‹ SouvenirsChapitre 43 sur 50 · XXII · texte numérisé non relu

XXII

Cependant ce qui avait convenu au gouvernement consulaire en 1802 ne sulTisait déjà plus au gouvernement impérial en 180G. Le vieux jacobin Fourcroy fut disgracié, et en mourut, dit-on, de chagrin. Un poète courtisan, critique fm, orateur disert, partisan politique de l'autel et du trône, lié, sans trahir son maître, avec des hommes qui portaient plus loin leurs regrets et leurs espérances, fut choisi pour présider à l'éducation nationale. L'Empereur conçut l'idée d'une espèce de corporation séculière dont l'organisation rappellerait, à beaucoup d'égards, celle des anciennes congrégations enseignantes, oîi l'on admettrait indifféremment laïques et ecclésiastiques, et qu'on nommerait l'Université impériale. Les hommes qui entouraient M. de Fontanes, et qui avaient appartenu à l'ancienne Université de Paris, empruntèrent le plus qu'ils purent à ses règlements un peu surannés : ce qui fit dire plus tard à l'Empereur, à Sainte-Hélène, qu'on avait gâté son plan. L'existence du corps fut décrétée en 1806, en même temps que celle des majorais ; et deux ans plus tard, en 1808, on organisa à la fois les majorats et l'Université. Quoiqu'on fût au plus fort de la brouillerie avec le Pape, il fut dit dans le décret de 1808, que l'Université prendrait pour base de l'enseignement les préceptes de la religion catholique, ce qui ne signifiait rien, s'il s'agissait seulement des préceptes de morale reçus par toutes les communions chrétiennes, et ce qui se conciliait mal avec les principes de la liberté

des cultes et de la séparation des pouvoirs, s'il s'agissait des points de dogme ou de discipline. Est-ce que par hasard le litre du Divorce que devaient enseigner les Facultés de Droit de l'Université impériale se conciliait avec les préceptes de la religion catholique ? Beaucoup de gens ne contestaient-ils pas dès lors que les quatre articles, qui devaient être enseignés dans les facultés de théologie catholique, fussent compatibles avec les vrais principes du catholicisme? Ne devait-il pas d'ailleurs y avoir des facultés de théologie prolestante et des aumôniers protestants dans les lycées? On se plaçait donc de plus en plus, vis-à-vis des évêques et du clergé catholique, dans une position fausse, louche, vulnérable. L'expérience a fait voir que les mœurs du siècle se prêtaient mal à la résurrection d'un esprit de corporation. On pouvait créer, et l'on a créé en efTet, un corps de fonctionnaires, mais qui n'ont jamais eu qu'à un faible degré l'esprit de corps, et qui surtout n'ont jamais été animés de ce souflle de vie commune, qui constitue le véritable esprit de corporation. On a eu les inconvénients du mot sans avoir les avantages de la chose ; car il était plus aisé de déclamer contre le monopole d'un corps que contre une prérogative de l'Etat. Une confusion, d'oii n'ont jamais pu sortir les ennemis ni les partisans de l'institution, s'établissait de ce moment, et elle était beaucoup plus favorable à l'attaque qu'à la défense. Ce qui pouvait le plus efiicacement contribuer à la formation d'un esprit de corps dans l'Université nouvelle était la fondation de l'Ecole normale. Personne ne peut douter que l'École polytechnique ne soit le lien moral de nos corps d ingénieurs. A commencer par Victor Cousin

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et Augustin Thierry, il est sorti de l'Ecole Normale tant d'esprits d'élite que cette institution doit être considérée comme une de celles qui font le plus d'honneur au gouvernement impérial. Néanmoins, elle devait avoir et elle a eu deux inconvénients notables. Elle a ressuscité dans l'Université nouvelle un goût pour la philologie classique et surtout pour les éludes grecques, fort peu en harmonie avec les besoins et les tendances de l'époque. C'est ainsi à peu près que la découverte du palimpseste de Gaïus est venue ravive^ l'étude des curiosités du droit romain, tout juste au moment oii, pour le gros des étudiants, l'étude la plus superficielle du droit romain paraissait encore de trop^ On s'est cru à l'Ecole normale en pleine Renaissance : on a fort méprisé la faible dose de grec dont sétaient contentés tous nos grands écrivains, tous nos grands magistrats du XVIII* siècle et la plupart du x\n\ et l'on a entrepris de barbouiller de grec les enfants de bourgeois et d'artisans de toutes nos petites villes, alors que l'on avait assez à faire de tâcher de conserver au moins cette dose de latin sous l'influence de laquelle notre civilisation s'est formée, et sans laquelle par conséquent, toute tradition historique étant perdue pour nous, nous ne pourrions que retomber dans une sorte de barbarie qui n'en serait pas moins barbare pour être moins grossière et plus savante. Ce sont les Césars romains et les pontifes de Rome qui ont fait de nos populations

