‹ SouvenirsChapitre 38 sur 50 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

L'histoire de nos faits d'armes et la légère dose de latin à infuser à un adolescent ' n'avaient pas tellement rempli mon temps que je n'en eusse de reste pour me livrer à des études qui rentraient plus dans mes goûts, autant du moins que mes mauvais yeux me le permettaient. C'était en vue de tels loisirs que j'avais pris et que je gardais mon emploi subalterne. Je m'étais pourvu du grade de docteur es sciences ; j'entamais des ébauches destinées à être abandonnées plus tard ; je commençais à ctre un peu connu dans le monde savant par un assez grand nombre d'articles scientifiques". Ce fut là le principe de ma fortune. Quelques-uns de ces articles tombèrent sous les yeux de M. Poisson, qui tenait alors le sceptre des mathématiques à l'Institut et surtout à l'Université, et lui plurent singulièrement. Il y trouva de la pénétration philosophique, en quoi je pense bonnement qu'il n'avait pas tout à fait tort; et de plus, il en augura que je ferais un grand chemin dans le champ de la pure spéculation mathématique, ce qui fut, (je l'ai toujours pensé et n'ai jamais hésité à le dire), une de ses erreurs. Aussi bien, quoique cette erreur n'ait pas eu de suites fâcheuses, puisqu'on m'a trouvé propre aux places qu'elle m'a valu, et quoique personne ne m'en

1. M. Laurent Gouvion Saint-Cyr, pair de France héréditaire jusqu'à la Révolution de 1848, ayant épousé Mlle de Montalivet, fille du ministre de Louis-Philippe (Note du copiste, document B).

2. Cf. « Gournot métaphysicien de la connaissance », Hachette, 191 3 : Bibliographie. (S. E.)

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ait fait le compliment, je suppose que de fins connaisseurs ont dû le penser et le dire avant moi. On a bien dit, quoique fort à tort, que M. Poinsot était une erreur de M. Lagrange. A diverses reprises, quelques personnes m'avaient prévenu que M. Poisson me voulait du bien, qu'il témoignait quelque surprise de ne pas me voir. Je n'avais pas fait grande attention à leurs avis ; je ne connaissais pas du tout M. Poisson, et je ne soupçonnais pas jusqu'oii il portait pour moi la bienveillance ; j'avais des engagements, et n'en eussé-je pas eu, il me semblait que M. Poisson ne pouvait m'offrir autre chose que de faire une classe dans quelque collège de province ; or, si j'abdiquais pour dix ans mon indépendance, ce n'était pas dans l'intention de faire toute ma vie le métier de pédagogue.

Mais dans l'été de i833, me trouvant enfin dégagé, je crus qu'il fallait au moins avertir M. Poisson que je me tenais à sa disposition et à celle de l'Université. Il me reçut comme la brebis égarée qui rentre au bercail, me fit immédiatement donner quelques missions temporaires, et il ne s'agissait plus que de trouver la position qu'on pouvait m'offrir. Cela se fit attendre un an, jusqu'à la création de la nouvelle faculté des sciences de Lyon. Au premier mot que j'en dis à M. Poisson : (( Quoi, me répondit-il, vous iriez en province.»^ » Et comme je l'assurai que la place comblerait mes vœux, il ne fallut que le temps d'en parler au Conseil royal et à M. Guizot, alors ministre de l'Instruction publique. Ma nomination à la chaire d'analyse et de mécanique dans la nouvelle faculté fut chose résolue.

Dans cet intervalle d'un an, je fis la seule besogne que j'aie faite sur commande d'un libraire, la traduc-

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tion de la petite Astronomie de sir John Herschel et celle du Traité de Mécanique de Lardner, le tout un peu accommodé au goût du public fiançais. Grâce à rinlérel du sujet et au nom du grand astronome, ma traduction dUerschel eut beaucoup de succès, pour le malheur d'un pauvre diable qui en avait fait une autre, et peu s'en fallut que je n'eusse aussi moi-même, dans le populaire, la réputation d'un grand astronome. Des travaux bien plus sérieux ne m'ont jamais valu, ni autant de renommée, ni autant de profit, quoique le profit n'excédât pas le prix courant d'une traduction. J'avais ouvert à Lyon, au palais Saint-Pierre, mon cours de calcul différentiel ; et, comme c'était chose nouvelle pour les Lyonnais, la salle était pleine. Mon auditoire poussa la complaisance jusqu'à patienter un mois; après quoi j'achevai mon année, comme cela devait être, avec une dizaine d'auditeurs. J'étais un peu soucieux pour l'année suivante, et je profitais des vacances pour faire, en y rêvant, une petite excursion en Suisse, quand on me remit une dépêche ministérielle, qui courait après moi. C'était pour m'ofifrir le rectorat de l'Académie de Grenoble, à la condition de le cumuler avec une chaire dans la Faculté des sciences de la même ville. Je devais encore un tel avancement à l'intervention de M. Poisson. J'hésitai quelques instants, car je ne me faisais pas la moindre idée de ce que devait être la tâche d'un recteur, et j'en entrevoyais la responsabilité. Je compris pourtant bientôt que je ferais une sottise de refuser, et je partis pour Paris, 011 j'étais mandé, pour recevoir des instructions du Ministre en cas d'acceptation. Les instructions se réduisaient à rien, selon l'usage ; mais, M. Guizot fit

