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I. C. Inslilulions. p. 38i-382 (N. E

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dait si fort de connaître et d'entendre. C'était encore une année de perdue et une privation dont je comptais bien me dédommager, lorsque je serais rendu à la liberté avec mes 5o francs par mois.

On nous avait donné pour surveillants, bien contre le gré du directeur, quelques hommes sans instruction, tirés des rangs inférieurs de la police politique. L'un d'eux avait fait près de moi, comme nouveau venu, des ouvertures d'enrôlements que je n'avais pas goûtées. Ces braves gens avaient certainement fourni les notes sur lesquelles quelque commis avait fait le travail de classement. On m'a dit depuis que ma note portait : (( Bonnes opinions politiques, mais il n'a pas une piété tendre. » Je crois au contraire que j'avais des opinions aussi foncièrement conservatrices en religion qu'en politique. Mais on est bien sujet à se faire illusion dans sa propre cause; et, en cas que je ne me fisse pas illusion, il y avait là certaines délicatesses d'appréciation qui dépassaient de beaucoup la portée des donneurs de notes. Les chefs de parti ne peuvent pas tout faire : un quart d'heure d'entretien avec l'abbé Frayssinous aurait peut-être changé beaucoup ma destinée.

Je me proposais de faire en un an, si c'était possible, mes deux années de licence, et j'en vins à bout. Je suivais à la fois nombre de cours, et je me donnais le plaisir de faire au moins connaissance avec ceux que je ne pouvais pas suivre. Je n'avais rien à lire, rien à

composer, rien à trouver, rien à projeter ; je n'avais qu'à écouter et à rélléchir : ce temps a été le plus heureux de ma vie. Dans des cours de mathématiques supérieures, tels que ceux qui devaient principalement m'occuper, en vue de la licence, on se compte facilement, même à la Sorbonne. J avais là pour camarade et pour ami un Allemand de la Prusse rhénane, M. Dirichlet', plus jeune que moi de trois ans, devenu par la suite membre de l'Académie de Berlin et l'un des huit associés étrangers de l'Académie des Sciences de Paris, ce qui est regardé en Europe, depuis deux siècles, comme le faîte des honneurs académiques. Son génie pénétrant et inventif avait déjà trouvé sa voie ; et, tout en suivant les cours pour y apprendre les généralités que tous les gens du métier sont tenus de savoir, il s enfonçait dans les plus épineuses recherches de son sujet de prédilection, la Théorie des Nombres, dont il était admis à s'entretenir avec Legendre et Fourier, celui-ci causeur aimable, 1 autre causeur bourru. Un peu plus tard, Dirichlet était chargé de l'éducation des fils du général Foy, ce qui mettait encore entre lui et

I. Dirichlet (Pierre-Gustave Lejeune Dirichlet), mathématicien, né à Duren le i3 février i8o5, mort à Gôttingue le 5 mai iSôg. Il vint à Paris en 1822 où il étudia les mathématiques. Il fut précepteur dans la famille du général Foj, et fit la connaissance de plusieurs savants français, ainsi que de Fourier. Rentré en Allemagne en 1827, il est nommé répétiteur à l'Université de Breslau, grâce à l'appui de A. de Humboldt. Il devint, dans la suite, professeur à Berlin et à Gôttingue (i855). II appartenait à l'Académie des sciences de Berlin depuis 1882. Membre de l'Académie des sciences de Paris, à titre étranger, en i854, il fut nommé membre de l'Académie de Gœttingue, la même année. Esprit clair, il est l'auteur de nombreuses dissertations, entre autres sur les séries et les intégrales (Cf. Notice de Gantor dans AUgemeine Deutsche Biographie, t. V, p. 251-252). (N. E,).

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moi (non pas, il est vrai, par le côté le plus brillant) une certaine conformité de destinée, propre à resserrer notre amitié; et vers le même temps, Sturm, déjà en possession de son fameux théorème, prenait, en sa qualité de Genevois, la charge de mentor de l'enfant issu du mariage secret de Mme de Staël avec M. de Rocca ; mais il s'en dégoûta bien vite. Legendre, qui regardait la Théorie des Nombres comme son domaine propre, commença par encourager beaucoup Dirichlet, puis prit de l'humeur, quand il crut voir que le jouvenceau irait trop loin. Les choses se passèrent exactement de la même manière, deux ou trois ans plus tard, avec Abel et Jacobi: car ce sera l'un des faits curieux de l'histoire des sciences au xix" siècle, que l'appaiùtion simultanée, dans l'Europe du Nord, de ces trois jeunes émules, Abel, Jacobi, Dirichlet, tous trois pleins d'estime et l'on peut même dire d'admiration les uns pour les autres; tous trois attaquant diversement et renouvelant, par l'originalité de leurs méthodes, les parties les plus ardues de la science mathématique. Abel n'a fait, pour ainsi dire, que paraître ; Jacobi est mort dans la fleur de 1 âge, et Dirichlet vient de succomber. Nous ne nous étions jamais tout à fait perdus de vue et je le retrouvai, en i84/i, à Florence, oii il cherchait, ainsi que Jacobi, à rétablir une santé prématurément atteinte et où il recouvra, en effet, quinze ans de vie refusés à son compatriote. La Prusse n'enrichit pas toujours ses savants, et la dernière fois que je le vis à Paris, en i85/i, Dirichlet me confia qu'il quitterait volontiers Berlin pour Paris, si le Gouvernement français voulait le traiter comme il traite ses académiciens ; mais quelque temps après Gauss vint à mourir ; l'Université de

Goettingue s'empressa de confier à Diriclilet la chaire de Gauss, et mon ami se crut heureux de quitter la capitale de la Prusse pour une petite ville de province, ce qui montra bien la différence des usages de l'Allemagne avec nos usages français. Il n'a pas tardé à y mourir, précédé de quelques mois dans la tombe par sa femme, qui portait un nom célèbre en Allemagne, celui de Mendelsolm. L'Académie des Sciences de Paris a appris en même temps la mort de deux de ses associés étrangers, Alexandre de Humboldt et Dirichlet ; mais Alexandre de Humboldt est mort à 90 ans, traité presque d'égal à égal par les têtes couronnées ; et les travaux encyclopédiques de ce travailleur infatigable, poursuivis sans relâche jusqu'au terme de sa longue carrière, sont connus du monde entier ; tandis que les recherches de Dirichlet, peu nombreuses mais achevées dans leur genre, et qui supposent certainement une plus grande puissance d'invention, ne seront mises dans chaque siècle à leur juste prix que pour une douzaine de connaisseurs.

Pour revenir au temps oii nous étions assis l'un près de l'autre sur les bancs de la Sorbonne, je dirai que, parmi nos professeurs, ceux qui nous témoignaient alors, et qui nous ont toujours témoigné depuis, l'intérêt le plus affectueux, étaient MM. Lacroix et Hachette. M. Lacroix, qui n'était qu'un géomètre érudit et point inventeur, avait mérité, pour l'éminence de ses services comme professeur et comme auteur didactique, d'arriver à l'Académie des Sciences, par une exception unique de notre temps et qui probablement ne se reproduira pas. Cependant, cet auteur didactique si clair était, à certains égards, un assez mauvais professeur; et il ne

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pouvait pas se passer de son livre et de ses notes ; il brouillait ses calculs et ses figures ; mais il avait tant d'amour de la science, tant de désir d'être utile, tant de scrupule d'exactitude théorique et historique, qu'on lui passait bien quelques défauts et quelques impatiences. M. Lacroix avait été dans sa jeunesse le protégé de Gondorcet dont il respectait la mémoire et avait gardé toutes les opinions. Aussi, à l'avènement de l'abbé Frayssinous, s'était-il empressé de donner sa démission du décanat de la Faculté des Sciences, pour ne conserver que les fonctions de professeur, oii la politique n'avait rien à voir. Il s'occupait aussi, à sa manière, de questions religieuses, et s'intéressait, avec une persistance qui m'a souvent surpris, à la publication de la Symbolique de Creuzer, traduite et commentée par M. Guigniaut, quoique cela ne ressemblât guère à la philosophie de l'école de Gondorcet. Il savait que je connaissais M. Guigniaut", qui nous avait fait les prolégomènes d'un cours d histoire à l'Ecole normale, et qui plus tard, avait eu un moment l'idée de recevoir de moi quelques notions de mathématiques,

I. Guigniaut (Joseph-Daniel), né à Paray-le-Monial, dans la Saôneet-Loire, le i5 mai 179^, mort le 12 mars 1876. Elève de l'Ecole normale en 181 1, maître de conférences pour l'histoire, à la même Ecole en 18 16, professeur de littérature grecque en 1826, directeur des études en 1827, directeur de l'Ecole en i83o. En i835, il est nommé professeur de géographie à la Faculté des lettres de Paris, et 1887 le voit entrer à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il est l'auteur de dissertations sur l'antiquité et de plusieurs éditions d'auteurs anciens. Son œuvre principale est la « Religion de l'Antiquité », traduction développée de la Symbolique de Creuzer; elle fut publiée à Paris de i8a5 à i85i et comprend quatre volumes et 10 part. (Cf. la Notice de J. Simon dans le Centenaire de l'Ecole normale. Cf. le portrait humoristique tracé par J. Simon dans « Mémoires des autres », p. 208-260). (S. E.)

qu'il supposait devoir être utiles à l'intelligence de sa Symbolique, mais dont il s'était promptement dégoûté. Bien souvent, M. Lacroix m'a demandé s'il n'aurait pas la consolation, avant sa mort, de voir terminer l'édition française de Greuzer'.

