XXVI
Le I'' janvier iSAg, le Conseil de l'Université se rendait à l'Elysée, pour offrir ses hommages au nou-
veau Président. Nous trouvâmes dans le salon d'attente un groupe nombreux de vieux militaires, qui étaient censés représenter les débris des armées impériales, et qui avaient tiré de leurs armoires ou fait fabriquer, pour cette exhibition de circonstance, une collection d'uniformes surannés. L'ensemble tenait plus du grotesque, que du sublime. On nous laissa passer, et M. Thénard, à la tête du Conseil, adressa au prince quelques mots convenables auxquels il fut répondu avec embarras, à voix si basse, que je ne pus entendre un mot, quoique à quatre pas de M. Thénard. Cette petite taille, ce teint blême, cet œil éteint ne semblaient guère annoncer un fondateur ou un restaurateur d'empire, et je m'en retournai tristement, persuadé que notre salut ne viendrait pas de là. De plus habiles que moi y avaient déjà été pris, ou devaient s'y prendre.
En composant son ministère, le nouveau chef de l'Etat donnait prudemment à chacun sa part d'encouragements et d'amorces. M. de Falloux eut le département de l'Instruction publique et des Cultes ; il devait servir à flatter d'espérances les légitimistes et à donner au clergé une satisfaction effective. M. de Falloux, bien plus brillant orateur que le Président de la République (à ce qu'il semblait alors), crut se servir du Président, tandis que le Président se servait de lui, comme au fond il était juste.
Aux jours de réception, le clergé et la noblesse affluaient dans les salons du ministère de l'Instruction publique. Un soir que la presse était plus grande que de coutume, j'en demandai la cause, et l'on me dit que le Président de la République assistait à la soirée, qu'il
2l6 A. COURNOT
était tout contre moi, et eflectivement je vis en me retournant que je froissais sans m'en douter le frac du futur empereur. Nous en étions encore à une simplicité vraiment républicaine, quoique déjà relevée par un parfum d'aristocratie.
Une commission, oii M. de Montalembert, M.Thiers siégaient à côté de M. Cousin, fut chargée de préparer un projet sur l'organisation de la liberté de l'enseignement; mais M. de Falloux n'assista pas comme ministre à la conclusion de l'œuvre. M, de Parieu l'avait remplacé au ministère. Dévoué non moins sincèrement aux intérêts religieux, et, à ce que je crois, serviteur beaucoup plus sincère du pouvoir nouveau, M. de Parieu a montré dans l'exercice de l'autorité une grande délicatesse de conscience. On lui a reproché de la lenteur dans la décision, ce qui ne provenait, j'en suis persuadé, que de la crainte de ne pas prendre la décision la plus juste. Parut enfin la loi du i5 mars i85o, à laquelle le clergé, par l'organe surtout de M. Parisis, évêque de Langres, prit une part principale. Comme on devait s'y attendre, pour peu qu'on fût au courant de la pratique des choses, cette loi tant ajournée, tant réclamée, n'eut que des résultats fort insignifiants. Elle ne fit guère que régulariser ce qui était passé depuis longtemps dans l'ordre des faits, et qui tenait à des causes sur lesquelles la législation a peu de prise. Quelques collèges communaux passèrent sous le patronage des évêques, ce qui pouvait intéresser certaines petites localités, mais nullement la chose publique. Un très petit nombre d'écoles normales primaires furent supprimées ; encore n'a-t-on pas tardé à revenir sur cette seppression, parce qu'il
s'agit efloclivcment d'un service dont on ne peut plus se passer ' .
L'effet fut plus sensible quant au déplacement des influences personnelles. Notre conseil de l'Université fut dissous, et la portion inamovible de ce conseil, devenue la section permanente d'un Conseil supérieur de l'Instruction publique, formée principalement de membres du haut clergé et de la haute magistrature, eut fort à compter, dans la même enceinte 011 elle primait ci-devant sans conteste. Notre ancienne administration se trouva considérablement modifiée par la création de 86 rectorats départementaux, à la tête desquels furent placées en assez grand nombre des personnes jusque-là étrangères à 1 Université, et que le clergé patronait, mais qui s'attachèrent à leur bercail, comme d'ordinaire il arrive, dès que la connaissance fut faite. On a beaucoup critiqué ces rectorats départementaux, et l'on y a vu l'intention d'amoindrir, en l'émiettant, la consistance de 1 autorité universitaire. Je crois que l'intention y était : cependant il convient d'observer que le service de l'instruction primaire, qui deviendra certainement, s'il ne l'est déjà, la branche la plus importante des services d'instruction publique, est un service essentiellement départemental. Il fallait donc remettre purement et simplement au préfet, ou à un fonctionnaire hiérarchiquement subordonné au préfet, le service de l'instruction primaire, sauf à maintenir des ressorts beaucoup plus étendus et une juridiction propre pour l'enseignement secondaire et supérieur,
I. Cournot reproduit presque avec les mêmes termes cette appréciation de la loi Falloux, dans les Institutions, p. 288-289 (N. E.).