I. Les Institutes de Gaïus ont été trouvées à Vérone en 1816 par Niebuhr, reconnues la même année par Savigny et déchififrées en 1817 par Goschen, Bekker et Bettmann. On découvrit encore un nouveau manuscrit des Institutes, mais postérieurement à la mort de Gournot (N. E.).

ce qu'elles sont, tandis qu'il faut être littérateur ou ërudit pour apprécier l'intluence que la Grèce a eue sur les destinées du genre humain. De là un désaccord entre nos exigences scolaires et un certain bon sens public, désaccord qui devait à la longue amener la ruine de notre système d'enseignement.

Un autre inconvénient de l'Ecole normale, 011 l'on devait s'occuper de philosophie, était de provoquer la formation d'une école philosophique qui prétendrait imposer son formulaire à la jeunesse, qui creuserait, beaucoup trop pour elle, le domaine éternel de la subtilité et du doute, et qui colorerait beaucoup d'alarmes feintes ou en motiverait de fondées.

La plupart de ces conséquences n'ont eu le temps de se produire qu'après la chute du gouvernement impérial. Mais, dès avant cette chute, on se plaignait du régime militaire des lycées, de la contrainte du monopole universitaire, de la fiscalité qui l'accompagnait et qui consistait à faire percevoir, par l'Université ellemême, un impôt auquel on ne voyait d'autre destination que celle de rétribuer les places de son état-major. A la première Restauration, l'état-major et son Grand- Maître, M. de Fontanes, furent provisoirement conservés. L'ordonnance du i-^ février i8i5, qui changeait tout cela, ayant été arrêtée dans ses effets par la révolution des Cent-jours, on se remit à l'œuvre à la fin de 181 5, et dès lors les essais, dans les hommes et dans les choses, se succédèrent rapidement, selon les vicissitudes des partis, jusqu'à ce que le roi Louis XVIII, déjà dans les bras de la mort, scellât, par son ordonnance du 26 août 1824, le triomphe final du parti clérical ou catholique, en créant un ministère pour les

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affaires ecclésiastiques et l'instruction publique, et en le donnant à l'évêque d'Hermopolis, précédemment pourvu du titre de Grand-Maître de l'Université.

A dater de ce jour, il y a eu jusqu'à présent un ministère de l'Instruction publique, avec ou sans les affaires ecclésiastiques, avec ou sans les cultes, d'après les convenances de la politique générale, quant aux choses et quant aux personnes.

Faire un ministère pour l'insti^uction pul)lique, c'est assurément l'honorer et lui faciliter les moyens d'être mieux traitée dans le règlement du budget ; mais ces avantages sont rachetés par des inconvénients très réels. C'est toujours, quoi qu'on fasse, un petit ministère ; et pour tâcher de le grossir, on donne de l'importance à des riens, on complique ce qu'il faudrait simplifier. L'amour-propre du ministre vient en aide en cela aux dispositions naturelles des bureaux. Non seulement les affaires qu on y traite communément sont d'une importance relativement très secondaire ; mais de plus, l'autorité ministérielle est forcée de négocier avec le clergé, avec les départements, avec les villes, du concours desquels elle a sans cesse besoin, forcée même de se rabaisser à des calculs de concurrence et de faiblesse dans la jurisprudence ; tandis que les bureaux mettent leur habileté à déguiser la versatilité et la faiblesse sous des rodomontades de style. Il faut bien que tous ces défauts tiennent à un vice de la situation, puisqu'ils se sont perpétués sous toutes les administrations, et que généralement les bureaux de l'Instruction publique ont été l'objet des plaintes ou des sarcasmes des autres bureaux. La haute position des ministres fait qu ils passent trop vite ; et comme il