M. Hachette procédait de Monge, comme M. Lacroix procédait de Condorcet. A voir ce vieillard si poli et si doux, on ne se serait jamais douté qu'il avait été, à Mézières, dans sa jeunesse, un révolutionnaire exalté, et qu'il en était resté une rancune implacable chez des personnages assez haut placés pour le punir, trente ans après, par la mortification la plus sensible qu'un savant puisse essuyer. Lorsque, vers la fin de la Restauration, M. Hachette fut enfin élu à l'Académie des Sciences, le Gouvernement royal refusa (ce dont il y a si peu d'exemples) de confirmer l'élection.

Le monde savant était tout occupé alors de la découverte que venait de faire, à Copenhague, le physicien Oerstedt, de l'action d'un courant vollaïque sur l'aiguille aimantée. Ampère travaillait à construire, sur l'observation de ce phénomène, la théorie qui fera durer son nom. On sentait qu'il y avait là une donnée

I. Creuzer (Georges-Frédéric), né le lo mars l'j'ji a Marbourg, mort le i6 février i858 à Ileidelberg. Privât docent en 1799, puis professeur ordinaire en 1802 à l'Université de Marbourg, ensuite à celle de Heidelberg (181 1-1845). D'une grande activité, il se livra surtout à des éludes philologiques. Son grand ouvrage : SymboUk und Mythologie der allen Vôlker besonders der Grieschens (i"""^ édit. 1810-1812; 2" édit. 1819- 1822 ; 3" édit. i836-i834) lui a valu un renom universel. Pour lui le germe des religions antiques est une religion primitive monothéiste, conservée dans les mystères, mais que la transmission par les prêtres, l'influence de la nature ont transformée en polythéisme (Cf. AUgemeinc deutscke Biographie, t. IV, p. 553 et suiv.). (N. E.)

de premier ordre pour le débrouillement de l'énigme des forces naturelles et de leurs plus mystérieux agents, quoiqu'on ne se doutât guère qu'il en sortirait bientôt ce merveilleux instrument de communication entre les hommes qu'on appelle la télégraphie électrique. Oerstedt vint, en iSaS, à Paris jouir de son triomphe; et M. Hachette, entre autres, donna une soirée à son honneur. Il eut l'aimable attention d'y inviter ses deux élèves, Dirichlet et moi, et de nous présenter à M. Oerstedt. On pense bien que M. Ampère faisait partie de la réunion. A ma grande surprise, M. Oerstedt s'entretint principalement avec lui de M. Cousin, de sa santé que l'on croyait fort menacée, de ses travaux, qui consistaient alors principalement dans une édition de Proclus. J'avoue que je ne me serais pas douté que Proclus, ni même que son jeune et brillant éditeur, inspiraient tant d'intérêt à un physicien danois ; mais ces savants du Nord ne ressemblent pas à nos têtes françaises. Je suis très porté à croire que M. Cousin ignore encore aujourd hui qu'il y a eu un physicien célèbre du nom d'Oerstedt, ou qu'il se soucie fort peu de savoir en quoi consiste la découverte qui l'a rendu célèbre. Il se sert au besoin du télégraphe électrique, et cela lui suffit. La philosophie devait être autrefois la servante de la théologie ; c'est le tour des sciences d'être les servantes de la philosophie.

Dans la suite, j ai eu l'occasion de connaître plus particulièrement M. Ampère. Il y a déjà tant de contes, les uns plaisants, les autres boufibns, sur les distractions de ce savant, et ils ont si souvent défrayé la conversation, même à Sainte-Hélène, comme le Mémorial nous l'apprend, que je ne broderai pas sur ce thème.

Les séances de rAcadémie des Sciences ne se tenaient pas alors avec l'apparat qu on y a mis depuis, dès que la rédaction des journaux quotidiens s'en est mêlée. L'assistance était fort restreinte ; on entrait facilement et l'on entendait mieux.

Laplace vivait encore, et sa royauté n'était pas contestée. Malgré les brillantes découvertes accomplies depuis cinquante ans dans les sciences physiques, la suprématie des hautes mathématiques dans le domaine de la science, telle qu'on l'admettait dans le cours du XVII* et du xvin* siècles (durant cette époque que l'on pourra nommer un jour, dans 1 histoire générale des sciences et de l'esprit humain, Vépoque ne w Ionienne), subsistait toujours; et Laplace était la dernière personnification de ce génie mathématique, dominant, dirigeant, gouvernant les progrès de la philosophie naturelle. Autour de lui, des hommes dont il avait encouragé et inspiré les premiers travaux, Poisson, Biot, Gay-Lussac, Arago, étaient alors dans la force de l'âge et à l'apogée de leur réputation. Avec Guillaume de Humboldt, Berlhollet, Thénard, ils composaient cette Société d'Arcueil qui marquera encore plus dans les annales de l'esprit humain que la Société dAuteuil, sa contemporaine, mieux connue des gens de lettres et des philosophes. A elles deux, après tout, ces sociétés étaient une représentation éminente de l'esprit français, au début du xix* siècle. Il y avait cependant, au sein même de l'Académie des Sciences, quelques hommes de premier ordre qui conservaient plus d'indépendance ou d'isolement : Legendre, esprit chagrin et sauvage; Fourier, plein d'aménité et de grâce; M. Poinsot, à qui 1 on reprochait trop sévèrement sa paresse, et qui, de

son côté, épris surtout de l'élégance de la forme, comme son illustre patron Lagrange, négligeait trop, pour le culte exclusif de quelques idées ingénieuses, les grandes applications du calcul; enfin Cauchy, à qui, tout au rebours, on commençait déjà à reprocher son effrayante fécondité, la bizarrerie de ses notations, et dont le catholicisme ardent, inquiet, ombrageux, faisait dans une telle assemblée une singulière bigarrure.

Je n'ai jamais eu l'honneur d'approcher de la personne de Laplace ; mais M. Poisson m'a bien souvent parlé de lui, et j'ai pu recueillir encore d'autres témoignages. Il avait une fierté bien légitime, et, en outre, de la vanité. Il tenait à ses honneurs, à ses titres nobiliaires. Fils d un cultivateur de la vallée d'Auge, il disait et il écrivait dans un de ses derniers ouvrages : (( Le comte de Laplace, mon fils. » Je me rappelle une séance de l'Académie où une discussion s'établissait entre lui et Ampère, au sujet d'un mémoire présenté par ce dernier. « Mais, Monsieur le ^larquis » disait à chaque instant M. Ampère, et le grand homme paraissait trouver tout simple la répétition de cette formule cérémonieuse. Un jour, il avait prié Lagrange à dîner : (( Faudra-t-il mettre son habit de sénateur.^ » demanda Lagrange d'un ton narquois, dont tout le monde sentit la malice, excepté l'amphitryon sénateur.

J'entends encore M. Royer-Collard dire de sa voix solennelle, dans son discours de réception à l'Académie française, où il succédait à Laplace: «M. de Laplace a traversé nos bons et nos mauvais jours, sans enthousiasme et sans colère, et comme supérieur à nos craintes et à nos espérances. » On pourrait dire la même chose de Lagrange ; mais 1 un se conduisait

d'après une disposition naturelle à se ranger du côté du pouvoir et des grâces qui en émanent, l'autre par attention à éviter tout ce qui trouble la tranquillité d'esprit, rem prorsus substantialem, comme a dit Newton. Immédiatement après le coup d'Etat du i8 brumaire, une liste de déportation avait d'abord été dressée et la femme d'un proscrit venait prier Lagrange d'user de son crédit auprès du vainqueur pour obtenir la radiation du nom de son mari. « Madame, lui dit Lagrange avec son zézaiement piémontais, je ne connais que deux géomètres qui se soient mêlés de politique, Jean de Witt et Condorcet ; ils ont eu le cou coupé ; je ne veux pas avoir le cou coupé. » Par le fait, ni Jean de Witt, ni Condorcet n'ont eu le cou coupé : l'un a été massacré dans une émeute ; l'autre s'est donné la mort afin de se soustraire à l'échafaud ; mais pour le besoin d'une conversation familière, il suffit que l'expression soit courte et pittoresque.