2l8 A. COURNOT
dont la spécialité excède la compétence ordinaire d'un préfet. C'est à ce dernier système qu'on est revenu un peu après, quoique pas encore assez franchement. Je l'indiquais en i85o et, ce qui avait tout autrement de poids, le Conseil d'Etat l'indiquait à sa manière; mais on répondait au Conseil d'Etat que les évêques de l'Assemblée nationale n'entendaient pas qu'on modifiât leur système, et l'on me répondait à moi-même, plus confidemment, que l'on voulait avoir des préfets de l'instruction publique, c'est-à-dire des correspondants sur lesquels les bureaux de l'instruction publique enssent plus de prise qu'ils n'en ont sur les préfets. Cependant ces prétendus préfets de l'instruction publique, placés entre l'évêque et le préfet véritable, étaient de beaucoup trop minces personnages pour ce rôle de tiers-arbitres. Bientôt on leur enjoignit de ne rien faire qu'après avoir consulté le préfet, et bientôt de ne rien faire que de l'avis du préfet. Cependant tous ces changements, qui m'en laissaient présager d'autres (car je regardais notre système universitaire comme foncièrement usé), me dégoûtaient fort de mes fonctions, et me suggérèrent l'idée, bizarre peut-être, den sortir honorablement en m'adonnant à la politique. Je n'avais que cinquante ans quand cela m'arrivait; et comme il y avait alors incompatibilité entre mes fonctions et celles de représentant, c'était aussi le moyen d'obtenir aisément une admission à la retraite, dont la demande autrement eût pu paraître un peu prématurée. Je m'en étais expliqué avec le ministre d'alors, M. de Crouseilhes. Je n'avais pas songé à briguer la députation, comme tant d'autres sous le régime précédent, quand c'était une affaire d'intrigues et d'influences per-
SOUVENIRS 2 If)
sonnelles : en 18^8, un comité électoral avait bien voulu songer à moi dans la Haute-Saône ; et comme ce comité fit passer la liste, il est à croire que j'aurais pu réussir tout comme un autre; mais j'avais décliné l'honneur, en alléguant que je ne pouvais pas renoncer à ma place, et que d'autre part, bien qu'il n'y eût pas alors incompatibilité légale, il me semblait inopportun, dans des circonstances si graves, de confier le mandat à des hommes dont la qualité de fonctionnaires publics infirmerait l'autorité. Dans le moment présent, j'étais au contraire charmé de quitter ma place, et je n'éprouvais nul embarras à prendre l'engagement de soutenir parlementairement un pouvoir qui me semblait la seule ancre de salut. Je posai donc et je laissai poser, au mois de septembre i85i, ma candidature aux futures élections de la Haute-Saône; et toutefois je dois dire que le comité qui me patronnait comptait peu sur le succès. On s'attendait généralement à des élections rouges de la part des mêmes paysans qui ont voté tout d'une voix la sanction du coup d'Etat. La contradiction est plus apparente que réelle; car, en votant pour des candidats rouges, nos bons paysans auraient compté faire pièce aux bourgeois, et ils pensaient encore leur faire pièce quand ils ratifiaient le coup d'Etat. Quoi qu'il en soit, le coup d'Etat mit à néant mes velléités un peu tardives, en réduisant de beaucoup la députation de la Haute-Saône, où toutes les places se trouvaient prises, et je n'en eus aucun regret; car, d'une part, le but essentiel était atteint, et, d'autre part, il n'y avait plus grand goijt à essayer de l'éloquence politique dans les nouvelles conditions.
