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Pour ceux qui ont suivi de près les petites crises de l'instruction publique, postérieurement au 2 décembre, il y a, non pas précisément la preuve, mais les plus fortes raisons de croire que le prince-président, s'il n'eût suivi que son propre mouvement, se serait purement et simplement débarrassé d'un attirail universitaire qui avait valu aux gouvernements précédents tant de tracasseries, sans leur procurer effectivement aucune force. Déjà, comme écrivain, il avait exprimé son peu d'estime pour le vieux système des études grécolatines, et il avait trop de tact gourvernemental pour ne point sentir que le point d'appui de son système de gouvernement n'était pas dans une bourgeoisie lettrée ou demi-lettrée. Mais on ne pouvait pas détruire ou abandonner Tordre existant sans mettre quelque chose à la place, sans prendre certaines mesures à défaut desquelles on aurait risqué de raviver la querelle avec le clergé, à peine assoupie. Le prince avait bien d'autres choses à faire, qui lui semblaient avec raison réclamer son action personnelle. Il se trouva des gens pour se porter fort envers lui de l'institution universitaire, telle qu'ils entendaient la reconstituer, promettant de tout tirer de leur industrie, de ne demander ni mesures législatives, ni dotations nouvelles, ni rien qui engageât précisément la pensée gouvernementale. Je sup-
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pose et j'ai bien des motifs de supposer qu'il leur fut donné à peu près carte blanche pour faire des expériences à CCS conditions.
M. Fortoul, qui recevait, bien jeune encore, le portefeuille de l'Instruction publique, avait donne dans le Saint-Simonisme, chose peu surprenante, car il avait naturellement beaucoup de penchants à l utopie, et de plus le goût des systèmes, des divisions symétriques, une passion d'organiser et de réorganiser qui voulait s'étendre à tout, et qui, sur la fin de sa courte vie, dégénérait en monomanie inquiétante. Avec cela de l'esprit, beaucoup de facilité et même de lucidité dans la parole, de la souplesse dans le caractère vis-à-vis des hommes puissants et le ton d'autorité pour se faire obéir, de la bienveillance pour les personnes, quand les systèmes n'étaient pas en cause, jointe à une disposition à sacrifier intrépidement les personnes aux systèmes. Il avait professé avec succès dans les facuHés de lettres de Toulouse et d'Aix, s'y trouvant sans doute peu à sa place, et ayant eu tout le temps de ruminer des plans d'organisation qui donneraient une autre importance aux facultés des lettres de province. Là était le point de départ et la première chimère qui devait nuire à tout le reste. En i8/i8, il s'était mis sur les rangs pour l'Assemblée nationale et ne s'était fait faute de phraséologie républicaine. Sa place à rassemblée aurait dû être à côté de ses amis, MM. Carnot et Jean Reynaud ; mais la finesse de son tact en décida bien autrement. Une personne, à la véracité de laquelle j'ai foi, m'a dit tenir d'un des amis de M. Fortoul, bonapartiste par inclination, avec qui celui-ci avait eu une discussion chaude au sujet de son prétendant, que le lendemain
M. Fortoul était venu lui dire : « Eh bien I vos raisons m'ont frappé et décidément je veux mettre mon enjeu sur cette carte-là ». J'ajouterai que M. Fortoul, en me parlant à moi-même, m'a sinon dit la même chose, du moins quelque chose qui ressemble fort à ce que je viens de rapporter.
Deux savants, MM. Dumas et Leverrier, composaient, avec le littérateur M. Fortoul, le triumvirat qui devait avoir la principale influence sur les destinées de l'Université dans les conjonctures nouvelles. Je ne prétends pas mettre leur rang dans les sciences en parallèle avec celui de M. Fortoul dans la littérature ; mais je crois que les circonstances qui les avaient rapprochés tous trois du Prince-Président leur donnaient à peu près à tous trois un crédit égal.
M. Dumas estnon seulement un chimiste de premier ordre, mais un parleur disert et un écrivain élégant, quoique un peu affecté, et d'une rhétorique luxueuse que les anciens auraient qualifiée d'asiatique. Doux et poli pour toutle monde, porté auxtempéramentsaccommodants, il soutient une thèse avec plus d'abondance que de fermeté, et sans qu'il soit trop difTicile de le convertir à la thèse contraire, ni trop rare de le voir soutenir ce qu'il a naguère combattu. En fait de plans d'administration et surtout de finances, cet expérimentateur si exact, ce savant peseur d'atomes, devient un esprit tout à fait chimérique. Son idée favorite, en fait d'instruction publique, était d imiter le plus possible dans nos collèges les pratiques de l'établissement connu alors sous le nom d'École centrale dont il était l'un des professeurs et des directeurs, et qui était destiné à former des contremaîtres d'usines ou des ingénieurs civils.
