‹ SouvenirsChapitre 31 sur 50 · I . L'abbé Longin (Note du copiste, document B · texte numérisé non relu

I . L'abbé Longin (Note du copiste, document B

déjà de mon siècle et de mon pays ; je trouvai sans réplique (malgré tout ce qu'il y a à dire à l'encontre, et que je n'étais pas alors capable d'entendre) l'argument du bon sens Voltairien, que l'on ne peut pas écrire avec la même désinence orthographique Gaulois et Français, et je décidai bravement que je serais du parti du progrès.

Mes lectures me donnaient de faciles succès dans des classes peu nombreuses et peu fortes, confiées à des régents qui n'étaient pas bien forts eux-mêmes, et que M. de Fontanes voulait déjà obliger à nous montrer le grec, dont il n'avait pas été question jusque-là dans nos contrées, et qu'ils ne savaient pas du tout. Aux vacances de i8i3, je fus récompensé de mes prix par un voyage. J'avais lu bien des voyages, à commencer par ceux de Robinson Crusoé, mais je n'étais jamais sorti de ma bourgade, et l'on ne pouvait choisir de récompense qui fût plus de mon goût. Il s'agissait de pousser jusqu'à Dijon et à Chalon-sur-Saône. Je rapporte cet insignifiant détail pour deux raisons : d'abord parce qu'on nous montra à Châlon, abandonné en aval du quai, comme le reste d une entreprise avortée, le bateau mû par une machine à vapeur, ou, comme on disait alors, par une pompe à feu, sur lequel le marquis de Jouffroy, prédécesseur de Fulton et véritable inventeur des bateaux à vapeur, avait fait les premiers essais de navigation antérieurement à la Révolution ' . J'y trouve aussi l'occasion de dire quelques mots sur

I. Le marquis Jouffroy d'Arbans (1751-1823) conçut en 1775 l'idée d'appliquer la vapeur à la navigation en visitant la pompe à feu de Chaillol récemment établie par Périer. Il parvint à faire marcher sur le Doubs un bateau par la vapeur. En 1816, il publia « Les bateaux à va-

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la physionomie qu'avait alors une ville où je devais revenir, quarante ans plus tard, terminer ma carrière publique,etoù je suis occupé, en ce moment même à recueillir mes souvenirs. Dijon avait alors un aspect assez triste ; l'herbe y croissait dans les rues ; cette ville avait perdu l'éclat que lui donnaient autrefois sa noblesse, son parlement, son prince gouverneur, ses états provinciaux, ses savants, ses gens de lettres, et rien n'annonçait encore le mouvement commercial et industriel qui semble aujourd'hui lui présager dans l'avenir une importance d'une autre sorte. On avait déjà commencé à bâtir sur les ruines de l'antique chapelle de ses ducs le théâtre qui la décore actuellement, mais en i8i3, les travaux étaient interrompus, et des ruines modernes s'élevaient sur les anciennes. Un décret impérial avait fait reverser à la caisse d'amortissement tous les fonds municipaux mis en réserve pour des constructions publiques.

A la suite des vacances de i8i 3, j'entrais en seconde : je me croyais un très grand garçon, et à certains égards je n'avais pas tout à fait tort. Je me trouvais préparé, mieux que beaucoup de mes aînés, à assister avec profit pour mon instruction, aux mémorables événements qui allaient se passer.

§ VI. Il va sans dire que le parti aristocrate n'avait pu

peur ». Arago et Fulton lui ont reconnu le droit de priorité dans cette application de la vapeur aux bateaux (N. E.).

