainsi dire, en présence des tendances qui montent, afin d'accorder, le mieux possible et sans secousse, les conditions rationnelles et non périmées de la vie actuelle du
1. Vie et opinions de M. Frédéric Thomas Graindorge, p. 265 et 267.