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M. Leverrier avait acquis tout à coup, sur la fin du règne de Louis-Philippe, une grande renommée par la découverte de sa planète, et tout aussitôt la rudesse de ses formes et de son caractère lui avait suscité de grands ennemis. Après avoir exalté sa découverte d'un ton trop lyrique, on l'avait injustement déprimée. Le monde étranger aux hautes mathématiques ne pouvait guère en avoir une juste idée. Sans doute, pour la faire, M. Leverrier n'avait pas besoin d'être un géomètre vraiment inventeur à la manière de Newton ou de Lagrange ; et, en ce sens, M. Poinsot avait raison de me dire : « Il ne faut pas mettre sur la ligne de Rossini le musicien qui joue un air de Rossini ». Mais d'un autre côté, l'on doit reconnaître tout ce qu'il y avait démérite à suivre une même idée avec persévérance, malgré l'incertitude du résultat: à mettre, dans l'exécution de calculs immenses, l'ordre, la méthode sans lesquels ils n'auraient pu aboutir à la conclusion cherchée, et que bien peu de gens auraient été capables d'y mettre. Un peu de hasard avait fait le reste, en donnant à la divination du calculateur, si promptement confirmée par la lunette de l'astronome, un degré de précision numérique que les bases du calcul ne comportaient pas ; mais un hasard heureux, quand le travail et le savoir l'ont amené, fait aussi partie d'une gloire légitime. Ce n'était pas toutefois une raison pour que M. Leverrier se montrât si brusque, si tranchant, si revêche et enfin si impérieux, quand le pouvoir lui est venu, à l'endroit de tant d'illustres confrères et d'hommes distingués à divers titres. D'ailleurs, dans le triumvirat susdit, M. Leverrier était peut-être celui des trois, dont les idées, peu larges, étaient au fond les
plus justes, et qui accordait le moins à l'utopie. 11 prêchait, dans certains détails, plutôt par manie que par esprit chimérique ; témoin sa haine baroque pour les proportions qu'il a fallu, pour lui complaire, chasser impitoyablement de tous les recoins des programmes ; mais cette grande révolution, qui désolait nos professeurs de mathématiques, n'était pas de nature à troubler beaucoup la tranquillité du pays.
Les mois de janvier et février i852 furent employés par M. Fortoul à préparer sans relâche et avec le plus grand secret le libellé de son système d'administration de l'Instruction publique. Ce système devait paraître un beau jour, tout armé comme Minerve, etsans discussion préalable, en profitant pour cela du pouvoir dictatorial que le Prince-Président s'était réservé jusqu'à la mise en œuvre de la Constitution. Le système était au complet, tant pour le fond des choses, que pour le choix des personnes, et comprenait notamment l'institution de ce que l'on a appelé, depuis, les grands rectorats. J'y avais, sans m'en douter le moins du monde, un assez vif intérêt personnel ; car le plan n'admettait qu'un seul ordre d'inspecteurs généraux ; et, de ceux qui étaient alors investis de la fonction, M. Fortoul n'en conservait que deux, savoir : mon excellent collègue et compagnon de tournées, M. Alexandre, et moi'. J'ignore ce qui nous valait cette distinction particuUère, car nous n'avions ni l'un ni l'autre, de liaison
I. M. Alexandre, auteur du Dictionnaire grec qui a succédé à celui de Burnouf, et compagnon de tournées pendant dix à douze ans (Note du copiste, B).
avec M. Fortoul. Nous étions mis ainsi de plain-pied avec des sénateurs et d'autres personnes de haut parage. Mais il faut convenir que notre rôle eût été singulier : car assurément ces grands personnages n'entendaient pas se charger de la pratique du métier, et nous n'avions ni les forces suffisantes pour faire à deux la besogne de douze, nides titres du même ordre pour être pourvus d'une pareille sinécure. La lenteur d'un expéditionnaire, en relardant d'un jour la signature d'un décret, vint déranger les plans du Ministre et briser à mon insu ma haute fortune. La veille, le Prince avait donné son assentiment; le lendemain, quand le Ministre lui apporta le décret à signer, il hésita et voulut que l'on consultât préalablement les présidents de section du Conseil d'Etat. C'est qu'on lui avait remis de la part de MM. Thénard, Cousin et des autres membres de la section permanente du Conseil supérieur, c'est-à-dire de l'ancien Conseil royal, écartés dans les projets de M. Fortoul pour faire place aux nouveaux inspecteurs généraux, MM. Dumas, Leverrier, Nisard, etc., un mémoire oii l'on faisait ressortir les inconvénients d'avoir des inspecteurs qui n'inspecteraient pas; en prouvant l'utilité de conseillers inamovibles et d inspecteurs suivant l'ancien mode, sauf, bien entendu, à abandonner au prince le choix des personnes, si les personnes actuellement en charge ne convenaient plus. Il fallut donc revenir devant les présidents de section, parmi lesquels se trouvait M. de Parieu, fort attaché au système des rectorats départementaux et à la loi de i85o, rendue sous son ministère. Le résultat de la discussion fut d'obliger M. Fortoul à ajourner une grande partie de ses projets, avec
l'espoir d'obtenir, par pièces et morceaux, ce qu'il ne pouvait avoir d emblée.
Les six mois d'été furent consacrés à une autre grande affaire qui était l'élaboration du plan et des programmes d'études pour les lycées. C'est ici que devait surtout se déployer l'action de ce que j'ai nommé le triumvirat. D'abord, on consulta à part chacun de nous; puis il y eut des réunions préparatoires, puis des commissions et des sous-commissions sans fin, oii des mécaniciens comme M. le général Morin, des numismates, comme M. de Saulcy, des économistes, comme M. Michel Chevalier, des médecins, comme M. Lélut, tous fort étrangers aux manœuvres d'un lycée, venaient apporter le contingent de leurs votes; sans parler de ceux qui, avec des connaissances plus spéciales (puisqu'ils étaient attachés à l'Ecole polytechnique ou à Saint-Cyr), mais trop spéciales, s'imaginaient qu'il n'y avait qu'à introduire dans les lycées les pratiques de l'Ecole polytechnique ou de Saint-Cyr, sans tenir compte de la disparité des âges, du but et des conditions. Tout cela vint aboutir à ce plan, formidable par l'immensité des détails, dont la particularité la plus saillante, celle qui intéressait le plus les familles par la nécessité d'option qu'elle leur imposait, a été nommée la bifurcation.
