‹ SouvenirsChapitre 28 sur 50 · IV · texte numérisé non relu

IV

Je crois avoir dépeint, aussi fidèlement que possible, la vie que menaient ces bonnes gens, lorsqu'un beau jour ils se trouvèrent divisés, avec tout le reste de la France, en aristocrates et en patriotes. De tous les sobriquets que nous avons vus successivement avoir cours dans l'argot des partis, ceux-là étaient à mon sens les mieux donnés, et pourtant il faut les définir, car j'ai connu de braves couturières que Ion employait de préférence dans certaines familles, en leur qualité de bonnes aristocrates, et des patriotes dont le patriotisme était de même aloi que le libéralisme d'un commis-voyageur sous la Restauration, ou celui d'un épicier de Paris sous Louis-Philippe. D'abord il était tout simple que la noblesse, les gros bénéficiers, les grandes familles de robe et de finance détestassent le mouvement révolutionnaire : c'étaient là les vrais aristocrates, au sens que nous donnons encore à ce mot. Mais il ne manquait pas d'aristocrates, au sens des philosophes grecs, c'est-à-

dire de gens de bien, à conscience délicate et à esprit prévoyant, sincèrement attachés à leurs anciennes croyances, imbus de respect pour des traditions séculaires et pour les droits existants, ayant assez lu l'histoire pour savoir ce qu'il faut penser des suites des mouvements populaires et de l'enivrement de la popularité, et qui, sans autre intérêt personnel que celui qu'on a toujours au maintien du bon ordre, condamnaient, détestaient, par principes de religion, de morale et de prudence, le mouvement révolutionnaire avec toutes ses suites, sans distinguer 1789 et 1798, parce que l'un leur avait toujours paru devoir amener l'autre ; en quoi je pense encore aujourd'hui qu'ils ne se trompaient pas. Ceux qui écrivent l'histoire des révolutions sur les mémoires, les journaux, les discours, les pamphlets de ceux qui y ont pris part, sont portés à grossir beaucoup l'importance des faits et des distinctions de détail ; ils les remarquent bien plus que ne les ont remarqués les contemporains, simples spectateurs du mouvement ou entraînés malgré eux. Ceux-ci font naturellement ce que les philosophes feront plus tard, négligeant les détails, au fond sans importance et si rapidement effacés, pour tâcher de saisir les traits généraux. Partisan ou ennemi d'une révolution qui changeait tout en France et sapait toutes les autorités étabhes, voilà la distinction que le gros des contemporains saisissait. Quant à tenir grand compte de la nuance entre Mirabeau etBarnave, entre Barnaveet Vergniaud, entre Vergniaud et Danton, entre Danton et Robespierre, tous disparus en cinq ans de la scène du monde, il n'aurait pas été raisonnable de l'exiger d'eux. Le parti aristocrate, qu'il faut, vu son désintéressement,

distinguer du parti aristocratique, et qui aurait vu volontiers certaines réformes émaner du principe d'autorité ; qui d'ailleurs s'inquiétait depuis longtemps des conséquences probables du mouvement philosophique, avait donc au fond pour lui la raison et le bon sens : ce qui ne suffit pas pour avoir raison dans les crises révolutionnaires, ni même pour avoir absolument raison dans l'histoire ; car certainement la France en était arrivée à ce point que ses institutions vermoulues ne se soutenaient plus, que le moindre choc pouvait les faire crouler et qu'on était fondé à attendre de bons résultats d'un ordre de choses mieux en rapport avec l'état des esprits et des mœurs, quand une fois le pays, après des convulsions dont rien ne permettait d'assigner le terme, aurait repris une nouvelle assiette.