La science était pour Laplace un culte, une religion, la seule qu'il admît : pour Lagrange elle n'était qu'un exercice et un plaisir de l'esprit. L'un était dogmatique dans ses négations ; l'autre serait volontiers resté sceptique, même dans le peu qu'il affirmait. On en pouvait dire autant de la philosophie de Voltaire comparée à celle de Frédéric. De là cette chaleur que Laplace (d'ailleurs si froid par nature) mettait dans la recherche, dans la protection des jeunes talents, toutes choses dont Lagrange ne se souciait guère de troubler son repos.

Cependant, Lagrange et Laplace avaient encore cela de commun, dans leur scepticisme, que, tout en expurgeant soigneusement leurs ouvrages de toute allusion

aux matières religieuses, ils s'en occupaient beaucoup en leur particulier. Lagrange a laissé des papiers qui en contiennent la preuve, et je tiens de M. Poisson que Laplace avait chargé de ses notes un exemplaire de V histoire du Christianisme, de Potter, ouvrage publié vers la fin de sa vie. Je tiens encore de la même source que régulièrement, après chaque séance du Bureau des longitudes, en revenant par l'allée de l'Observatoire, Laplace ramenait la conversation sur les répugnances que, suivant lui, la raison éprouvait à admettre certains dogmes ; et en vertu du principe que les phases d'un phénomène se répètent identiquement dans des circonstances identiques, c'était d'ordinaire près du même arbre qu'on en arrivait au dogme pour lequel, toujours suivant la même manière de voir, il y avait le plus de répugnances accumulées. Je suppose qu'un fin connaisseur en arguments théologiques ou métaphysiques (tel, par exemple, que mon ami M. Planta, dont j'ai parlé ci-dessus) aurait méprisé comme fort vulgaires les objections du grand géomètre, et les aurait traitées à peu près comme Laplace traitait les objections anti-mathématiques que lui adressait, assez régulièrement aussi, un bien plus grand personnage encore. Napoléon aimait à parler de tout, et il était rare qu'il ne parlât pas de tout avec supériorité ; mais enfin les mathématiques ne sont pas choses qui s'improvisent, et l'ancien élève du père Patrot, après en avoir appris juste ce qu'il fallait pour recevoir jadis, de Laplace luimême, son certificat d'aptitude à une épaulette d'artilleur, avait eu autre chose à faire. Son titre de membre de l'Institut, dans la section mécanique, auquel il tenait beaucoup, en le rendant le confrère de Lagrange, de La-

place et de Monge, ne l'avait pas précisément mis en demeure d'entendre rapidement leurs ouvrages. Cependant, il leur accordait honneur et estime ; il était allé, quand il se trouvait en Piémont, complimenter au nom de la République française, le père de Lagrange, et après le i8 brumaire, il avait essayé, sans succès, de faire de Laplace un ministre. Quand le Chancelier de son Sénat-Conservateur allait lui faire sa cour, il était rare qu'il ne l'entreprît pas sur quelques points de métaphysique mathématique, presque toujours les mêmes ; et Laplace, au retour, disait à ses intimes : (( Véritablement (c'était son mot favori) ce diable d'homme s'entend mieux à gagner les batailles qu'à raisonner sur la géométrie. »

A la mort de Laplace, en 1827, quelques journaux ne manquèrent pas de lui prêter une fin édifiante ; mais la grâce ne l'avait pas touché, et la flexibilité de sa politique n'allait pas jusqu'à suppléer, en pareille matière, au défaut de la grâce. On dit que, pour tirer un grand calculateur de sa léthargie, on lui avait demandé le carré de 12 ; de même, comme M. Bouvard, de l'observatoire, était venu près du chevet de Laplace, qui ne paraissait pas le reconnaître: «C'est, lui dit-on, M. Bouvard, qui a fait des tables de Jupiter d'après vos formules. » — « Ah ! reprit le mourant, les hommes ne poursuivent que des chimères. »

On doit bien penser que les chimères que j'étais en train de poursuivre en 1828 ne me laissaient guère le temps de songer à la politique du moment. Un jour que j'étais allé rendre visite à mon compatriote JouCTroy, je trouvai chez lui M. Dubois, autre universitaire en disgrâce, que j'avais connu à Besançon. Ma présence

ne les empêcha pas de poursuivre une conservation assez délicate. Il s'agissait de s'entendre au sujet d'une publication périodique, qui est devenue le journal Le Globe, et qui a exercé, en son temps, une assez notable influence. Ils voulaient, disaient-ils, marcher sur les traces de M. Guizot, qui nous racontait la révolution d'Angleterre pour nous appi endre à faire la nôtre. J'avoue que, tout mécontent que j'étais de la conduite que tenaient depuis quatre ans mes anciens amis du Conservateur, j^e ne goûtais nullement ces projets vagues d'expulsion de la famille régnante en vue d'une utopie constitutionnelle, et je m'abstins d'importuner le philosophe de nouvelles visites.

Il faut que j'accorde encore un souvenir à ma province, avant d'émigrer dans un monde tout différent. Le recteur de l'Académie de Besançon, M. Ordinaire, ne pouvant plus la gouverner d'après ses idées, avait obtenu un congé et passait son temps à Paris chez son ami, M. Droz^ Il me donnait toutes sortes de marques d'estime et d'aflection, jusqu'à mettre à ma disposition sa bourse, dont heureusement je pouvais me passer. Par lui je fis connaissance de M. Droz que j'ai toujours

1. Droz (François-Xavier-Joseph), né à Besançon en octobre 1773, mort en i85i. Capitaine du bataillon des volontaires du Doubs en 1792, il devint professeur d'éloquence française à l'Ecole centrale de Besançon en 1796; et il occupa cette situation jusqu'en i8o3. Il était l'ami do Ducis, de Tracj, d'Andrieux. Membre de l'Académie française en iSaS, des Sciences morales et politiques en iSSa, il est l'auteur de divers romans, des Mémoires de Jacques Fauvel (i823), d'une histoire du règne de Louis X^ 1 (1889-18/12). Sur la fin de sa vie, il était revenu à la religion (Cf. Michaud : Biographie universelle, t. II, p. 33o ; Nouvelle biographie générale, t. II, p. 810; R. P. Lecanuet : Vie de Monlalembert, t. III, p. iSa ; Sainte-Beuve : Causeries du lundi, III). (N. E.)

pratiqué depuis. Ecrivain très pur, mais un peu froid et aiTeclé. M. Droz n'était guère connu alors du public, quoique à la veille d'obtenir un laulcuil à l'Académie française. La solennité du ton de sa conversation, qui n'était pas une prétention, mais une habitude, éloignait de lui ceux qui ne le connaissaient pas assez pour pénétrer cette écorce. Il écrivait rArt d'être heureux, et parlait sentencieusement comme un sage de la Grèce. Cependant, ce philosophe si compassé avait eu aussi dans sa jeunesse, dans sa province, son temps d'exaltation politique, et il avait mieux aimé perdre la succession d'un vieux conseiller, son oncle, que de faire ce qu'il fallait pour plaire à un oncle dévot. Tout à fait sur le déclin d'une vie qui s'est prolongée beaucoup par la sagesse du régime, malgré tous les symptômes d'une vieillesse précoce, il est revenu lui-même au fond des croyances de son oncle et il a jDris soin d'en expliquer publiquement les raisons. Il a eu même, après sa mort, un bonheur qu'il n'aurait pu préparer, ni prévoir, tout versé qu'il était dans l'art d'être heureux, à savoir celui d'être loué par deux orateurs tels que MM. Guizot et de Montalembert, celui-ci son successeur à l'Académie française, l'autre chargé de répondre au récipiendaire: de sorte que l'éloge académique d'un homme de lettres peu connu des gens du monde a pris l'importance d'un événement littéraire et même politique.

Après que Mme Suard eut fondé ce que nous appelons la pension Suard, destinée à entretenir à Paris un jeune homme désigné par l'Académie de Besançon, en raison des dispositions qu'il annonce pour les lettres ou pour les sciences, M. Droz, membre de l'Académie française et de celle de Besançon, fut naturellement la

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personne choisie pour être le protecteur et en quelque sorte le tuteur du jeune pensionnaire. Le premier titulaire de la pension Suard fut ce jeune Gustave Fallot, qui, après avoir été commis dans une maison de commerce de Gray, se fit connaître par des travaux si remarquables sur les origines de notre langue (dans le temps où ce sujet était encore tout neuf) qu'on s'empressa de lui donner une place à la bibliothèque de l'Institut, et qu'on attendait de grandes choses de lui, quand il mourut par excès de travail. Il eut pour successeur dans la pension Suard M. Mauvais, devenu de bonne heure astronome du Bureau des longitudes et membre de l'Académie des sciences. Lorsque, dans ces derniers temps, la dictature astronomique de M. Le verrier a succédé à la dictature astronomique d'Arago, le pauvre Mauvais eut sa part du contre-coup ; il lui fallut quitter son logement, son petit jardin de l'Observatoire, etaccepter pour vivre l'équivalent qu'on lui donnait, au risque de déplaire aux fidèles les plus purs dupartiArago, qui voulaient qu'on n'acceptât rien des mains de M. Leverrier. La tête de notre astronome n'y tint pas, et, tout pieux qu'il était, il sortit de la vie par le suicide, dans un moment de faiblesse ou d'égarement.

