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VIII

Je suis comme un voyageur dont le but n'est que de décrire les objets qui l'ont frappé, et qui cependant, pour rendre son itinéraire intelligible, est amené à raconter des accidents de voiture ou d hôtellerie : de même, afin de lier mes souvenirs et les réflexions qu'ils me suggèrent, il faut bien que je rapporte quelques insignifiants détails de ma vie. Pour avoir été mis trop tôt au collège, j'en sortais à quinze ans, plus embarrassé encore du choix d'un état qu'on ne l'est d'ordinaire en quittant les bancs. Je passai à niaiser quatre ans que je ne savais comment employer, ma famille me laissant pour cela la bride sur le cou. Je travaillais en amateur dans une étude d'avoué ; je m'amusais à suivre le palais, tout en continuant d'étudier à bâtons rompus et sans secours suffisants, d'autres matières pour lesquelles je me sentais plus de goût. Comme la locomotion est devenue la grande affaire de notre siècle, et ce qui a subi ou préparé le plus de changements, je parlerai d'un petit voyage que je fis à Grenoble en 1818, afin d'avoir l'occasion de rappeler comment on voyageait alors.

On s'embarquait sur la SaôneàChâlon. Je n'y trouvai plus la carcasse du bateau du marquis de Jouffroy ; et les modernes bateaux à vapeur qui déjà ne sont plus de mode sur nos rivières, ne marchaient pas encore : un coche traîné par des chevaux en tenait lieu. On couchait à Mâcon, et la journée du lendemain était coupée par une halte à Trévoux : en tout deux jour-

nées pour descendre de Chalon à Lyon. Aussi nous restait-il du temps pour lire les Considérations de Mme de Staël sur la Révolution française, livre nouveau alors, qu'un Anglais complaisant (comme il y en a peu), mettait à la disposition de ses compagnons de voyage.

L'excursion obligée à la Grande-Chartreuse offrait alors un intérêt particulier. L'établissement monastique, à peine reformé, n'avait pas eu le temps de faire de nouveaux prosélytes. 11 ne se composait que d'une douzaine de vieillards qai étaient revenus à bon escient, après trente ans d interruption, dans 1 âge où l'enthousiasme est passé, reprendre le joug du cloître et les austérités du désert.

J'eus occasion de connaître à Grenoble deux personnes, aujourd'hui oubliées dans leur pays, et dont les physionomies méritaient cependant d'être retenues, en elles-mêmes et pour leurs contrastes. Ces personnes étaient MM. Planta, père et fds. Le père, aimable et gai vieillard de 84 ans, possédant toutes les manières du monde du xvni* siècle, avait été à Paris, dans sa première jeunesse, le secrétaire de son compatriote, M. Paris de Montmartel, l'un des quatre frères Paris dont il est tant question dans tous les mémoires relatifs à notre histoire politique et financière du xvin* siècle, à commencer par ceux de Saint-Simon et à finir par ceux de Beaumarchais : de sorte qu'en écoutant M. Planta, on touchait par un seul intermédiaire aux temps de la vieillesse de Louis XIV, de la Régence et du ministère de M. le Duc. M. Paris de Montmartel avait donné de bonne heure à son jeune protégé le conseil de retourner dans sa province, d'y

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acheter une charge et d'y mener une vie tranquille. L'avis avait été suivi : M. Planta s'était pourvu d'une charge de conseiller-maître à la chambre des comptes de Grenoble ; et, quand la Révolution avait emporté la charge, son humeur paisible ne s en était que médiocrement émue.

L'impétuosité du fils, homme d'une cinquantaine d années environ, contrastait étrangement avec cette nature placide. Dès l'assemblée de Vizille', il avait embrassé avec fougue les principes nouveaux. Républicain à la manière des Girondins, il avait couru leurs périls, puis avait fait les campagnes d'Italie, et sous l'Empire, quittant l'épée pour la robe universitaire, avait occupé à Grenoble la place d Inspecteur d académie. Sa passion pour la philosophie allemande le rapprochait de la petite église philosophique et politique dont Mme de Staël était la prêtresse. Aux Cent jours, il avait abandonné sa place, pris fortement couleur contre le bonapartisme ; et, pour son malheur, la seconde Restauration venait de le récompenser de ce zèle en le nommant grand-prévôt. On sait quel triste rôle la cour prévôtale de l'Isère fut bientôt appelée à jouer. Deux anciens amis, et au fond deux coreligionnaires, amenés par d'imperceptibles diiTérences d'opinions à prendre différents partis dans les dernières conjonctures, se trouvaient en face l'un de l'autre, l'un comme accusé l'autre comme juge, dans une affaire capitale. Après ce malheur politique, il n'y

I. C'est à Vizille, chef-lieu de canton de l'Isère que se réunirent le 21 juillet 1-^88 les députés du Dauphiné. Ceux-ci furent les premiers à voter la réunion des Etats-Généraux (X. E.).

