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Ne fût-ce que pour avoir l'occasion d'intercaler une parenthèse, je mentionnerai encore un homme aussi connu par ses talents que par sa fin tragique, et qui a siégé pendant quelques années au Conseil royal en qualité de représentant des éludes juridiques: M. Rossi. De provenance à la fois italienne et genevoise, il avait été appelé en France par M. Guizot pour y être une colonne de ladoctrine ; et tout d'abord on l'avait mis, non sans de vives réclamations, au Collège de France, à l'Ecole de Droit, au Conseil royal, à la Chambre des Pairs. Il laissait passer froidement l'orage et finissait par se faire accepter de collègues jaloux et d'une jeunesse frondeuse, parce qu'il fallait bien lui reconnaître une véritable valeur. Il parlait peu, toujours à propos, et de manière à laisser croire qu'il en pensait beaucoup plus. M. Poinsot lui disait plaisamment : (( Je ne vous connais qu'un défaut, c'est celui d'avoir l'air aussi fin que vous l'êtes. »
Dans l'automne de i84A, M. llossi fil le voyage de
Rome, et l'opinion générale, assez confirmée par ce qui survint quelques mois après, fut qu'il était chargé d'une mission du Gouvernement français. Vers la même époque, j'allais aussi en Italie, afin d'essayer si cela apporterait quelques soulagements à ma vue, dont je souffrais alors plus que de coutume. J'arrivai à Rome peu de temps après que M. Rossi en était parti. Grégoire X\ I régnait encore ; il ne me venait pas à l'idée de demander à lui baiser la mule ; mais un monsignor gallo-romain, pour qui j'avais une lettre, et qui se nommait l'abbé de Brimont, me dit que je ne pouvais quitter Rome sans voir le Pape ; qu'un religieux français, le Père Vaure, très en faveur auprès de Grégoire XVI, se faisait un plaisir de procurer une audience à ses compatriotes : que seulement, afin de ne pas abuser du temps et des bontés du Pape, il s'arrangeait pour en faire passer plusieurs à la fois ; qu'on me préviendrait. Effectivement, quelques jours après, je reçois l'avis de me trouver le dimanche suivant, à trois heures de France, au Vatican. Je monte dans le plus beau fiacre romain que je puis trouver; et j'arrive sur la place Saint-Pierre, à l'heure dite. Je ne savais trop à qui m'adresser. Enfin l'on m'indique un petit escalier dérobé ; je sonne et une vieille femme vient m'ouvrir : j'aurais pu croire que je rendais visite à quelque bon chanoine. J'avais pour compagnon de fortune M. André, banquier à Paris, sa femme, son fils, garçon d'une quinzaine d'années, et un de ses amis. Le Saint-Père nous recevait dans une pièce voisine de la grande galerie des peintures géographiques, parce qu'il est contre l'étiquette qu'une femme soit admise dans les appartements du Pape. Le Père Vaure dit à M. André
qu'en sa qualité de protestant, il était dispensé du baisement de la mule ; mais M. André eut le bon goût de dire que sa religion ne s'opposait nullement à ce qu'il donnât cette marque de respect à un vieillard couronné ; et le Saint-Père nous admit, le Père Vaure nous présentant et servant au besoin d'interprète.
Grégoire XVI, à qui ses sujets reprochaient alors la dureté de sa politique, avait, comme homme, une pointe de jovialité et de familiarité goguenarde. Il demanda à M. André ce qu'on pensait en France de la banque romaine, et M. André ayant répondu par un compliment, le Saint-Père dit en riant qu'il avait fallu pourtant changer la planche de ses billets, parce que, grâce à une malheureuse abréviation, au lieu de Banca Romana, « Si poteva leggere Banca roita ». Il me demanda combien nous avions d'élèves dans notre Université, comme s'il s'était agi des Universités de Pavie ou de Louvain, et je vis bien qu il n'avait pas une juste idée de ce que nous appelions en France l'Université. Puis il nous parla de Rome, de Saint-Pierre, dont on voyait le dôme de la pièce 011 nous étions, et malgré ses quatre-vingts ans, courut à la fenêtre avec une vivacité de jeune homme, pour mieux nous le faire contempler. Enfin il nous congédia avec sa bénédiction. Quelques jours après, l'abbé de Brimont m'envoya une note de petits droits dus en pareil cas aux officiers de la chambre du Pape. Ma quote-part était de 2 pauls et demi (i fr. 35). On répèle souvent que tout se paye à Rome : il faudrait ajouter qu'il y a des choses, comme une audience de souverain, dont le prix est tarifé à un taux bien modéré.
Cependant la Gazette d'Aagsbourg, qui enregistre
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tout, S avisa de mentionner qu'un principal ofTîcier de l'Université de France avait eu l'honneur d'être pr&senté au Pape, ce qui devait se rattacher à la mission dont venait d'être chargé M. Rossi, Cela me fit hâter mon retour à Paris, car j'étais parti sans demander un congé à M. Villemain, alors ministre, sachant par expérience qu'on ne pouvait le contrarier davantage, ni s'exposer plus sûrement à un trait acéré, qu'en demandant un congé. La fantaisie de la gazette allemande, en m'accordant une importance quejétais loin d'avoir, me mettait évidemment dans mon tort. Mais quand j'arrivai à Paris, M. Villemain venait d'éprouver dans sa santé le triste accident qui a mis fin à son ministère et qui heureusement n'a pas eu les suites qu'on craignait alors. M. de Salvandy avait pris pour la seconde fois le portefeuille de l'Instruction publique qu'il devait garder jusqu'à la chute du gouvernement royal. Fort peu de temps après, M. Rossi (car c'est là que j'en voulais venir) était nommé ambassadeur à Rome. Je l'accostai dans une réunion universitaire et nous parlâmes de ce pays-là. Il s'exprimait avec une liberté qui me surprit, de la part d'un diplomate en litre, et d'un si fin diplomate, a Mais, s'écriait-il de sa voix traînante et nasillarde, mais je leur ai dit : Je ne vous comprends plus ; autrefois cependant vous passiez pour
avoir de l'esprit » Evidemment M. Rossi avait le
plus profond mépris pour la politique arriérée des vieux Cardinaux ; et en ce moment il se serait fait fort de tout arranger, pour peu qu'on eût voulu suivre ses conseils. Il avait donc en i8/i5, pour un pays qu'il devait si bien connaître, une confiance de réformateur aussi naïve que celle qu'on pouvait avoir chez nous en
1788, que celle de M. Necker, par exemple. Je me suis bien rappelé ce court entrelien, quand j'ai vu M. Rossi changer le rôle d'ambassadeur contre celui de ministre du Gouvernement romain, entrer à son tour dans la terrible arène des révolutions, et tomber enfin sous le poignard des révolutionnaires. Le monde, et l'Italie notamment, ne sont donc pas si faciles à conduire, même pour des hommes aussi éclairés, aussi habiles que l'était certainement M. Rossi, ni même, (autant qu'on en peut juger en ce moment), pour des personnages poHtiques d'une tout autre volée, qui peuvent mettre en un cHn d'oeil un milliard, une armée de quatre cent mille hommes et des canons rayés, d'invention toute fraîche, au service de leurs idées.