Cf. Préface de VEssai
rSTRODUCTION XXXVII
conseiller d'État Bérenger '. Il n'est donc pas téméraire de penser que le futur philosophe de l'histoire se forma surtout pendant son passage chez le maréchal. Si notre auteur ne s'est pas aussitôt livré à son goût pour les questions historiques, goût si manifeste dans les Souvenirs, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Sans parler de la collaboration aux Annales des sciences d'observation que lui avait demandée Saigey vers 1829, il eût été étrange que sa forte éducation scientifique, — la première en date — fût passée tout de suite au second plan. On ne brûle pas ainsi les dieux de sa jeunesse et Gournot ne les brûla jamais. En outre, souvenons-nous qu'il fut nommé professeur à la Faculté des sciences de Lyon, après avoir quitté Gouvion Saint-Gyr. Pour un temps, ses préoccupations se tournèrent vers des problèmes de sciences ; et voilà pourquoi ses premières œuvres en furent l'écho. Mais il reste qu'il avait commencé l'Essai chez le maréchal. Or l'Essai, qui ouvre la série des œuvres capitales de Gournot, nous montre pour la première fois l'alliance du philosophe des sciences avec le philosophe de l'histoire, alliance qui devait se cimenter de plus en plus en 1861, puis en 1872 et en 1875.
Notre tâche est terminée. Nous avons en effet rattaché les Souvenirs a la philosophie générale de Gournot ; et il n'est pas douteux qu'ils en reflètent l'esprit et en exhalent le parfum. Quant à la partie narrative qui ne comporte pas ce lien, elle vaut par elle-même. Elle a un charme particulier d'abandon et nous révèle tout un aspect, sinon nouveau, du moins peu habituel, de la physionomie de Gournot. Au moment où la pensée complexe, et, disons le mot, déconcertante, du philosophe comtois attire tant d'esprits par son originalité et sa profondeur, il était bon, il était juste, de ne pas laisser les Souvenirs plus longtemps ignorés. G'est peut-être l'ouvrage où l'on se rendra le mieux compte, et du point de vue psychologique, des influences qui agirent sur Gournot et ont déterminé l'évolution de ses doctrines. Si nous avons peu parlé de l'Essai, c'est que précisément
XXXVin INTRODUCTION
les Souvenirs s'en éloignent déjà d'une façon notable et rappellent davantage le Traité. Sans doute, la théorie fondamentale de l'ordre n'a pas varié ; mais le souci de l'histoire, ou pour mieux dire de la philosophie de l'histoire, est devenu dominant chez l'auteur, de i85i à 1859. Aussi les mémoires de Cournot sont comme le préambule d'une seconde philosophie, non pas radicalement séparée de la première, bien entendu, mais où des considérations qui s'y trouvaient au second plan sont ramenées en première ligne. Le Trailé, les Institutions, les Considérations, en sont autant de chapitres ; et de même qu'ils éclairent le préambule, le préambule à son tour les éclaire et les prépare.
P. BOTTINELLI.
Septembre 191 2.
Je ne crois pas qu'à aucune époque la société ait subi, en tout sens, des changements aussi profonds et aussi rapides que ceux dont j'ai été le témoin dans le cours d'une vie qui ne m'a encore conduit qu'au seuil de la vieillesse. La génération qui m'a précédé, celle à laquelle appartenaient les personnes qui m'ont élevé, avait vu l'ancien régime, le mouvement de 1789, les excès de 1793, et assistait, à son déclin, avec plus d'étourdissement et de crainte que d'admiration, aux prestiges du premier Empire : mais, au milieu de ces grandes secousses politiques et religieuses, qui avaient comme anéanti la noblesse et le clergé, les idées, les mœurs et les conditions des diverses couches du Tiers- Etat, devenu, comme le voulait Siéyès, la nation tout entière, sans être encore devenu pour cela beaucoup plus heureux, avaient peu changé. Bourgeois, ouvriers, paysans vivaient les uns avec les autres quasi sur le même pied ; 1 agriculture, l'industrie, le commerce se pratiquaient sur les anciens errements plutôt restreints qu'excités à la suite des révolutions et des guerres. Fortunes, salaires, valeurs des biens et des