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eut plus et il ne pouvait plus y avoir pour M. Planta d'autre parti que celui de la retraite.

J'ai dit qu il était passionné pour la philosophie allemande : sa véhémence, quand il en parlait, son ton d'inspiré et d'apôtre rappelaient en mémoire ce qu'on nous raconte de la physionomie de Diderot. Tout ce qui paraissait en Allemagne, sur ces matières, il l'achetait, il le lisait ; les miettes de l'érudition germanique de cet homme qui n'a rien écrit, auraient suffi pour défrayer à Paris quelques jeunes talents et fonder des renommées littéraires. Il était de ceux qui ne savent pas se contenter de vraisemblance ; et, comme il arrive inévitablement en pareil cas, le dogme définitif qu'il poursuivait de bonne foi, au milieu du choc de tant de systèmes, lui échappait toujours. Il faisait très peu de cas du Voltairianisme de M. son père et, en général, de tout le bagage de la philosophie française ; et déjà il n'aurait pas demandé mieux que de pouvoir revenir au christianisme par raison démonstrative ou par construction transcendante. Dix-sept ans plus tard, je venais remplir à Grenoble les fonctions de Recteur d'académie, et j'y retrouvais mon ancienne connaissance. Des influences domestiques contribuaient beaucoup alors à hâter la conversion du vieux philosophe. Il en avait fini, me disait-il, avec toutes les objections théoriques ou rationnelles : restaient les objections historiques, dont il ne savait comment se dépêtrer ; et moi je l'engageais à céder au mouvement intérieur, aux douces impulsions du dehors, sans plus se soucier des objections historiques que des objections théoriques. Enfin, l'abbé Bautain voulut bien faire à Grenoble un voyage ad hoc. Malgré

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tout son esprit, je crois que dans la vieille citadelle qu'il s'agissait pour lui d'emporter, on lui en aurait remontré sur la théorie. Apparemment qu il vint à bout de faire évanouir les objections historiques ; car, quelque temps après, M. Planta mourait parfaitement réconcilié avec l'Eglise.

Je reprends le fil de mon histoire. En 1820, après quatre années à peu près perdues, je sentis pourtant qu'il fallait prendre un parti. J'appris que les Inspecteurs généraux de l'Université, MM. Poinsot et d'Andrezel, étaient à Besançon, et il me vint l'idée baroque daller leur demander ce qu'il fallait faire pour entrer à l'Ecole normale, dont j'avais ouï parler, mais de la manière la plus vague. Arrivé à Besançon, j eus honte de ma sotte démarche, et au lieu d'y donner suite, je m'adressai à des personnes à qui je n'étais pas du moins tout à fait inconnu, et qui me donnèrent sur-lechamp les renseignements dont j'avais besoin. Je n'étais pas même bachelier es lettres ; on n'y songeait pas alors. D'ailleurs, je me sentais beaucoup plus de goût pour enseigner et surtout pour étudier les sciences, que pour compenser ou corriger des discours et des vers latins. Or, pour entrer à l'Ecole normale dans la section des sciences, il fallait avoir fait ce que nous appelons un cours de mathématiques spéciales : et grâce à la piètre qualité des régents qui nous étaient donnés, je n'avais pas même fait un cours de mathématiques élémentaires '. Comme je n'étais pas un Biaise

I. Mon premier professeur de mathématiques au colI( ge de Gray était pourtant un ancien élève de l'Ecole polytechnique, à qui l'on accordait de l'instruction; mais il en faisait apparemment l'économie en faveur de quelques pensionnaires particuliers, comme par un secret pressentiment

