‹ SouvenirsChapitre 36 sur 50 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

Je ne voudrais pas me faire le plagiaire de Gil Blas ; et pourtant, après avoir passé en revue des étages très divers de la société, ceux-là bien humbles, ceux-ci bien élevés, je voudrais en faire entrevoir un autre plus élevé encore. Mais pour cela j'ai besoin de donner quelques explications topographiques. Le Maréchal s'était dégoûté de l'habitation de Paris et passait la plus grande partie de l'année à sa campagne de Villiers-la- Garenne, entre Neuilly et Clichy. Villiers était alors, comme aujourd'hui, une dépendance de Neuilly, quoique les plantations que le duc d'Orléans venait de faire, et qu'on détruit en ce moment, empêchassent presque, par l'interposition d'un parc princier, toute communication entre le chef-lieu et l'annexe. Les anciens châteaux de Neuilly et de Villiers, réunis dans la main de Murât avant qu'il ne fût roi, avaient commencé à former une résidence d été pouvant servir aux délassements d'un prince ; ils avaient passé dans le domaine royal en 181/I et le duc d Orléans les avait acquis en échange de quelques bâtiments voisins des Tuileries et aujourd'hui démolis ; puis il avait agrandi, planté, embelli, avec ses goûts de propriétaire et de père de famille, cette résidence de prédilection, destinée à devenir

toire d'Hérodote, traduite par Courier, que le commencement du h' livre, précédé d'une préface. Cf. Œuvres de P. L. C, édition Didot, in-i6, 1845, p. 34o à 345. On trouvera dans la « Jeunesse de P.-L. Courier «, par R. Gaschot, chez Hachette, 191 1, l'extrait de baptême de Courier : tome I, p. 495 O- E.).

plus tard une maison royale et à être, plus tard encore, misérablement saccagée, brûlée par une vile populace. Par le château de Villiers et ses dépendances, le Prince et le Maréchal étaient tout proches voisins et avaient même des murs mitoyens. Un tel voisinage vaut la peine qu'on en dise un mot.

Le château de Villiers et la maison qui le touchait étaient respectivement occupés par le marquis de Dolomieu et le chevalier de Broval. Le marquis de Dolomieu n'avait d'autres fonctions au Palais-Royal et à Neuilly que d'être le mari de Mme de Dolomieu, dame d'honneur de la Duchesse, et l'incroyable nullité de ce vieux gentilhomme n'aurait pas permis qu'il en eût d'autres. Il tenait cependant de très près à un savant célèbre, le chevalier de Dolomieu, de l'Ordre de Malte, plus connu des minéralogistes et des géologues sous le nom de Dolomieu tout court : encore ce nom (car tout passe vite) commençait-il à être oublié des savants euxmêmes, s'il ne revivait dans celui de la roche à laquelle on a imposé, à cause de lui, le nom de Dolomie.

Quant au chevalier de Broval, il avait partagé les aventures et les voyages du duc d'Orléans pendant l'émigration, et maintenant il avait le titre de secrétaire de ses commandements et comme l'intendance de ses biens, toutefois sous la direction personnelle du prince. Sa sœur, Mlle de Broval, douce et pieuse personne, était de la compagnie habituelle et intime des princesses. Tous ces bons serviteurs adoraient leurs princes ; mais (qu'on le remarque bien) ils n'en étaient pas moins fidèles à la tradition monarchique et n'en détestaient pas moins la révolution. Ils jetaient un voile sur certains faits passés, dont on ne