Enfin, un troisième titulaire de la pension Suard a été notre fameux compatriote, M. Proudhon, que l'on pourrait surnommer le terrible, pour le distinguer de son homonyme, savant jurisconsulte. Je n'ai pas besoin de conter ou de rappeler son histoire, qui d'ailleurs, est loin d'être achevée. Il a fait lui-même ses confessions au public, pour ce qui n'était pas passé au grand jour de la publicité. Vers 1889, j'avais occasion

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de le rencontrer dans le salon de Droz ; il était bien jeune encore et rien, dans son extérieur, n'annonçait les destinées auxquelles il était réservé. Comme je venais de publier mes Principes mathématiques de la théorie des richesses, il m'entreprit sur des questions d'économie politique, sans que je pusse bien saisir le fond de ses idées et le sens de ses objections, dont il n'annonçait pas encore la portée. Quelque temps après, il rompait en visière avec la pension Suard, avec l'Académie de Besançon, avec M. Droz, et sa célébrité commençait*.

Dans l'été de 1823, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr cherchait un précepteur pour son fils unique, jeune enfant de huit ans, venu, comme le fils de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, après vingt ans d'une union stérile ; et en même temps il désirait trouver quelqu'un avec qui il pût familièrement conférer des détails d exécution d'une œuvre dont il avait été préoccupé dans tout le cours de sa vie active, et à laquelle il entendait consacrer les années qui lui restaient, à savoir la rédaction de ses mémoires militaires. Il s'en était ouvert à

I. Cournot eut plus tard encore l'occasion de discuter avec l'roudhon- 11 lui envoya, dis sa publication, le « Traite de l'enchaînement des idées fondamentales ». Proudhon l'en remercia, se déclara « son disciple » tout en discutant certains points do la philosophie de Cournot et en particulier la distinction que faisait celui-ci entre la Raison et les causes. Cf. Correspondance de Proudhon, t. VII, p. 368-869. Cf. Traité, I, liv. I, oh. v; et livre II, ch. ix (N. E.).

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M. Guizot, à M. Viennet, à d'autres personnes encore de sa connaissance. Naturellement on songea à ces jeunes gens de l'Ecole normale, qui venaient d'être mis sur le pavé ; et je ne sais comment il se fit que par divers côtés, de cascade en cascade, les choix finirent par tomber sur moi. J'entrai chez le maréchal à la fin d'octobre, et tout d'abord il me donna à lire une première mise au net de ses campagnes de 1812 et 181 3. Je m'aperçus que partout où il fallait désigner les Allemands par leur nom, le copiste, qui se piquait d'un peu de littérature, avait mis : les bons liabitants de la Germanie. J'engageai le maréchal à rétablir partout la leçon primitive, et nous n'eûmes pas de peine à tomber d'accord sur ce premier point.

J'ai écrit, il y a vingt-huit ans, la biographie du maréchal Saint-Cyr, en tête des quatre derniers volumes de ses mémoires, dont l'édition m'était confiée; et je rougirais de rien faire qui pût rappeler la conduite de ces écrivains qui ont laissé deux histoires du même personnage, l'une patente et officielle pour se conformer aux exigences de leur position, l'autre secrète pour la satisfaction de leur malignité ou de celle d'une classe de lecteurs. Mais d'ailleurs le maréchal était trop maître de lui-même, avait un sentiment trop haut de sa dignité personnelle, pour défi^ayer la malignité des compositions anecdotiques. La nature de ces notes me permettra seulement d'ajouter à ce que j'ai donné ailleurs quelques détails plus familiers.

Le maréchal Saint-Cyr était certainement un homme de guerre d'une espèce à part dans un temps qui a dû fournir et consommer tant d'hommes de guerre. Il n'avait rien du tempérament ni des goûts d'un soldat,

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et prisait assez peu la science de la guerre, c'est à-dire les théories, les systèmes qui font, en celte matière comme en d'autres, la pâlure des esprits spéculatifs. Ce qu'il aimait dans la guerre, c'était l'art, c'était l'histoire, et les côtés par lesquels l'art et l'histoire de la guerre tiennent à la connaissance du cœur humain. Il ne concevait rien déplus élevé, ni de plus digne d'exciter l'intérêt, de mériter l'estime des hommes ; et il s'estimait lui-même en conséquence. On retrouve ordinairement dans toute la vie d'un homme des traces de la première vocation. La première vocation du maréchal Saint-Gyr avait été pour les arts du dessin, et sa première éducation s'était faite à Rome. D'ailleurs il était resté aussi étranger aux sciences proprement dites qu'aux lettres classiques, et en dépit d'un adage qui n'est pas fait pour les intelligences vraiment supérieures, on ne s'en apercevait pas ou l'on ne s'en apercevait qu'à la longue, lorsqu'il voulait bien le laisser voir et quand sa supériorité était établie de manière qu'on n'y attachât plus d'importance. Je dirai à cette occasion que je tiens d'un ancien conseiller d'Etat de l'Empire (M. Bércnger, dont j'aurai à parler plus loin), que Napoléon, qui avait retenu de son temps de Brienno encore moins de latin que de mathématiques, laissait souvent échapper, dans les discussions au conseil d'Etat, l'expression afortiores, sans que personne fût tenté de rire, môme intérieurement, de l'énormité du solécisme parce qu'au sentiment de la puissance du maître se joignait celui de la supériorité du génie.

Ceci me rappelle encore les discussions que j'ai eues fréquemment avec le maréchal au sujet des commentaires de Cés£U', qu'il soutenait être apocryphes, parce

qu'il ne les avait lus que dans la traduction, et qu'il ne comprenait pas comment un militaire de celte trempe aurait pu écrire des mémoires inintelligibles, suivant lui, pour des militaires. Vainement lui reprcsentais-je les raisons qui ne permettaient pas de douter raisonnablement de leur authenticité : qu'il n aurait pas été possible, du vivant de César, ou dans les temps voisins, que l'imposture réussît, et que plus tard on n'aurait pu contrefaire le latin de César, pas plus que nous ne pourrions contrefaire, dans un ouvrage de longue haleine, le français du xvii" siècle. « Vos savants, me répondait-il toujours, en diront ce qu'ils voudront, mais je suis persuadé qu'un jour viendra oîi l'on reconnaîtra, par de bonnes raisons, que les mémoires sont supposés. » Cette opinion singulière m'a bien plus frappé, lorsque, dans ces derniers temps, s'est réveillée, avec une vivacité étrange pour notre âge, la dispute sur l'emplacement d'A/esm : les Francs-Comtois intentant, pour leur Alaise, une action en revendication, à laquelle les Bourguignons opposent, pour leur Alise Sainte-Reine, une prescription longi temporis, et les érudits de Paris intervenant au procès par des factum dont l'âcreté rappelle l'érudition du xvi* siècle. Certes il est étrange, dans nos idées modernes, qu'un grand capitaine, racontant le fait d'armes le plus mémorable et la manœuvre la plus décisive de sa vie militaire, s'y prenne de façon que les gens du pays, les militaires et les érudits, puissent hésiter entre des localités que quarante lieues, des montagnes et des grands cours d eau séparent. On ne passerait pas une rédaction ainsi faite à nos élèves d'état-major. Cela ne prouve pas, bien entendu, que César n'est pas l'auteur des Commentaires,

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mais cela montre bien la grande différence de l'esprit des anciens à l'esprit moderne. Il est clair que César, en dictant ses mémoires, tenait bien plus à l'élégance de son latin qu'à ce que nous appelons la composition, et que s'il les a sauvés du naufrage comme on nous le dit, c'était pour la réputation de l'humaniste auprès des beaux esprits de Rome, plus encore que pour instruire la postérité des habiles combinaisons du guerrier.

Tout autre était, on le pense bien, l'idée qui stimulait le maréchal. Du jour où il avait commencé, en 1798, à exercer une initiative dans les grandes opérations de la guerre, il avait gardé soigneusement ses notes, ses croquis, sa correspondance; et d'ailleurs sa mémoire était excellente. Pendant son ministère, il avait profité des ressources des dépôts publics pour faire dessiner et graver à grands frais les cartes destinées à accompagner ses publications. Sorti des affaires, il s'était mis ù l'œuvre, et par forme d'essai, il avait publié en 1821 son Journal des opérations de l'armée de Catalogne, préalablement revu par M. Guizot. Admis auprès de lui, il m'a accordé assez de confiance pour ne pas chercher d'autre censeur.

