VII
Voilà les jugements du vieillard, tels que les ont définitivement arrêtés le développement progressif des événements, dans le cours d'une vie déjà longue, et le spectacle de plusieurs révolutions'. U y a quelque curiosité à mettre en regard les impressions de l'adolescent. Notre pays était inondé de troupes autrichiennes ; les places de Besançon et d'Auxonne étaient bloquées; on appliquait quelquefois l'oreille contre terre pour tâcher d'entendre le canon qui se tirait au loin dans la direction de Paris, lorsque de la petite ville de Vesoul partirent quelques exemplaires d'une pièce par laquelle Charles-Philippe de France, fils de France,
I. Non compris celle de 1870-1871 qui est en dehors du cadre de ces souvenirs, mais qui ne fait que corroborer les réflexions politiques et philosophiques déjà faites et celles qui doivent suivre (Note du copiste, document B).
Monsieur, Comte d'Artois, lieutenant-général du royaume (j'ai encore présent à l'esprit tout ce protocole, tant il m'avait frappé !) prononçait l'abolition de la conscription et des droits-réunis, et donnait toutes les bonnes paroles qu'un prétendant donne en pareil cas. La pièce nous était apportée en famille par un voisin, gros acquéreur de biens nationaux, et que mes parents se gardaient bien d'envisager comme leur coreligionnaire, mais qui n'en déclamait pas moins avec feu contre Bonaparte, et paraissait empressé de saluer le nouveau pouvoir. Malheureusement il apprit, peu de jours après, que son gendre, procureur impérial à Yesoul, magistrat ferme et intelligent, avait cru de son devoir de lancer un mandat contre le Comte d'Artois, qui n'avait pas tardé à quitter la ville, moins par peur de M. le Procureur impérial que sur l'avis de quelque mouvement offensif de Napoléon, et peut-être par l'ordre des puissances alliées. A partir de ce moment, le beau-père devint chez nous le chef du parti bonapartiste, et le gendre, bientôt destitué, puis membre de la Chambre des Cent-Jours, dut attendre la révolution de i83o pour reprendre un siège à la Cour de Besançon. Pour un garçon qui ne connaissait guère la courte et récente histoire de la quatrième dynastie et qui savait très passablement son histoire de France, telle que la concevaient et l'écrivaient les Mézeray et les Velly, ces titres de Jîls de France, de lieutenant-général du royaume, si brusquement ressuscites, sonnaient tout autrement que les noms du roi Joseph, du roi Jérôme ou du roi Joachim. C'était une sensation comme celle qu'aurait pu éprouver un lettré du xv* siècle en apprenant que la République romaine n'était point
morte, ainsi qu'on Tavait généralement cru, et qu'elle revenait au monde avec ses pères conscrits et ses consuls. Je regrettais cependant que la France ne s'étendît plus jusqu'au Rhin, comme tout bon Français doit le faire quand il a lu seulement les premières lignes des Commentaires de César, et il me fâchait que Carthage eût le dessus dans cette nouvelle lutte entre Rome et Carthage, suivant la comparaison classique qui tenait lieu de philosophie de l'histoire pour tous les bons écoliers de l'Université impériale. Malgré cela, mes lectures françaises l'emportèrent et je me sentais disposé, comme mes vieux parents, quoique par des motifs différents, à fêter un retour qu'ils avaient tant souhaité et qu'ils n'espéraient plus. Il s'en fallait bien d'ailleurs que ma philosophie naissante s'accommodât de toutes leurs idées. La liberté ne perd pas à ce point ses droits sur la jeunesse. Je n'avais lu de Voltaire que la Henriade, les histoires de Charles XII et de Pierre-le-Grand et le siècle de Louis XIV ; mais cela seul, joint au Boileau de Brossette, que je savais par cœur, avait sulïi pour me disposer assez mal à devenir un partisan des jésuites; et d'ailleurs, ma tante m'avait donné à lire en cachette les Lettres Provinciales. L'esprit français disparaîtrait plutôt que de perdre certains plis d'opposition que lui ont donné les grands écrivains de nos trois siècles littéraires. J'étais donc tout préparé à aimer la Restauration et à en rejeter les conséquences; j'étais déjà, sans m'en douter, une sorte de réduction lilliputienne de M. Royer-Collard.