Le plus simple assurément et le plus conforme à la disposition des esprits, eût été d'alléger comme l'avaient voulu faire les auteurs de la loi de l'an IV, l'ancien bagage classique, en supprimant, par exemple, l'explication des tragiques grecs, les vers latins, le discours latin, une très grande partie de la philosophie scolastique ou cousinienne, pour faire place à ces notions
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d'histoire, de langues vivantes, de mathénnaliques, de sciences physiques et naturelles, dont il semble que l'éducation moderne ne peut plus se passer. Quant à la préparation aux grandes écoles du Gouvernement, il fallait reconnaître que, par la force des choses, elle constitue, pour chaque grande école en particulier, une industrie à part, dont le Gouvernement peut bien se charger, s'il le veut, dans quelques-uns de ses lycées, en concurrence avec l'industrie particulière, mais qui ne peut pas servir à réglenienter d'une manière générale linstruction publique, sous peine de se jeter dans des complications inextricables.
Mais cette idée si simple, si facile à appliquer dans un moment où toutes les résistances des vieilles coteries universelles étaient brisées, si conforme, je le crois, aux vues personnelles et au bon sens pratique du Chef de l'Etat, ne pouvait cadrer avec les vues des trois personnes influentes à qui le hasard avait remis le sort de la question et qu'il s'agissait principalement de mettre d'accord. Car, d'une part, M. Fortoul, en sa qualité de littérateur qu il s'exagérait probablement, tenait infiniment à ce que le plan signé de lui fût réputé renforcer les études littéraires, bien loin de les amoindrir; et d'autre part, MM. Dumas et Leverrier s'étaient mis en tête de culbuter toutes les industries particulières en fait de préparation aux écoles spéciales : de rassembler en un majestueux cours d'eau, où ils vogueraient en maîtres, tous ces filets épars ; de forcer les médecins, les maîtres de forges, les industriels de s'y embarquer avec eux ; d'avoir un seul et même baccalauréat pour tout ce monde, comme il y en avait
déjà un pour les avocats; et. moyennant cela, défaire an besoin la nique aux professeurs de littérature et aux avocats. De là, la bifurcation où l'on s'attacha à maintenir partout l'exacte symétrie qui plaisait tant à M. Fortoul.
Après la mort de M. Fortoul, j'ai conseillé moimême à son successeur, qui voulait bien me demander mon avis, de toucher le moins possible à l'œuvre de son prédécesseur. Les parties les plus chimériques sont déjà tombées ou doivent tomber d'elles-mêmes. On a manqué deux fois l'occasion, en 1802 et en 1862, de faire du neuf en cette matière, et du neuf approprié aux nouvelles conditions de la société française. Maintenant il faut attendre que ces conditions nouvelles se prononcent avec plus de netteté encore, et que l'on démêle bien ce qui peut tenir à un engouement passager, ce qui a de l'avenir et ce qui est définitivement frappé de mort. D'ailleurs, il faut convenir que M. Fortoul a atteint l'un des buts qu il se proposait, celui de lutter avec avantage contre le clergé, en faisant autre chose que ce que fait le clergé. Ramenée à ces termes, son idée était parfaitement juste et l'expérience l'a confirmée'. La bifurcation, malgré les attaques dont elle a été 1 objet, a eu pour résultat immédiat de ramener dans les lycées une partie de la clientèle qui allait aux établissements du clergé, tant qu'on croyait pouvoir faire dans ces établissements tout ce qui se faisait dans les lycées.
On a imputé à la bifurcation l'affaiblissement des études, celui surtout des études littéraires. Ce reproche
t. Cf. In^titnlions, p. iq^î (N. E.).
est peu fondé'. Sans doute, toute secousse hâte plus ou nioins la destruction d'un édifice qui menace ruine ; mais l'afTaiblissoment progressif des études tient essentiellement à l'entraînement du siècle, au besoin du gain, résultant du progrès du luxe et de l'éparpillement des fortunes, à la spécialité des carrières. II y aura toujours, tant que la civilisation ne s'éteindra pas, des hommes voués au culte des lettres et des sciences, et peut-être en plus grand nombre qu'autrefois, mais ce culte sera une profession, une spécialité comme on dit, ayant, dans les académies et dans les places, son but et son encouragement. Le gros des hommes réputés instruits trouve à peine le temps de lire les journaux, les revues : comment trouverait-on le temps de lire des livres sérieux, et comment la jeunesse n'imiterait-elle pas l'âge mur.'^ Aussi ne lui trouve-t-on d'ardeur que lorsqu'il s'agit de subir des examens, défigurer dans des concours; et c'est ainsi que tout nous pousse dans une voie où les Chinois nous ont précédés de quelque deux mille ans. On croit vulgairement que les sciences gagnent ce que les lettres perdent : c'est une erreur complète : l'affaiblissement de nos études scientifiques est tout aussi prononcé que celui de nos études littéraires, et parles mêmes causes. L'attrait d'un théorème de haute algèbre (d'autant
I. Cournot louera en i86^ M. de Salvandy d'avoir maintenu le latin jusqu'en 4"^ tout en faisant bifurquer l'enseignement, à partir de cette classe, en spécial et en littéraire. « Ce plan, dit- il, était parfaitement justifiable. L'enseignement du latin jusqu'à la 4* subsistait non pour l'usage qu'on ferait plus tard du latin, mais comme une excellente méthode pour préparer la terre sur laquelle l'enseignement donné à partir de la 4'' serait semé et fructifierait. » Institutions, p. 34o. Cf., à propos de M. de Salvandy, Institutions, p. 288-828 et 338 (N. E.).