En général, ce qu'il écrivait de premier jet était irréprochable; mais à une seconde, à une troisième lecture, la crainte de n'être pas assez clair, assez explicite, multipliait les répétitions, surchargeait les phrases d'incises et de parenthèses, que je m'attachais à faire tout doucement disparaître, quand l'excès de complication n'obligeait pas à faire le sacrifice du morceau tout entier. Bailleurs, malgré l'étrange disproportion de l'âge et du rang, ou peut-être à cause de cette disproportion même, jamais auteur n'a admis plus facile-

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ment les objections, la critique, les corrections, au moins pour les détails de l'exécution, car il aurait été excessif de lui demander le sacrifice du fond de sa pensée. Cependant j ai bien souvent insisté, et rarement avec succès, pour qu'il trouvât le moyen de mêler à ses critiques un peu plus déloges, comme une ombre au tableau qui lui donne du lustre.

Mais il ne mettait pas là sa tactique, son art; et plus le sujet était creusé, pour l'amour du sujet même, sans aucun souci du public ni des idées courantes, plus je voyais à mon grand regret les critiques s'entasser. Sa conversation sur ces matières était toujours intéressante et noble, parfois éloquente. Un jour qu'il me parlait de sa première affaire, celle de Berstlieim, gagnée en 1793 contre le corps de Condé, sa physionomie si grave prit un feu inaccoutumé : « Est-ce qu'il ne vous semble pas, me dit-il, qu'il y a quelque intérêt à ce que la postérité sache comment un homme du peuple, un homme de rien a pu vaincre le dernier des Condé )).^ C'est la seule fois que je lui ai entendu faire allusion à sa naissance plébéienne'.

J'ai eu, comme on doit le penser, l'occasion de voir près de lui bien des militaires de tout rang, qui tous, je puis le dire sans prévention, acceptaient de bonne grâce une supériorité, d'ailleurs facilement reconnais-

I. Gouvion était le fils d'un boucher de Toul et prit le surnom de Saint-Cyr pour se distinguer d'un autre général Gouvion. Il avait une sœur, née d'un second mariage, plus jeune que lui d'une quarantaine d'années, et qu'il avait été question, un peu avant i83o, de donner pour belle-sœur à l'auteur du présent manuscrit, si le frère cadet de celui-ci avait eu alors une carrière et un peu plus d'âge. (\ote du copiste du document B).

sable, et qui n'avait pas été l'objet Je leurs visées. Peut-être aussi n'avaient-ils pas eu tout à fait tort d'attacher plus d'importance aux effets qu'à la recherche de causes souvent si obscures, si fugitives, si problématiques, si légères par comparaison avec la gravité des effets produits. Un jour, le Maréchal, occupé de la campagne de 1796, avait invité à dîner le général Lamarque, espérant obtenir de lui quelque éclaircissement sur certains détails qui lui échappaient. Le général Lamarque était un homme de beaucoup d'esprit, un orateur brillant, même à côté du général Foy, un militaire distingué. Il avait fait, dans le grade d'adjudant général et dans l'âge des vives impressions, la campagne de 1796, mais il se trouva qu'il en avait oublié les circonstances les plus essentielles, à plus forte raison les finesses. Une autre fois, le Maréchal entreprenait le général Douzelot sur la révolte de l'armée de Rome, en 1798 : (( Ah! oui, dit celui-ci, c'étaient

des gens pas raisonnables » ; et il fut impossible

de tirer de lui autre chose. Il est vrai que le bon général, depuis qu'il était revenu de son gouvernement de la Martinique, où il avait rencontré d'autres gens peu raisonnables, commençait à tomber en enfance.

Comme nous n'étions pas pressés d'imprimer, les quatre volumes des Mémoires sur les campagnes de l'armée du Rhin ne parurent qu'en 1829. Il s'agissait de dresser la note des exemplaires à donner en grand papier et en papier ordinaire, selon le rang des personnages. Il y avait deux exemplaires en grand pour M. Guizot, dont l'un, me dit le Maréchal, était destiné à un jeune homme qui devait fournir un article

de Revue ; et sur mon observation que le papier ordinaire me semblait suffisamment honnête pour un journaliste : (( Ob mais, reprit-il, il s'agit, m'a dit Guizot, d'un jeune bomme de talent qui sort de la ligne des journalistes ordinaires. » Effectivement, le jeune bomme en question était M. Tbiers; et par parentbèse, le cbolx était une erreur de M. Guizot; car il aurait dû comprendre que M. Tbiers ayant déjà publié son histoire de la Révolution, son siège était fait, et qu'il ne se trouvait pas dans de bonnes conditions pour accueillir avec toute impartialité des renseignements nouveaux et des appréciations nouvelles. D'ailleurs son esprit vif, pénétrant, devait bien vite saisir le point vulnérable de l'auteur et du livre, le trop d'inclination à la critique. L'article de M. Tbiers fut imprimé et nous parvint à Hyères, bien peu de temps avant la mort du Maréchal : je crois qu'il dut en être blessé au fond du cœur, quoiqu'il se soit bien gardé d'en rien témoigner.

En i83i, les quatre derniers volumes, que le Maréchal avait laissés inédits, parurent par mes soins : M. Tbiers avait alors bien autre chose à faire que d'écrire des articles de Revues ; mais plus tard, en écrivant son Histoire du Consulat et de VEmpire, il ne pouvait manquer de jeter les yeux sur des mémoires militaires du maréchal de Saint-Gyr, relatifs à l'époque du Consulat et de l'Empire. Je devais être curieux de voir l'usage qu'il en ferait et très attentif à lire les nombreux volumes, à mesure qu'ils paraissaient. Le spirituel écrivain a rendu pleine justice aux talents du Maréchal, en accueillant peut-être trop facilement et en répétant trop uniformément certaines critiques de son

caractère'. Au sujet des événemenls de Dresde, il a reproduit les allégations déjà réfutées, sans discuter la réfutation; et, pour ce qui est d'un intérêt beaucoup plus général, à savoir la conduite de l'Empereur dans les campagnes de 1812 et 18 13, il s'en est tenu à son thème invariable : que toutes les opérations militaires de Napoléon sont irréprochables, parce que les fautes qu'on a cru y apercevoir n'étaient que les conséquences nécessaires des excès de sa politique. Mais le maréchal de Saint-Gyr n'avait pas dit autre chose : bien mieux, il en avait donné la preuve la plus péremptoire et la plus piquante, en rapportant cette conversation singulière de Ghloubokoe, où l'Empeieur prenait la peine d'énumérer à son lieutenant toutes les fautes qu'il se garderait bien de faire dans sa campagne de Russie, et que pourtant il a faites plus tard.

I. Voici une note relative aux Mémoires du Maréchal, dans l'Histoire du Consulat et de l'Empire. « On est honteux en lisant les Mémoires, si remarquables d'ailleurs, du maréchal Saint-CjT sur sa campagne de Catalogne, des petitesses qui s'y rencontrent, à côté de vues saines et profondes. » Thiers termine ainsi sa note : « L'empereur n'aimait pas le caractère insociable de Saint-Cyr, mais il rendait justice à ses qualités éminentes, et n'en était pas jaloux. On voit dans son histoire de César qu'il était jaloux peut-être de César ou d'Alexandre, mais en fait de jalousie il ne descendait pas au-dessous. » Le Consulat et l'Empire, chez Paulin, 18^9, tome IX, p. 484 en note. Au tome XVI, p. 352, il écrit de Gouvion Saint^Cyr : « Esprit éminent, mais frondeur, n'ayant de zèle que pour les opérations dont il était directement chargé; ne sachant, hors du feu, que critiquer ses voisins et son maître ; ayant en toute circonstance plaisir à chercher des difficultés au lieu de chercher à les vaincre. » Un peu plus haut, p. 3^7, Thiers critique un passage des Mémoires du maréchal, et s'élève contre ceux qui, comme Gouvion Saint- C)T, se hasardent « à juger les hommes qui ont figuré dans les grands événements sans avoir connu leurs ordres, leurs correspondances surtout qui contiennent leurs vrais motifs » (iS. E.).