Mais le gros des populations n'y cherchait pas tant de finesse; le sentiment de répulsion était prononcé. Je me représente encore toutes les circonstances de la
5o A. COURNOT
fête officielle qui fut donnée chez nous le jour de Pâques, lo avril i8ï/i, pour célébrer le retour des Bourbons. Les troupes autrichiennes étaient là, et par un hasard malheureux (car les troupes anglaises se trouvaient bien loin de nous), l'habit rouge d'un officier anglais y attirait tous les regards, 11 n'y avait pour les princes et les amis des ennemis que des huées et des sarcasmes. Quelques jours après passaient dans nos rues Marie-Louise et le roi de Rome, emmenés pour toujours loin de la France ; et malgré des dispositions si peu favorables au pouvoir nouveau, leur passage n'éveilla que la curiosité, sans enthousiasme aucun : l'antipathie pour les Bourbons ou la sympathie pour la personne de l'Empereur n'avaient pas encore pris la forme d'un sentiment dynastique.
Il pleuvait des projets de Constitution, outre celle du Sénat que chacun connaît. Un de nos anciens députés à l'Assemblée législative de 1792, devenu depuis souspréfet, et dont le fils remplissait encore cette place, fit imprimer aussi son projet, où il entrait dans beaucoup de détails, et notamment augmentait le traitement des sous-préfets. On accueillit par les mêmes plaisanteries la constitution de notre sous-préfet et celle du Sénat conservateur; puis, quand la charte parut, il faut dire que les lecteurs de journaux s'en montrèrent provisoirement satisfaits, les anciens patriotes assez rassurés sur la question qui alors leur tenait le plus au cœur, celle des biens nationaux, et les anciens aristocrates, pour peu qu'ils eussent de bon sens, comprenant bien qu'il n'y avait pas moyen de rétablir de toutes pièces l'ancien régime ; mais encore une fois, le peuple, et les militaires qui rentraient en foule, s'occupaient
SOUVENIRS 5l
peu de tout cela. On faisait plus attention aux fanfaronnades de quelques vieux émigrés, aux impétuosités de langage de quelques jeunes prêtres, non éprouvés, comme leurs anciens, par douze années d'exil et de pauvreté. Le déluge de décorations de lys ajoutait, plus que bien d'autres choses inoflensives, au ridicule jeté sur le gouvernement de Louis XVIIL II y en avait même pour les écoliers et, à la distribution des prix du mois d'août i8i/i, on nous remit avec nos prix, de la part de M. le Recteur, des brevets de Chevaliers du Lys.
Au commencement de i8i5, une brochure de Carnot, dans laquelle son terrible vote républicain était justifié par des arguments tirés de l'Ecriture Sainte, parut à quelques vieillards présager de nouvelles tempêtes; mais généralement on ne s'attendait pas, si ce n'est peut-être dans l'armée, à un prochain changement de gouvernement, lorsqu'arriva la nouvelle du débarquement de Bonaparte, pour la consternation de quelques-uns et l'aveugle entraînement du plus grand nombre. Dans une phrase de ses proclamations, il parlait de Louis XVIII comme d'un homme qui s'était assis sur son trône ; c'était la riposte aux dix-neuf ans de règne. A un protocole de chancellerie surannée, que la nature des événements contemporains rendait ridicule pour le bon sens vulgaire, il répondait, lui qui connaissait si bien les hommes de son temps, par le mépris insolent de l'histoire et d'une tradition de huit siècles. Notre département était dans le commandement militaire de Bourmont: les royalistes (car il commençait à y avoir des royalistes, ralliés au gouvernement des Bourbons, indépendamment de tout engagement inté-
rieur dans une révolution déjà vieille de date) s'étaient flattés qu'au moins celui-là tiendrait bon : à deux jours de distance, il faisait comme les autres sa proclamation contre Bonaparte et sa proclamation pour lEmpereur, se réservant déjà très probablement de donner plus tard l'explication de l'énigme.
L'événement du 20 mars fut tout à la fois une révolution militaire et une révolution populaire, ayant les mauvais caractères de l'une et de l'autre espèces de révolution. C'est même jusqu'à présent l'unique révolution militaire que nos annales présentent; quelques gens croient que ce ne sera pas la dernière. De même que la première Restauration avait tiré la vieille royauté de l'oubli, ainsi le 20 mars évoquait la Révolution assoupie, et quasi-inconnue à la jeune génération. L'esprit de parti, le fanatisme politique reparurent avec une ucreté, une intensité dont heureusement la société n'a pas souffert au même degré dans nos dernières révolutions, quoique celles-ci attaquassent bien plus profondément les bases mêmes de l'ordre social. C'est une des raisons de croire que la politique proprement dite est en voie de déclin et que les passions qui troubleront le monde par la suite seront autre chose que le fanatisme politique.
A l'époque dont je parle, les cris, les rassemblements, les conciliabules, les clubs témoignaient de l'agitation générale. Vu mes dispositions précoces pour la politique, j'avais l'honneur d'être admis dans un petit club royaliste 011 on lisait les journaux, et où 1 on tâchait de les commenter dans l'intérêt de la cause. A notre ineffaçable honte, on y accueillait avec joie la nouvelle du désastre qui portait du premier
coup la confusion et le désarroi dans le parti bonapartiste, et qui annonçait le très prochain retour du roi détrôné.