Pascal, je n'avais pas pu les inventer, ni même les suffisamment comprendre avec le seul concours des livres. Je ne m'en décidai pas moins, car le temps pressait, à faire immédiatement au collège royal de Besançon mon année de mathématiques spéciales, reprenant ainsi la vie d'écolier, après une interruption d'une longueur peu commune. A la vérité, je n'y fus pas reçu sur le pied d'un simple écolier, mais à titre de maître surnuméraire ou en expectative. Les chefs de l'Académie et du Collège, prévenus favorablement, voulurent bien voir en moi mieux qu'une recrue ordinaire, et me traiter comme quelqu'un qui devait faire un jour honneur au terroir. Grâce à une certaine aptitude générale aux choses qui sont du domaine de la raison, j'ai toujours été prisé trop haut à tous mes débuts, tandis que j'avais très nettement conscience de ce qui me manquait, à savoir du don spécial d'invention, qui procure à bon droit la renommée et les honneurs académiques, ou de la puissance du travail qui, dans un champ circonscrit, y supplée quelquefois, et qui m'a toujours été refusée, par suite de l'infirmité de ma vue.

On conte, sur l'origine du collège de Besançon, une historiette assez piquante. Vers le milieu du xvii* siècle, un gentilhomme iranc-comtois, nommé M. d'An-

de la hante destinée réservée à l'un d'entre eux. Ces pensionnaires étaient les 3 fils d'un employé à la poudri( rc de Venges, et l'un d'eux est tout à coup devenu, dans ces derniers temps, le personnage que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de maréchal Pélissier (ou duc de Malakoff, comme on voudra), que les circonstances semblent avoir désigné pour tenir, d'une main un peu rude, quelque chose comme l'épée de Connétable du nouvel Empire.

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cier, vivait à Rome dans la maison du Grand-Jésus. Après sa mort, les Jésuites produisirent un testament en leur faveur, et les héritiers prétendirent que, pour corriger les inconvénients d'un décès trop hatif, on avait eu recours au môme artifice que Regnard a mis en œuvre dans sa comédie du Légataire. On sait cela parla préface de la pièce ; mais, ce qu'on ne sait pas aussi généralement, c'est que les Jésuites, après avoir gagné leur procès au Conseil souverain de Bruxelles, auquel ressortissaient les recours contre les arrêts du Parlement de la Franche-Comté, employèrent le produit du legs à bâtir leur collège de Besançon, au frontispice duquel se lit encore la belle inscription : Religioni et bonis artibus.

En 1820, cette restauration épigraphique était de fraîche date, et il y avait lieu de l'interpréter dans le sens le plus favorable ; car, si les deux ecclésiastiques distingués, auxquels la direction de l'établissement était alors remise, montraient un zèle non douteux pour la cause royaliste et catholique, comme on l'entendait à cette époque, c'était avec une tolérance éclairée et de bon goût qui prévenait tout écart et dont il eût été bien k souhaiter qu'on ne se fût jamais départi ailleurs. r Le premier volume de l'Essai sur Vindifférence était alors dans tout l'éclat de son succès; et, à Besançon, ville plus théologienne que bien d'autres, il occupait beaucoup les gens qui se piquaient de raisonner. On le lisait le soir aux élèves du collège, réunis dans la chapelle, comme on aurait pu lire un livre canonique ou un Père de l'Eglise. Le jeune clergé, ayant à sa tête un très jeune professeur de philosophie, l'abbé Doucy, aujourd'hui évêque de Montauban, embrassait avec

ardeur le système lamennaisien, tandis que d'autres ecclésiastiques s'en méfiaient sur sa seule nouveauté, et quelques-uns s'emportaient déjà contre la moderne hérésie. En tête de ceux-ci figurait le professeur de philosophie à la Faculté des lettres, l'abbé Astier, dont les pétulantes et trop souvent comiques excentricités ont laissé une trace ineffaçable dans la mémoire de tous ceux qui l'ont connu. L'abbé Astier, l'un des derniers gradués de l'ancienne maison de Sorbonne (ce dont il se vantait souvent), avait, comme M. Planta, beaucoup du physique de Diderot, tout en détestant ses doctrines ; et Ion s'expliquait mieux cette ressemblance, puisqu enfin Diderot et lui, nés tous deux sur le rocher de Langres, avaient respiré le même air. Il ne souffrait pas la contradiction, et s'était composé pour son usage une sorte d'amalgame des vieux cahiers latins et de logique condillacienne, qu'il exposait d'abord en français dans ses cours et résumait ensuite en syllogismes latins, pour l'honneur des anciens procédés sorboniques : mais il était également intraitable sur le chapitre de Kant, qu'il ne connaissait guère, et sur le chapitre de l'abbé de Lamennais, dont il discernait très judicieusement les tendances.

