‹ SouvenirsChapitre 46 sur 50 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

Je ne décrirai par la saturnale du 2/4 février, 011, à l'exception de la duchesse d'Orléans, et peut-être du maréchal Bugeaud, tout le monde rivalisa d'ineptie et de bassesse. C'est bien à tort que l'on comparerait au mouvement populaire de i83o cette journée néfaste oii les bas-fonds de la population parisienne se montrèrent avec le sinistre aspect des plus mauvais jours. Après la fuite honteuse des hommes comblés par le Gouvernement déchu, le beau rôle appartint à ces républicains honnêtes qui réussirent provisoirement, au risque de se perdre et leur république aussi, à contenir la mauvaise queue de leur parti. Au lieu de maîtriser les élections par la terreur, ils les laissèrent libres. Au lieu d'une émission de papier-monnaie et d'une mainmise sur la réserve de la Banque, mesures malhonnêtes mais utiles, ils eurent recours à l'expédient honnête de l'impôt des quarante-cinq centimes, qui les a perdus. Mais en épargnant pour cette fois de grands maux à leur pays, ils ont d'avance ôté toute autorité à ceux de leurs successeurs qui, dans des circonstances semblables, voudraient à leur tour entreprendre de contenir les mauvaises passions.

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Nous étions habitués depuis longtemps à avoir un ministre de l'Instruction publique: la Republique nous en donna deux à la fois, MM. Carnot et Jean Reynaud, l'un en titre officiel, à cause de son nom, l'autre principalement chargé de grands travaux d'organisation, comme étant le philosophe le plus transcendant du parti. Tous deux avaient donné dans le Saint-Simonisme, avaient ensuite modifié leurs utopies à peu près dans le même sens, en y mêlant certaines aspirations religieuses, et il existait entre eux une étroite union. M. Carnot a constamment montré, dans son court ministère, beaucoup de modération et d'honnêteté ; et les circulaires imprudentes qu'on lui a justement reprochées n'étaient pas son fait, mais celui de quelques jeunes gens, honnêtes aussi dans leur imprudence, auxquels il avait eu tort de se trop confier. A la première réunion oii nous nous trouvâmes devant M. Carnot, il nous tint un langage très sensé, avoua que la République était venue à 1 improviste et un peu trop tôt, ajoutant que le seul moyen de remédier à cet inconvénient était d'agir sur la jeunesse et de la rendre propre à supporter les institutions auxquelles la génération actuelle était encore imparfaitement préparée. Dans la présidence d'un corps délibérant, M. Jean Reynaud montrait un esprit net, lucide, juste quand ses utopies n'étaient pas en cause ; je crois qu'il aurait pu devenir un homme d'administration, si on lui en avait laissé le temps.

Il avait imaginé une commission des hautes études, espèce de Constituante de l'Instruction publique dont il s était réservé la présidence et où 1 on me fit l'honneur de me placer, je ne sais pourquoi, car je ne con-

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naissais aucun de ces messieurs, et je n'étais républicain ni du jour, ni de la veille, quoiqu'il me parût raisonnable d'essayer au moins si cette République pourrait marcher. Gela faisait de moi un homme affairé, tant il y avait de séances de commission et de sous-commissions, sans préjudice du courant des affaires au Conseil de l'Université, alors un peu dans l'ombre, et dont je faisais toujours partie. On me supposait un grand crédit et bien des gens m'écrivaient pour me vanter leur républicanisme, en me qualifiant de Citoyen inspecteur général. La commission des hautes études m'a du moins valu le plaisir d'approcher de la personnalité de Béranger (je parle cette fois du poète) qu'on n'avait pas manqué d'y mettre, quoiqu'il protestât de son incompétence. 11 ne parlait que bien rarement, quand on l'y obligeait, et toujours pour donner, en quelques mots, un avis simple et plein de bon sens. Au contraire, un très grand parleur était M. Boulay (de la Meurthe) destiné à devenir bientôt, à la grande surprise de tout le monde, Vice-Président de la République, et qui s'était beaucoup occupé du gouvernement des écoles primaires de la Ville de Paris. En fait d'hommes d'une illustration plus durable, je citerai encore Eugène Burnouf, qu'un léger grain de républicanisme y avait fait appeler, mais dont l'excellent jugement ne pouvait pas trop s'accommoder de certaines excentricités du moment. Un membre prétendait que les choses ne seraient dans un ordre convenable que quand un simple instituteur aurait été appelé à la présidence de la République. Un autre, bien incapable assurément d'une telle ineptie, M. Boula tignier, aujourd'hui conseiller d'Etat, déclarait que,