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leur parlait jamais, pour ne point leur faire de peine, et les espérances qu'ils entretenaient au fond du cœur étaient toujours, dans leur pensée, subordonnées au cas d'une succession régulière. Lorsque le petit duc de Penthièvre, enfant débile et mal conformé, vint à mourir, comme on parlait des douleurs de la famille, quelqu'un fît observer que le malheur était moindre, puisqu'il restait cinq garçons très bien portants : (( Ah ! dit le chevalier de Broval, si saint Louis n'avait eu que cinq enfants mâles, il y a longtemps que la troisième race de nos rois serait éteinte )). Sur quoi, j'estimai en moi-même que c'était prévoir les choses de bien loin pour un vieillard qui avait si longtemps et si durement souffert de la Révolution. Je lui ai aussi entendu dire que le Prince avait eu grand tort de ne pas insister en iSîli pour obtenir le palais du Luxembourg, en échange du Palais-Royal, qui ne convenait guère à un prince et qui aurait bien suffi pour la Chambre des Pairs. Les événements de i83o furent accueillis par tout ce monde avec un fond d'embarras et de tristesse : bientôt le chevalier de Broval, à qui son âge ne permettait guère en effet de suffire à la nouvelle situation, fut mis à la réforme; le choléra de i832 vint terminer les chagrins du bonhomme.

D'autres serviteurs de la maison d'Orléans étaient pris dans un monde différent : à leur tête, il faut citer le général Athalin, alors colonel, et le général Baudrand, gouverneur effectif du duc de Chartres, quoiqu'on ne lui en eût pas donné le titre, sans doute parce qu'il n'était pas gentilhomme. Je n'ai point eu occasion de connaître le général Alhalin, qui depuis a été pendant de longues années l'objet des plaisanteries

grossières de certains insulteurs quotidiens ; on en parlait seulement alors comme d'un homme de mérite, en exprimant le regret qu'il se fût tellement incrusté dans son intérieur princier qu'il se trouvât comme perdu pour tous ses amis. Au contraire, j'ai vu souvent le général Baudrand, qui était Franc-Comtois, l'ami de jMM. Droz et Ordinaire, et fort lié avec le maréchal Saint- Cyr. Officier distingué de l'arme du Génie, il avait la simplicité, le flegme, la droiture que l'on peut désirer voir réunis dans un gouverneur de prince ; il remplaçait dignement, quoique avec moins de renommée, le général Drouot, à qui nous savons maintenant qu'avait été offerte en premier lieu la charge de Gouverneur.

Je me permettrai de peindre encore deux originaux que nous voyions bien souvent, et qui s'étaient mis sur un pied d'habitués familiers dans les réunions intimes du Palais-Royal et surtout de Neuilly. L'un était l'abbé de la Bordère, maire de Neuilly, l'autre, l'amiral Wuillaumez : ils habitaient tous deux les Ternes et n'allaient pas l'un sans l'autre, car l'un voiturait l'autre. L'abbé de la Bordère, génie au-dessous du médiocre, mais avec l'usage du monde, n'avait retenu d'ecclésiastique que son costume de bénéficier de l'ancien régime : le noir, la culotte courte et des bas de soie en toute saison dessinant une jambe superbe, si belle que les jeunes princes étaient toujours tentés de s'assurer par euxmêmes qu'elle n'avait rien de factice. Sa qualité de maire de Neuilly avait fait de lui un homme à ménager, à caresser, pour toutes sortes de petites entreprises de propriétaire, et ensuite sa bonhomie avait achevé de l'implanter. Tout autre, quant aux formes, était l'amiral Wuillaumez, homme d'esprit, cachant bea u-

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coup de finesse sous des manières d'une rudesse affectée. Il avait fait, avec d'Entrecasleaux, le voyage autour du monde à la recherche de La Pérouse, s'était distingué comme officier de marine, et employait sa vieillesse à exposer dans un Dictionnaire de Marine qui paraît être resté classique, ses idées sur son métier. Une de ses singularités était de substituer sans cesse dans la conversation, souvent d'une manière plaisante, les termes de Marine aux termes ordinaires. Une autre bizarrerie consistait à s'être fait construire une voiture de forme parfaitement sphérique, munie, suivant lui, d'une foule d'aisances que les autres nont pas. C'était dans cet équipage qu'il conduisait l'abbé de la Bordère au Palais-Royal, à Neuilly, à Villiers, non sans lui faire largement payer le service rendu par le support patient d'une foule de brocards au gros sel. Il a fini par être Pair de France et par se marier ou remarier à quatrevingts ans.