La raison de l'homme va ainsi d'affirmations en négations, et de contradictions en conciliations. La philosophie d'Outre-Rhin donne de ce phénomène logique des explications à sa manière, transcendantes et abstruses, mais on l'explique suffisamment par une comparaison bien simple et bien sensible. Un grand fleuve parcourt des pays immenses en décrivant des sinuosités de toutes sortes, celles-ci sur une plus petite, celles-là sur une plus grande échelle. Un des voyageurs que le courant emporte prétend que l'on dévie à gauche, et il a raison ; un autre soutient que l'on dévie à droite et il a encore raison, car le méandre local fait partie d'un système plus général de déviations vers la droite. Rien n'empêcherait un troisième d'être fondé à soutenir que, sur une échelle plus grande encore, on est en train actuellement de dévier vers la gauche. Ou je me trompe fort, ou c'est là le mot de l'énigme, la clé de la contra-

diction et de la conciliation des partis, en religion, en philosophie, en politique. Mais, de plus, le parti aristocrate, en communauté nécessaire de regrets et d'espérances avec l'aristocratie proprement dite, sans quoi le lien de parti aurait péri, eut le tort ou le malheur de perdre, dès l'abord, le sentiment patriotique et de n'avoir jamais pu le recouvrer depuis. En 1789, le parti révolutionnaire se donnait le titre de patriote sans le mériter encore ; plus tard il l'a justifié. Au contraire, les hommes du parti opposé à la révolution, voyant tout de suite l'impossibilité de résister au torrent populaire, et ne pouvant croire que les révolutionnaires parvinssent à rien fonder, n'ont cessé d'attendre de l'étranger le triomphe définitif de leurs principes. Et plus le ])euple s'est aperçu qu'ils souffraient du succès de nos armes, qu'ils se réjouissaient secrètement de leurs revers, plus ils se sont sentis impopulaires, plus le sens patriotique s'est obscurci chez eux.

Le patriotisme est pourtant un sentiment si naturel, qu'il semble que les passions religieuses aient seules la puissance de l'étoufTer chez ceux que n'animent pas d'ailleurs des intérêts personnels ou de caste ; et de là cette question qu'on a faite si souvent. L'un des plus grands torts de l'Assemblée Constituante n'a-t-il pas été de toucher à l'encensoir, et de compliquer d'un schisme religieux une révolution politique déjà si radicale .î^ Je ne crois pas qu'en cela l'Assemblée Constituante ait beaucoup ajouté, par imprudence et inexpérience, aux difficultés inévitables de la situation. D'abord, il était aussi impossible de mettre du premier coup la religion et l'Eglise tout à fait hors de l'Etat, selon le système américain, que de supprimer du pre-

mior coup les Bourbons et la royauté. Quelle que soit une première effervescence, on ne choque pas à ce point des habitudes dix ou quinze fois séculaires. Encore faut-il aux têtes le temps de se griser tout à fait et aux vaincus le temps d'être matés par le malheur. Les aristocrates le sentaient bien, et voilà pourquoi ils en voulaient tant au clergé constitutionnel de s'être prêté pendant trois ans à un arrangement éphémère qui laissait au peuple un culte extérieur et un simulacre de catholicisme. Supposons que l'Assemblée Constituante eût respecté les circonscriptions diocésaines, le mode établi pour la nomination aux évêchés et aux cures, qu'elle n'eût pas exigé de serment : on ne pensera pas sans doute que le gouvernement révolutionnaire serait parvenu à éviter de se brouiller avec la Cour de Rome, avec la plupart des évêques, quand il supprimait toutes les corporations monastiques, mettait la main sur tous les biens de l'Eglise, abolissait le clergé en tant qu'ordre de l'Etat. Il n'en avait pas fallu la centième partie pour amener de graves conflits avec des princes tels que Louis XIV ; et, ne fût-ce que pour prévenir la contagion de l'exemple, on ne se laisse pas ainsi traiter sans essayer de la résistance. Il y aurait donc eu pour le moins des refus de concours, des vacances de sièges auxquelles il aurait fallu pourvoir par des moyens extraordinaires ; d'où la retraite des uns, les protestations des autres et finalement le schisme avec toutes ses conséquences.