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y a des détails techniques plus variés, une appréciation plus spéciale dans l'Instruction publique que dans les autres services, il en résulte qu'un ministre de l'Instruction publique est plus qu'un autre dans la dépendance de ses bureaux, sans préjudice d'une autre dépendance qui lui est propre, celle dune oligarchie de lettres ou de savants que leur haute réputation ou des services politiques désignent pour être le Conseil du ministre dans le gouvernement de llnstruction publique, dans le choix de lavancement des fonctionnaires. L'intervention de tels conseils est indispensable, au temps oîi nous vivons, pour donner une suffisante autorité aux mesures et aux choix : malheureusement, elle a au plus haut degré les inconvénients des gouvernements oligarchiques ; car ces savants sont d'ordinaire d'autant plus célèbres qu'ils sont plus spéciaux, et chacun parle une langue que les autres n'entendent guère, apprécie des titres dont les autres n'ont nulle idée. Le rhéteur passe au chimiste ce qu'il est bien aise qu'en retour le chimiste lui concède. Tous sont appelés à délibérer sur les détails du service modeste qu'ils ne connaissent guère, pour ne l'avoir jamais pratiqué ; car c'est à d autres études, à d'autres travaux qu'ils doivent leur élévation et leur renommée *.

Si, au lieu d'un ministre, homme politique qui passe vite, on avait un chef de service, un directeur, qui durât assez pour acquérir, même indépendamment de

1 . Aussi est-ce probablement à la variété de ses connaissances dans les lettres et dans les sciences et à sa pratique, comme recteur ou inspecteur général, que l'auteur a dû de faire partie, pendant de longues années, du Conseil royal ou impérial de l'Instruction publique (Xote du copiste, document B).

toute pratique antérieure, une connaissance suffisante des hommes et des choses, il acquerrait par là même une autorité qui contiendrait les bureaux, imprimerait à leur travail une marclie plus régulière, sans esclavage de la routine, et qui, d'autre part, balancerait suffisamment l'influence d'un conseil oligarchique, pourrait profiter du bon et se débarrasser du mauvais.

On doit rapporter aux dernières années de la Restauration le commencement de la grande maladie du baccalauréat, qui a eu et qui aura sur les études de notre pays une si fâcheuse influence. Un arrêté du i3 mars 1821 commença cette série de règlements, d'ordonnances, de décrets, de lois, dont le baccalauréat n'a cessé d'être l'objet depuis bientôt quarante ans'. C'est vers cette époque que l'on fit la malheureuse découverte que le but des études du collège est d'obtenir un diplôme; et, une fois ce moyen trouvé de donner à un phénomène intellectuel insaisissable une forme matérielle et sensible, le bon sens français s'empressa de tirer la conséquence que le moyen le plus rapide, le plus économique, le plus sur d'obtenir le parchemin désiré est le moyen préférable, et que tout ce qui, dans l'éducation des collèges, ne mène pas au baccalauréat, ne mène à rien. Nos pères se figuraient, à tort ou à raison, qu'il fallait avoir fait ses classes pour être bien élevé, et ils les faisaient sans se soucier d'un baccalauréat auquel personne ne songeait. Depuis la découverte en question, on ne vit plus dans le collège

I . Et aussi depuis l'époque où ont été écrits ces souvenirs, le baccalauréat scindé, par exemple. Celui qui demande une double épreuve, à un an d'intervalle, etc.. (Note du copiste, document B).

qu'une fabrique de bacheliers, pouvant être (lexpérience le prouvait) avantageusement remplacée par d'autres fabriques d'oii les entrepreneurs élagueraient habilement tout ce qui ne conduisait pas au but. Le Gouvernement était assiégé de solliciteurs à l'entrée de toutes les carrières ; et, pour en réduire le nombre, il exigea le baccalauréat là où la nature des choses ne l'exigeait pas, ce qui dut activer la fabrication artificielle, accroître l'importance attachée au baccalauréat dans les familles, indisposer ceux qui ne réussiraient pas, contre la tyrannie des programmes et contre le fond même des études. Le clergé se plaignait de l'inégalité de la concurrence, quand l'Université elle-même dispensait les diplômes; et pour répondre à ses plaintes, il fallait de plus en plus faire intervenir la précision des formes, les tirages au sort, l'arithmétique des boules, le mécanisme en un mot, dans ce qui se prête le moins au mécanisme, si c'est un but littéraire et moral que l'on poursuit. Les maîtres se plaignaient que tout ce qui, dans leur enseignement, n'avait pas une fonction dans le baccalauréat était comme non avenu ; d où la nécessité de faire des programmes immenses, qu'il fallait défaire ensuite pour répondre à ceux qui se moquaient d'un tel encyclopédisme. Plus on a manié et remanié la matière du baccalauréat, sentant bien que l'on n'avait plus prise que par là sur la jeunesse et les familles, plus on a confirmé la jeunesse et les familles dans la funeste idée que les études classiques, peu utiles en elles-mêmes, n'ont de sens et de valeur qu'autant qu elles procurent un diplôme exigé.