Il est temps de revenir à des choses plus sérieuses. Et d'ailleurs ce n'est pas sans motif que j'insère ici, même ces enfantillages ; car enfin, si je ne me trompe, on peut juger par là de ce qu'il y avait de bourgeois dans cet intérieur princier, et combien cela ressemblait peu à un atelier de conspirations. Il n'aurait pas fallu grande pénétration pour en démêler quelque chose dans les réunions d'habitués si intimes, et bien certainement on n'y en apercevait aucune trace. Cependant, l'idée que le duc d'Orléans pourrait être un jour embarqué, avec plus ou moins de coopération de sa part, dans quelque révolution, comme il avait failli l'être en i8i5, venait naturellement à tout le monde: et entre le Maréchal et moi, la conversation est tombée souvent

sur ce chapitre. 11 ne croyait pas que le duc d'Orléans eût des chances de succès, ni qu'il pût convenir aux vues de ceux qui elTectucraicnt l'entreprise. « Il est plus prince que les autres», telle était sa conclusion invariable; et javoue que je n'ai pas pu pénétrer, ni d'avance, ni après l'événement, sur quoi il motivait un jugement si formel. Le tort du roi Louis-Philippe a été plutôt, à ce qu'il me semble, d'abdiquer trop facilement, en certaines occasions, l'orgueil de sa race; et d'ailleurs beaucoup d'exemples nous montrent qu'on peut rester très gentilhomme et très prince, tout en portant résolument le drapeau des classes populaires. Quoi qu'il en soit, il reste pour moi bien constant que les vues ou l'espoir du Maréchal et de ses amis n'étaient point tournés de ce côté. Dans les grandes occasions, une ou deux fois par an, il endossait à grand regret 1 uniforme aux pesantes broderies, pour se présenter aux Tuileries, puis au Palais-Royal et à Neuilly. Il était reçu aux Tuileries avec politesse et froideur, par le duc d'Orléans, avec toutes sortes d'égards et de prévenances, et les choses en restaient là.

Cependant, tout s'agitait dans d'autres sphères ; les événements marchaient et chacun sentait bien qu'ils nous acheminaient à une crise inévitable. Le Maréchal en était singulièrement centriste. Combien de longues conversations n avons-nous pas eues à ce sujet .»^ Il me répétait toujours que la Révolution qui s'approchait

serait plus terrible que la première, et, en cela, il dépassait de beaucoup, comme on voit, l'affirmation de M. Bérenger qui voulait seulement que l'on recommençât sur nouveaux frais, que l'on tournât dans le même cercle. (( Mais, lui disais-je, considérez donc qu'il n'y aura plus de noblesse à abattre, d'Eglise à dépouiller, de biens nationaux à dépecer, rien de ce qui a pu exciter tant de convoitises, soulever tant d'amours-propres, enflammer tant de passions. Considérez que nous vivons dans un temps où il y a bien plus de gens intéressés à prévenir un bouleversement qui amènerait l'interruption de toutes les affaires, et beaucoup plus de facilités de communications, beaucoup plus de moyens de s'entendre et de résister à une tyrannie ignoble et sanguinaire. D'ailleurs, on ne peut pas admettre que l'expérience d'événements encore si récents soit tout à fait perdue. Et puis, continuais-je, en rentrant par là dans la thèse de M. Guizot, il faut bien reconnaître que la raison publique a fait des progrès, qu'on s'est débarrassé de certaines idées creuses, telles que votre souveraineté du peuple ; que l'on se rend compte de tout par l'histoire, et que les déclamations d'un Jean-Jacques ne prévaudront plus sur le génie d'observation d'un Montesquieu. »

