‹ SouvenirsChapitre 30 sur 50 · Le 28 août (Note du copiste, document B · texte numérisé non relu

Le 28 août (Note du copiste, document B

3. La tante, dernière survivante, décédée le 23 avril i843 à 88 ans (Note du copiste, document B).

trcme vieillesse de ses membres, mais qui m'ont fourni bien des occasions d'observer combien l'esprit de parti peut troubler les âmes d'ailleurs les plus sereines, et pousser presque jusqu'à l'injustice les personnes d'ailleurs les plus respectables. Quand ma tante n'était pas présente (et elle s'absentait le plus qu'elle pouvait), on retombait sur le thème favori, la Révolution, la persécution ; devant elle, il fallait bien remonter plus haut, pour reporter la conversation sur un terrain neutre. J'ai eu de très bonne heure une passion pour la lecture, comme par le pressentiment instinctif que je serais, de très bonne heure aussi, condamné à ne pouvoir presque plus lire. Mon oncle avait une bibliothèque assez variée, et il achetait encore des livres pour les mettre à ma disposition : livres scrupuleusement choisis et quelquefois expurgés par des ratures aux endroits un peu plus vifs. Ceci me rappelle une anecdote de ma première enfance. On me menait quelquefois voir à la campagne mon grandpère maternel, petit vieillard octogénaire, à qui sa profession de médecin et ses goûts particuliers avaient donné dans son temps de la littérature et du monde. Nous le trouvâmes un jour, mon père et moi, occupé à lire un ouvrage nouveau, qu'on lui avait prêté, et qui paraissait le frapper beaucoup : c'était le Génie du Christianisme. Il dit à mon père : « Ce petit garçon n'est pas encore en état de lire un pareil ouvrage, mais il paraît intelligent, et d'ici à deux ou trois ans, je vous recommande de le lui faire lire ». Je crois bien que le lendemain mon père n'y songeait plus, mais les paroles étaient restées gravées dans ma mémoire. Cependant le vœu de mon grand-père n'a pas été rempli.

Le christianisme romantique du livre ne cadrait apparemment pas avec les principes sévères de mon oncle, qui me donna à lire V Itinéraire de Jérusalem, jamais le Génie du Christianisme ni les Martyrs. Plus tard j'ai lu avidement les pamphlets politiques de M. de Chateaubriand, à mesure qu'ils paraissaient ; et quand enfin, à une époque beaucoup plus tardive, je voulus, par une sorte de honte ou de remords, me mettre à lire un ouvrage qui avait fait tant de bruit et exercé tant d'influence de mon temps, je trouvai dès les premières pages, par manière de réponse aux géologues, que Dieu avait dû donner au monde, en le créant, tous les signes de la vieillesse. J'avoue que cela m'ôta le courage de continuer, et que je ne voulus pas risquer la foi qui me restait contre beaucoup d'arguments de cette force.^

Parmi les livres que j'ai lus, enfant ou adolescent, et qui ont exercé sur toute la suite de mes idées et de mes études une influence décisive, je citerai, dans l'ordre où je les ai lus, les Mondes de Fontenelle, ses Eloges des Académiciens, r Exposition du système du monde de Laplace, la Logique de Port-Royal et les deux petits volumes in- 12 où Desmazeaux a recueilli la correspondance entre Leibnitz et Glarke, avec d'autres opuscules philosophiques. Fontenelle et Laplace me donnaient un vif désir de posséder l'instrument scientifique avec lequel on pouvait pleinement posséder ces vérités imposantes et la profonde pénétration du grand philosophe allemand me saisissait d'admiration. Mais avant de devenir, dans la mesure de ses forces, savant ou philosophe, il faut commencer par être écolier. En 1809, ^^ ^^ mit au collège, sous la férule d'un vieux grammairien de mes parents, dont on venait de faire,

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à l'établissement de l'Lniversité impériale, le régent de cinquième et de sixième au collège de Gray. Je l'entends encore nous dicter de sa voix nasillarde une espèce de rudiment de sa façon, où les vieilles règles Deus sanctus et Amo Deum se trouvaient fondues en une règle nouvelle : Napoleo magnus debellavit Austriacos. C'était sa manière de célébrer Austerlitz et Wagram, dont le canon retentissait alors. L'bommage n'avait rien de bien flatteur pour le conquérant, mais peutêtre que le fondateur de dynastie ne l'aurait pas dédaigné. Le type du grammairien est perdu. On appelait ainsi autrefois le maître qui préparait les enfants à suivre les classes du Collège, qui ne commençaient qu'à la cinquième chez les Jésuites, et à la sixième, par une concession des derniers temps, dans ILniversité de Paris. Aujourd'hui l'envie de grossir un pensionnat et de tout réglementer fait que nous prendrions volontiers dans nos établissements publics des enfants à la mamelle.

Le vieux grammairien, mon parent, qui portait le même nom que le fameux grammairien de la reine Zénobie, mis en français par Boileau. et qui alors commençait à radoter, avait joui dans son temps et dans sa profession d'une certaine réputation , et on lui envoyait des élèves d'assez loin. Ainsi, ilavaiteu 1 honneur de faire décliner Musa à un futur académicien, à l'un des coryphées de la littérature impériale, à M. Etienne, l'auteur de la Comédie des deux Gendres, devenu plus tard M. Etienne de la Minerve et du Constitutionnel, et plus tard encore ^L Etienne Pairde France. Lne moindre fortune, mais enfin une espèce de fortune littéraire attendait un autre de ses élèves, son propre fils, abbé

d'avant la Révolution, et abbé ayant eu aussi ses légèretés dejeunesse'. Après avoir mené longtemps à Paris une vie assez dissipée, il s'était avisé, verslafin des temps impériaux, de reprendre la soutane. Devenu premier vicaire de Saint-Germain-l'Auxerrois, et prédicateur assez en renom, quoique plutôt rhéteur qu'orateur, il a fait imprimer deux volumes de ses sermons, que peu de gens ont lus et que personne ne lit plus. Je l'ai entendu prêcher un carême dans la chapelle des Tuileries devant le roi Charles X, ce qui lui valut la cure de Saint-Louis d'Antin. Je crois qu'il avait espéré mieux et il eut peut-être obtenu mieux sous l'ancien régime ; mais le clergé du xix* siècle a d'autres exigences ; et d'ailleurs il s'en fallait bien que notre prédicateur fût un Massillon.

A propos de grammaire et de grammairien, je rendrai compte d'une grave délibération que j'eus avec moi-même. Il s'agissait de savoir si j'écrirais y'auois ou j'avais, Jrançois ou français ; en d'autres termes il s'agissait de me prononcer entre ce que l'on appelait l'orthographe de l'Académie et l'orthographe de Voltaire. La question qui paraîtrait aujourd'hui anté-diluvienne était alors à l'ordre du jour ; les constitutionnels de 1 79 1 écrivaient et gravaient sur leurs gros sous Louis XVI, roi des François; les républicains de 1798 écrivaient encore République française, mais le Directoire et l'Empire avaient été plus loin qu'eux sur ce point. L'orthographe ancienne était encore, à l'époque dont je parle, celle de la plupart des hommes d'un âge mûr, et notamment celle de mes maîtres ; mais je me sentais

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