‹ SouvenirsChapitre 27 sur 50 · II — I · texte numérisé non relu

II — I

denrées n'avaient éprouvé que des variations insignifiantes, si on les compare aux changements durables opérés sous nos yeux, lesquels dénotent des conditions toutes nouvelles dans la distribution de la propriété, dans les rapports des diverses classes entre elles, dans tout ce qui tient à l'organisation économique et à la constitution intime du corps social. Mais, en admettant que mon assertion soit contestable, et qu'à tout prendre la curiosité de nos pères ait eu encore plus de quoi se satisfaire que la nôtre, on ne contestera sans doute pas que les deux générations, jointes ensemble, n'aient eu la fortune, bonne ou mauvaise, de se trouver contemporaines du siècle on toutes choses ont le plus changé, aussi bien dans l'ordre politique que dans l'ordre économique et proprement social, selon l'acception nouvelle et juste que ce mot a pris chez nous, depuis qu'on sest aperçu que les formes politiques pouvaient varier d un pays à l'autre, ou se succéder dans le même pays, sans que l'état de la société changeât beaucoup, et que le fond de la société pouvait beaucoup changer, sans changement bien apparent ou bien sensible dans les formes politiques.

Par exemple, le plus célèbre des faiseurs de mémoires, Saint-Simon, qui avait eu pour père un vieillard, et qui lui-même est mort octogénaire, pouvait, en joignant, comme il le faisait, les souvenirs de son père aux siens propres, embrasser tout le temps écoulé depuis le commencement du règne de Richelieu jusqu'à celui de Mme de Pompadour. Il trouvait avec raison que le rôle des grands seigneurs avait bien changé dans cet intervalle de temps. Le reste de la société avait changé aussi, mais beaucoup moins, et d'autant moins

que l'on s'abaissait davantage au-dessous de cet étage culminant. En somme, que sont ces changements, comparés à ceux qui nous frappent, quand nous passons du règne de Mme de Pompadour, à l'époque des chemins de fer. des câbles transatlantiques et des percements d'isthmes? Au rebours de ce qui s'observait auparavant, on trouve que les changements ne se bornent plus à quelques rides de la surface, mais qu'ils affectent, avec une intensité croissante, les couches les plus profondes et les plus denses du milieu social.

Or, je puis aussi, de mon humble point de vue, embrasser ce dernier espace séculaire: car, j'ai d'assez bonnes raisons de me figurer que je suis, parmi les hommes de mon âge, du petit nombre de ceux qui pourraient répondre à une enquête, non seulement pour les choses passées de leur temps, mais encore pour celles qui se sont passées sous les yeux dune génération aujourd'hui descendue tout entière dans la tombe. Il s'est trouvé que j'avais pour instituteurs domestiques des vieillards voués aux souvenirs et aux regrets du passé, non seulement par disposition naturelle à leur âge, mais par religion; et que moi-même, dans 1 âge où les autres enfants ont naturellement la sagesse de faire leur principale occupation de cerceaux et d'osselets, j'étais déjà possédé du démon de la curiosité philosophique, prenant grand goût aux observations, aux réflexions, recueillant avidement et gravant dans ma mémoire, pour les commenter à ma manière, les récits qui s'adressaient à moi ou que j'entendais faire à d'autres.

Et quoique la suite ait faiblement répondu à cette qualité ou à cette infirmité d'enfant précoce (que l'on

n'avoue plus sans quelque honte, tant le bon sens a gagné avec le reste), ravortement n'a pourtant pas été si complet que je n'aie fait une sorte de chemin dans le monde, sortant de la modeste bourgeoisie d'une petite ville et du fond d'une province reculée (dans le temps où il y avait encore des provinces reculées), pour venir me rencontrer à Paris avec des savants, des écrivains renommés, pour pratiquer, dans un commerce assez familier, des hommes qui avaient commandédes armées et tenu des portefeuilles de ministres et plus tard pour remplir dans l'administration de l'Instruction publique des postes élevés. J'ai donc trouvé matière à faire plus d'un rapprochement et à continuer dans l'âge mûr, les observations et les réflexions de l'enfant raisonneur : mais, avec tout cela, mon rôle est resté trop mince pour que j'aie la prétention délaisser des Mémoires, moins encore l'impertinence d'écrire des confessions et d'entretenir le public de misères qui ne touchent que ma personne. Ce que je puis dire, à titre de témoin oculaire, avec quelque utilité ou quelque amusement pour d'autres, ne mérite assurément pas les proportions d'un volume, mais peut-être, dans son exiguïté, la chose vaut-elle encore la proportion d'un article.