Tandis que l'on commençait à cheminer, sans s'en douter encore, dans celte voie qui doit fatalement

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aboutir à l'abandon des études cléro-universitaires et à la cessation de toute lutte entre le clergé et l'Université, la thèse de la liberté de l'enseignement, qui est nécessairement celle du clergé quand le clergé n'est plus le maître, prenait des formes mieux arrêtées à la suite de la fameuse ordonnance de Charles X, rendue, sous le ministère Martignac, pour fermer les collèges de Jésuites et imposer une sorte de serment du Test à ceux qui voudraient ouvrir des écoles. L'exemple de la Belgique, où des questions analogues passionnaient encore plus les esprits, appuyait chez nous les réclamations du clergé, en continuant à exciter l'ardeur de la polémique. Le parti libéral, tout en applaudissant très haut à la déconfiture des Jésuites et à la mortification du clergé, ne pouvait décemment repousser une demande de liberté. On mit donc la liberté d'enseignement au nombre des choses que la charte réformée de i83o décrétait en principe, et que la législature devait s'occuper d'organiser le plus tôt que faire se pourrait.

Le gouvernement du roi Louis-Philippe, auquel on a, depuis, durement reproché ses instincts bourgeois, et qui était effectivement le gouvernement de la petite bourgeoisie, a pourtant plus fait que les autres pour les classes ouvrières et les populations rurales, en organisant pratiquement et en développant largement les institutions d'instruction primaire, quoiqu'il fût assez apparent qu'il n'en sortirait rien de bien favorable aux

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intérêts de la bourgeoisie. M. Guizot, dans son passage au ministère de l'Instruction publique, eut le principal honneur de l'initiative, et il a trouvé dans tous les rangs un concours empressé. A chaque jour sa tâche : la République et l'Empire s'étaient occupés d'instruction primaire, au moins sur le papier; la Restauration avait mis plus décidément la main à l'œuvre ; le moment était venu de faire davantage, et l'on répondit sans hésitation à cette nécessité du moment.

Quelles seront les conséquences politiques et morales de la diffusion de l'instruction primaire dans toutes les classes, de l'installation d'un demi-savant dans chaque village, à côté du curé et du maire, de l'institution de séminaires départementaux où se forment ces savants rustiques ? Nul ne peut le dire ; mais on est fondé à affirmer que l'institution ne périra pas, et qu'elle se développera au contraire de plus en plus, sous l'action d'un courant démocratique de plus en plus irrésistible. Des réactions passagères, comme nous en avons déjà eu après i848, n'intervertiront pas ce mouvement général. On doit même à la justice de dire que les fruits produits jusqu'ici par l'institution sont généralement bons, et que l'esprit de parti a prodigieusement exagéré les torts qu'ont pu avoir de pauvres instituteurs de campagne, sous la pression d'événements qui tournaient bien d'autres têtes, sans excuses aussi valables.

Il était digne de M. Guizot d'aborder aussi résolument la question pendante en vertu de la Charte de i83o, celle de la liberté d'enseignement en matière d'instruction secondaire. L'autorité qui s'attachait à sa personne, bien plus grande alors qu'elle ne l'a été depuis, aurait facilité la solution. Il n'en eut pas ou