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pour faire quelque chose de grand et de vraiment digne du nouveau gouvernement, c'était cent millions qu'il fallait consacrer à l'Instruction publique. Les conceptions de M. de Salvandy, qui m'avaient paru très gigantesques quelques mois auparavant, se trouvaient bien dépassées.

En attendant qu'on eût pu reprendre le système par ses fondements, la commission des hautes études était surtout occupée de deux choses que M. Jean Reynaud avait singulièrement à cœur : une fête de la jeunesse, à l'usage des bambins des écoles primaires de Paris, et l'organisation de VEcole d'administration, destinée à être, pour les carrières administratives, ce qne les Facultés de Droit sont pour le barreau, et l'Ecole polytechnique pour les travaux publics. Cette dernière idée avait du bon, l'autre était une fantaisie puérile dont je m'étonne qu'un homme d'esprit, comme M. Jean Reynaud, se fût chaussé. En attendant que la RépubHque fût riche à nous donner cent millions, il fallait, suivant la théorie d'Harpagon, trouver le moyen d'avoir une belle fête avec peu d'argent, et ce n'était pas chose aisée. Déranger déclarait n'être plus d'âge à pouvoir trouver la meilleure manière d'amuser vingt mille enfants ; et l'on repoussait, comme trop dispendieuse dans l'exécution, l'idée de M. Boulay (de la Meurthe), qui voulait comprendre dans le programme un petit repas, à l'instar de ce qui avait été fait une fois, disait-il, par le comité central des écoles de la ville de Paris. Comme il revenait toujours à la charge, on le pria de dire enfin en quoi pouvait consister le petit repas ? n Mais, reprit-il, c'était quelque choee de très simple, un petit pain et

un verre de coco ». On comprend que la frugalité du menu mit en gaieté la commission des hautes éludes ; et, en définitive, la fête n'eut pas lieu.

Quant à l'Ecole d'administration, dont on s'était très sérieusement occupé, l'affaire se termina par un décret où l'on ne tenait nul compte de tout ce que la commission des hautes études avait soigneusement élaboré, et oii les membres du Gouvernement provisoire, MM. de Lamartine, Ledru-RoUin, etc., se nommaient eux-mêmes, en masse, professeurs de la future Ecole d'administration. Un concours s'ouvrit, des élèves furent nommés, et les choses en restèrent là.

Je partis à la fin d'avril pour ma tournée universitaire, et j'eus soin de conduire ma famille en province, dans la persuasion où j'étais que l'on n'éviterait pas à Paris quelque conflit sanglant, qui même me semblait nécessaire pour replacer l'ordre social sur ses bases, après la déroute de l'ordre opérée en février.

En parcourant les provinces, je connus bien vite que la réaction ne pouvait tarder. Partout on s'égayait sur le compte des Commissaires de la République. Il n'y avait pas jusqu'à la gent des commis-voyageurs, naguère si grand champion du libéralisme et des idées avancées, qui ne déclamât contre une république qui réduisait si désagréablement les affaires, les commandes et les remises. Evidemment M. Carnot avait raison : la République était venue trop tôt, ou plutôt, à mon sens, elle était même venue trop tard, à une époque où la surexcitation des intérêts matériels ne permettait plus que le gros du monde se passionnât pour une idée.