J'écrirai donc cet article, sans vouloir imposer à mes hoirs le soin de le mettre en circulation, dans l'un de ces recueils où tant d'articles vont s'entasser. Pour peu qu'il les intéresse, je n'aurai pas tout à fait ppfdu mon temps; et, s'il arrivait (ce dont un auteur aime tant à se flatter) que mes aperçus philosophiques, confirmés par la marche des sciences ou des événements, attirassent l'attention de quelques philosophes à venir,

ceux-ci auraient par cela même la bonté de s'intéresser au petit écrit qui leur apprendrait comment mes idées se sont formées sous l'influence du milieu oii j'ai vécu. Après tout, ily a, comme dit Pascal, le temps de niaiser.

Je descends d'une famille de cultivateurs, fixée de temps immémorial dans un village de l'ancien bailliage de Dole en Franche-Comté', faisant face au premier gradin du Jura, tout près du chemin de fer qui mène aujourd'hui de Dole à Salins. Vers 1780, l'aîné de mes oncles, dont je ne tarderai pas à parler plus au long, dut faire, dans un intérêt de famille, quelques recherches sur notre parenté ; il eut la curiosité de les pousser aussi loin qu'on pouvait aller avec les registres de paroisse, dont la tenue régulière, en Franche-Comté comme dans l'ancienne France, ne date que du milieu du XVI* siècle.

Ainsi, grâce à mon oncle, j'ai mon arbre généalogique fort en ordre, ayec preuves à l'appui, durant un laps de trois siècles. Ce serait le néant pour un Saint- Simon, mais c'est beaucoup pour moi, et j'engage les miens à y tenir pour la rareté du fait ; car on ne s'avise guère de constater sur pièces trois siècles de roture ; et dans ce que Ton appelle aujourd'hui l'ancienne noblesse, il y a bien des anoblis de fraîche date qui seraient fort embarrassés de nommer leurs aïeux du

I. Santans, canton de Montbarray, 5^0 habitants (Note du copiste du document B).

XVI* siècle. Je me souviens qu'un homme de beaucoup de littérature et d'esprit, M. Plougoulm, aujourd'hui conseiller à la Cour de Cassation, nous déclarait dans un dîner à Rennes, où il était alors Premier Président, qu'il ne saurait dire comment s'appelait son grand-père, ni ce qu'il faisait.

On a conservé en Franche-Comté le souvenir des ravages de la peste de i636, venue à la suite du siège de Dûle par le prince de Condé, père du héros'. Les registres de paroisse en offrent la trace bien marquée, en ce qui nous touche : car les branches très nombreuses dans lesquelles ma famille se partageait, disparaissent alors, et une seule tête échappe au fléau, celle de mon quatrième aïeul dont le prénom était Lazare. Ce Lazare avait, dans sa condition rustique, le goût des legs pieux, et, sur l'organisation de la famille, des idées que nous qualifierions d'aristocratiques : car je vois dans son testament du 1 1 janvier 1667, qu'il fonde dans l'église de son village un anniversaire d'une messe avec vigiles pour le repos de son âme, moyennant la rente annuelle de vingt sous, et deux autres messes pour ses père et mère moyennant deux rentes annuelles de six gros, dûment hypothéquées, qu'il fait aux révérends pères carmes et aux révérends pères capucins de Dole ; et qu'enfin il dote ses deux filles en argent, bardes, linges, pour constituer héritiers ses deux fils, sauf à eux à nourrir et entretenir leurs sœurs

I. Cette peste aurait aussi envahi la Champagne, car on la trouve mentionnée et datée dans deux cartouches placées, comme épitaphes, de chaque côté de la porte d'entrée de la petite église de la Maladiôre au pied de la colline de Chaumont; ou peut-être les défunts avaient-ils été atteints à l'armée de Condé ? (Note du copiste du document B).

jusqu'à ce quelles parviennent au sacrement de mariage ; et dans le cas où elles n'y parviendraient pas et ne pourraient s'accommoder de l'habitation commune, à leur fournir une habitation convenable.