plus beau souvent qu'il ne sert à rien) n'est pas plus grand que celui de la méthode virgilienne, à moins qu'il ne faille être en état d'en fournir la démonstration pour entrer à l'Ecole polytechnique et en sortir ingénieur, avec la chance d'avoir une belle place si l'on reste au service de l'Etat, une place lucrative si l'on se met au service d'une compagnie et, dans tous les cas, la perspective d'un riche mariage. On comprend généralement qu'il serait bon d'avoir une notion de la machine à vapeur et de la télégraphie électrique ; on se résigne sans difficulté à ne connaître que par l'almanach et sur la foi des astronomes du Gouvernement, les grands phénomènes astronomiques. Dans nos Ecoles de Droit, il y a en moyenne beaucoup plus de travail qu'il n'y en avait il y a quarante ans, parce que les examens sont plus sévères, et que de bonne heure les jeunes gens sentent la nécessité de se munir de tout ce qui leur sera indispensable pour l'exercice de leur profession ; mais le luxe en ce genre n'est pas de mise, et l'on ne trouve plus aussi souvent qu'autrefois quelques jeunes gens d'élite qui s'adonnent à ces études de luxe, seulement pour le plaisir qu'elles leur procurent.
XX vm.
Il n'y a si mince acteur qui ne doive se retirer en temps opportun, sous peine de se survivre à lui-même. Je sentais bien que mon petit rôle était fini et j'adressai par écrit ma demande de retraite. Le Ministre y ré-
pondit par quelques mots obligeants dont je suppose que j'étais principalement redevable à mon vieil ami Lesieur, chef de division, alors très influent au ministère de l'Instruction publique. Des raisons comme en ont les pères de famille l'emportèrent et je n'insistai plus pour qu'il fût donné suite à ma demande. Afin de me procurer la satisfaction d avoir tâté un peu de tous les régimes, M. Fortoul me mit pour un temps au Conseil impérial de l'Instruction publique.
Notre nouveau Sénat, composé de cardinaux, d'évêques, de magistrats comme MM. Portalis, Troplong, Baroche, Delangle, De Royer, ne ressemblait pas à cette assemblée de professeurs, plus ou moins huppés, dont j'avais jadis fait partie. Ce n'était plus la veine intarissable et toujours brillante de M. Cousin, les traits d'esprit de M. Saint-Marc-Girardin, mais la parole concise et grave d'hommes habitués aux grandes afTaires, y ayant acquis une supériorité et une grande largeur de vues qui pouvaient avantageusement compenser l'absence de quelques notions techniques. Le plus grand inconvénient était que des hommes de ce rang ne se dégoûtassent bientôt de misères dont on ne pouvait, aux termes de la loi, se dispenser de les occuper. L'intérêt de parti, qui avait grossi ces misères, n'existait plus. Des prélats pacifiques, comme le cardinal Gousset, le cardinal Morlot, 1 archevêque de Paris M. Sibour, notre excellent évêque de Troyes M. Cœur, ne pouvaient suivre leur irascible collègue M. Parisis, alors évêque d'Arras, dans le mouvement qu'il se donnait pour soutenir les principes de i85o, dont il se regardait comme le principal auteur et l'interprète accrédité. Aussi M. Fortoul, quelque bonne
envie qu il en eût, ne s'était-il pas dispensé de le mettre au Conseil impérial, dans l'espoir fondé que sa rudesse théologique y serait sans conséquence. A MM. Portalis, Delangle, De Royer, échéait la tâche d'apporter, dans les discussions de cette nature, le contrepoids des traditions parlementaires. Il entrait probablement dans les convictions ou dans les engagements de M. Troplong de se montrer fort peu parlementaire à cet endroit ; mais je dois dire que cet écrivain brillant, qui sait relever par les charmes de son style les détails arides de la jurisprudence, n'avait guère de succès dans l'improvisation, où il mettait plus de hauteur que de frais d'éloquence. Bientôt les sessions du Conseil impérial sont devenues plus rares, plus courtes et moins fréquentées. Après avoir voté de confiance les réformes de M. Fortoul, on a voté de même bien des mesures par lesquelles on revenait sur ces réformes, à moins qu'il ne fût question des études juridiques au sujet desquelles les magistrats se croyaient avec raison sur leur terrain. En définitive, le Conseil impérial, créé par la loi de 1800, un peu modifié dans sa composition en i852, a faiblement répondu à l'idée qu'on pouvait se faire du rôle d'une institution si éminente : et le pouvoir ministériel, qui bientôt devait tendre à s'affranchir même delà tradition des bureaux, est resté à peu près sans contrepoids.
Cependant, M. Fortoul ne perdait pas l'espoir de réparer son échec de i852, et de compléter son plan par l'érection des grands rectorats, avec cortège obligé de facultés. Il avait fait en i853 une seconde tentative non suivie de succès ; il réussit mieux en i854, grâce au concours du ministre de l'Intérieur d'alors, M. de
Persigny, qui voulait donner satisfaction à des préfets mécontents (avec raison selon moi) d'être encore obligés de compter, jusqu'à un certain point, avec un mince recteur, quand il s'agissait de nommer ou de destituer un maître d'école de village, pour les besoins ou les convenances de la politique locale. On transigea, et la loi du 1 4 juin i854 fut le résultat de cette transaction. Le tourment de M. Fortoul, dans les dernières années de sa vie, a été de ne pouvoir éluder, autant qu'il l'aurait souhaité, certaines conditions de la transaction. Sauf quelques détails, comme la création de conseils académiques, qui nont aucune attribution effective, et dont la réunion n"a qu'un but d'apparat, conformément au goût de l'inventeur, ce système a jusqu'à présent assez bien réussi; et aussi bien, dans un temps calme comme le nôtre, tout peut réussir. On ne touchera à un système qui assurément ne fait point de mal, s'il ne fait pas un grand bien, que quand un besoin d'économies ou d'autres circonstances provoqueront d'autres remaniements. Les rectorats de M. Fortoul tomberont alors avec le reste.