Au mois de juin nous étions à Aix, et là nous apprîmes qu une sanglante émeute avait lieu en ce moment même à Marseille ; les journaux parlaient d'une tentative à Lyon ; tout cela indiquait un mouvement d'ensemble qui ne pouvait manquer de se lier à une manifestation dans Paris. On a peu parlé de cette affaire de Marseille, malgré sa gravité, parce que les événements de Paris 1 absorbèrent. Comme nous quittions Aix un dimanche matin, j'entendis quelques mots d'une conversation à voix basse entre des officiers qui semblaient s'entretenir d'affaires survenues à Paris. Les chevaux nous attendaient, et sans plus d'informations, nous partîmes pour arriver le lundi de très grand matin à Gap oii je laissai mon collègue, M. Alexandre, pour me rendre seul à Barcelonnette ; et, en y arrivant, je trouvais le sous-préfet, très ardent, mais très honnête républicain, dans la consternation des nouvelles qui arrivaient de Paris. La population de cette petite ville, comme isolée du monde par les Alpes qui l'entourent, était Uvrée à la plus vive anxiété. Les nouvelles y étaient de deux jours en retard sur tous les autres points de la France, tant le service des dépêches, par Digne et Seyne, y était difficile avec une petite voiture, même en été. Les habitants se cotisaient dans cette circonstance pour envoyer à Gap un homme à pied, afin d'être servis un peu plus tôt. A défaut de nouvelles, les bruits les plus sinistres circulaient, comme il arrive en pareil cas. Je revins à Gap, oii les hôtels étaient encombrés d'officiers appartenant à ce qu'on appelait alors l'armée des Alpes, et le premier mot que j'entendis fut celui d'un officier qui disait à son camarade : « Eh bien, nous avons donc

Cavaignacl"?)) Le dénouement était connu ; je dévorai les journaux, et je me hâtai d'écrire pour tâcher d'avoir des nouvelles de tous nos amis.

De retour à Paris, nous ne trouvâmes plus ni la commission des hautes études, ni M. Jean Reynaud, ni M. Carnot. M. de Vaulabelle tenait le portefeuille: celui-ci n'avait pas la moindre teinte de mysticité ; c'était le libéralisme dans toute sa vulgarité et dans un déshabillé tant soit peu cynique. D'ailleurs, il ne manquait pas de bon sens, ni de finesse ; et, malgré la rudesse et le sans-façon de ses manières, on ne pouvait pas non plus le regarder comme un dictateur bien terrible. Il s'avisa de réduire de 27 à 20 le nombre des académies : ce n'était guère la peine, pour la mince économie qui en résultait, de bouleverser un cadre administratif qui subsistait depuis quarante ans, et il n'y avait plus de raison pour qu'à ce remaniement arbitraire n'en succédassent pas d'autres, comme il arriva bientôt.

Vint enfin, dans cette fameuse année 18A8, la question de l'élection du Président de la République. Si Ton a pris la peine de lire les pages qui précèdent, on devinera bien mon vote. Les impressions de 181 5 n'étaient pas encore en moi complètement effacées ; je n'avais jamais été grand admirateur du régime impérial ; les tentatives de Strasbourg et de Boulogne n'étaient de nature à provoquer, ni enthousiasme, ni confiance ; le général Cavaignac avait annoncé de la vigueur, de la probité ; il fallait un républicain pour présider une République ou la protéger de son épée : je votai donc sans hésiter pour le général Cavaignac. Un de mes amis, qui hésitait et qui connaissait

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M. Troplong, crut ne pouvoir mieux faire que de demander une consultation à ce grand jurisconsulte : il reçut de lui le conseil de voter pour le général.

Mais, quand le dépouillement du scrutin eut révélé cette immense majorité, que d'autres majorités ont pourtant dépassée depuis, je fus du très petit nombre de ceux qui changèrent davis, comme M. Troplong, sans avoir comme lui des prétentions fondées au rôle de Cambacérès du nouvel empire. Il devenait par trop impertinent de vouloir imposer à une nation de trente-cinq millions d'hommes un gouvernement malgré elle ; et cette nation, en portant tout d'abord à la présidence de la République improvisée un prétendant au trône, qui avait deux fois affiché ses prétentions à main armée, protestait par trop clairement contre la république rêvée par quelques sectaires, ou exploitée par d'autres comme une machine à désordre.

Il ne s'agissait plus que de savoir si le prétendant serait de taille à soutenir ses prétentions, si l'on serait, d'un autre côté, assez sage pour lui faire sa part, en stipulant quelque chose en faveur des libertés publiques, ou si on lui laisserait tout prendre, en se mettant à la merci d'un coup de main.

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