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mieux : il écrivit au Préfet de l'Isère pour lui vanter le sujet dont il avait fait choix, afin de remettre sur pied une Académie tant soit peu délabrée. Je fus donc accueilli par les Dauphinois comme un homme à qui son mérite rare ou sa faveur en cour valait d'être bombardé recteur à 34 ans ; et dès lors toutes les difTicultés s'aplanirent. Je m'aperçus bien vite que ce que l'on nomme administration ne se compose que de deux choses, de mécanisme et de bon sens : de mécanisme pour la forme et de bon sens pour le fond des affaires. Mes petits succès administratifs me firent d'autant plus d'honneur a Paris, qu'on s'y exagérait singulièrement les difficultés du terrain. Après les événements de 1810, la conspiration de Didier et l'élection de Grégoire, on était habitué dans le reste de la France à regarder le Dauphiné, et la ville de Grenoble en particulier, comme un foyer d'exaltation politique et le rendez- vous des têtes brûlées. Rien n'était moins conforme à la réalité. Les Dauphinois ne participent nullement à la chaleur du tempérament méridional ; ce sont les Français du Nord, avec plus de finesse dans l'esprit et de politesse dans les manières. Mais les montagnards montrent, en tout pays, assez de goût pour les procès ; Grenoble est une ville à traditions parlementaires ; on y aime la discussion et l'on s'y défend habilement sur le terrain de la légalité, disposé que l'on est à se soumettre, dès que le droit a été nettement établi ; or, cette qualité, si précieuse pour les dépositaires de l'autorité, ne se rencontre peut-être pas ailleurs au même degré. J'ai toujours conservé le meilleur souvenir de cette population courtoise et de cet admirable pays.

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D'ailleurs, s'il y avait à Grenoble quelques avocats des partis avancés ou arriérés, la ville pouvait être fière à bon droit d'avoir fourni aux conservateurs de ce temps-là, non seulement Casimir Périer, l'homme qui a montré avec le plus d'énergie, au milieu des luîtes parlementaires et des désordres de la rue, les instincts de gouvernement, mais toute la famille Périer. A Paris, l'illustration de la famille n'était guère qu'un reflet de celle du député-ministre ; à Grenoble, la notoriété et l'influence de la famille primaient celles de chacun de ses membres, et l'on s'accordait à regarder Augustin Périer comme un homme d'une capacité supérieure à celle de son frère cadet, le Président du Conseil. Leur père, sorti des plus humbles rangs du peuple, était devenu l'artisan d'une grande fortune, avait acquis, pour y installer ses manufactures, le château de Vizille, bâti par le Connétable de Lesdiguières, et oii avait eu lieu la fameuse assemblée regardée, non sans raison, comme le prélude du mouvement de 1789, et dans laquelle brillaient Barnave et Mounier. Il avait laissé une famille de dix enfants, huit garçons et deux filles ; et, par une singularité arithmétique, les naissances s'étaient succédé de manière que chaque fille se trouvât, par rang d'aînesse, en tête d'une escouade de quatre frères. L'aînée de tous se nommait Mme de Rollin, femme d une haute piété, tout occupée de bonnes œuvres, et le mari de l'autre sœur était M. Camille Tesseyre, riche et honnête industriel, que les électeurs de l'Isère avaient nommé leur député, après que la malencontreuse nomination de l'abbé Grégoire eut été annulée. Augustin était l'aîné des garçons, celui qui avait hérité du

château de Vizille et, comme je l'ai dit, celui devant la supériorité duquel ses frères, ainsi que ses compatriotes, s'inclinaient. Mais, à l'époque dont je parle, Augustin et Casimir étaient morts tous les deux ; les autres frères étaient décidément expatriés, à l'exception de M. Alphonse Périer qui passait, près de Grenoble, dans son château d'Eybens, le temps de l'intervalle des sessions, et dont la carrière parlementaire n avait d'ailleurs rien qui le fît remarquer. Le château de Vizille était tombé aux mains de M. Adolphe Périer, fils d'Augustin, marié à une petite fille de Lafayette, et, à ce titre apparemment, se piquant d'un libéralisme très avancé qui faisait la désolation des autres membres de la famille. Un autre chagrin s'y joignit, lorsque les fausses spéculations de ce jeune homme amenèrent sa ruine, et l'abandon du noble manoir auquel se rattachaient tant de souvenirs historiques et patriotiques. Est-il un hôtel de la Chaussée d'Antin qui puisse remplacer le château de Vizille .►^