Toutes les pièces du même genre contiennent des dispositions analogues, qui, dans leur naïveté, nous peignent au naturel les idées, les mœurs et les usages des paysans franc-comtois du xvii® siècle. Ce n'est pas le monde des Tallemant des Réaux ou des Bussy-Rabutin ; mais déjà nous n'avons plus de grands seigneurs et il y a encore des paysans, auxquels il semble même que la seigneurie du pays soit sur le point de passer. Quand ce grand changement social sera accompli, il faudra bien écrire l'histoire de la classe devenue maîtresse ; et peut-être recherchera-t-on, alors, aussi curieusement les vestiges de cette histoire dans les siècles écoulés que les historiettes galantes des seigneurs et des dames de la Cour.

Mon trisaïeul Jean, né en i6/i8, mort en 1699, avait laissé deux filles et sept fils dont six dans l'église (un curé, un bénédictin, deux bernardins, un prémontré, un récollet), et un seul chargé de continuer la race. On n'aurait pas mieux fait s'il s'était agi de soutenir une duché-pairie. Mais on a remarqué que le ciel ne bénissait pas toujours ces arrangements, et mon bisaïeul fut de ceux qui mangent doucement le fonds avec le revenu. Comme il avait à son tour de nombreux enfants ' , ceux qui restèrent aux pays déclinèrent, les autres durent cherchera se tirer d'affaire ailleurs.

I. Parmi eux, Jean-François, notre bisaïeul ayant eu lui-même douze enfants au nombre desquels Antoine, tige d'une branche qui s'est greffée sur la nôtre en 1876 (Note du copiste du document B).

Mon grand-père, né en 1718, mort en 1787, avait fait ses études chez les Jésuites de Dole, dans un collège alors célèbre par toute la province, et que nous avons vu sous la Restauration reprendre une célébrité plus étendue, mais plus éphémère '. Parti avec les milices de la province pour la campagne de 17A3, qui se termina par la maladie et la très passagère conversion de Louis XV, il se convertit, lui, à la bazoche, troquant ainsi, par nécessité, la condition de paysan contre celle de bourgeois ; car il se pourvut effectivement auprès du vicomte Majeur de la petite ville de Gray, où il était venu se fixer, et oîi il prit à la fois en 17/15, une femme et une étude de notaire, des lettres de bourgeoisie, en vue de quelques avantages qui y étaient attachés, par exemple de pouvoir placer ses enfants dans le chapitre fondé par les comtes de Bourgogne, ou dans ce que l'on nommait alors La Familia-

I. Le collège des Jésuites de Dole était surnommé le collège de l'Arc, à cause d'une arche de pierre qui joignait et qui joint encore deux portions de bâtiments, séparés par une rue. De là ce distique longtemps fameux au pays latin, où l'on joue sur les noms des collèges de l'Arc et de la Flèche, donnés aux Jésuites, l'un par l'ancienne capitale du comté de Bourgogne, l'autre par Henri IV, quand il voulut se réconcilier avec les Pères :

Arcum Dola dédit Patribus, dédit aima Sagittam Gallia : quis funem, quem meruere, dabit P

On enjolive la chose, en rapportant que le Père Jésuite, régent de rhétorique au collège de l'Arc, avait demandé pour composition de piix en vers latins, un distique sur un sujet pris ad libitum ; que l'un des écoliers remit pour devoir le distique en question et qu'il eut le prix et le fouet. — Note du copiste du document B : Pour ajouter encore plus de sel au distique, on dit encore qu'il était signé « Dabo », nom qui se retrouve dans les environs d'Epernay.

rite, qui était un corps d'ecclésiastiques attachés au service de l'église paroissiale.