prendre au sérieux l'étiquette officielle du premier Empire. Pour ces têtes chenues ou grisonnantes, l'empereur Napoléon, c'était toujours Bonaparte, le soldat de la veille, avec sa fortune prodigieuse, son ambition démesurée, devant, comme je l'entendais dire familièrement chaque jour, culbuter le monde, ou finir par être culbuté lui-même, seconde supposition que les événements, en se déroulant, rendaient de jour en jour plus probable. Au fond, ce simple coup d'oeil jeté sur l'ensemble de la situation était plus sûr que tous les calculs des grands politiques. La jeunesse seule, pour qui l'histoire datait d'hier, cédant à l'entraînement de l'âge et à celui d'événements si extraordinaires, pouvait mettre dans le génie et dans la fortune du maître une confiance aveugle. Au déclin de la vie, dix ans, quinze ans passent bien vite, et sont loin de suffire pour que l'esprit change de pli et d habitudes. Moi-même, à l'heure où j'écris, j'ai peine à me figurer que vingtneuf ans déjà me séparent de la révolution de i83o. Celle de 1789 était à l'époque impériale un événement de bien plus fraîche date ; et, si les changements de scènes et de situation avaient été plus multipliés, plus pressés, ceux qui y assistaient comme témoins, nullement comme acteurs*, n'en devaient être que plus portés à croire qu'ils assistaient à une représentation théâtrale. Les plus hautes intelligences n'échappent pas plus que les esprits vulgaires à cet effiet de l'âge. M. Poinsot m'a conté qu'un jour, en plein Empire,

I. Dans le manuscrit A, on lit auteurs. Le document B a rectifié et a mis acteurs, ce qui est plus logique. Il est probable que Cournot avait mis acteurs ; la faute retomberait sur le secrétaire, faute non relevée par Cournot quand celui-ci relut la copie du secrétaire (N. E.).

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Lagrange l'avait bien étonné en lui annonçant, à la suite dune conversation familière, que tout cela aurait une fin, que les Bourbons reviendraient, que le règne des dévots et des Jésuites reviendrait aussi : que les jeunes gens devaient s'y attendre, et s'arranger en conséquence. Le sceptique vieillard qui appartenait à l'école de d'Alembert et de Frédéric, et qui n'avait pas été ébloui, comme d'autres, de sa dignité sénatoriale, devait surtout à son âge le don de prophétie. Il est mort en i8i3, juste au moment oii sa prédiction allait s'accomplir.

Mais, si bien des personnes déploraient toujours la Révolution et ses suites; si d autres, sans avoir les mêmes regrets, s'attendaient à quelque grand changement, il n'y avait pas pour cela, au moins dans nos contrées et dans nos classes bourgeoises, bien moins encore dans les classes populaires, de parti royaliste ; car encore faut-il, pour l'existence d'un parti royaliste, que l'on sache oii prendre le roi ou le prétendant ; et, à l'exception peut-être de quelques membres des anciennes familles, personne ne savait au juste, ne cherchait même à savoir ce qu'étaient devenus les frères et les neveux de Louis XVL La sévérité de la police et le silence prescrit aux journaux ne suffiraient pas pour expliquer un fait si singulier. Malgré la police, les catholiques zélés (en petit nombre, il est vrai) trouvaient bien le moyen de faire circuler, sous le manteau, les brefs de Pie VII contre l'Empereur, les récits de sa captivité, de celle des cardinaux fidèles, toutes les nouvelles qui intéressaient le parti. On aurait su de même ce que faisaient les princes, s'il y avait eu vraiment un parti royaliste, si la révolution française

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n'eût dépassé de beaucoup les proportions d'une révolution dynastique, et si les princes émigrés y avaient joué un rôle plus digne de leur haute naissance. Le plus intéressant de tous avait péri, on sait par quelle catastrophe. Aux yeux des masses populaires, la terrible et sauvage immolation de toute une famille royale, et la dispersion des ossements de ses ancêtres, avaient clos les destinées de la vieille dynastie ; ce qui pouvait rester quelque part de collatéraux ne comptait plus. Le peuple ne songeait pas plus à leurs prétentions qu'à celles qu'auraient pu élever les Bourbons d Espagne sur le trône de France, en vertu d'une généalogie surannée. Si la fuite de Varennes avait réussi, ou si la Révolution plus clémente eût traité Louis XVI comme sa cadette a traité Charles X, on n'aurait pas ainsi oublié l'ancien roi de France sur la terre étrangère ; les idées et les événements auraient pris forcément un autre cours : il y aurait encore eu une place pour un dictateur, non pour un empereur. L'hérédité de père en fils, la seule qui soit pleinement fondée en nature et qui n'emprunte rien aux fictions juridiques, est aussi la seule qui frappe fortement les masses ; et de là vient qu'aux temps de ferveur monarchique, on a toujours vu les peuples signaler leur joie à la naissance d'un enfant royal, comme si l'on eût manqué de collatéraux habiles à recueillir la couronne. Enfin, pour l'explication du fait singulier qui nous occupe, je crois qu'il faut aussi tenir compte du peu de popularité de notre histoire et du faible développement qu'a pris chez nous dans les classes inférieures, par suite de causes qu'il serait trop long d'analyser, le sentiment de la tradition historique. En

