XXI
Des personnes passons aux choses et consignons ici quelques remarques sur le fond même et les péripéties d'institutions au jeu desquelles j'ai pris si longtemps part.
Ce que l'on appelait l'Université de Paris, au siècle dernier, n'était plus que l'ombre de cette ancienne Université, la plus célèbre et la plus puissante de toutes au moyen âge. La réforme religieuse avait failli sortir au xv^ siècle de l'Université de Paris, et était sortie, au xvi^ siècle, du sein des Universités du Nord. En conséquence, l'institution universitaire s'était fortifiée dans les pays protestants et avait généralement dépéri dans les pays catholiques. Débarrassée de la
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redoutable concuncncc des Jésuites, l'Université de Paris n'était encore, à l'époque de la Révolution, qu'une agrégation de collèges, de régents et d'écoliers, et non, à l'instar des Universités du Nord, un corps de professeurs et d'étudiants, les uns donnant, les autres recevant le haut enseignement, et exerçant sur la marche des sciences et de l'esprit humain une grande influence. Nos beaux esprits, nos philosophes se moquaient de nos pédants ; nos savants se moquaient de la science de nos collèges. D'Alembert, écrivant à Voltaire lors de l'expulsion des Jésuites, regrette qu'on ne saisisse pas cette occasion de séculariser l'enseignement, pour donner à des savants pauvres des places qui les fassent vivre. Il est arrivé souvent que les savants, successeurs de D'Alembert, en s'occupant d'enseignement public, ne se sont pas beaucoup élevés au-dessus de cette considération purement subjective, comme dirait un métaphysicien allemand.
Cependant, après que la crise révolutionnaire eut tout détruit en fait d'enseignement public, et lorsque la crise durait encore, des savants conçurent l'idée d'établissements nouveaux, appropriés aux nouvelles destinées auxquelles il semblait que l'humanité était appelée. L'Institut, l'Ecole polytechnique, les écoles normales, les écoles centrales étaient des institutions qui ne manquaient assurément, ni d'originalité, ni de grandeur. Je n'ai connu aucun homme de mérite, ayant passé par les écoles centrales, qui n'en eût conservé un bon souvenir. Il est vrai que l'élan qui accompagne tout mouvement de renaissance y était pour beaucoup, et que le plan des écoles centrales, tel que la Convention l'avait tracé par la loi du 3 brumaire
an IV, laissait à prévoir et à surmonter bien des difficultés d'exécution. Il avait le grave inconvénient de trop rompre en visière avec d'anciennes habitudes ; mais on n'a pas éprouvé de moindres difficultés lorsqu'on a voulu intercaler, dans le vieux cadre, des inno • valions que semblaient réclamer l'esprit et les besoins des temps nouveaux ; et plus de cinquante ans se sont passés en essais sucessivement avortés'. Gela revient à l'observation banale qu'il est malaisé de faire du neuf avec du vieux et qu'il en coûte souvent plus pour raccommoder petit à petit une vieille masure que pour bâtir une maison neuve.
Par exemple, on cherche depuis cinquante ans à trouver une destination pratique et raisonnable aux Facultés des lettres et des sciences établies dans nos provinces, et l'on n'y peut parvenir. La loi de l'an IV résolvait le problème : la section supérieure des écoles
I. C'est du rapport de Daunou à la Convention (aS février 1795) que naquirent les écoles centrales. Lakanal les fit réformer et modifier. « Ces écoles ressemblaient un peu aux écoles industrielles de notre temps, mais avec ce défaut particulier qu'on avait voulu tout y embrasser et donner accès aux études nouvelles sans sacrifier tout à fait les anciennes. Que l'on crée des collèges d'enseignement pratique et spécial, rien de mieux : on répondra ainsi aux besoins de la société moderne. Mais qu'on ne force pas à vivre sous le même toit les exercices littéraires et les arts industriels. Ce rapprochement, ce mélange, nuit aux uns comme aux autres, en effaçant les caractères distinctifs de deux ordres d'enseignement. Les écoles centrales durèrent jusqu'à la loi du i^"" mai 1802 qui les supprima. En général, leur prospérité fut médiocre. M. Cournot en attribue l'insuccès à l'incurie du législateur, qui avait négligé d'en assurer le recrutement, au moyen d'un pensionnat (^Institutions, p. 271). Quelques-unes cependant réussirent avec éclat : celle du Panthéon (Lycée Napoléon), celle des Quatre-Nations (Lycée Charlcmagne). » G. Gompayré : Histoire critique des doctrines de l'éducation en France depuis le seizième siicle, p. 3i6 et suiv. (>'. E.).