C'est le cas de faire un peu connaître ce qu'était à cette époque ma ville natale, dont peu de Parisiens connaissaient le nom, parce qu'elle ne figurait point parmi celles dont Boileau a célébré la conquête ; qui de mon temps a acquis, par l'extension de son commerce, par son titre de marché régulateur des grains, une sorte de notoriété, et qui déjà semble entrée dans une voie de décroissance rapide, depuis que les chemins de fer ruinent la batellerie et déplacent les centres de relations commerciales. Au temps dont je parle c'est-à-dire vers le milieu du xvni" siècle, il n'y avait pas encore trace de commerce ; le transport des grains par la Saône était interdit, comme avant la réunion de la province à la France, et cette prohibition n'a été levée que par un édit de 1765. Bien longtemps après l'édit, le commerce était exclusivement entre les mains des négociants étrangers, originaires du Lyonnais ou du Midi. A défaut de commerce, la petite ville de Gray, dont la population n'excédait pas alors quatre mille âmes, tirait toute son importance de ses gens d'Eglise et de ses gens de loi. On y comptait quatorze églises appartenant au clergé tant séculier que régulier et aux couvents de femmes qui s'y étaient multipliés, dans le cours surtout du XVII* siècle et plutôt après la conquête française qu'auparavant, de sorte qu'on avait tort d'attribuer

cette ferveur à une influence espagnole. Les moines appartenaient aux ordres mendiants, et à lexception des cordeliers, dont rétablissement datait de la fin du xni* siècle, leurs maisons étaient peu anciennes. Les riches abbayes dont l'origine remontait au contraire jusqu'aux temps mérovingiens, qui étaient pourvues d'abbés de cour, et où le personnel de moines allait toujours en se réduisant, ne se trouvaient dans les villes que lorsque les villes, comme celles de Luxeuil, de Lure ou de Saint-Claude, s'étaient formées jadis autour de 1 abbaye.

Un collège de Jésuites, fondé vers le milieu du xvn* siècle et suffisamment doté, donnait gratuitement l'enseignement du latin, des humanités et de la philosophie aux fds des bourgeois et même aux enfants du peuple, pour peu que les parents fussent tentés de les sortir de leur condition : on ne parlait point de baccalauréat mais on complétait pieusement ses trois années de rhétorique, de logique, de physique, après quoi l'on allait étudier à Besançon la théologie, le droit ou la médecine. Souvent même on regardait comme un complément d'éducation, de faire un an ou deux de théologie, sans pour cela se proposer d'entrer dans l'état ecclésiastique. Aussi les cours de théologie faits au séminaire de Besançon étaient-ils publics, et je les ai encore vus tels de mon temps.

Après l'expulsion des Jésuites, les collèges dans notre province avaient été remis aux mains des prêtres séculiers vivant entre eux de la vie commune.

Passons des gens d'éghse aux gens de robe. Un bailliage, comme celui de Gray, avait une tout autre importance que n'en a aujourd'hui un tribunal d'arron-

dissement. Les juges, trois ou quatre lois plus nombreux, portaient le titre de Conseillers et constituaient sans conteste le plus haut étage de la bourgeoisie. M. le lieutenant civil, M. le lieutenant criminel qui les présidaient selon la nature des affaires (car le président honoraire, le Bailli, était un homme d'épée qu'on ne voyait jamais, et qui même ne résidait pas), passaient pour des personnages importants. Le barreau était nombreux ; on ne comptait pas moins de dix-huit offices de procureurs, là où une demi-douzaine de charges d'avoués suffisent largement aujourd'hui. La complication du droit entretenait l'esprit processif, et l'on se donnait à peu de frais le plaisir de plaider. La province n'était pas soumise à l'impôt du timbre ; les droits de contrôle étaient minimes ; les juges s'estimaient heureux de tirer, par leurs épices, l'intérêt à Ix pour loo de leurs charges; avocats, procureurs, notaires vivaient tant bien que mal d'honoraires dont la modicité paraîtrait aujourd'hui fabuleuse. Combien de fois n'ai-je pas entendu dire que mon grand-père, notaire fort occupé, tirait bon an mal an de son étude la somme de hait cents livres l

Au-dessous de la juridiction du bailliage se plaçaient les justices seigneuriales, ce qui donnait lieu à nommer, quasi dans chaque village, un juge, un procureur fiscal, un greffier. Ordinairement un avocat de la ville était juge ; un procureur ou un notaire remplissait à la fois les fonctions de procureur fiscal dans plusieurs justices seigneuriales. A force de griffonner et de faire griffonner du papier, l'émolument annuel grossissait un peu, et l'on parvenait à faire subsister une famille ordinairement très nombreuse. Avoir huit, dix, douze

enfants, était chose commune dans cette petite bourgeoisie. Mon grand-père en avait dix, parvenus à 1 âge d'homme ; et l'on comprend bien que dès lors il ne pouvait plus se permettre d'autre luxe.