Un ami intime de la famille Périer, M. Pages, ancien chef du bureau de la librairie au Ministère de l'Intérieur, était venu se fixer à Grenoble, où les fonctions de membre de notre Conseil académique occupaient les restes de son activité. Un autre membre de ce Conseil était le bon M. Camille Tesseyre, et je les ai beaucoup pratiqués tous les deux. Leur liaison intime avec la famille Périer tenait en grande partie à la communauté des opinions religieuses ; car ils figuraient l'un et l'autre parmi les derniers exemplaires de ce type janséniste, aujourd'hui éteint, et dont j'ai déjà eu l'occasion de rappeler les caractères, tels qu'on pouvait les saisir au commencement du xix*

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siècle. Ils étaient à la fois chrétiens fervents, fermes gallicans, fort ennemis des Jésuites, fort en méfiance des évêques et du Pape. J'ignore jusqu'à quel point leur ami Casimir poussait l'adhésion aux mêmes doctrines ; tous ceux qui ont parlé de ce grand personnage politique ont laissé ce coin de son portrait dans l'ombre; mais il est peut-être curieux de savoir que, s'il n'était pas resté janséniste, à coup sûr il avait reçu avec le reste de sa famille une éducation janséniste, qui paraît avoir sympathisé avec l'austère indépendance du chef de la race, du fondateur de cette dynastie de banquiers.

En i836, MM. Ampère et Matter avaient été désignés pour la tournée d'inspection générale qui comprenait dans sa circonscription l'Académie de Grenoble ; mais M. Ampère mourut à Marseille, et M. Matter nous vint seul. Les deux années suivantes, on m'adjoignit à M. Matter pour la tournée, tout en me conservant mon rectorat, et voilà comment je me trouvai en quelque sorte, moi si indigne, le successeur d'Ampère dans l'Université ; car, officiellement parlant, sa place avait été donnée à un littérateur, M. Ozaneaux. Ces deux tournées me valurent de connaître beaucoup M. Matter', érudit estimable, à qui

I. Matter (Jacques), né le 3 1 mai 1791 à Alt-Eckendorf près Saverne (Bas-I\hin), mort à Strasbourg le 28 juin i864- Il fut quelque temps élève de l'Université de Goettinguc, et devint docteur es lettres en 1817. On le nomma professeur d'histoire au collège de Strasbourg en 1818, puis inspecteur de l'Académie de Strasbourg en i8a8, inspecteur général des études en iSSa, des bibliothèques de France en i835, et conseiller ordinaire de l'Université. Il est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages qui se rapportent surtout à la philosophie et à l'histoire religieuse. Citons: l'Histoire de l'École d'Alexandrie (2 vol., 1820 et i84o-i844); l'Histoire

les diverses classes de l'Institut avaient fait d'abord des avances, peut-être excessives, en l'accablant de prix richement dotés, el qu'on a ensuite déprécié sans mesure, sous prétexte qu'il savait l'allemand, et qu'il pourrait bien avoir puisé beaucoup de choses à des sources allemandes, sans qu'on ait jamais voulu signaler précisément les emprunts. La vérité est que ses manières ne plaisaient pas, et qu'on lui supposait mal à propos un caractère difficile. Il avait quitté, pour l'inspection générale, une fort bonne position à Strasbourg, dans l'espoir, très fondé alors, de devenir membre du Conseil royal, député, membre de l'Académie des Inscriptions et de celle des Sciences morales et politiques ; et il ne put devenir rien de tout cela, quoique d'autres y soient parvenus avec un plus léger bagage. Las d'attendre el d'être promené d'une Académie à l'autre, il a bien voulu suivre mon avis (et il m'en a remercié depuis) en plantant là ses détracteurs et en retournant à son canonicat luthérien de Saint-Thomas de Stasbourg ; car, chose assez remarquable, MM. de la Confession d'Augsbourg, en faisant valoir habilement les capitulations de l'Alsace et leur qualité de dissidents, ont eu l'art de soustraire leurs prébendes à l'ouragan qui ne respectait guère ailleurs ni les prébendes, ni les capitulations.

Au mois de septembre i838, comme j'étais dans ma petite ville natale, occupé à me marier, j'appris par le journal que notre ministre de l époque, M. de Sal-

critique du Gnosticisme (2 vol., 182^ et i844-ï8/i4); l'Histoire ancienne de l'Église chrétienne (2 vol., i828-i835 et Paris, 1887); la Philosophie de la Religion (^2 vol., Paris, 1857). G^- E.)

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