XXIV
Laissons ce sujet pour revenir à une politique d'un ordre plus élevé ou d'un intérêt plus général. J'ai indiqué quelques fautes qu'il me semble qu'on aurait pu éviter dans la construction si hâtive de l'édifice de i83o, si le caractère du prince s'y était prêté; mais, qu'est-ce que ces fautes en comparaison de celles dont la responsabilité incombe à la nation gouvernée.^ Jamais nation a-t-elle moins senti le joug de l'autorité, a-t-elle été plus pleinement maîtresse de son sort.»^ La paix avec l'Europe, un progrès continuel de la richesse publique, une noblesse boudeuse mais impuissante, un clergé mécontent quoique comblé, mais nullement dangereux et dont on pouvait faire cesser à bien peu de frais le mécontentement, une conspiration républicaine en permanence, mais à laquelle était bien loin de s'associer
l'immense majorité de la population tournée vers la poursuite du bien-être et des jouissances matérielles : si dans ces circonstances la liberté légale, les institutions parlementaires ne pouvaient pas s'affermir, c'est qu'apparemment le caractère national se prêtait mal à l'usage légal de la liberté, au jeu des institutions parlementaires.
Effectivement, la licence des petits journaux, la mauvaise foi des grands, la petitesse des intrigues et des débats parlementaires, oii l'on consumait un mois à voter sur les termes d'une adresse, forçaient tout homme raisonnable à convenir que de telles misères ne pouvaient pas être le chef-d'œuvre de l'esprit humain, en fait d'institutions politiques, et la conquête en vue de laquelle il y avait eu tant d'efforts, tant de sacrifices accomplis et tant de sang versé.
J'ai vu le déplorable effet que produisit sur tous les esprits justes la campagne entreprise contre le ministère Mole par cette coalition à la tête de laquelle s'était placé M. Guizot. Que MM. Guizot etThiers, gens de doctrine et d'affaires, eussent combattu le creux et sonore libéralisme de M. Odilon-Barrot, on le concevait très bien; que l'esprit dogmatique et la doctrine élevée de M. Guizot n'eussent pu s'allier longtemps avec le bon sens plus vulgaire et plus français de M. Thiers, on le comprenait encore : mais, comme le disait si bien M. Poisson, que pourra faire M. Guizot que ne fasse déjà M. Molé.»^ Quelle prétention que celle d'être l'homme unique qui pût couvrir, comme on disait, la royauté .^^ Et M. Guizot l'a-t-il effectivement plus couverte, pendant les sept ans de son dernier ministère? Il était donc trop clair que tout cela couvrait uniquement des vanités personnelles,
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autour desquelles se groupaient des intérêts et des convoitises d'une nature plus basse.
C est ainsi que, vers i8/io, sévanouit ma foi dans la royauté parlementaire, comme s'était évanouie, vers 1820, ma foi dans le royalisme selon la Charte. J'exprimai, dès lors, à bien des amis qui vivent encore, la triste conviction où j'étais que la liberté des journaux et le régime parlementaire se perdraient par leurs excès, bien que l'opinion commune fût encore que les Français ne pourraient jamais se passer de Parlement et de journaux.
Je sentais quà force d'agiter le cornet des émeutes parisiennes, on en ferait sortir un coup de dé défavorable aux conspirateurs, ce qui amènerait une guerre avec l'Europe, à la suite de laquelle nous aurions, non plus Louis XMII et la France de Louis XVI, mais Henri V et la France de Henri IV. Mes conjectures se sont trouvées en partie vraies, en partie fausses. Je ne prévoyais pas, alors, que la modération prévaudrait de prime abord dans la conspiration victorieuse, que la révolution gagnerait les autres Etats européens, ni surtout qu un des neveux du défunt empereur serait de force à accepter sa succession. C'est ainsi qu'il y a dans le cours des événements humains, des plus petits comme des plus grands, des choses soumises à la prévoyance des esprits les plus ordinaires et d'autres qui échappent à tous nos calculs.