Rien n'était plus marqué que la subordination des rangs dans cette société bourgeoise. La femme du procureur ou du notaire s'appelait mademoiselle ; celle du conseiller était madame sans contestation, et celle de l'avocat ou du gradué, comme on disait aussi, était le plus souvent saluée du même titre. On ne mettait pas une moindre différence entre le médecin et le chirurgien ou l'apothicaire. L'un était entré dans le cercle de la bourgeoisie, l'autre ne faisait que frapper à la porte. Pour l'ordinaire, les générations, en se succédant, s'élevaient progressivement. On ne trouvait pas mauvais qu'un huissier à son aise achetât pour son fils une charge de procureur, que le fils du procureur se distinguât comme avocat, et qu'à son tour il achetât pour son fils, si ses moyens de fortune le lui permettaient, une charge de Conseiller, qui mettait celui-ci presque au niveau des petits gentilshommes du voisinage. Le scandale ne se produisait que lorsqu'on entreprenait de franchir plusieurs échelons à la fois. On se fait la plus fausse idée de la France de l'ancien régime, quand on se la représente comme scindée en deux castes, ou (comme on l'a même dit) en deux nations, nobles et roturiers, vainqueurs ou vaincus. C'est aujourd'hui que les restes de l'ancienne noblesse, y compris les* anoblis de la veille de 1789, forment vraiment une petite nation à part et comme une caste dissidente. Au xviii* siècle, la distinction des nobles et des roturiers n'avait la valeur d'une classification rigoureuse qu'au

point de vue de l'assiette de l'impôt, ou bien encore dans l'ordre politique, pour les pays d'Etats qui avaient conserve quelque apparence de formes politiques. Mais, dans les mœurs et les habitudes sociales, la noblesse comme la bourgeoisie offraient une multitude de couches, d'étages qui ne se confondaient point, en remontant jusqu'au prince du sang et en descendant jusqu'au plus humble artisan. Tel anobli était, pour la naissance, coté bien moins haut dans l'opinion publique que tel bourgeois de vieille souche. Nous savons maintenant, par les mémoires de Saint-Simon, jusqu'où était portée * la minutieuse appréciation des rangs dans l'ordre de la Noblesse : ce qu'on ne saura plus dans quelques années, c'est que la classe roturière et bourgeoise, si méprisée des Grands, ne s'épluchait pas moins, et avec une minutie bien plus ridicule encore à nos yeux, vu la petitesse des individualités et la vulgarité des détails. J'ai encore connu des personnes qui, après nos crises révolutionnaires, avaient gardé là-dessus toutes leurs idées de l'ancien régime, et les applications qu'elles en faisaient nous paraîtraient du dernier comique, si elles méritaient d'être écrites. Cette cascade de mépris, comme on l'a appelée, avait bien des inconvénients sans doute, et a provoqué plus que toute autre chose le mouvement révolutionnaire ; d'un autre côté, des avantages bien réels étaient attachés à cette solidarité des générations entre elles, à la faveur de laquelle on laissait à ses enfants l'héritage de son honneur personnel, et non plus seulement Ihéritage de