n'en prit pas le temps ; et une fois que Ton eut contracté l'habitude d'ajourner, l'ajournement devint indéfini. La nouvelle Charte, en cela du moins, ne fut pas plus que d'autres une vérité. C'était donner beau jeu aux récriminations des adversaires et cela sans avantage aucun ; car, en fait, le monopole, dont on était fondé à réclamer l'abolition légale, n'existait pas. Je n'ai pas connaissance qu'un seul établissement, ecclésiastique ou autre, n'ait pu s'ouvrir par refus du diplôme de chef d'institution. La plupart des grands collèges ecclésiastiques restaient dans une situation irrégulière, faute par les directeurs effectifs de posséder les grades exigés ; on les pressait de se mettre en règle, mais en attendant on tolérait les hommes de paille ou l'absence même des hommes de paille, et les choses allaient leur train absolument comme elles le font depuis que nous avons la liberté d'enseignement. Encore une fois, les adversaires n'en avaient pas moins raison de réclamer l'exécution légale d'une promesse donnée ; et c'était une bien maladroite finesse, une bien malheureuse obstination, que d en éluder toujours 1 accomplissement. On grossissait la question au delà de toutes ses proportions naturelles et l'on en rendait la solution d'autant plus difficile et périlleuse. On appliquait ou plutôt on n'appliquait pas une législation frappée de discrédit. On avait tous les inconvénients du pouvoir discrétionnaire, sans en avoir les avantages.

D'un côté, on voyait un Gouvernement qui, par la crainte assez mal fondée de faire tomber quelques collèges ou quelques classes de philosophie, se créait mille tracasseries, et se jouait d'un engagement solennel; d'un autre côté, l'on voyait des évêques sages,

modérés, devant leur nomination au Gouvernement, que l'esprit de corps et les passions de leur clergé maîtrisaient, et qui ne croyaient pouvoir se dispenser de se joindre, sur ce terrain, à ses plus fougueux adversaires. Et pourtant, ils étaient, comme les autres, l'objet de ses faveurs constantes. Tous les dignitaires de l'Eglise étaient choisis par lui impartialement, en raison de la confiance qu'ils inspiraient au clergé. Ce Gouvernement, voltairien ou éclectique, allait chercher sur tous les points du globe, et jusqu'au milieu de l'océan Pacifique, des embarras sérieux, sans autre motif bien apparent que celui de procurer la protection de la France à quelques prêtres catholiques.

La querelle de l'Université et du clergé ou des congrégations enseignantes était bien plus vieille que M. Cousin, et l'on doit croire qu'elle n'aurait pas manqué de se produire, quand même M. Cousin n'aurait pas imaginé son fameux éclectisme et sa théorie de la raison impersonnelle. Cependant, une si grande autorité officielle donnée à un célèbre professeur de philosophie, à l'auteur de pages éloquentes sur des matières si obscures et si délicates, ajoutait sans nul doute et sans nécessité absolue aux embarras de la situation. On pouvait faire de M. Cousin un ambassadeur : il ne demandait pas mieux. Il fût par là devenu plus difficile de grouper autour de son nom des noms d'auteurs ou de professeurs, étrangers à l'enseignement universitaire, comme on en a fait maintes fois la remarque, toujours inutilement, car la confusion profitait trop aux adversaires pour qu'ils en voulussent sortir.

Quant à l'enseignement philosophique donné à cette époque dans les lycées, j'en puis parler, et très impar-

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tialement. J'en ai sondé pendant longtemps toutes les misères, avec une liberté d'appréciation d'autant plus grande que je n'étais enlacé par aucun lien de système, de coterie ou de profession. Cet enseignement était généralement mauvais, mais peu ou point dangereux. Il était mauvais, car la plupart de ces jeunes maîtres, manquant de connaissances solides et positives, et n ayant pas, pour le déguiser, le prestigieux talent du chef d'école, se perdaient dans des formules creuses et pédantesques, qui n'avaient pas de sens, ou dont le sens était par eux mal compris. Il était mauvais parce que, si la syllogistique péripatéticienne, appelée non sans raison scolastique, se prête à l'enseignement et aux exercices de l'école, et à rendre, en aiguisant l'esprit des Ecoles, un vrai service à l'esprit humain, la philosophie proprement dite ne s y prête pas. Les horizons toujours un peu vaporeux qu'elle découvre, les lueurs de probabilité dont il faut qu'elle se contente, si elle est raisonnable, pouvant faire la matière d'un cours public, mais ne se prêtant pas au formalisme ou au dogmatisme de l'Ecole, ne sont pas un salutaire exercice pour des raisons encore novices. J'appliquerais cela à la philosophie de Descartes, à celle de Condillac, comme à celle de M. Cousin. Dans le système de M. Cousin, il faut commencer par ce qu'il appelle la psychologie; et je déclare que, s'il m'est arrivé d'obtenir des réponses passables sur des points de logique et de morale, je n'ai jamais pu tirer d'un écolier autre chose que des réponses de perroquet, ou un galimatias inintelligible, à propos de sa prétendue psychologie'.

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