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centrales, destinée aux élèves de 1 âge de seize ans au moins, tenait lieu des classes supérieures de nos collèges et remplaçait avantageusement nos Facultés sans étudiants. Les enfants n'étaient admis qu'à douze ans à fréquenter les sections inférieures des écoles centrales et le temps qu'on y consacrait à l'étude des langues anciennes pouvait paraître insuffisant ; mais cela signifiait qu'il y aurait d'autres écoles élémentaires et préparatoires, sur lesquelles l'Etal se contenterait d'exercer des attributions de police et de surveillance, en ne se réservant le choix des maîtres et de la direction des méthodes que lorsqu'il commençait à être question de détails moins puérils. Il fallait des pensionnats pour recueillir des jeunes gens de douze et même de seize ans, venant de tous les points des départements, fréquenter l'école centrale ; mais l'Etat laissait encore ce soin à d'autres, sauf un droit de police et de surveillance, facile à organiser plus tard, et il n'éprouvait pas les embarras dans lesquels il s'est jeté, en voulant se faire précisément pédagogue. Le Gouvernement consulaire qui visait, par tous les côtés, à reconstituer la bourgeoisie de l'ancien régime, prit une autre voie. Sous le nom de lycées, il rétablit à peu près les anciens collèges, en se substituant aux anciennes corporations enseignantes. La loi du ii floréal an X (i" mai 1802) organisa ce système : elle venait immédiatement après la loi organique du Concordat, comme pour mieux marquer le commencement d un antagonisme qui aura été l'une des grosses affaires du siècle. Le chimiste Fourcroy (le Thénard de l'époque), chargé par le Premier Consul de diriger l'instruction publique, avait été un révolutionnaire ardent : il comprit
bien que le clergé, fraîchement constitué, ne tarderait pas à tenter de faire invasion dans l'instruction publique, et il fit mettre dans la loi que, pour devenir proviseur ou censeur de lycée, il faudrait être marié ou lavoir été, c'est-à-dire qu'il ne faudrait pas porter soutane. On ne savait trop oii prendre les professeurs des nouveaux lycées, et les prêtres mariés ou qui, sans se marier, avaient définitivement abandonné leur ancien état, acceptèrent volontiers ce moyen de subsistance. Le clergé, de son côté, ne se vit pas plus tôt en pied qu'il songea à ouvrir des écoles, des pensionnats, et à profiter pour cela des avantages nombreux que sa position lui donnait. Cela ne pouvait aller encore jusqu'à faire une sorte d'opposition au gouvernement, mais cela devait infailliblement y conduire.
Un gouvernement qui se mêle de donner à la jeunesse, non seulement l'instruction, mais l'éducation, et qui n'a pas affaire à un clergé absolument dépendant de lui, se place lui-même dans la situation la plus fausse, puisqu'il est obligé de demander au clergé son concours et de subir plus ou moins ses conditions pour tout ce qui touche à l'éducation religieuse ; et si le clergé a en même temps des écoles, ce qu'on ne peut guère lui refuser, eu égard aux conditions de son propre recrutement, 1 inégalité des rapports est bien plus encore au désavantage du Gouvernement, puisque le clergé se charge très bien de donner l'instruction sans le concours du pouvoir séculier, tandis que le pouvoir séculier ne peut donner l'éducation sans le concours du clergé.
La vieille lutte des pouvoirs ecclésiastiques et séculiers doit se continuer sur le terrain des écoles et des
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institutions pédagogiques, longtemps après qu'elle a cessé sur d autres terrains, et cela pour une raison fort simple : c'est que, plus 1 indilTérence religieuse fait de progrès, plus il est rare de trouver une foi vive et une pratique effective chez les hommes du siècle, plus les pères et les mères de famille, qui veulent pourtant que leurs enfants soient élevés dans des habitudes de foi et de pratiques religieuses, au moins pour le temps que durera leur enfance et leur adolescence, sont portés à croire que le seul moyen efficace d'obtenir ce résultat est de s'adresser au clergé, pour qui les rares qualités qu'ils recherchent sont des qualités d'état. D'ailleurs le célibat religieux fait du prêtre catholique un homme qui n'a plus de sexe, et qui, par cela même, est effectivement plus propre à gouverner les enfants avec des instincts de sollicitude, de douceur, de facilité accommodante qui rappellent la femme et la mère. Le même célibat a prêté merveilleusement à la réunion des maîtres en communauté ; il permet de faire simplement, à peu de frais, ce qui exige de grandes dépenses avec un personnel de professeurs, de maîtres et de fonctionnaires laïques. Le clergé peut gagner par le bon marché les familles qu'il n'attirerait pas par d'autres qualités qui lui appartiennent.