En revenant de ma tournée de i854, je trouvai une invitation de me rendre au débotté chez le ministre ; c'était pour me proposer le rectorat de Toulouse. Je n'eus garde d'accepter : Toulouse était pour moi une ville absolument étrangère, et c'était la ville de prédilection de M. Fortoul, celle oii il avait professé, et où il croyait conserver de l'influence ; il aurait fallu s'y présenter comme son système incarné. Je répondis que, par toutes sortes de motifs personnels, le rectorat de Dijon serait le seul qui pût me convenir; c'était moins que l'on ne m'offrait et par conséquent l'on
s'empressa de saisir ma réflexion au passage. De mon côté, je n'eus pas de regret de m'ctre un peu précipitamment avancé. L'homme, sur son déclin, revient volontiers près de son berceau ; après avoir porté longtemps le litre d'inspecteur général des études, comme l'avaient porté les Ampère et les Letronne, il me tardait de quitter des fonctions singulièrement rapetissées, quoique plus largement rétribuées, et c'était une manière d'en finir.
Il convient aussi que ce soit le terme de mes fantaisies confidentielles. J'ai assez suivi, peut-être beaucoup trop suivi, l'exemple que tant d'autres m'ont donné, de parler un peu de tout à propos de rien, l'âge de la jeunesse est le seul 011 nous puissions saisir l'image des moindres choses avec ce relief qui quelquefois les fait valoir, toutes petites qu'elles sont. Et puis, que peut offrir chez nous la vie de province qui mérite d'être remarquée ? Encore une anecdote pourtant, qui sera la dernière.
Dans un temps où chaque bourgade veut avoir sa statue, la petite ville d'Auxonne a eu l'envie bien naturelle de perpétuer, par une statue élevée au jeune lieutenant d'artillerie Bonaparte, le souvenir des années passées dans ses murs par l'homme le plus extraordinaire des temps modernes. Ma position olBcielle me valut l'honneur d'être mis dans la commission chargée de veiller à l'érection du monument, et plus tard de l'inaugurer en grand apparat. A une séance 011 nous venions de déhbérer sur le choix des sujets de basreliefs pour le piédestal de la statue, j'avisai parmi mes collègues un membre de la municipalité d'Auxonne , un notaire de l'endroit, que je n'avais pas vu depuis
quarante ans et qui était le fils de cet honnête bourgeois de Gray chez lequel se tenaient nos petites réunions royalistes pendant les Cent-jours. Je fis en moimême une rapide revue de tant d'événements survenus, de tant de changements opérés dans le monde du dehors, comme dans le petit monde de mes idées ; et, à l'issue de la séance, je ne pus m'empêcher d'aborder le notaire, en lui disant : « Vous souvient-il, Monsieur, des réunions que nous avions en i8i5 chez M. votre père? et que diraient votre père et le mien, s'ils nous voyaient dans cette commision ? »
Encore quelques années, ou plutôt quelques mois, et le moment sera venu de se retirer tout à fait des charges publiques. Je me déciderai peut-être alors à faire imprimer le pendant de mon Essai sur les fondements de nos connaissances, l'œuvre de synthèse que semble appeler cette œuvre de critique. Après quoi, n'ayant plus rien à dire aux autres, il sera bien temps, s'il plaît à Dieu, de faire en moi-même des réflexions plus sérieuses, en attendant le moment d'être à mon tour lancé dans cet abîme que l'homme appelle le néant, quand il n'écoute que les suggestions d'un sens grossier, et que la voix du genre humain a nommé 1 éternité.
Toute pièce complète veut un épilogue et tout conte une moralité. Mon épilogue sera une brève analyse, faite à mon point de vue, de cette série d'événements
extraordinaires, qui s'est déjà développée durant soixante et dix ans, dont j'ai pu en quelque sorte toucher l'origine, et au sein de laquelle ma vie s'est passée. Plus on avance dans une pareille série, plus on y voit clair ; l'ordre des phénomènes naturels se débrouille et ne s'invente pas ; il faut la comparaison d'un assez grand nombre d'objets analogues pour que les principes de leur classification se découvrent. Ce que les hommes de génie, livrés à la séduction de leurs systèmes, ont cherché prématurément et inutilement, les esprits les plus ordinaires l'aperçoivent, quand le jour de la manifestation est venu.
Donc, puisqu'il faut que la géométrie serve à quelque chose, tâchons de procéder dans notre investigation un peu géométriquement.
Si l'on fait abstraction de quelques phases transitoires et éphémères, cet espace de soixante et dix ans, que nous voudrions embrasser d'un coup d'œil, se partage en cinq périodes qui ont chacune, parmi nous, leur dénomination acceptée: la Révolution, l'Empire, la Restauration, le Gouvernement de juillet, le nouvel Empire. On ignore ce que durera la dernière ; les durées respectives des quatre autres (qui ensemble embrassent juste soixante années) ne sont point par trop éloignées de l'égalité. Bien entendu qu'il ne faut pas servilement s attacher à l'étiquette des appellations officielles et que la royauté de Louis XVI cesse de fait à la prise de la Bastille, tandis que la monarchie de Napoléon commence de fait au 18 brumaire, et celle de son neveu (autre réaction contre les abus du régime parlementaire ou le gouvernement des assemblées) à l'élection pour la présidence de la République. Les
Cent-joiirs n'appartiennent pas non plus à l'époque impériale et se rangent parmi les secousses irrégulières : nous l'avons déjà dit, c'est l'empereur sans l'empire. En conséquence, les dates de 1789, 1799, i8i4, i83o, 18^9, marquent les cinq grandes étapes de notre route.