I. Le secrétaire a écrit partie. C'est évidemment portée qu'il faut lire (N. E.).

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son argent ou de champs que l'on se hâte de convertir en argent, pour que toute trace de celte espèce même dhéritage, le plus grossier de tous, disparaisse plus vite. Il peut paraître curieux de savoir jusqu'à quel point à l'époque dont je parle, on avait conservé dans notre pays le souvenir de l'indépendance provinciale et l'antipathie pour une dénomination nouvelle qui ne datait encore que de trois quarts de siècle. Une école historique a mis à la mode l'idée des protestations contre la conquête, et j'ai souvent rencontré des gens qui avançaient, pour le besoin de la conversation, qu'au fond la Franche-Comté est encore espagnole à l'heure qu'il est. En fait cependant, la Franche-Comté n'a jamais été espagnole, n'a presque jamais vu d'Espagnols chez elle, quoiqu'elle reconnût dans le roi d'Espagne l'héritier de ses anciens comtes ; et vers le milieu du xvin* siècle, elle n'avait plus conservé le moindre regret de la perte de son indépendance provinciale. La réunion avait fait cesser les guerres de partisans qui la désolaient sans cesse, et qui ramenaient périodiquement la famine et la peste ; on n'y connaissait ni timbre, ni aides, ni gabelles, rien de ce qui excitait la haine des partisans, et de ce qui paraissait si lourd aux autres provinces de la France. Cette franchise, d'effet comme de nom, n'avait pas pour résultat d'amener de 1 argent, et la province restait pauvre, en ce sens que le numéraire et les capitaux y étaient rares : la rareté du numéraire étant accusée par le bas prix des denrées et des salaires, et la rareté des capitaux se manifestant par la nature des transactions. Presque jamais on n'achetait une charge, une maison, une terre au comptant ou à terme. Une partie seulement du prix était

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stipulée payable en argent, et pour le reste, on faisait une constitution de rente perpétuelle, ou l'on se chargeait de la rente précédemment constituée par le vendeur.

Nonobstant cette rareté des capitaux et de l'argent, on peut dire que le poids de l'impôt était léger dans la province, en comparaison de ce qu'il est devenu par la grande péréquation du sol et de la matière imposable, opérée en 1789. Nous étions placés, par rapport à l'impôt, dans la condition des petits états voisins, la Lorraine, les cantons Suisses, que ne surchargeaient pas le rôle de grande puissance, les honneurs, le faste et la dépense qui y sont attachés.

On observait bien, dans les classes populaires surtout, quelques restes d'une antipathie plutôt provinciale que nationale pour les Bourguignons du Duché ; car c'étaient eux que l'on voulait désigner par le nom de Françoys, en prononçant ce mot, dans le patois du pays, comme il se prononçait encore à Paris du temps de Boileau. On leur reprochait d'être glorieux, bavards, légers ; eux, de leur côté, nous trouvaient lourds, rusés, et se moquaient de notre affreux accent. Tout n'était pas sans fondement dans ces brocards réciproques et l'on sait que les plus proches parents ou voisins sont d ordinaire ceux qui se ménagent le moins : mais il y a loin de là à une haine entre peuples conquérants et conquis ; et, en fait, il y avait eu moins une conquête qu'une réunion opérée avec le concours des classes supérieures, malgré l'opposition et le courage de la petite bourgeoisie des villes fortifiées dont le nouveau pouvoir se hâta de faire démolir les murailles'.

I . On trouve de curieux dûtalls sur cette époque dans les mémoires

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A cette époque, le coche faisait, une fois ou deux par semaine, le service de Grav à Besançon : on partait à la première pointe du jour pour arriver aux portes fermantes et Ton avait fait 4ii kilomètres. Aussi le coche était-il réservé aux femmes, aux vieillards, aux infirmes. Les gens aisés allaient à cheval et la plupart des bourgeois allaient à pied. Bien peu faisaient une fois dans leur vie le voyage de Paris : aussi en conservaient-ils le sobriquet de parisiens . Quoiqu'il y eût alors dans la classe moyenne beaucoup plus de goût de lecture qu'à présent et le goût de lectures plus solides, la haute bourgeoisie seule partageait avec les habitants des châteaux le goût de s'abonner aux Mercures, aux Gazettes, dont les cahiers, paraissant par quinzaine ou par mois, étaient l'équivalent de nos Revues actuelles. Cet élûignemenl de Paris, cette absence de journaux quoditiens, le peu d'ancienneté de l'incorporation de la province, tout cela avait dû atténuer beaucoup, hors des rangs de la noblesse, les effets de 1 influence parisienne au xvni* siècle. L'asfiotaffe de Law. le débordement de la Régence, les querelles du Jansénisme, tous ces faits éminemment parisiens n'avaient donc eu dans notre province que peu de retentissement ou du moins peu de suites. A partir de 1760, l'opposition des Parlements aux édits bursaux', la création des parlements

laisses par une simple religieuse au couvent de la ^ isitation de Gray, la sœur du Treillis, mémoires écrits avec la distinction de raison et de style qui caractérise les productions des femmes du xvii<^ siècle. Je les ai. eus entre les mains dans ma première jeunesse, et je sais qu'ils ont été >TiS depuis par quelques personnes qui s'occupent de l'histoire de la province, mais j'ignore ce qu'ils sont devenus.