La mort tragique du duc d Orléans, en 18^2, accrut singulièrement les appréhensions du public. Ce prince était populaire, son frère puîné ne l'était pas du tout. Le roi se faisait vieux. Il semblait que, par une fatalité attachée aux Bourbons depuis leur retour, les destinées
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de la France ne pussent reposer que sur la tête d'un vieillard ou d'un enfant. Mais les tristes procès de 18/17, qui déshonoraient des hommes placés dans l'entourage de la royauté ou qui avaient été les instruments immédiats de son pouvoir, produisirent un effet plus fâcheux encore. Il me semhlait,à cette époque, que le vieux roi ne pouvait en atténuer la funeste impression que par quelque acte solennel, comme aurait été une proclamation à la nation française, suivie d'un changement de ministère; mais on sait que Louis-Philippe ne parut même pas s'apercevoir qu'il eût des dangers à courir. Au mois d'octobre 1847, ^^ hasard me fit trouver en malle-poste avec le vieux questeur de la Chambre des Députés, mon compatriote, M. Clément (du Doubs). Je lui faisais part de mes craintes, sans me douter qu'il était parent d'un homme qui avait figuré dans les procès et qui se nommait Parmentier. Je m'aperçus bien de quelque embarras de sa part ; mais enfin il convint que j'avais raison, et même qu'avant de partir pour la Franche-Comté il avait voulu, la veille, aller chez M. Guizot et qu'il lui avait dit à peu près les mêmes choses; que M. Guizot s'était moqué de ses inquiétudes, en l'engageant à jouir très tranquillement de ses vacances, en lui assurant qu'il n'y avait pas de dangers sérieux, qu'on s'était trouvé ci-devant dans de bien plus mauvaises positions et qu'on s'en était très bien tiré.
Revenu à Paris quelques semaines après, je reçus de M. de Salvandy la mission d'aller étudier à Evreux un projet qu'il avait de transformer le collège communal de cette ville en collège royal. Il habitait en ce moment son château, situé à quelques lieues d'Evreux,
OÙ j'allai lui rendre compte de ma mission. Le lieu autorisait les épancliements familiers, et je restai stupéfait des progrès gigantesques dont il me fit la confidence : (( Ce n'est pas quinze cent mille francs, me disait-il, qu'il faut demander aux Chambres ; elles les refuseraient. On leur demande vingt-cinq millions et on les obtient. » La suite répondait à ce début lyrique. Jamais ministre ne fut plus convaincu que l'avenir lui appartient et qu'il peut se livrer aux vastes pensées. Après la déroute de février, M. de Salvandy dut s'expatrier. J'avais été bien longtemps sans le voir, lorsque je le rencontrai, dans l'été de i85i, à la gare du chemin de fer d'Orléans ; il allait à Vichy et je partais pour une tournée dans l'Ouest. Nous causâmes quelques instants. « Ah ! me dit-il tristement, vous rappelez-vous l'entretien que nous avons eu chez moi en iS/j^ ? Comme je prévoyais bien dès lors tous les malheurs qui nous attendaient ! » On doit penser que je fus abasourdi ds l'apostrophe, et que je me gardai bien d'en témoigner ma surprise à un homme qui avait perdu le pouvoir, mais non la considération qui s'attache à des sentiments vraiment généreux et patriotiques.
Dans la matinée du 23 février 18A8, j'allai voir un député de Saône-et-Loire, M. Chapuis-Montlaville, que je ne connaissais nullement, mais avec qui je devais me concerter pour des démarches à faire au sujet d'une personne que nous patronions en commun. Je le trouvai très troublé de la situation et des lettres qu'il venait de recevoir de ses commettants, qui lui reprochaient d'avoir adhéré aux protestations contre l'interdiction des banquets. Il s apercevait un peu tard
que cela menait trop loin, et, dans son embarras, en venait à me demander des conseils, à moi qu'il n'avait jamais vu. Je ne connaissais nul remède à la situation, qui n'a pas mal tourné pour lui, puisqu'elle a abouti à faire de M. Cliapuis-Montlaville un sénateur.