Les mémoires du maréchal de Saint-Cyront obtenu depuis trente ans le succès d'estime qu'ils comportaient, et ne pourront manquer detre consultés toutes les fois qu'on voudra sérieusement s'occuper de 1 histoire de ces temps si remarquables. Quant à ce qui est de l'utiUté technique et pratique, je me figurais déjà, il y a trente ans, que l'auteur était venu trop tard; que le temps des grandes guerres, et surtout des longues guerres, était passé, que nous n'étions plus au temps où l'art militaire proprement dit pouvait avoir tant d'importance, et oii les destinées des Etats dépendaient d'une feinte habile, d'une manœuvre hardie, de l'heureux choix d une position ; qu'il ne fallait plus attendre de grands événements que de 1 entraînement des masses ou de l'ascendant d'un génie supérieur, combinant sur une bien plus vaste échelle ses feintes et ses manœuvres. Enfin, après quarante ans de paix ou d'expéditions sans importance au point de vue de l'art et de l'histoire militaire, le démon des batailles s'est déchaîné de nouveau; et l'on n'a pas pu le remettre si vite en cage que l'on n'ait eu le temps de s'apercevoir que les conditions matérielles de la guerre étaient changées. Les chemins de fer et les télégraphes électriques renversent les calculs des distances et du temps, ce que l'on a appelé la stratégie et ce que l'on pourrait appeler la partie géométrique du problème militaire. L'étonnant perfectionnement des moyens de destruction change ce que l'on appelait la tactique, et ce qui constitue proprement la mécanique de la guerre. Il ne reste plus de l'art ancien que ce qui tient aux instincts des races, aux ressorts moraux de la nature humaine, toujours les mêmes, malgré les progrès des sciences

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et de leurs applications bienfaisantes ou malfaisantes ; et il faut convenir que tout cela s'apprend vite par l'expérience actuelle, sans qu'il soit grand besoin de recourir aux expériences anciennes. D'ailleurs, sans qu'on puisse encore juger de ce que sera une guerre prolongée, dans les conditions nouvelles, il semble conforme à la marche générale des sociétés humaines, aux temps oii nous vivons, qu'en toutes choses, et par conséquent aussi dans la guerre, le mécanisme prévale de plus en plus sur l'art. En ce sens, je crains bien que le maréchal de Saint-Cyr n'ait perdu sa peine, et que lui-même, s'il revenait au monde, ne fût amené à dire, comme Laplace mourant : (( Les hommes ne poursuivent que des chimères. »

Revenons à la politique qui aura toujours, pour le plus grand nombre, un bien plus vif attrait. Appelé par hasard, comme je l'étais, à voir de près les hommes qui avaient composé le ministère libéral de la Restauration, tant attaqué en son temps par les écrivains du Conservateur, dont les feuilles avaient fait ma pâture, je devais être curieux d'apprendre si efTcctivement ces anciens ministres du roi Louis XVIII étaient ou n'étaient pas royalistes; or franchement je dois dire qu'ils ne l'étaient pas. C'étaient des hommes attachés à leur pays, à l'ordre, à une liberté modérée, qui avaient entendu servir la France, dans les circonstances oi'] des événements ma-

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jeurs l'avaient placée, et par là même servir le Roi loyalement, pour le mieux de ses intérêts, tels qu'ils les comprenaient, mais sans rien qui ressemblât au sentiment ou au dévouement. Aussi bien Louis XVIII prêtait-il peu de sa personne, avec sa politique cauteleuse et vacillante, aux sentiments tendres et chevaleresques. C'étaient de vieux patriotes, qui n'avaient jamais goûté le système impérial ou qui en avaient déploré les excès, qui croyaient encore ou qui avaient cru à une conciliation de la liberté parlementaire et des Bourbons, mais qui n'avaient pas cessé de regarder comme leurs adversaires naturels l'émigration, l'ancien régime, la gentilhommerie, l'Eglise, tous les éléments du vrai royalisme. A mesure que le pouvoir s'éloignait d'eux et que les Bourbons s'engageaient plus décidément dans ce qu'ils regardaient comme la voie de perdition, eux-mêmes s'éloignaient du pouvoir et se sentaient moins d'antipathie pour les autres fractions des vieux patriotes, bonapartistes et autres, qu'en d'autres temps ils avaient dû combattre, par suite d'un mariage fortuit et un peu forcé avec l'élément royaliste de la Restauration.

A la tête des hommes d'Etat dont je parle, l'étiquette comme la renommée avaient placé M. de Talleyrand, chef du premier ministère dont le maréchal Saint-Cyr avait fait partie en 1 8 1 5 ; mais il existait entre ces deux personnages si peu d'affinité de nature que leurs relations étaient nulles. Le maréchal jugeait la philosophie morale du vieux diplomate à peu près comme tout le monde la jugeait, tant il était persuadé, pour l'avoir vu de près, qu'il y avait eu constamment en lui un fonds de patriotisme et d'esprit

vraiment français, dont il avait donné une marque en refusant absolument de garder le ministère au prix de la signature des traités de i8i5. Le Maréchal insistait aussi sur ce curieux mélange d'indolence, de légèreté et d'habileté, qui faisait que M. de Talleyrand, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, semblait se créer gratuitement des difficultés, pour avoir le plaisir de s'en tirer à force d'esprit. Déjà l'on attendait avec curiosité les mémoires que 1 on savait être écrits par lui, quoique ceux qui le connaissaient le plus fussent dans l'opinion que la curiosité éprouverait beaucoup de mécomptes quand on les pourrait hre ; et déjà l'on disait que l'auteur reculait jusqu'à cinquante ans après sa mort l'ouverture de ce testament mystérieux. J'en aurais du regret, puisque cela m'ôterait tout à fait l'espoir de régaler ma curiosité propre; mais mon ancien collègue dans le rectorat, M. Martin, qui a tenu les mémoires de Talleyrand de son vivant, comme j'ai tenu ceux du maréchal Saint-Cyr, m'a assuré que la disposition prétendue n'existait pas; que l'auteur s'en était remis absolument à la prudence de sa nièce chérie, Mme la duchesse de Dino, et que seulement il avait exprimé le vœu que la publication fût retardée le plus qu'on pourrait*.

I . Talleyrand avait décidé que ses Mémoires ne seraient publiés que 3o ans après sa mort (i838-i868). Or la duchesse de Dino, qui détenait les Mémoires, mourut le 29 novembre 1862. Ce fut M. de Bacourt qui prépara la publication ; il rédigea même la préface de l'ouvrage ; mais il mourut à son tour en i865 et prescrivit que le délai fixé par Talleyrand devrait être prolongé de 20 ans. Les Mémoires furent enfin édiles en cinq volumes par le duc de Broglie, 1891-1892 (i\. E.).

Entre la société de M. de Talleyrand et celle du Maréchal il y avait pourtant un lien, et ce lien était M. le Marquis de Jaucourt, très loyalement attaché à l'un par sympathie de caractère, très étroitement uni à l'autre par le goût du monde, légalité d'âge, la ressemblance de certaines aventures et la conformité d'esprit. Lui-même disait un peu librement qu'il tenait à M. de Talleyrand comme on tient à une catin que l'on prend pour ce qu'elle vaut et dont on ne peut plus se passer. Colonel de l'ancien régime, M. de Jaucourt n'avait guère plus retenu de sa vie militaire que M. de Talleyrand de sa vie d'évêque. Le grand monde et la politique étaient son élément. Il appartenait à cette noblesse qui avait embrassé de bonne foi la cause de l'égalité civile et même poUtique, sans toutefois avoir jamais compris, comme il me le disait en i83o, que l'on descendait au-dessous de la classe bourgeoise. Elu, en 1791, à l'Assemblée législative, il y avait appartenu à la minorité dite constitutionnelle, et était resté particulièrement lié avec le général Mathieu Dumas, avec M. Ramond, qu'il rencontrait aussi chez le maréchal Saint-Cyr, Proscrit comme eux en 1792, il avait reparu comme eux après la tempête. Napoléon l'avait mis au Sénat, et l'avait chargé de représenter àNaples, auprès de son frère Joseph, la galanterie d'un seigneur français de l'ancien régime. Il en savait de piquantes sur cette cour et sur celle de la reine Caroline, que Joseph était venu remplacer. M. de Talleyrand l'avait mis dans le gouvernement provisoire de 181 4, et ensuite il était devenu le ministre de Louis XVIII. Cependant, sa position à la cour des Bourbons était fausse par les mêmes côtés que celle de M. de Talley-

rand. Ni Mme de Talleyrand, ni Mme de Jaucourt n'avaient pu y être reçues, celle-ci malgré sa naissance aristocratique et son ancien nom de Mme de La Châtre, parce que toutes deux n'avaient pu convoler à de secondes noces qu'à la faveur d'un divorce, et que sur ce point Louis XVIII était inflexible. Dans sa vieillesse, M. de Jaucourt' exerçait une sorte de haut patronage sur l'Eglise française réformée, quoique sa jeunesse de grand seigneur n'eût pas toujours été d'accord avec l'austérité de la morale calviniste; et cette circonstance, jointe à la politique, lui donnait de grandes liaisons avec M. Guizot, près duquel il a eu occasion de servir bien des gens, quand M. Guizot est devenu à son tour une puissance après i83o. D'ailleurs, M. de Jaucourt, déjà avancé en âge, ne jugea pas à propos de reparaître à cette époque, comme M. de Talleyrand, sur la scène politique; et enfin, sa vie ayant dépassé de beaucoup les bornes ordinaires, il a pu voir encore les secousses de i848, et s'éteindre dans la retraite, bien des années après que M. de Talleyrand, M. de Lafayette et tous ses anciens amis avaient disparu de la scène du monde.