Or, il faut remarquer d'abord que cette succession de périodes ne saurait être envisagée de la même manière par un étranger, qui doit attacher plus d'importance à ce qui intéresse Tordre européen, le mouvement général de la civilisation, et par un Français que doit au contraire frapper davantage ce qui intéresse plus particulièrement notre régime intérieur et nos formes politiques. A l'intérieur de la France rien ne se ressemble moins que 1798 et 1808 ; mais pour un diplomate et un philosophe étranger, au point de vue de l'ensemble du monde européen, on est toujours dans la même crise ; et, sur le sol même de la France, les bonnes gens que leur âge isolait du mouvement de lépoque, en jugeaient ainsi, non sans un grand fond de raison. Napoléon était bien réellement la révolution faite homme, en ayant 1 audace, les conceptions excessives, poursuivant l'idée de reconstituer le monde de toutes pièces et de vive force, en faisant table rase du droit historique. Il tenait, par toutes ses origines, à la philosophie du xviif siècle et au mouvement révolutionnaire. Tourmenté par sa destinée, les institutions de son gouvernement intérieur ne sont pour lui quun moyen, non un but. Il n'est contre-révolutionnaire que transitoirement. S'il relève le catholicisme, c'est pour tenter de faire du pape, quelques années plus tard, un patriarche russe. Pour le monde européen,
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dont on refait la carte chaque année, la crise révolutionnaire dure un quart de siècle : et l'effroi qu'elle inspire, en resserrant tous les liens de solidarité entre les puissances, donne lieu à ce phénomène, si rare dans l'histoire d'une paix de quarante années, à la constitution d'un équilihre vraiment stable, puisque tant d'agitations survenues depuis n'en ont pu troubler essentiellement la stabilité, et qu'aujourd'hui encore il paraît si difficile d'y déranger quelque maîtresse pièce. Et de là il suit que, même à notre point de vue national et français, la date de i8i/i est en réalité le por.'.t a rimant, celui qui sépare les deux grandes phases les plus essentiellement contrastantes. Le xix* siècle commence pour nous en i8i4- Alors l'ascendant de la langue et des idées françaises cesse, non seulement dans le reste de l'Europe (ce qui serait tout simple), mais aussi chez nous. La philosophie, la littérature, l'éducation publique ont d'autres tendances. Les réformes politiques de la Révolution commencent seulement alors à porter leurs fruits, à développer leurs conséquences dans l'ordre politique et social ; et en réalité l'influence de ces réformes est assez bornée, si on la compare à l'influence d'une paix si générale et si longue qui permet aux sciences, à l'industrie, au commerce, à toutes les branches de la civilisation de prendre partout, à l'étranger comme en France, une vigueur nouvelle, inouïe jusqu'alors, et de se couvrir, avec une fécondité sans exemple, de tous les fruits bons et mauvais qu'elles sont capables de porter. Aussi, les nouvelles utopies diffèrent-elles beaucoup des utopies de l'autre siècle. On s'était élevé de toute part contre l'audace de Babeuf; aujourd'hui, nos penseurs
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démocrates regardent Babeuf comme un esprit arriéré.
Plus de justice rendue au passé, le goût des études historiques, une plus exacte et plus complète intelligence de l'histoire, voilà un des grands mérites de notre siècle comparé à celui qui la précédé ; et en ravivant le sentiment historique, il a bien fallu raviver l'intelligence delà foi chrétienne et de l'admirable histoire du christianisme. De là cette réaction religieuse dans un monde d'esprits délicats, d âmes tendres et honnêtes, réaction toutefois sur laquelle le clergé s'abuse étrangement. Car, tandis que le déisme de Voltaire et de Rousseau est avantageusement remplacé par le catholicisme des uns, il l'est, d'une manière effroyablement menaçante, par l'athéisme des autres. Oui, il faut courageusement signaler le danger : tout ce pompeux et parfois éloquent galimatias des penseurs nouveaux aboutit à faire de Dieu une idée, une conception, une efflorescence de l'esprit humain, et pas autre chose. Si une révolution se charge jamais de tirer les conséquences pratiques de cette doctrine, il est certain qu'elle différera de la Révolution française procédant de Voltaire et de Rousseau, tout autant que celle-ci a différé de la Réforme protestante.
Donc, malgré quelques apparences extérieures, l'Empire a plus d'affmités avec la Révolution proprement dite qu'avec les temps de la monarchie parlementaire, et même qu'avec l'époque actuelle qui a vu ressusciter quasi toutes les formes du gouvernement impérial.
De même, si l'on attache une grande importance à la couleur du drapeau, au principe de la légitimité ou à celui de la souveraineté populaire, la révolution de
i83o est le point de départ d'un ordre nouveau ; mais, à y regarder de plus près, ce n'est qu'un incident dans les destinées du gouvernement parlementaire sous lequel la France a vécu depuis la chute du premier empire jusqu'à l'avènement du second. L'idée d'une liberté parlementaire, dune monarchie dans laquelle le roi règne mais ne gouverne pas, se fortifie par la lutte, tant qu'elle est contestée, et s'épuise par ses excès dès qu'elle cesse de l'être. C'est la marche naturelle du développement d'un seul et même phénomène, plutôt que la succession de deux phénomènes distincts.