Quatorze ans plus tard, en i83/i, j'étais chargé d'inspecter le collège de Juilly, alors dirigé par l'abbé de Scorbiac et par l'abbé de Salinis, aujourd'hui archevêque d'Auch. En entrant dans le salon de ces Messieurs, mes yeux se portèrent tout de suite sur un très beau portrait de l'abbé de Lamennais, que le public avait remarqué à l'une des précédentes expositions quinquennales : (( Ah ! me dit d'un ton de douleur l'abbé de Salinis, vous voyez là le portrait d'un homme

qui fait bien du chagrin à ses amis. » On ne le regardait encore que comme un Tertullien, tombé par excès de génie ou de zèle dans quelques erreurs de doctrines. Enfin, après une nouvelle période de quatorze ans, lorsque sans doute le portrait avait déjà disparu du salon de Juilly, je me promenais, le 24 février 1848, sur les cinq heures du soir, dans les rues du quartier latin, et je trouvais, appliquée contre les murs du collège Louis-le-Grand, une affiche où le nom de Lamennais figurait en tête des quinze hommes à qui le peuple déléguait les soins de faire sur-le-champ une constitution. Au bout de quelques heures, le gouvernement provisoire, sorti des bureaux du National, bien moins avancé alors que les quinze hommes et leur chef, faisait disparaître l'affiche.^

Je ne puis oublier de mentionner ici notre professeur de mathématiques spéciales, M. Berroyer. J'ai eu l'occasion de voir et de juger depuis bien des professeurs de mathématiques, à Paris et ailleurs, et je n'en ai point trouvé qui approchât de la finesse et de l'élégante sobriété de sa manière. Cependant, il n'était pas un géomètre original et il n'a rien laissé qu un petit mémoire sur la gnomonique, inséré par M. Biot dans la seconde édition de son Astronomie. M. Berroyer appartenait à cette première promotion de l'Ecole polytechnique qui a fourni tant d'hommes de la plus haute distinction. Il avait été notamment le camarade de promotion et, mieux que cela, le camarade d'enfance de M. Biot, à une époque où les avantages de la fortune étaient de son côté, et où le futur académicien était pauvre ; plus tard, des revers de fortune d'une part, et de l'autre la juste rémunération d'un travail

opiniâtre et de talents supérieurs avaient interverti la situation. En quittant les bancs de l'Ecole, M. Biot avait épousé une femme jeune, pauvre et spirituelle comme lui, dont Laplace lui-même (ainsi que M. Poisson me la conté) ne se lassait pas d'admirer la vive intelligence, qui étudiait les langues étrangères pour aider son mari dans ses travaux, et qui se chargeait d'entretenir, pour lui, des liens d'amitié qui auraient exigé le sacrifice d'une parcelle de son temps. C'était elle notamment qui, pendant quarante ans et plus, correspondait avec M. Berroyer. Par malheur, la manie politique vint beaucoup refroidir ce commerce. Les deux amis étaient pourtant royalistes tous les deux, et en 1820, le plus modéré, ou si l'on veut, le moins engagé des deux était, à ce qu'il semblait, M. Berroyer. Mais celui-ci se trouvait recteur à Grenoble lors de la Révolution de i83o, et il se piqua au jeu au point de contracter l'aversion la moins raisonnable pour qui ne montrait pas la même répugnance que lui à l'endroit du gouvernement nouveau. Il ne pardonnait pas à M. Biot de s'occuper de physique, d'astronomie, d'antiquités, absolument comme si les rois légitimes étaient encore sur le trône. Lorsque je l'ai revu pour la dernière fois, en i85A, il avait 80 ans, la tête parfaitement saine, à cela près que sa marotte (que j'ai peut-être en ce moment fort mauvaise grâce à qualifier de la sorte) était de trouver un éditeur pour un grand ouvrage oîî il jugeait à sa façon la première révolution et ses suites. Il va sans dire que l'éditeur ne s'est pas trouvé, ni ne se trouvera. Aujourd'hui, M. Berroyer repose en paix, tandis que son infatigable ami, après avoir perdu l'aimable compagne de sa vie, après avoir perdu son

fils unique, qui, dans un autre genre d'érudition, soutenait dignement le nom paternel', poursuit, comme n'y prenant pas garde, tous les travaux, à l'âge de 85 ans.