Quoi qu'il en soit, le schisme fut, pendant la Révolution, la grande affaire des âmes religieuses et honnêtes, au sein de la bourgeoisie des villes. L'ardeur des passions religieuses dépassa, tout en l'excitant, l'ardeur

A. COIRNOT

des passions politiques. On fut catholique ou constitutionnel, plus encore qu'aristocrate ou patriote. Bien entendu que tous les aristocrates devinrent catholiques, ceux même qui jusque-là avaient fait bon marché des croyances ou des pratiques religieuses, tandis que beaucoup de patriotes continuaient à ne pas faire grand cas des prêtres, pas plus des constitutionnels que des autres. Quant aux constitutionnels qui ne voulaient pas non plus perdre leur qualité de catholiques (selon l'usage de tous les dissidents, au moment de la séparation), ils étaient tous patriotes. Pour les uns, le parti religieux était la conséquence d'un parti pris en politique ; pour d'autres, moins nombreux, le choix de la bannière politique résultait des circonstances qui avaient fait prendre parti dans le schisme religieux. Chaque parti avait ses dévots et surtout ses dévotes, mais principalement le parti qui se glorifiait à bon droit d'avoir pour lui le pape, les évêques (moins M. de Talleyrand) et la grande majorité des prêtres. D'ailleurs une persécution qui se manifestait par la prison, le bannissement, la confiscation, la mort même, échauffait le parti anti-constitutionnel. Pendant dix ans, des prêtres réfractaires, revenus de l'émigration au péril de leur vie, et cachés avec grand soin, tantôt dans une maison et tantôt dans une autre, y disaient la messe, y administraient les sacrements aux fidèles qui se croyaient revenus aux temps de la primitive Eglise. L effet de tout cela était grand dans les villes, beaucoup moindre dans les campagnes où de pareilles cachettes n'étaient guère possibles. Dès lors, en effet, nos paysans ne ressemblaient pas aux paysans vendéens. La suppression des seigneurs, des dîmes, et un commencement de vente

en détail des biens nationaux, favorisée par le morcellement des cultures et de la propriété foncière, déjà ancien dans le pays, en vertu des coutumes qui le régissaient, voilà ce qui les avait frappés et ce qui était généralement de leur goût. Aussi les historiens de la Révolution ont-ils fait peu attention aux côtés religieux de son histoire, partout ailleurs qu'en Vendée, et voilà pourquoi j'y insiste ici.

Même après le Concordat, les divisions subsistèrent, et l'on peut dire qu'elles durèrent chez nous tant qu'il y eut de vieux prêtres assermentés. Gela tenait à une circonstance particulière. Le premier consul avait exigé qu une minorité des évêques concordataires (très faible, il est vrai,) fût choisie parmi les évêques constitutionnels. Le nouvel archevêque de Besançon, M. Lecoz, ancien évêque constitutionnel de Rennes, appartenait à cette minorité. Le pape s'en excusait dans son allocution aux cardinaux, en assurant qu'ils avaient donné toute satisfaction à l'Eglise ; eux se défendaient d'avoir rien rétracté de leur passé, se gardaient bien par conséquent de demander des rétractations aux membres de leur clergé, et montraient une préférence marquée, chose bien naturelle, pour ceux qui avaient suivi les mêmes voies. L'administration du grand diocèse de Besançon restait donc imprégnée de l'esprit constitutionnel, tandis que la majorité du clergé et des catholiques dévots avait la défunte constitution civile en horreur. De là un puritanisme particulier, qu'il ne faut pas confondre avec ce que l'on a nommé la. petite Église dans d'autres contrées où le pape lui-même était réputé schismatique, ou complice d'intrusion, pour avoir signé le Concordat et institué des évêques concorda-

taires en remplacement des évêques légitimes qui ne s'étaient pas démis. Chez nous, les catholiques les plus rigides reconnaissaient par obéissance l'archevêque qu'il avait institué, les curés non rétractés que celui-ci instituait, mais les réputant toujours schismatiques de fait, pour refus de la rétractation imposée par le Saint- Siège, entendaient ne communiquer avec eux que pour le strict nécessaire, pour les actes de juridiction ou de fonction où ils devaient obligatoirement intervenir. On entendait leur messe — plutôt que de s'en passer, un jour de dimanche oii la messe était d'obligation — mais on aurait mieux aimé s'en passer que d'entendre leur messe un jour ouvrable. Toutes ces minuties font partie de la description complète de l'esprit humain. Quand le comte d'Artois vint à Besançon, en iSil\, ce fut une grande affaire que de savoir s'il recevrait l'archevêque : il fit la faute de ne pas le recevoir, quoique le vieillard eût défendu, comme ses collègues, au Concile de Paris, les droits de Pie VII contre les dernières entreprises de Napoléon. Quelques mois après, en i8i5, M. Lecoz mourait dans une tournée, pendant qu'il exhortait de son mieux ses jeunes diocésains à prendre les armes pour défendre contre l'invasion étrangère l'Empereur et la patrie.