Tout, dans la Révolution de 1789 et dans ses suites immédiates, tout, si l'on en excepte le triste incident de Varennes, est marqué du sceau de la nécessité. Le vieil édifice, dont la chute était prévue dès le milieu du xvni* siècle, devait craquer et crouler, cela n'est pas douteux. Un miracle seul (comme si, par exemple, le petit-fils de Louis XV avait été un Bonaparte, malgré toutes ses traditions de famille et son éducation royale) aurait pu étayer pendant quarante ans encore cet édifice vermoulu. Après la prise de la Bastille, il fallait de toute nécessité, chez un peuple de notre tempérament, au milieu du foyer parisien, que les excès démagogiques fussent poussés à leur dernier terme. La Révolution française, avec les caractères qu'on lui connaît, ne pouvait manquer d'amener la guerre avec l'Europe ; et si l'Europe était désunie ou battue, un soldat de fortune devait se saisir du pouvoir, sous un nom ou sous un autre, à moins que, dans la médiocrité de son ambition, il ne préférât ramener la famille détrônée. Voilà la part de la nécessité, telle que l'histoire tout entière nous la fait connaître.
Voici celle des circonstances fortuites. Assurément le moindre des hasards pouvait faire que la fuite de Varennes réussît, ce qui n'aurait pas empêché le travail de démolition de se poursuivre, la fièvre révolutionnaire de passer par tous ses accès, mais ce qui aurait singulièrement facilité et très probablement rapproché une restauration dont, par cela même, les incidents eussent été tout autres et les premières réactions plus violentes, quoique le résultat essentiel et définitif (à savoir les laborieux efforts d'un parti mitoyen, constitutionnel et parlementaire, et sa défaite après sa victoire) ne pût manquer d'être le même. Admettons que la présence du dernier roi sur le sol étranger n'eût point empêché les succès militaires de la Révolution ; elle suffisait à cette époque pour rendre impossible en France, sinon la constitution d'un pouvoir monarchique, du moins la résurrection des pompes de la royauté ; et cela imprimait une tout autre direction aux allures du pouvoir au dedans et au dehors.
Ce que je dis à propos du hasard de Varennes, on peut le dire à propos des hasards sans nombre qui auraient pu amener les triomphes militaires des coahtions étrangères, ou au contraire la défaite des coalitions et l'avènement d'un général républicain victorieux, mais porté par tempérament à jouer le rôle d un Monck plutôt que celui d'un Cromwell. Ni l'un ni l'autre rôle n'exigeait précisément des talents extraordinaires : nous avons vu de nos jours les révolutions de l'Amérique espagnole multiplier presque indéfiniment les exemplaires du type. Mais qu'un génie prodigieux se soit trouvé là, tout exprès, pour remplir le rôle de dictateur militaire avec un éclat, une grandeur, une audace, un
succès qui semblent appartenir à un autre âge du monde, voilà un hasard vraiment merveilleux ou un décret providentiel que nulle sagesse humaine n'eût pu prévoir, qui n'est entré et ne pouvait entrer dans aucun calcul.
A partir du jour où Napoléon semble maîtriser à son gré le cours des événements et où, par un étrange et glorieux anachronisme, la destinée du monde semble suspendue à la destinée d'un seul homme, on est tenté de croire que le hasard des sceptiques ou la mystérieuse fatalité des poètes reprend tous ses droits ; car, quoi de plus fortuit que le ricochet d un boulet I quoi de plus soudain et de moins soumis à la règle que la décision qui tranchera les irrésolutions d'un homme, si grand qu'il soit ! Et combien de fois, dans le cours d'une épopée de vingt ans, ces hasards dirimants ne se sont-ils pas présentés ? Cependant, même ici, la froide raison ne se laisse pas absolument éconduire ; ses instruments ordinaires, l'expérience, la critique, ne lui font pas absolument défaut.
Pendant assez longtemps on a pu soutenir, sans même se targuer d'une philosophie bien profonde, que ce qui paraissait aux yeux du vulgaire l'effet d'une ambition sans mesure, était, suivant l'expression reçue, l'effet d'une nécessité de la situation ; qu'il n'y avait que ce moyen de tuer l'exaltation révolutionnaire en la dévoyant, et d'échapper aux railleries, aux dédains, aux intrigues, aux coalitions du parti de la contre- Révolution, soit au dedans, soit au dehors. L'expérience des derniers temps nous montre bien aujourd'hui l'erreur de cette supposition. Ni la Révolution, ni la contre-Révolution n'avaient effectivement la force
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et la ténacité qu'on leur a attribuées. Elles auraient capitulé avec les faits accomplis, subi les conditions imposées par un bras, même point puissant ; car les vrais besoins du siècle naissant, besoins d'industrie, de communications, de commerce, de luxe, besoins de travaux scientifiques et historiques, spéciaux et circonscrits, étaient là pour venir en aide à qui voudrait et saurait contenir les partis dans leurs rêves ou dans leurs regrets. Il ne s'agissait donc, pour neutraliser les efforts des partis ennemis, que de saisir nettement ces tendances nouvelles et de vouloir les mettre à profit, au risque de moins frapper l'imagination des hommes. Il fallait effectivement déshabituer les peuples de révolutions et de guerres dont les résultats étaient encore des révolutions. Sans doute, puisque la Révolution avait été nécessairement amenée à faire la guerre, et que la guerre avait amené des conquêtes qui rendaient à la France l'ascendant politique qu'elle avait perdu depuis la vieillesse de Louis XIV, il fallait bien qu'un pouvoir nouveau, fondé par les armes, conservât et même améliorât cette situation ; mais là se bornait sa dette, et tout ce qui intervertissait trop brusquement l'action des siècles dans le travail de l'organisation politique de l'Europe ne pouvait aboutir, abstraction faite de tous les hasards des négociations, des campagnes et des batailles, qu'à des combinaisons éphémères, tout au plus viagères, et par conséquent ne pouvait clore l'ère révolutionnaire, dont la clôture (dans le sens que j'ai indiqué) était intimement liée à une véritable pacification de l'Europe.