On ne doit s'étonner ni de la longueur, ni de la fréquence, ni de la disparate de mes digressions, puisque je ne me propose, en écrivant ceci, que de coudre ensemble des digressions. Je passe à une autre :

La compagnie littéraire et savante de Besançon qui porte le nom d'Académie (et qu'il ne faut pas confondre avec ce que nous appelons une académie dans le sens universitaire), avait l'ait revivre un usage emprunté à l'ancienne Académie française, celui d'une messe et d'un sermon prononcé devant elle le jour de Saint- Louis. On était à la Saint-Louis de 1821 et la nouvelle de la mort du prisonnier de Sainte-Hélène était toute récente. Cette circonstance, loin de contenir la fougue royaliste du prédicateur, lui lit perdre toute mesure. 11 rappela la mort du duc d Enghien, et cita impitoyablement devant la justice de Dieu l'usurpateur, le tyran, le meurtrier. Il serait aussi indécent qu'injuste de faire

I. Biot (Edouard-Constant), i8o3-i85o. Élève de l'École polytechnique on 1822, reconnut peu après sa sortie de l'école, l'un des premiers l'importance de la locomotion à vapeur. Ce fut lui qui de concert avec les frères Seguin construisit le cliemin de fer de Lyon à Saint-Etienne (1887). Dans la suite, il publia plusieurs ouvrages ayant trait aux machines et aux constructions mécaniques. Il étudia la chimie, apprit le chinois, devint même un sinologue distingué et collabora au Journal asiatique, ainsi qu'au Journal des savants. 11 publia, en i84o, un ouvrage sur les causes de l'abolition de l'esclaxage ancien en Occident. En 1847, il était nommé membre de l'Académie des Inscriptions et belles-lettres. (Cf. Notice par A. Maury. Annales de la Société des Antiquaires, i85i). (N. E.).

un rapprochement entre cette sortie et le langage que nous avons entendu tenir au clergé dans ces dernières années : je veux, au contraire, faire remarquer que, bien avant la restauration de la puissance napoléonienne, et dès les premières années qui ont suivi la révolution de i83o, le clergé avait été amené de luimême, sans pression politique et extérieure, par instinct de corps, à revendiquer au profit de la cause catholique le nom si populaire du grand empereur. On en ferait peut-être un saint, si le temps s'y prêtait, comme de Constantin et de Charlemagne qui ont eu aussi leurs faiblesses, et dont l'histoire a des pages plus scabreuses. En entendant des prélats tels que l'archevêque de Bordeaux, aujourd'hui cardinal, s'expliquer en chaire sur ce sujet délicat, je ne pouvais m'empêcher de me reporter au sermon de mon chanoine de Besançon, et à ce que j'entendais dire, au temps de la captivité de Pie VIL Tant il est vrai que les corps les plus conservateurs n'échappent pas eux-mêmes, et dans la courte durée d'une vie d'homme, à l'action du temps ! Le fond persiste, certaines manifestations extérieures changent beaucoup. Aujourd'hui, point d'église catholique qui n'ait son chemin de la Croix et son mois de Marie : voilà des dévotions érigées presque au rang des rites canoniques, ou qui, dans un sens populaire, en ont l'importance, et qui étaient absolument inconnues aux temps de mon enfance, quand je vivais, je puis le dire, au sein même de la dévotion.