Dans la suite, le maréchaldc Saint-Gyr m'a conté plusieurs fois que lorsqu'il eut reçu la permission de revenir à Paris, après son affaire d'Orléans en mars i8i5, Lucien, avec qui il avait conservé quelques liaisons depuis son ambassade d'Espagne, lui demanda ce qu'il pensait de la campagne qui allait s'ouvrir : la réponse fut que Napoléon, dans sa manière d'opérer, en avait pour quinze jours '. Par le fait, les quinze jours se
I. Puisque l'occasion se présente de mettre en scène de tels interlocuteurs, j'en profiterai pour intercaler un mot qui mérite d'être recueilli. Lors de sa brouillerie avec son frère, le républicain Lucien disait au général, en lui contant ses griefs : « Vraiment, il se moque de moi : il m'offre le duché de Parme, c'est-à-dire une ferme. » A l'heure oià j'écris, la question est de savoir si cette ferme restera au descendant de Robertle-Fort.
Et comme les plus petites anecdotes ont de l'intérêt, quand il s'agit d'un personnage tel que Napoléon, je dirai encore que j'ai connu dans mon enfance un vieux gentilhomme, ancien officier, qui avait fait ce qu'on appelait alors dans nos contrées les guerres du Hanovre (ce qu'on nomme aujourd'hui la guerre de sept ans'), et qui avait eu deux de ses fils placés à l'Ecole de Brienne, en même temps que Napoléon Bonaparte. Le hasard fit que les deux pères de famille, allant à Brienne pour le même but, s'y trouvèrent en même temps, et déjeunèrent ensemble chez notre compatriote le père Patrot, l'un des religieux minimes à qui l'Ecole était confiée, et celui qui était spécialement chargé de l'enseignement des mathématiques. La personne dont je parle avait conservé le meilleur souvenir de l'air, de l'esprit et de la conversation de M. Charles Bonaparte, destiné à mourir bien peu de temps après, non sans opportunité pour la grandeur de sa propre famille; car enfin, si un rôle tel que celui de Madame-Mère se concilie très bien avec une étiquette de Cour, nous concevons difficilement la position officielle du père de l'Empereur et de tant de têtes couronnées.
Quant au père Patrot, voici la suite de son histoire. La Révolution venue, il avait jeté son froc de Minime, s'était marié, puis s'était retiré
54 A. COURWOT
réduisirent à trois. Certes, il n'était pas nécessaire de se rendre compte des choses en homme du métier, et si l'on veut, avec quelque partialité de métier, pour comprendre que la situation militaire de Napoléon, en i8i5, était désespérée, et qu'un premier succès, en prolongeant un peu la lutte, ne pouvait que la rendre plus ruineuse et plus meurtrière. Mais il y a des sentiments contre lesquels ne doivent jamais prévaloir les raisonnements les mieux fondés. Un parti est malheureux quand il en est réduit à n'avoir pour lui que la logique. En 1828, il ne manquait pas de libéraux qui auraient été charmés d'apprendre que l'armée du duc d'Angouleme était battue par les libéraux d'Espagne. Par bonheur pour le parti libéral, l'occasion ne s'est pas trouvée de montrer ce mauvais sentiment.
Sitôt après le désastre de Waterloo, les conscrits ou plutôt les enfants que nous avions vus passer, poussant des cris fébriles de Vive l'Empereur ! pour se rendre au corps d'armée du général Lecourbe, commencèrent à revenir à travers champs. Des fanatiques les pourchassaient, et j'en ai vu de traités cruellement. Le préfet de la Haute-Saône avait fait une proclamation incendiaire, appelant les paysans à s'armer de leurs faux, de leurs fourches : trois jours après, il
dans son village, où il a vécu obscurément, acceptant peut-être quelcpaes bienfaits de son ancien élève, mais ne s'étant jamais soucié, à ce qu'il paraît, de mettre à profit l'honneur insigne qu'il avait eu, d'enseigner la géométrie de Bezout à Celui qui distribuait d s couronnes, et dort les frères pouvaient regarder le duché de Parme comme une ferme.