A toutes ces objections, mon noble interlocuteur ne répondait pas grand'chose et n'en était pas plus convaincu. J'ai cru en i83o que ma raison, si jeune qu'elle fût, avait eu la victoire dans cette lutte si inégale ; et je n'ai commencé que beaucoup plus tard à soupçonner que la portée de vue du vieux guerrier pouvait bien, même en ceci, dépasser de beaucoup celle du jeune raisonneur. Au fait, c'est encore le cas de dire que nous

avions raison tous les deux. J'étais fondé à penser qu'une révolution, faite en continuation ou en reprise de 1789, ne pourrait pas, faute d'aliments, allumer un pareil incendie. On en a eu la preuve en i83o, et même en i8/i8. Mais il ne s'ensuivait pas qu'une révolution fondée sur d'autres principes (dont personne ne parlait alors, et que peut-être le Maréchal entrevoyait vaguement) ne viendrait pas entamer plus radicalement les bases du vieil ordre social et fournir une plus abondante pâture aux convoitises et à toutes les passions subversives. La crainte d'une pareille révolution est-elle sérieuse ? Presque tout le monde le croit aujourd'hui, ou se conduit comme s'il le croyait. L'avenir donnera le mot de cet énigme, et confirmera ou mettra à néant le jugement que portait le maréchal Saint-Cyr, il y a plus de trente ans.

Dès que le Gouvernement montrait, comme sous le ministère Martignac, une teinte de libéralisme, le parti libéral se retrouvait avec ses exigences immodérées et son indisciplinable pétulance. Et, d'un autre côté, l'on ne pouvait pas raisonnablement demander à un roi septuagénaire qu'il changeât de principes et de croyances. 11 disait un jour à M. Portalis, alors Garde des Sceaux : « Les Français ont voulu avoir une charte; on leur en a donné une, et je ne songe pas à la leur ôter ; mais enfin cette charte... ne peut pas m'empêcher de faire ma volonté ». M. Portalis fut stupéfait du propos et de la manière dont la chose était dite, simplement, uniment, comme la chose du monde la plus naturelle et la plus évidente. Il en avait fait la confidence à M. de Jaucourt de qui je le tiens.

A l'apparition du ministère Polignac, les inquiétudes

du Maréchal se prononcèrent davantage. Il voulait, me disail-il, demander sa retraite, dans la crainte où il était qu'en un jour de crise, le gouvernement royal ne l'affublât d'un commandement, qu'il ne pourrait pas honorablement refuser, et qui terminerait tristement sa carrière par une guerre de rues ou une guerre civile. En un mot, il redoutait, malgré la froideur de ses rapports avec la famille royale, quelque chose comme ce qui est effectivement arrivé en i83o au maréchal Marmont, l'un des maréchaux de la Garde et de la Cour. On lui fit remarquer que, puisque l'usage n'admettait pas de retraite pour les maréchaux, une demande de retraite, dans les circonstances présentes, pourrait avoir le mauvais vernis d'un acte d'opposition. Enfin le délabrement de sa santé le décida à aller passer l'hiver à Hyères,ounous fîmes, pour la dernière fois, de la politique rembrunie, à l'occasion du discours royal qui ouvrait la session des Chambres et annonçait la résolution de recourir à la force, si l'emploi de la force était nécessaire. J'ajouterai (car il faut tout dire) que le Maréchal augurait mal de l'expédition d'Alger, que l'on préparait en ce moment à Toulon, et qui pourtant a si complètement réussi, tout en rendant au roi Charles X le mauvais service de l'encourager à risquer le coup d'Etat qui l'a perdu. Quelques jours après, une attaque d'apoplexie terminait la vie du maréchal Saint-Cyr, à l'âge de soixante-six ans, le 17 mars i83o. La veille, avait été votée la fameuse adresse dite des 221.

Ce n'étaient pas choses nouvelles, pour la France et pour les Bourbons, que les refus de concours et les conflits pour la souveraineté, c'est-à-dire pour le dernier mot en politique. Notre histoire intérieure du xvni* siècle n'est remplie que de cela. Que le Gouvernement ait affaire à un Parlement, à des Etats-Généraux ou à des Chambres ; qu'il s'agisse de refus d'enregistrement, de sanction ou d'adhésion, peu importe : le Gouvernement et le pays sont également placés sur la pente des coups d'Etat ou des révolutions, et il faut y aboutir, à moins de supposer un Gouvernement bien ferme et bien habile, ou une nation bien raisonnable. Or, nous n'avons jamais eu en France que très passagèrement des Gouvernements habiles et nous n'avons jamais passé pour une nation bien raisonnable. Les deux faits se tiennent évidemment, et il faut en expliquer la coïncidence, non point, comme beaucoup de gens le voudraient, par l'impéritie des Gouvernements qui auraient mal façonné le caractère national ; mais bien plutôt par les défauts du caractère national qui se seraient reflétés dans la conduite des Gouvernements; car certainement, à la longue, et abstraction faite de l'action passagère de quelques hommes supérieurs, les nations doivent se faire des Gouvernements à leur usage. Encore, les hommes supérieurs eux-mêmes ne brillent-ils le plus souvent que par l'art avec lequel ils tirent parti, pour leur propre grandeur, des bonnes ou des mauvaises qualités du caractère national.