Au mois d'août 1 821, je subissais les épreuves en vue desquelles je venais de diriger mes dernières études ; et, peu de temps après, un arrêté signé Cuvier me nommait élève à l'Ecole normale pour les sciences. J'entrais dans une maison bien près de tomber et dont l'ordonnance du 27 février 1821 annonçait déjà assez clairement la destruction prochaine. Notre directeur, M. Guéneau de Mussy, était pourtant, non seulement un royaliste, mais un médecin par quartier de Monsieur et le gendre d'un royaliste célèbre aux temps de l'Assemblée constituante, M. Bergasse ; il était non seulement un chrétien pratiquant, mais un homme d'une piété rigide et d'une dévotion minutieuse. xMalheureusemcnt il était aussi, comme son frère, le Conseiller de l'Université, comme MM. Rendu et Silvestre de Sacy, comme Royer-Collard lui-même, réputé appartenir, sinon à la secte, du moins à la tradition janséniste ; et cela suffisait pour le rendre, aux yeux de quelques personnes très influentes alors, au moins aussi suspect qu un libéral ou un philosophe. J'étais tout étonné, en arrivant de ma province, de voir qu'à Paris, dans un certain monde, il était encore si fort question du Jansénisme, que je croyais mort depuis bien longtemps. Je suppose qu'aujourd hui il n'y en a plus de traces, même dans mon ancien quartier de Saint- Séverin, qu'on a tout bouleversé. Des personnes que je viens dénommer, une seule, le respectable M. Rendu, vit encore ; et quoique son père ait été autrefois (si j'en

dois croire ce que me disait un jour M. de Jaucourt) le dépositaire de la boite à Perrette\ je suis sûr que, tout en continuant de prononcer avec respect le nom du grand Arnaud, il a depuis longtemps abjuré toute méfiance des jésuites et des évêques, ce qui était le signe caractéristique du parti.

Nos maîtres de conférences \ qui appartenaient pour la plupart à la jeune Université, ne partageaient guère le jansénisme du directeur, si l'on en excepte le bon Laruza, qui nous disait souvent, en se grattant le front: « Messieurs, lisez Pascal. » Deux d'entre eux, déjà les plus célèbres, MM. Cousin et JoufTroy, étaient en disgrâce, et cette disgrâce consistait à ne paraître à l'Ecole que pour y venir toucher tous les mois leurs modestes appointements ; car l'un des caractères du gouvernement des Bourbons, branche aînée ou branche cadette, a toujours été, quoiqu'on en ait pu dire, la bénignité, ce qui malheureusement n'est pas la qualité la plus essentielle d'un gouvernement. L'interdit ajoute beaucoup à la popularité du talent, et l'on comprend bien que tous les élèves qui se sentaient du goût pour la philosophie devaient se procurer avec empressement les cahiers de MM. Cousin et Jouffroy. Cela allait même jusqu'à l'injustice envers un excellent homme à qui l'on avait imposé la fâcheuse tâche de les remplacer.

1 . Expression par laquelle les Jansénistes désignaient leur réserve d'argent (N. E.).

2. Les maîtres de conférences à l'Ecole normale en 1822 étaient, pour les Belles-lettres : Burnouf, Naudet, Patin, Viguicr, Mablin Laruza, Le Clerc; pour la Philosophie: Cousin, Cardaillac, Jouffroy; pour l'Histoire : Guigniant et Ragon ; pour les Sciences physiques et mathématiques : Leroy, Dolmey, Feuillet, Deflers (Cf. Almanach royal de 1822, p. 429). (N. E.)

M. de Cardaillac, notre maître de conférences de philosophie en 1821, était un ancien abbé et gentilhomme du Quercy, rendu à la vie séculière et à un emploi très bourgeois, protégé par son compatriote et ami, M. Laromiguière, dont il commentait la doctrine avec bon goût et bon sens. Je trouvais pour ma part, qu'au point de vue de l'enseignement surtout, cette doctrine sensée, purement française, sans prétention aucune à la profondeur, en valait bien d'autres, et je prenais quelque plaisir à me faire le champion du maître, trop dédaigné des plus profonds d'entre nous.

L'esprit des élèves, il faut le reconnaître, était (ce qu'on devait attendre de leur âge et de la situation) un libéralisme des plus ardents, qui me paraissait dès lors, ce qu'il nous paraîtrait à tous aujourd'hui, un peu ridicule. On ne pouvait lire que le Moniteur, mais on se l'arrachait quand il contenait dans ses colonnes les discours d'un orateur de la gauche, de Benjamin-Constant, de Manuel. J'étais presque seul à plaider le juste milieu ; et comme au fond nous ne péchions ni les uns ni les autres par manque d'esprit ou de sentiments honnêtes, cela n'a jamais mis entre nous le moindre refroidissement.

Presque tous, depuis, nous avons barbouillé du papier, et quelques-uns, comme Louis Quicherat, ont fait des travaux de bénédictins. L'un de nous, qui n'a point fait de livres \ quoique très cajDable d'en faire de bons,

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