France, les gens instruits connaissent François P', Henri IV, Louis XIV, comme ils connaissent Charles- Quint ou Gustave-Adolphe; mais, quel est l'ouvrier, le paysan, qui se soucie le moins du monde de Louis XIV, d'Henri IV ou de François V\ malgré la vogue qui s'est attachée aux études historiques depuis quarante ans? Sous l'Empire, cette vogue n'avait pas encore commencé. Le premier Empire est, quant à la direction des idées, la continuation de la Révolution et de la seconde moitié du xviii* siècle, un temps de théorie, de projets construits sur table rase et dans un esprit de réaction contre l'histoire.

S'il n'y avait pas de parti royaliste, il y avait encore moins de parti révolutionnaire. Personne n'aurait osé faire, comme on le fait depuis, l'apologie des hommes de gS. Les quelques vieux jacobins non convertis au pouvoir par des titres et des places se sentaient encore plus surannés que les plus vieux émigrés. On s'abstenait de traiter devant eux certains sujets, par politesse et pour ne pas réveiller de fâcheux souvenirs. Naturellement, la Révolution était bien plus présente à l'esprit, même des jeunes gens, que l'ancien régime, et il était généralement convenu de la regarder comme une crise douloureuse, lors même qu'on la regardait comme une crise inévitable, et comme le passage à un ordre de choses meilleur que celui qui avait disparu dans la crise.

Enfin, ce culte napoléonien, qui a joué depuis un si grand rôle, n'existait pas non plus. On reconnaissait sans doute le génie du maître, sans toutefois rendre assez de justice au tact avec lequel il avait su faire le départ des anciennes institutions monarchiques, rcpre-

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nant, améliorant ce qui était bon à reprendre et à conserver. Les jeunes militaires voulaient faire la fortune que leurs devanciers avaient faite, et eux seuls, pour cette raison, croyaient à l'invincibilité de l'Empereur. Quoi qu'il entreprît, le peuple était flatté dans ses instincts patriotiques par les bulletins de victoire, et dans ses instincts d'égalité par la prodigieuse élévation de tant d'hommes sortis des rangs du peuple ; mais aussi la conscription était devenue d'une dureté intolérable ; les droits-réunis étaient odieux ; des denrées, réputées de première nécessité, étaient montées à un prix excessif; les impôts étaient bien plus lourds, pour le temps, qu'ils ne l'avaient été auparavant, et qu'ils ne l'ont été depuis ; le commerce languissait ; les campagnes se dépeuplaient, on empruntait à 12 pour 100 et l'on vendait les terres sur le pied de 5 pour 100. C'était la suite inévitable d'un système de guerre à outrance. Le luxe et toutes les suites d'un état de paix prolongé nous ont bien gâtés depuis : s'il fallait revenir tout d'un coup à la situation où nous nous trouvions vers la fm du premier Empire, il y aurait de quoi refroidir bien des enthousiasmes rétrospectifs. Dans de telles circonstances, si un boulet eût emporté Napoléon à Smolensk, à Lutzen ou même à Montmirail, et si les Puissances coalisées, prenant en considération toutes les données du problème si complexe qu'elles avaient à résoudre, et sentant de quelle importance il était, pour les intérêts monarchiques de l'Europe tout entière, de ne rien faire qui pût raviver en France l'esprit révolutionnaire, avaient reconnu la régence de Marie-Louise, en conservant à la France des agrandissements de territoire tels qu'il n'y eût pas moyen de confondre l'Em-