I. J'ai encore entendu rappeler les réjouissances populaires dont le refrain était : « Vive le Roi, nos trente Comtois », et qui avaient pour

Maupcou, l'apparition de la littérature philosophicpje, les mémoires de Beaumarchais, le procès du Collier, avaient tout autrement remué les teles ; mais alors on louchait à la Uévolulion. Nous avions eu pourtant, bien avant cette époque, l'honneur de posséder dans nos murs M. de Voltaire à la suite de Mme du Châtelet, laquelle avait pour amie une Mme d'Auliey, habitant alors, par suite d'une concession du Roi, le château de Gray, manoir féodal, bâti par la reine Jeanne, comtesse de Bourgogne et femme de Philippe-le-Long. Ce château devait avoir ses vicissitudes. Quelques années plus tard il était donné en emphytéose au comte Du Barry qui lavait cédé à Monsieur, comte de Provence. A la révolution, il élait vendu pour i 200 livres en assignats ; et aujouid'hui un octogénaire aveugle, baron de l'Empire, député libéral de 1S17, M. Martin (de Cray), y dicte, dans ses vieux jours, des compositions historiques et en fait les honneurs, avec son vieil ami, M. Weiss, à tout ce qui réunit le double avantage d'être comtois et d être auteur, On est bien embarrassé de savoir ce que deviendra, après lui, le château qui a abrité la reine Jeanne et Mme du Châtelet'. Une autre amie de Voltaire dans ses derniers jours, son papillon philosophe, Mme de Saint-Julien ^ qui se

objet de fêter le rappel des trente Conseillers du parlement do Besançon, exilés en punition de la résistance de ce parlement à la levée d'un Don gratuit, et de son opposition au Premier-Président, de Boynes, investi, en outre, des fonctions d'Intendant de la province. On trouve la suite de cette affaire dans les mémoires de l'avocat Barbier, de février 1709 à avril 1761.

1. Acbeté, restauré et habité en 1879 par M. Revon de Gray (Note du document B).

2. Madame de Saint-Julien, née Latour-du-Pin, était la nièce du

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consolait avec les beaux esprits d'avoir troqué le nom de la Tour-du-Pin pour le nom d'un financier, hébergeait le Patriarche dans son château de Fontaine-Française, à quelques lieues de Gray, lorsqu'il allait mourir à Paris ; et de mon temps, quarante ans plus tard, le papillon philosophe, devenu octogénaire à son tour, fêtait la Restauration en inaugurant dans ses terres un petit monument à Henri I\, le vainqueur du combat de Fontaine-Française. On a laissé le monument tomber en ruines. Le curieux eût été de connaître assez Mme de Saint-Julien pour savoir quels changements s'étaient faits dans ses idées dans le temps écoulé entre les fêtes que lui donnait Voltaire à Ferney, et celle oii elle célébrait la restauration de l'autel et du trône. La présence d'un régiment de cavalerie dont les officiers étaient presque tous des gentilshommes de haut parage, amenait d'autres contacts entre le monde de la Cour et de Paris et notre petite cité bourgeoise. Le Kain y avait joué pendant la tenue d'un camp de plaisance ; les princes du sang venaient parfois visiter les régiments dont ils étaient colonels-généraux ; le prince de Gondé et le duc de Bourbon, son fils, y

marquis Latour-du-Pin-Gouvernet. Par ses relations avec les Choiseul, ses parents, et le maréchal de Richelieu, elle avait rendu des services à Voltaire et aux habitants de Ferney. Elle avait en particulier contribué à assurer le succès d'une démarche de Voltaire auprès de Turgot, en vue d'exonérer le pays de Gex, décimé par les fermiers généraux, quoiqu'il fût déjà très pauvre, moyennant un abonnement annuel do 3oooo livres. Madame de Saint-Julien fît trois séjours à Ferney : en 1766, en 1772 et en 1775. Voltaire l'a peinte par ces mots : « Femme aimable, honnête homme, esprit libre et hardi ». Cf. G. Desnoireterres : Voltaire et la Société au XVIII'' siècle, tome VIII, p. 70 et suiv. Voir Œuvres de Voltaire, tome LXIX, p. 38i (édition Beuchot, tome XIII, 200). (N. E.)

avaient montré leur courtoisie pour les dames, et le duc de Chartres (depuis Philippe-Egalité) sa prestesse à sabler le Champagne et le Tokai.