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En tout cas, ce n'est point par des combinaisons logiques, par des arrangements pris sur le papier, qu'on peut résoudre ce problème d'échapper au pur despotisme, en mettant en présence des pouvoirs distincts qui se pondèrent ou se tempèrent l'un l'autre. Il faut qu'un certain fonds de croyances impose à chaque pouvoir des limites qu'il n'oserait franchir. Si les gouvernants et les peuples ne sont pas maîtrisés par de telles croyances, si le procès se plaide sur des textes et au tribunal de la pure logique, il est perdu.

Bien des gens ont cru que les Bourbons avaient signé d'avance leur arrêt, en donnant les mains, en i8i4, à rétablissement d'un gouvernement à l'anglaise, si peu fait, disent-elles, pour nos mœurs françaises et si différent du régime impérial qu'on aurait pu continuer, en ne changeant, comme on dit, que les draps du Ut. Mais la Charte de i8i4 n'avait rien de tellement arrêté qu'il ne fût facile à un gouvernement vraiment fort, de la ramener à n'avoir guère plus de valeur que les constitutions impériales : et d un autre côté, les institutions mêmes de l'ancien régime, si on avait pu les faire revivre, auraient donné à un gouvernement faible, comme elles avaient déjà donné aux faibles gouvernements de Louis XV et de Louis XVI, presque autant d'embarras que la Charte. On ne pouvait cependant pas décréter le pur despotisme ; les conditions du despotisme effectif tiennent aux hommes et aux circonstances ; elles n'existaient pas pour les Bourbons en i8i/i. Napoléon lui-même, en i8i5, s'est cru obligé d'accepter (provisoirement au moins) une constitution fort semblable à la Charte ; et dès lors, à la seconde Restauration, il devenait plus impossible encore de

n'en pas maintenir les dispositions fondamentales.

Mais on aurait pu facilement, en 181 4, décider, de la manière la plus franche (sans recourir à une distinction entre la ligne droite et la ligne courbe), que l'on n'admettrait pas la liberté des journaux ; et la faute capitale de la part du Gouvernement, comme de la part des hommes dévoués à la cause des libertés parlementaires, consista à ne pas prévoir des lors, sans attendre une expérience nouvelle, quelles seraient inévitablement, dans un pays comme le nôtre, les suites de l'affranchissement des journaux, et les suites non moins fâcheuses des vains essais de répression judiciaire. La question de la liberté des journaux avait tout autant d'importance (la suite l'a prouvé) que la fixation d'un cens pour l'électorat ou pour l'éligibilité, ou même que l'abolition de tout cens. Les corps politiques n'ont de force effective que celle que leur prêtent l'opinion publique et les sentiments populaires. Qu'importe que les droits politiques s'arrêtent à telle couche de la population ou k telle autre ? Ils n'auront d'efficacité que là où se trouvent la vie et le mouvement politiques. Or, c'est par les journaux quotidiens, par les habitudes qu'ils font naître ou qu'ils entretiennent, par leurs provocations sans cesse renouvelées dès que la liberté leur est rendue, que les passions politiques s'enflamment ou s'alimentent dans toutes les classes de la société.