J'ai dit que la grande majorité du clergé avait refusé le serment : ceci s'applique à l'ancien clergé séculier, car la plupart des prêtres assermentés étaient des moines qui avaient vu avec plus de plaisir que de regret l'Assemblée Constituante les dégager de leurs liens, en leur promettant huit cents livres de pension (beau revenu alors pour un célibataire), mais que la banqueroute dés deux tiers devait bientôt atteindre. D'autres, qu il

serait bien dur de blûmer, et qui peut-être jugeaient mieux de la durée probable de l'épreuve, ne se sentaient pas la force d'affronter l'exil et la misère. Quelques-uns enfin, surtout parmi les communautés enseignantes, y étaient poussés par une influence de doctrine, par gallicanisme ou par une vague réminiscence du jansénisme. A notre province appartenait l'un des hommes les plus doctes, le plus docte peut-être que le clergé constitutionnel ait possédé, le respectable Dom Grappin, le confrère, le collaborateur et l'ami des auteurs de VArt de vérifier les dates. La grâce de ses manières, l'aménité de son caractère ne justifiaient guère l'espèce d'horreur qu'il inspirait au parti contraire, en qualité de grand vicaire et de bras droit de M. Lecoz. Après la mort de celui-ci, il vécut paisiblement dans son canonicat de Besançon, 011 l'on n'osait l'inquiéter. C'est là que je le voyais en 1820, et il y est mort quelques années plus tard, monument d'un autre âge, ayant poussé sa longue carrière jusqu'à 9^ ans.

Je reviens à mon humble famille, comme un auteur qui voudrait éclaircir les généralités par quelque exemple des plus simples. J'ai dit que mon grand-père avait laborieusement élevé une famille de dix enfants, huit garçons et deux filles, restées filles toute leur vie. Deux des garçons se firent prêtres, et des six autres, trois seulement eurent une famille à leur tour. A chaque génération, la forte proportion des célibataires servait

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ainsi de correctif à l'excessive fécondité des mariages, bien avant que Maltlms n'eût disserté sur le sujet : autres temps, autres modes. Je ne me suis pas proposé de tracer des portraits de famille, mais pourtant je voudrais faire exception pour deux de mes oncles, parce que ce sont deux types hors du commun et d'un singulier contraste.

L'aîné de mes oncles, à qui je dois tout ce que je puis avoir de bon', était né en 17^6 ^ et venait de terminer ses études chez les Jésuites, lorsque l'ordre fut expulsé de notre province en lyô/i- Toute sa vie, c'està-dire plus de soixante ans encore, il leur resta dévoué et ne put s'ôter de l'esprit que cette grande victoire remportée par les partis parlementaire et philosophique avait été l'annonce, la cause prochaine du renversement de la religion et de la monarchie. Il avait une lecture variée, un grand amour du travail ; ce qu'il aimait le moins, c'était le notariat; et, pourtant, il s'y dévoua, non par intérêt personnel, mais pour aider son père à soutenir de si lourdes charges, renonçant au mariage, ne se réservant rien pour lui-même, n'ayant pas un sou en propre à l'âge de quarante ans passés, aussi austère dans sa vie privée que le plus austère janséniste, tout jésuite qu'il était de cœur. En vérité, il y a bien des saints dans le calendrier, de la sainteté desquels je suis beaucoup moins sûr ; et, quelles qu'aient pu être les libres excursions de ma philosophie, je n'ai jamais pu, je ne pourrai jamais me résoudre à penser que tant de vertu n'ait eu pour fondement que la déception d'un

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