M. de Jaucourt était, avec les deux célèbres personnages que l'on vient de citer, l'un des derniers représentants de cette société polie, dont l'exquise urbanité

I. Le marquis de Jaucourt (1757-1852), colonel en 1788, fut membre de l'Assemblée législative. Arrêté en 1792, comme suspect, il dut sa liberté à l'intervention de Mme de Staël. D servit l'Empereur, puis se rallia aux Bourbons en 181 4. La Restauration le créa pair de France et le portefeuille de la Marine lui fut confié. C'est alors qu'il s'occupa des intérêts des protestants. En i85i, il se rallie de nouveau à Napoléon III et approuve le coup d'Etat (S. E.).

tenait autant à la distinction de la naissance qu'à la culture de l'esprit. Ses manières, sa conversation étaient empreintes de cette simplicité de bon goût, de cette aisance mêlée de dignité et de grâce, que Ion ne peut imiter ni acquérir tardivement, de même que l'on ne peut parvenir à parler une langue étrangère comme sa langue maternelle. J'ai vu bien des gens d'esprit, qui brillaient dans un salon en son absence, et qu'il effaçait par sa seule présence. Un jour que la conversation allait tourner sur le chapitre de Mme Du Cayla' : « Messieurs, dit-il, je dois d'aboid vous prévenir que Mme du Cayla est ma nièce. » Le rien que tout le monde aurait pu dire en pareil cas fut dit de manière à retenir les langues, même en son absence, comme si une dame de cette qualité ne pût pas être l'objet de plaisanteries vulgaires.

Le baron Louis, né à Toul, comme le maréchal Saint-Cvr, contrastait fort dans la même société, par le bourru de ses manières et le tranchant de sa conversation, avec cette fleur de l'ancien régime. Aussi Louis XVIII ne l'avait-il jamais supporté qu'à grand'peine. « Cela ne se peut pas, Sire », répondait-il brusquement, absolument comme à un solliciteur ordinaire ; ce qui n'empêchait point que, sorti du Ministère depuis longtemps, il ne trouva pas mauvais que son valet de chambre continuât de l'appeler Monseigneur. Des services très réels rendus à la chose publique fai-

I. Zoé Talon, comtesse du Cayla (178^-1850). Fille d'un agent secret de Louis X\III avant la Restauration. Autrefois liée avec le duc de Rovigo, elle fut enrichie par le roi dont elle avait conquis les faveurs. Voir les Mémoires de la Comtesse de Boigne, tome III, p. 73; tome I, p 286-287 (N. E.).

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saient passer aisément sur de si petites faiblesses. Travailleur infatigable, dans sa verte vieillesse il se promenait dès les quatre heures du matin, tetc nue, dans le parc de son château de Petit-Bry, jadis bâti par un de ses prédécesseurs en finances, le contrôleur général Silhouette, et il s'est trouvé assez de force pour reprendre encore utilement le gouvernement des finances, après la révolution de i83o.

Le baron Louis, autrefois l'abbé Louis, avait été, comme on sait, conseiller clerc au Parlement de Paris, ce qui exigeait qu'on fût engagé dans les ordres : il s'en était tenu comme la plupart de ses confrères au diaconat ; mais d'ailleurs ces diacres parlementaires des derniers temps ne ressemblaient pas plus au diacre Paris qu'aux diacres de la primitive église. Il avait pourtant rempli une fois les fonctions de son ordre, à cette messe fameuse de la fédération 011 M. de Talleyrand était le célébrant. A cette époque, c'était M. l'évêque d'Autun qui passait pour être une spécialité financière, comme on dirait aujourd'hui, et l'abbé Louis n'avait guère encore, en pareille matière, qu'une réputation d'écolier : mais par la suite, ses études durant l'émigration et sous l'Empire, dans des fonctions de second ordre, avaient amené une interversion dans les rôles. De leur ancien décorum ecclésiastique, le prince de Talleyrand et le baron Louis n'avaient retenu qu'un article : une nièce pour gouverner leur maison. Mlle de Rigny, nièce du baron Louis, n'était point une femme ordinaire. Abandonnée de ses parents pendant l'émigration, avec quatre jeunes frères, elle s'était faite, bien jeune elle-même, leur mère, leur gouvernante, leur institutrice, et elle avait appris le

latin pour le leur montrer. Ainsi éduqués parleur sœur, et plus tard bien soutenus par leur oncle, tous quatre s'étaient avancés dans des carrières différentes, dans la marine, dans l'armée, dans l'administration, dans la finance. L'amiral de Rigny, depuis ministre de la Marine, est celui que le public a le plus connu.

Le général DessoUes, un moment ministre des Affaires étrangères et président du Conseil, était un officier d'état-major, instruit, homme du monde, dont on honorait le caractère et dont on aimait les formes conciliantes, ce qui lui avait valu d'être choisi pour un poste si élevé, comme une sorte de médiateur entre le ministère et le monarque. L'essai n'avait pas beaucoup réussi. Le dernier acte de la vie du maréchal Saint- Cyr, en 1829, un an à peine avant sa mort, fut de monter à la tribune de la Chambre des pairs, pour prononcer l'éloge funèbre de son ancien collègue ; et la dernière blessure qu'il reçut dans ses affections privées, fut de découvrir, très peu de temps après, un tort grave de son défunt ami. Pendant leur commun ministère, le maréchal Soult, banni après les événements de 181 5, avait adressé une demande au gouvernement pour rentrer en France, et, l'affaire délibérée en conseil, le maréchal Saint-Cyr avait opiné pour l'ajournement. Le général DessoUes avait eu la faiblesse d'en faire l'aveu au maréchal Soult, apparemment pour se dégager lui-même, et celui-ci venait à son tour d'en faire la confidence à un tiers.

Dans l'espèce de galerie que je rassemble, quelques personnages secondaires peuvent figurer avec les principaux. J'ai nommé tout à l'heure M. Ramond, homme assez notable dans la science pour que Cuvier ait écrit

son éloge et raconté les curieuses aventures de sa vie. A l'époque dont je parle, son libéralisme, pourtant bien modéré, lui avait fait perdre sa place de conseiller d'Etat. Ce savant plein de finesse, cet écrivain élégant, qui avait été le ministre du cardinal prince de Rohan, et qui avait un peu cru à Cagliostro, s'était ensuite trouvé mêlé aux orages de la Révolution, et était devenu sous 1 Empire préfet du Puy-de-Dôme, où il mesurait, disait-on, ses conscrits au baromètre, tant il s'était occupé de perfectionner la détermination barométrique des hauteurs de montagnes. Ces recherches et celles auxquelles il s'est livré sur la distribution des plantes selon les hauteurs, conserveront son nom dans les sciences ; car d'ailleurs ses descriptions géologiques, imitées de Saussure, avec plus de charme de style, ont eu le tort de venir tardivement, quand les travaux de l'école de Werner et ceux de Léopold de Buch exigeaient une méthode plus sévère. Il avait épousé la fille de M. Dacier, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions. M. de Jaucourt nous racontait qu'un jour, s'étant trouvé à table à côté de M. Dacier, il n'avait cru pouvoir mieux faire que de lui dire le bien qu'il pensait de son gendre : « Oui, reprit assez brusquement le vieillard, mon gendre est un homme de beaucoup d'esprit, qui parle très bien de ce qu'il sait... et encore mieux de ce qu'il ne sait pas. »

Si l'on avait peine à s'expliquer la rigueur exercée par le ministère Villèle envers un homme aussi inoffensif que M. Ramond, on s'expliquait encore moins que l'exclusion n'eût pas atteint depuis longtemps un homme aussi enclin à une contradiction piquante, souvent paradoxale, que l'avait été sous tous les régimes

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et que l'était encore M. le conseiller d'Etat Bérenger, qu'il ne faut pas confondre avec d'autres hommes publics du même nom, moins encore avec le fameux chansonnier. M. Bérenger dont je parle était un protestant du bourg de La Mure, en Dauphiné, d'ailleurs beaucoup plus philosophe que protestant, qui avait retenu de ses montagnes un accent des plus marqués, et un extérieur de rude bonhomie, très propre à faire ressortir sa finesse d'esprit. Mêlé de bonne heure dans son pays aux luttes de la Révolution, il était venu à Paris comme député au Conseil des Cinq-Cents, s'était joint à ceux qui voulaient faire le 18 Brumaire, avait été mis ensuite au Tribunal, puis au Conseil d Etat, où l'Empereur aimait à le faire parler, quand il s'ennuyait de ne pas trouver d'opposition, ou qu'il soupçonnait un parti pris de ne lui pas tout dire. A la Restauration, on lui avait donné d'abord la direction générale des contributions indirectes, puis il était redevenu simple conseiller d'Etat, et restait tel, même sous l'influence des émigrés et des jésuites, pour lesquels il ne cachait pas son peu d'inclination, continuant à faire de l'opposition ou plutôt de la contradiction ; car au fond il était homme très peu parlementaire et très gouvernemental. Je dirai bientôt comment il accueillit et jugea les événements de i83o. Quelque temps après, le nouveau gouvernement le plaçait à la Chambre des pairs, 011 s'est terminée sa carrière.