Lorsqu'après l'élection de l'abbé Grégoire en 18 19, Louis X\III se décida à abandonner son ministère libéral et la loi électorale de 181 7, il ne fit encore que céder à des circonstances impérieuses ; et s'il n'y eût pas cédé alors, quelques mois plus tard l'assassinat du

duc de Berry lui forçait la main ; ou bien la majorité libérale se serait renforcée dans la Chambre au point de soumettre les Bourbons à des sacrifices qu'ils ne pouvaient point consentir. Une révolution comme celle de i83o, faite dix ans plus tôt, en aurait été la conséquence. Probablement elle aurait amené, comme celle des Cent jours, une intervention étrangère et des complications plus fâcheuses que celles dont nous avons été témoins.

Mais, après la mort de Napoléon, lorsque déjà les passions soulevées par les événements de i8i/i et de i8i5 commençaient à se calmer ; lorsque l'on avait cessé de craindre sérieusement la reconstitution du régime féodal et nobiliaire, la reprise des biens nationaux, lorsque les bienfaits de la paix et les conquêtes pacifiques de la civilisation, déjà très marquées, donnaient une heureuse dérivation à l'activité des esprits, et les déprenaient du goût de mettre toute la mappemonde en départements, il semble que le parti royaliste, maître des affaires, aurait pu facilement prévenir bien des mécontentements et éloigner bien des catastrophes, s'il eût moins cédé à certaines influences cléricales, particulièrement antipathiques à l'esprit français. Non que j'entende rabaisser l'importance des questions, ni même des querelles religieuses : au contraire, je m'empresse de reconnaître qu'il importait beaucoup plus à la nation française de savoir si elle aurait ou non une religion, quelle religion et à quelle dose, que de savoir si elle aurait un roi ou un empereur, une charte octroyée ou une constitution proclamée après le dépouillement de bulletins, un sénat ou une chambre des Pairs, tel avocat ou tel autre pour ministre. Les Bour-

bons sont partis, et après leur départ, les questions religieuses se sont reproduites, mais avec plus de dignité et de sérieux. Le tort commun aux Bourbons, au parti royaliste et au clergé de la Restauration lut de compromettre à la fois la religion et les Bourbons, en se communiquant mutuellement, non leur force, mais leur faiblesse. La cause de la religion et du clergé, dégagée plus tard de celle des Bourbons, n'a fait que gagner, quoiqu'elle n'ait pas autant gagné que quelques personnes se le figurent. Et la royauté légitime, de son côté, avait des avantages purement politiques, et par conséquent des forces propres, qu'elle a misérablement usées en s 'attachant à la cause du clergé par des côtés étroits et mesquins. Les Français ont aimé et peuvent aimer encore le catholicisme et la royauté ; ce qu'ils n'ont jamais aimé, ou ce qu'ils n'ont aimé qu'en cessant d'être Français, c'est la religion mise au service de la politique, ou la politique mise au service de la religion, et les deux grands symboles de cette double alliance, 1 inquisition elles jésuites. Certes, les petites intrigues de ce que l'on a appelé la Congrégation, à l'effet d'obtenir une place ou un avancement, ne rappelaient l'Inquisition espagnole que d'une manière fort anodine, et les jésuites de la Restauration n'étaient pas des pères Le Tellier : mais aussi quelle nécessité de se heurter contre ce préjugé, ou, si l'on veut, contre ce travers de l'esprit français, et quelle force un gouvernement faible, par vice d'origine ou de nature, pensait-il puiser là ? Si l'on regarde de plus près au fond des choses, on ne peut se l'expliquer que par quelque mystérieuse fatalité qui a fait, de la question des Jésuites et de tout ce qui s y rattache, une

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question réputée capitale pendant les deux siècles et plus qu'a duré le gouvernement des Bourbons, depuis l'avènement de Henri IV jusqu'à la chute de Charles X. A partir du jour oîi Henri IV eut jugé à propos de se raccommoder avec eux, les rois de cette race n'ont jamais cru avoir d'ennemis plus dangereux que les ennemis des Jésuites. Ils ne se sont pas trompés, en ce sens que l'opposition janséniste a effectivement préparé la Révolution : et réciproquement, la Révolution, en déclinant, rétrogradait jusqu'aux temps où toutes les batteries parlementaires, oii tous les efferts de l'opinion publique avaient pour but ou pour point de mire la fermeture de quelques collèges de Jésuites.