Dans ce même automne de i85i, tant de gens pro-
220 A. COUR^IOT
phétisaient la fin du monde pour i852, que c'était bien le moment de régler toutes ses affaires de conscience. Je me décidai donc alors à presser l'impression de mon Essai sur les fondements de nos connaissances, que je regardais pieusement comme mon œuvre magistrale, dont je ruminais depuis vingt ans les idées et la charpente. Je ne me dissimulais pas qu'à beaucoup d'égards le moment était inopportun, jusqu au ridicule, mais je voulais en finir. Je poussai donc l'imprimeur, le brocheur, et j'opérai si bien qu'on m'apporta mes exemplaires vers huit heures du matin, le 2 décembre i85i . On ne pouvait tomber plus juste : une demi-heure après, mon éditeur, mon excellent ami Hachette', entrait et m'annonçait le coup d'Etat, placardé dans Paris. Je sortis bien vite pour m'en assurer par mes propres yeux. J'allai à notre ministère, d'où le ministre, M. Giraud, avait décampé, sur un billet autographe à lui transmis par le Président. Le nouveau ministre, M. Fortoul, n'avait pas encore pris possession, et ne s'installa que plus tard. Je m'amusai à courir Paris cette journée et la suivante; après quoi, la distribution de mon Essai à gens qui, pour le moment, n'avaient guère envie de lire de telles balivernes, me fut un prétexte honnête de faire une étude piquante de physionomies. Je pourrais peindre la colère de personnes dont l'opposition n'a pas été éteinte par le succès, et aussi l'indignation non contenue d'autres personnes qui n'ont pas tardé à faire plier devant la force des événements l'austérité de leur morale. Mais les temps
I. Et condisciple à l'ancienne École normale. (Note du copiste, B).
SOL' V E.MRS 22 t
sont trop près de nous: et ils seraient plus reculés, qu'il vaudrait encore mieux s'abstenir.
En somme, le coup d'Etat du 2 décembre, bien autrement difficile que celui du 18 brumaire, a été conduit avec une bien plus merveilleuse habileté. Il a montré ce que c est que la puissance d'une idée fixe, audacieuse, longuement pourpensée, indiquée et dissimulée à propos, attendant froidement son heure, et passant à l'action assez tard pour que les principaux obstacles fussent aplanis, assez tôt pour prendre encore ses ennemis àl'improviste. Il a fallu pendant trois ans endurer patiemment les sarcasmes, les dédains, les insultes, laisser percer à propos la pensée secrète, et se prêter à ce quelle fût tout aussitôt recouverte du manteau des conseillers officiels, comme une excentricité sans conséquence, de manière à entretenir les espérances et à endormir les craintes, en maintenant toujours soigneusement la séparation entre la personnalité princière et le personnage public, entre le petit cercle d affidés et les organes du gouvernement. 11 faut de tels phénomènes historiques, bien plus rares que les batailles gagnées, pour commencer ou pour reprendre des séries de faits qui, dans leur ensemble, échappent à toute prévision, parce qu'ils sortent du domaine des lois générales de l'histoire, aussi bien que des règles communes de l'ordre moral.
11 me souvient d'avoir entendu, à un bal de l'Elysée où la foule se pressait, le vice-président de la République, M. Boulay, répondre avec feu à un interlocuteur qui parlait de conspirations : « Des conspirations ! mais on conspire partout : on conspire dans la rue, on conspire à l'assemblée ; ce n'est absolument qu'ici
22 2 A. COLRNOT
qu'on ne conspire pas ». Aussi, n'ai-je pas de peine à croire ce qu'on m'a rapporté dans le temps, que, le matin du 2 décembre, le vice -président de la République avait appris le coup d'Etat par son barbier.
Je ne sais si c'est à ma vie ambulante et aux occasions qu'elle me donnait de me retremper en province, que j'ai dû d'échapper aux préjugés qui dominaient les Parisiens ; mais toujours est-il, que je paraissais à toutes les personnes de ma connaissance aussi paradoxal que feu M. le Conseiller d'Etat Bérenger m'avait paru l'être le lendemain des ordonnances de Charles X', quand je leur soutenais que le coup d'Etat (si toutefois on osait risquer un coup d Etat) serait reçu par les provinces sans résistance aucune, et même avec joie, comme un moyen d'échapper à la tyrannie des émeutes et des journaux parisiens. Même après le 2 décembre, nos parlementaires et nos journalistes n'y pouvaient pas croire, tant une habitude de trente-six ans était devenue pour eux une seconde nature, tant il semblait incroyable qu'un homme qui n'avait pour lui ni succès militaires, ni succès de tribune, osât fermer la bouche au parlement, aux journaux, et faire à lui seul une constitution à sa guise. Je ne m'attendais pas moimême à une charge si à fond, et j'aurais bien autant aimé qu'on s'arrangeât pour ne pas la rendre inévitable, ou pour pouvoir empêcher qu'elle ne fut poussée si loin ; mais il faut que les nations payent, dans leur dignité au moins, leurs fautes et leurs sottises. Avant que l'Empire ne se fit, le gouvernement des journaux