Enfin, dans un pays tel que le nôtre, où la centralisation absorbe tout, l'Etat ne peut se mêler d'instruction ou d'éducation publiques sans un appareil d'écritures, de bureaux qui aboutissent tous au grand centre administratif, de manière à accroître encore les frais et à tomber dans tous les inconvénients que comportent les solutions données de si loin à de si menus détails, les formules générales promulguées pour des cas si
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variables. Les prêtres entendent l'obéissance, et par suite l'administration, d'une autre façon ; ils ont peu de règles écrites, et chez eux l'esprit de corps tempère sufTîsamment l'arbitraire laissé aux supérieurs. Aucune profession n'use les hommes, soit au physique, soit au moral, aussi vite que l'enseignement ; et dans aucun service il n'y a autant de diversité d'emplois exigeant des aptitudes si diverses. De là, des difficultés sans nombre quand il s'agit d"y appliquer les règles de hiérarchie, d'avancement, de congés, de retraite, propres à la généralité des services administratifs. Un évêque, un supérieur de congrégation n'éprouvent pas ces embarras : d'un régentils font un vicaire, un curé, un aumônier, un prédicateur ; ils classent et déclassent à leur gré, sans que ni les intérêts matériels, ni même les amours-propres de leurs administrés en souffrent trop.
Est-ce à dire qu'il faille tout simplement laisser faire aux évêques ou aux congrégations ce qu'ils sont à même de faire avec tant d'avantages ? La question est complexe, et elle vaut la peine qu'on en examine les autres côtés. D'abord, il y a un danger manifeste à ce qu'un corps, comme le clergé catholique, qui n'est pas absolument sous la main du Gouvernement, à beaucoup près, acquière en fait le monopole de l'éducation et de l'instruction de la jeunesse ; et l'on est également forcé de reconnaître que l'infiltration d'un esprit monacal ou clérical dans l'éducation de la jeunesse doit à la longue produire un certain rapetissement des idées, un certain amoindrissement dans la virilité du caractère national. Mais un danger, selon moi, plus réel et surtout plus actuel, est celui auquel on expose lareli-
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gion elle-même, quand on veut donner aux enfants une éducation trop en désaccord avec les idées qui prévalent dans la société, avec les pratiques qui ont lieu dans la famille. Que peut penser un enfant qui voit traiter avec indifférence dans le monde, dans la famille, des choses auxquelles on attache tant d'importance au collège ? Apparemment que ces choses n'ont d'importance que pour les enfants, et qu'il y a un langage convenu pour les enfants au collège, comme il y en a un pour les enfants en nourrice. Or, une si funeste idée, prise de bonne heure, est ce qu'il y a de plus propre à fermer tout accès dans l'avenir à la bienfaisante influence des croyances religieuses. Il faut craindre aussi que les succès obtenus par le clergé sur le terrain de l'éducation ne l'abusent sur le véritable état de la société,et ne l'exposent à des imprudences qui, en le compromettant, compromettraient la religion, que la société a tant de motifs de soutenir ' .
Enfin, à l'époque où nous sommes, cette puissance du clergé, en fait d'éducation et d'instruction de la jeunesse, est plus apparente que réelle, malgré toute la valeur des observations faites plus haut. Si le Gouvernement veut lutter contre le clergé, en faisant précisément ce que le clergé fait, ce sera sans nul doute avec de grands désavantages ; mais il peut faire tout autre chose. Le vieux système de nos études latines a été organisé surtout en vue des exigences de l'Eglise : l'Eglise ne peut guère l'abandonner pour son propre usage; tandis qu'il est bien constant aujourd'hui que notre société française n'y tient qu'autant que le Gou-