N. E. : Cournot a écrit au crayon au-dessus du mot Patrot : Patraull. Le père Patrault vécut avec Napoléon en I/QS, et devint un de ses secrétaiires à l'armée d'Italie. Cf. Arthur Lévy : et Napoléon intime ».
fuyait de son chef-lieu ; mais à peine était-il arrivé à Gray avec le général commandant le département, qu'on répandit les bruits absurdes, qui de tout temps ont animé les fureurs populaires. C'étaient des traîtres qui avaient vendu le déparlement pour tant de millions qu'ils emportaient. Le tocsin sonne à la ville et dans les campagnes ; les paysans accourent, armés efleclivement de leurs faux et de leurs fourches. Notre maire, M. Martin, qui avait silencieusement voté, comme les autres, à l'ancien Corps législatif impérial, et qui allait se faire une certaine réputation d'orateur à l'extrême gauche de la Chambre de 1817, donna en cette rencontre un bel exemple de courage civil. Il se tint pendant deux jours, pour la défendre contre une population ameutée, k la por^ de l'hôtel de Ville, 011 le préfet et le général avaient cherché un refuge. Ce fut là notre terreur de 181 5 ; car ce que l'on a appelé de ce nom, pendant le temps écoulé entre la rentrée de Louis XVIII à Paris et la dissolution de la Chambre introuvable, se réduisit, en ce qui nous regarde, à quelques destitutions pour les fonctionnaires les plus compromis, à quelques poursuites correctionnelles pour cris séditieux, à quelques intempérantes démonstrations de zèle, dues surtout, comme de raison, aux convertis de plus fraîche date. Je n'ai garde de dire que la terreur de 181 5 n'a pas été autre chose ailleurs, là oii le royalisme se recrutait dans les classes inférieures, ravivait les haines religieuses, et excitait une populace catholique contre la bourgeoisie protestante. Le fond des passions populaires reste le même, quoiqu'elles ne soient pas éveillées par les mêmes idées et qu'elles n'arborent pas le même drapeau.
56 A. COIRNOT
L'ordonnance du 5 septembre 181G', lu fondation de la Minerve et du Conservateur achevèrent de dessiner les deux partis, libéral et royaliste, en les faisant définitivement entrer dans le cadre des formes parlementaires et de la polémique des journaux. G était le commencement de ce que l'on a appelé depuis la Comédie de quinze ans : Comédie pour les vieux royalistes qui ne pouvaient pas samouracher de la Charte, mais tout au plus se servir des formes quelle instituait à l'elTet d'écraser, s'il était possible, avec l'appui de l'étranger, le bonapartisme et la Révolution qui avaient reparu si formidables ; comédie pour la plupart des vieux libéraux qui avaient suffisamment montré par leur dévouement et leur adhésion au régime impérial, que leur antipathie pour le gouvernement des Bourbons ou de leurs fidèles l'emportait de beaucoup sur leur attachement à des idées de liberté anglaise ou américaine. Plus tard, les luttes politiques de la Restauration ont pu être aussi une comédie pour une jeune génération de conspirateurs républicains; mais alors il n'était pas encore question d'eux. Je lisais avidement les pamphlets périodiques ou autres. Et comme cette combinaison d'une royauté historique avec les institutions libres cadrait fort avec mes sentiments et mes idées, je prenais très au sérieux la devise du moment: le Roi et la Charte. Je m'indignais contre ces bonapartistes de la veille, devenus de si chauds apôtres de la liberté parlementaire, et toujours ennemis aussi prononcés des Bourbons, qui seuls avaient donné la
I. Cette ordonnance prononçait la dissolution de la chambre introufable (N. E.).
liberté parlementaire. Quoique les royalistes que j'avais occasion d'entendre n'eussent pas l'air, non plus, de prendre au sérieux l'amour des écrivains et des orateurs de leur parti pour cette liberté venue de l'autre côté de la Manche ; quoique le comte d'Artois fût toujours leur prince de prédilection, je me sentais disposé à croire à la franchise du langage, jusqu'à preuve contraire, et il me semblait raisonnable d'éprouver au moins la sincérité de ces hommes qui comptaient parmi eux de grands écrivains, des orateurs habiles, et dont le passé, autant que j'en pouvais juger, n'autorisait personne à suspecter la droiture de leurs intentions. Lorsque ensuite je vis ces mêmes hommes, arrivés au pouvoir, abandonner, selon l'usage, toutes leurs maximes d'opposition, se montrer rusés, cauteleux, pour obtenir des simulacres officiels de majorité, en désaccord évident avec les préjugés, les idées bonnes ou mauvaises des majorités véritables, je me pris à mon tour à avoir honte en moi-même de mes anciens préjugés et de ma crédulité juvénile. Je me détachai intérieurement de mon ancien parti, à l'époque et dans l'âge où il m'eût été utile, comme à beaucoup d'autres qui n'avaient pas reçu les mêmes préparations domestiques, de me convertir à sa cause. C'est à peu près ce que j'ai continué de faire depuis, toujours un peu en retard ou en avance sur les événements, et par conséquent impropre à faire, même comme écrivain, de la politique pratique et actuelle, quoique toujours adbnné dans mes rêveries à la politique générale et spéculative.