Je ne puis oublier une discussion des plus intéressantes, qui eut lieu dans le salon du maréchal Saint- Cyr (vers la fin de 1828, autant qu'il m'en souvient), entre MM. Bérenger et Guizot. Après des compliments de M. Guizot, auxquels son vieil interlocuteur répon-

dait par une distinction humble et maligne entre ceux qui travaillaient pour l'instruction des autres et ceux qui avaient assez à faire de travailler pour leur propre instruction, on aborda des questions plus graves: M. Guizot prétendant que l'esprit public s'était singulièrement formé en France depuis quelques années (et pouvant se flatter en lui-même, sans outrecuidance, qu'il y avait une grande part) et M. Bérenger soutenant que l'on n'avait pas avancé d'un cran, que la question restait entière, que l'on repasserait par les mêmes phases, que toutes ces prétendues conquêtes de la raison publique s'évanouiraient en fumée à la première secousse qui ébranlerait la société, et remettrait en présence les partis vraiment vivaces ; le tout avec des développements que je ne puis pas, bien entendu, reproduire ici. A cette époque, j'inclinais en moi-même pour l'avis de M. Guizot, mais non sans reconnaître que la vigueur du raisonnement, la netteté des aperçus, la clarté et le bon sens français se trouvaient du côté de M. Bérenger. Probablement cette conversation ne sera jamais revenue en mémoire à M. Guizot, tant il a eu depuis de choses à faire, d'idées à combiner et de gens à réfuter ou à convaincre ; mais, dans ma petite sphère, elle s'est représentée bien souvent à ma pensée, à mesure que les événements se pressaient pour dérouter les théories de l'éloquent professeur et pour donner une couleur de prophétie à l'incrédulité railleuse du vieux conseiller d'Etat*.

I. A rapprocher de ce passage la pensée de Cournot par laquelle celuici s'explique sur « la loi des âges » et qui a joue un très grand rôle dans sa conception de l'histoire. C'est, dit-il, « une loi fondamentale à laquelle nous aurons perpétuellement à faire allusion par la suite, et qui consiste

Entre nos politiques de second rang, qui ont pris par la suite un plus grand vol, je citerai M. de Salvandy. Garde d'honneur en i8i3, puis mousquetaire de la maison du Roi en 181/4, il n'avait guère qu'une vingtaine d'années quand il faisait paraître en 181 5 (au moment des plus dures exigences des puissances alliées vis-à-vis de Louis XVIIl, lorsque quelques personnes lui conseillaient déjà de se retirer derrière la Loire) la brochure intitulée : La France et la Coalition, qui fit une vive sensation. M. Laisné en était ému jusqu'aux larmes, et il aurait voulu qu'on donnât sur-le-champ au jeune auteur une récompense éclatante ; mais le vieux roi n'était pas si sensible. Aux temps qui nous occupent maintenant, à la suite de la guerre d'Espagne, M. de Salvandy publiait son roman d'Alonzo, ses factums sur les marchés Ouvrard\ prenait pour modèle en littérature M. de Chateaubriand et suivait en politique les évolutions du Journal des Débats, tout en gardant quelque avance sur ce fameux journal en fait de libéralisme. Vers la fin de sa vie, nous avons vu cette situation renversée, et M. de Salvandy revenir à la légitimité, sans que le Journal des Débats le suivît dans cette voie ; car nous passons tous personnellement par des phases autres que celles auxquelles sont sujets

dans la succession régulière des phases de développement, de maturité, de vieillesse et de mort ». Traité, I, p. 333 et suiv. D ajoute plus loin : « Tandis que les instruments de la civilisation générale vont se perfectionnant sans cesse, le propre de chaque civilisation particulière est de croître, et de décroître en parcourant le cycle des âges, à l'instar des êtres doués de Aie et auxquels la Nature a assigne une fin inévitable. » Traité, II, 321-322 (N. E.).

I. Cf. Vaulabelle : Histoire des Deux Restaurations, tome VI, p. S/Jg- 353; 366-309, et 427-/I31 ÇS. E.).

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les corps, les partis ou les coteries qui se recrutent sans cesse, et qui ne vieillissent ni ne meurent de la môme manière que les individus.

Enfin je parlerai d'un écrivain dont les piquants pamphlets passaient pour des événements politiques, quoiqu'il ne fut lui-même rien moins qu'un homme politique. En effet Paul- Louis Courier, qui ne peut être comparé pour l'esprit qu'à Voltaire ou à Beaumarchais, bien qu'il n'eût pas leur facilité de composition, était uniquement un artiste en fait de langue et de style, qui aurait donné toutes les chartes et toutes les constitutions du monde pour une expression frappée au bon coin, ou pour un trait bien acéré ; qui ne cherchait qu'une occasion de saisir des ridicules, de marquer par son originalité, et dont une faute contre le goût aurait agacé les nerfs bien plus qu'un coup d'Etat. Ses colères d'artiste étaient souvent fort plaisantes. Un jour que nous parlions d'Amyot, son devancier dans la traduction du petit roman de Longus : « Vous allez en juger, me dit-il; il y a un endroit dans le roman, où Daphnis, après la descente des pirates, s'écrie douloureusement : il me faudra donc partir sans mes chèvres, sans Chloë^ : oivcu twv ar/wv, aveu t>5ç x^ôr.ç. Savezvous comment traduit Amyot ? Il a mis sans mes chèvres et sans Chloé. Eh bien, ajouta-t-il (en termes cyniques, dont je cherche l'équivalent), rien que cet et là ne vous montre-t-il pas qu'Amyot n'était qu'un vilain butor ? »

Courier aimait par-dessus tout son indépendance, et

I. Passage omis dans le document B : àvsu, etc., jusqu'à : sans Chloé (N. E.).

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par suite son patrimoine, qui le rendait indépendant. Il était bûcheron et vigneron, en ce sens qu'il tenait infiniment à ses bois et à ses vignes. Jusque-là rien de mieux ; mais son aversion des dépenses superflues était portée trop souvent jusqu'à des travers comiques, dont il prenait le parti de plaisanter lui-même, et qu'il se faisait pardonner à force d'esprit. Dans le temps qu'il était attaché au quartier général de l'armée d'occupation du royaume de Naples, à Barlette, il apprend que la femme du général en chef va partir pour Naples et la prie de lui obtenir la permission de l'accompagner. « Volontiers, lui dit-elle en riant, mais à condition que vous achèterez un chapeau neuf. » Le chapeau est acheté et l'on se met en route. Arrivé à Naples, Courier dit : (( Vous voyez, Madame, que j'ai tenu les conditions du marché ; permettez maintenant que je donne le chapeau neuf à mon domestique, et que je reprenne mon vieux chapeau. » Mais on croyait qu'il y avait beaucoup d'arithmétique au fond de toutes ces singularités.

Un beau jour d'été de 1826, le Maréchal reçut dans sa terre de Beauce la visite de Paul-Louis Courier. Il venait d'en rendre une autre à M. de Lafayette, à son château de la Grange, et il ne se faisait faute de lancer de bons brocards, tant contre le héros des deux mondes, que contre son entourage libéral, non sans donner la tentation de croire qu'il pourrait bien ne pas plus ménager les hôtes du jour que les hôtes de la veille ; mais sa destinée en avait décidé autrement, et ce devait être sa dernière visite. Il paraisssait extraordinairement soucieux, et cependant il semblait occupé de chercher le sujet de quelque grand travail. Sa traduc-

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tion d'Hérodote était finie, disait-il, quoiqu'il ne paraisse pas qu'on en ait trouvé autre chose dans ses papiers que les courts fragments, qui font partie de l'édition de ses œuvres. Il songeait à une histoire de la campagne d'EgApte, et demandait des conseils pour cela. Enfin (ce qui semblait avoir pour lui un attrait plus décidé), il voulait faire un grand ouvrage contre les prêtres, si les prêtres ne le prévenaient pas en l'assassinant. La haine du christianisme et des prêtres était pour lui, à ce qu'il paraît, une tradition domestique, car il se vantait de n'être point baptisé. Je ne vois pas pourtant ce qu'il aurait pu dire de neuf, ni qu'il fût en mesure de mettre dans sa polémique anti-religieuse plus d'esprit que Voltaire, ou plus d'érudition classique que Fréret; car, quant à l'érudition orientale, à la philosophie ou à l'exégèse germaniques, c'était pour lui lettre close, et il n'en faisait aucun cas. On l'eût pu prendre pour un Grec païen, contemporain de Lucien de Samosate, Hélas ! très peu de jours après, Courier tombait dans ses bois, atteint d'une balle que certainement la main des prêtres n'avait pas dirigée, comme ne l'a que trop fait voir l'instruction du procès ; et il faut convenir que, pour qui pouvait faire, comme moi, le rapprochement, ce rapprochement devait avoir quelque chose d'aussi saisissant que tant d'autres qui ont frappé vivement les imaginations et eu de grandes conséquences'.

I. Le garde-chasse Frémont fut accusé d'avoir été l'auteur du crime dans les bois de Sarçay. Acquitte d'abord, il fut, dans la suite, reconnu coupable. Courier se caractérisait lui-même par ces mots: « Soldat par devoir, paysan par goût, écrivain par passe-temps. » Il ne parut de l'his-

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