J'ai indiqué les deux fautes, selon moi capitales, du Gouvernement de la Restauration : la concession telle quelle de la liberté des journaux, et l'imprégnation de l'esprit clérical et jésuitique. J'en trouve une troisième dans l'imitation que voulut faire M. de Villèle de la septennalité anglaise ; et tout jeune que j'étais, j'en jugeais ainsi au moment même de la mesure, ne comprenant pas qu'elle passât avec si peu de réclamations. Mais les libéraux trouvaient bien tout ce qui nous rapprochait du système parlementaire anglais, et les royalistes ne songeaient qu'au moment présent, où la majorité était à eux. Il était cependant bien clair que les soubresauts du tempérament français ne pouvaient avoir de meilleur correctif que le renouvellement partiel de la chambre élective ; et qu'un gouvernement pour lequel il s'agissait surtout de gagner du temps, d'éloigner une crise, de retenir les esprits modérés en conservant toujours les apparences de la légalité, devait s'accommoder d'un mode de renouvellement qui lui

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permettait de modifier régulièrement les lois électorales au moment où il aurait encore la majorité et où il s'apercevrait que les lois en vigueur devraient plus tard la lui faire perdre. La déroute du parti royaliste, à la première épreuve du système anglais de la septennalité, rendait aux partis révolutionnaires toutes leurs espérances : et il était sans doute bien difficile qu'un vieux gentilhomme de 1 ancien régime fût trempé pour soutenir avec avantage un tel assaut. Son fils, malgré sa médiocrité, eût été placé pour cela dans de meilleures conditions, et l'avènement d'un enfant, accident si préjudiciable à l'autorité monarchique dans les temps ordinaires, eût peut-être alors prolongé les destinées de la vieille race royale. Mais enfin Charles X lui-même, en restant sur une prudence défensive, aurait, selon toute apparence, gagné assez de temps pour mourir sur le trône. L'offensive, qui plaît en général, quand elle est franche et résolue, ne sied guère aux vieillards et aux faibles. Si les ordonnances de i83o avaient réussi, Charles X devenait roi absolu, sans avoir la force de remplir ce redoutable rôle, et la fierté nationale subissait cet affront en pure perte. Ce qui blesse le plus les hommes, c'est que leur partie adverse se refuse aux conséquences de l'épreuve à laquelle elle s'est elle-même soumise. On conçoit qu'on en appelle aux tribunaux ou à son épée ; mais on ne supporterait pas celui qui attendrait d'avoir succombé devant les tribunaux pour en appeler à son épée. Ainsi faisait pourtant Charles X, lorsqu après avoir épuisé toutes les ressources de la légalité constitutionnelle, il tentait pour remède suprême un coup d'Etat si maladroit, fait pour engager contre lui, par point d'hon-

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neur, même les hommes modérés, qui ne se dissimulaient pas dans quelle série d'aventures une nation est toujours embarquée à la suite d'une révolution populaire. Au contraire, si le gouvernement royal fût resté sur le terrain de la légalité, avec les avantages que le principe de la légitimité lui donnait et que n'avait malheureusement pas le gouvernement qui l'a remplacé, on pouvait compter sur quelque imprudence des artisans de révolutions radicales, qui déjà travaillaient souterrainement ; et si ce parti, en se montrant trop tôt dans la rue, en effarouchant par les souvenirs qu'il rappelait, subissait une défaite, le gouvernement des Bourbons y puisait une force qui pouvait le soutenir assez longtemps pour que de nouvelles conjonctures lui fournissent de nouvelles chances de durée.

Tout cela néanmoins, il faut en convenir, était bien aléatoire et n'empêchait pas que la situation des Bourbons restaurés ne fût foncièrement mauvaise, comme celle de toute dynastie séculaire privée de ses appuis séculaires. On en était réduit à chercher des expédients pour vivre au jour le jour, et la plupart des gens sensés n'atlendirentpas l'issue de l'entreprise pour juger qu'on avait choisi un très mauvais expédient.

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