pire français avec la France des Bourbons, je suis persuadé que le système du gouvernement impérial se serait maintenu, nonobstant les regrets, les intrigues et les mouvements de quelques partisans de la vieille dynastie, de quelques amateurs d'institutions anglaises ou de quelques agitateurs populaires; car, qu'auraientils pu faire n'ayant pour eux ni l'armée, ni le peuple? Pour consentir à cette double condition, il fallait sans doute une raison bien supérieure à l'entraînement des passions vulgaires ; il fallait résister à la double tentation de l'ambition et de l'orgueil, laisser ce dont on pouvait se nantir, admettre une famille parvenue à se ranger définitivement parmi les races royales ; renoncer à prendre une revanche complète des triomphes, des insultes de la France et de la Révolution. Mais la double condition était nécessaire : à cette époque, le retour à la France des Bourbons appelait nécessairement les Bourbons, ôtait tout prestige, toute autorité aux institutions et aux hommes du régime impérial; et, d'un autre côté, les Bourbons étaient visiblement hors de mesure de reprendre la France impériale, avec les institutions et le territoire sans lesquels on n'en concevait pas le maintien. Au surplus. Napoléon, en survivant à ses désastres, rendait une telle solution impossible.

Lagrange avait donc raison, les Bourbons devaient revenir ; mais voyez-en les conséquences.

L'invasion étrangère, l'amoindrissement démesuré du territoire, les mortifications les plus sensibles causées à l'amour-propre national, une dynastie oubliée reparaissant avec des prétentions insolites, aux acclamations des nobles et des prêtres, chez une nation qui croyait en avoir fini avec les airs de supériorité des

nobles et les airs de domination du clergé ; et par-dessus tout cela une armée plus mortifiée et plus mécontente encore, un roi vieux et infirme, d'une infirmité presque ridicule, venant après l'infatigable conquérant. Tout cela ne devait-il pas avoir pour résultat immédiat le commencement du bonapartisme, et pour résultat un peu plus éloigné le réveil progressif des sentiments et des idées révolutionnaires ?

On a beaucoup parlé des fautes de la première Restauration : mais ces fautes, graves aux yeux des politiques de profession et des hommes à théories parlementaires, n'ont point frappé l'attention du soldat ni du peuple, n'ont rien ajouté aux sentiments qui les animaient dès le lendemain de la chute de l'Empire. Si l'incident du 20 mars n'était pas survenu et que la personne tant redoutée de l'étranger, eût été mise hors de cause, le gouvernement des Bourbons aurait été renversé de même, ou par une insurrection militaire, aux applaudissements du peuple, ou par une émeute parisienne que l'armée aurait laissé faire. Cette réaction populaire contre une dynastie ramenée par l'étranger, après de si grandes victoires et de si grands revers, était inévitable. Il n'en faut pas moins regarder l'incident du 20 mars comme un grand malheur. Sans parler des sacrifices de tout genre qu'elle a coûtés à la France, cette tentative désespérée d'un génie aux abois embrouillait et faussait toutes les situations, exaspérait tous les partis ; elle ne pouvait profiter ni à la cause du pouvoir, ni à celle de la liberté. On ne reconnaissait plus, comme il l'a dit lui-même, le vieux bras de l'Empereur, obligé de subir les acclamations des fédérés des faubourgs et de copier la charte de Louis XVIII

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pour plaire à lidéologie renaissante. C'était l'Empereur sans l'Empire, et la suite a fait voir, en dépit des moqueries, qu'il pouvait être, à un moment donné, bien plus facile de reconstruire l'Empire sans l'Empereur. Victime d'une défection accomplie malgré les serments de la veille, la maison de Bourbon recouvrait de la dignité dans le malheur et de justes motifs de plainte ; l'ancien parti patriote, en provoquant de si cruelles blessures faites à la patrie, et qu'il était si facile de prévoir, montrait ce qu'il y avait de mauvais aloi, d'irréfléchi ou de rancune dans son patriotisme.

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