On se demande comment des mœurs très arriérées (ainsi que nous dirions aujourd'hui) pouvaient subsister, malgré tant de rapprochements avec le monde du xviii' siècle, tel que nous le connaissons ou croyons le connaître par les livres, par les romans, par les mémoires, par la correspondance des gens de lettres. En voici, je crois, l'explication. Pour les classes populaires, qui cèdent uniquement à leurs impressions, les impressions quotidiennes et permanentes devaient bien vite effacer les traces d'impressions accidentelles et passagères, et le train courant des idées ne se dérangeait pas pour si peu. Quant aux classes éclairées de la bourgeoisie et du clergé du second ordre, qui raisonnaient leurs principes religieux et moraux, il y avait dans leurs doctrines de quoi parer à la contagion de l'exemple. La parabole évangélique ne dit-elle pas que les riches, les grands de la terre ont plus de peine à entrer au royaume du ciel que le chameau à passer par le trou d'une aiguille ? La philosophie païenne n'a-t-elle pas vanté la médiocrité comme ce qu'il y a de plus favorable à la sagesse ? On était donc disposé à plaindre, à excuser, plus qu'à imiter ces riches, ces grands, ces prélats ; et leurs scandales ne tiraient pas ou tiraient moins à conséquence. C'est ainsi qu'au XVII* siècle, à Paris même et à la Cour, la vie du Cardinal de Retz, ou celle de l'Archevêque du Harlay, ne nuisaient guère à la Religion, et que les adultères de Louis XIV ne détruisaient pas, chez les personnes pieuses, le respect pourlapersonne sacrée du monarque.

Quoique l'archevêque de Besançon fût un grand seigneur, un Choiseul, un Durford, qui ne résidait pas avec la même rigueur qu'un évêque de nos jours, qui ne consacrait pas trois ou quatre mois de l'année à des tournées pastorales, et dont la visite était un événement, le clergé de ce grand diocèse, égal en étendue à trois de nos départements actuels, était renommé pour son gouvernement, pour ses lumières, pour ses mœurs ; ce qui n'excluait pas certaines gaillardises gauloises de conversation, qui nous choqueraient et nous surprendraient fort. La bourgeoisie et le clergé du second ordre, continuellement mêlés dans l'intérieur des familles et dans la société dès le collège, avaient le même fonds d'idées, de convictions, de coutumes, sauf la différence de costume et d'état. Bien entendu que la régularité générale des mœurs et l'observance, générale aussi, des prescriptions religieuses n'excluaient pas les faiblesses qui sont de tous les temps, ni même certains désordres poussés alors plus loin qu'aujourd'hui. C'était le cas du jeu (malgré la modicité des fortunes) et des duels, malgré les sévérités excessives d'une législation que les tribunaux appliquaient à outrance aux bourgeois, quand la noblesse trouvait pour l'ordinaire le moyen d'y échapper. En revanche, un suicide était un événement très rare, qui jetait toute une ville dans la consternation, par la terreur des peines d une autre vie, par le lugubre arrêt de la justice temporelle qui en était ordinairement la suite, et par la tache qu'il imprimait à la famille. Le grand nombre des célibataires, et par suite la fréquence des dispositions testamentaires et des successions collatérales, susciliiienl et entretenaient dans les familles, qui ne

se dispersaient pas comme aujourd'hui, les divisions et les rancunes. Les enfants élevés avec sévérité tournaient plus décidément au mal, quand ils tournaient mal. On entendait souvent parler d'enfants qui s'échappaient de la maison paternelle, de jeunes gens qui s'enrôlaient pour faire enrager leurs parents, de parents qui usaient de leurs protections pour obtenir des lettres de cachet et prévenir ce que l'on redoutait par-dessus tout, le déshonneur de la famille.

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