Voilà ce que la raison, aidée au besoin de l'observation des faits subséquents, aperçoit clairement ; et
pourtant il faut reconnaître que Napoléon, s'il eût été homme à se laisser conduire par ces principes d'une sagesse vulgaire, ne serait pas devenu le demi-dieu d'une mythologie populaire. Parce qu'il a préféré le merveilleux de l'Orient à la méthodique raison de nos contrées occidentales, son empire a croulé ; mais aussi, grâce à la fascination du merveilleux, l'empire napoléonien a pu être évoqué du tombeau, après un temps plus long que celui qui avait suffi pour effacer presque le souvenir de la royauté capétienne. Supposons que la dynastie napoléonienne soit appelée à son tour à une durée séculaire (ce qui, j'en conviens, dans un temps tel que le nôtre, semble excéder toutes les espérances des uns et toutes les craintes des autres), alors il serait vrai de dire qu'en sortant de toutes les bornes de la sagesse, le fondateur d'empire s'est effectivement inspiré d'une sagesse plus profonde, a plus intimement pénétré au fond de la nature humaine qui a besoin, en certaines choses, de se rattacher à un merveilleux surhumain, bien autrement efficace que toutes les théories des philosophes. L'éclat de la chute de Napoléon, les douleurs de son exil ont, en ce sens, beaucoup plus servi la cause napoléonienne que les pompes théâtrales de son règne et que le succès de ses plus habiles manœuvres.
La pacification générale de l'Europe, la clôture delà grande Révolution française ayant eu lieu, dans les conditions que l'on connaît, non telles que notre patriotisme les eût souhaitées, il fallait bien que les Bourbons revinssent pour régner sur l'ancienne France et qu'ils accordassent des libertés en échange de la puissance perdue. Du même jour devait com-
mencer une lutte entre l'ancienne génération et la nouvelle, entre l'esprit de Cour et l'esprit parlementaire, entre les conservateurs et les novateurs. Dès le môme jour aussi, l'issue définitive de la lutte n'était pas bien difcile à prévoir : il n'y a qu'à voir de quel côté ont été constamment les inquiétudes et les cris d'alarme, de quel côté ontété constamment lajactance et les menaces. Le hasard ne se montre encore ici que dans les incidents de détail. Il pouvait se faire, avec un meilleur ménagement des moyens, que le règne de la branche aînée se prolongeât jusqu'à l'entière usure de la phase parlementaire ; au rebours, il pouvait arriver que les campagnes parlementaires s'engageassent de prime abord avec la branche cadette ; les événements de 1 8 1 5 pouvaient avoir ce résultat, s'ils eussent tourné d'une certaine façon et que les puissances étrangères s'y fussent prêtées.
C'est une étrange destinée que celle de la maison d'Orléans. A peine la mort a-t-elle frappé à coups redoublés et effrayants la famille du grand roi, que toute la Cour dévote de Versailles se soulève contre le jeune prince qui étale au Palais-Royal ses talents, son esprit, son incrédulité et ses vices. On conclut des vices au crime ; on lui oppose les droits de Philippe V; on voudrait lui opposer les fils illégitimes du monarque; il y a déjà un parti conservateur qui semble saisi de l'idée fixe que la descendance du second fils d'Anne d'Autriche est le plus grand péril pour la Monarchie, et qui se prend à la haïr autant qu'il adore ou paraît adorer ses maîtres. Devenu Régent, Philippe d'Orléans fait tout ce qu'il faut pour se justifier de l'ambition criminelle qu'on lui prête, mais aussi tout ce qu'il
faut pour affliger ceux qui révèrent l'autorité monarchique et la mémoire du vieux roi qui l'a portée à son comble. Les impressions qui en résultent ne s'eflacent pas durant tout le cours du xvni* siècle ; malgré tous les genres de scandales du long règne de Louis XV, il semble convenu que la régence a fait tout le mal ; et quand la Révolution éclate, il est encore admis par tous les ennemis de la Révolution, qu'elle n'a pas d'autre cause qu'une conjuration ourdie au Palais- Royal. Malheureusement il faut convenir que la conduite de Philippe-Egalité et son vote affreux sont venus trop en aide aux préventions des uns, aux haines des autres, et que jamais, au grand détriment de l'avenir, ni les services rendus au pays, ni les marques d'un patriotisme sincère, ni les plus touchants exemples de vertus privées, n'ont pu laver entièrement cette tache originelle. A toutes les époques, les purs royalistes se sont montrés disposés à accepter un gouvernement quelconque, de préférence à celui des princes d'Orléans, même lorsqu'il n'y avait plus, entre la légitimité et eux, que la vie d'un prince sans enfants, même lorsqu'on ne pouvait plus songer, comme à l'époque de la conspiration de Cellamare, à soulever les gentilshommes bretons en faveur d'un prince espagnol. Peut-être renonceraient-ils à leur chère loi salique, plutôt que d'en accepter une telle conséquence. Ne les avons-nous pas vus applaudir à la mesure d'Etat qui privaitla famille d'Orléans de ses biens et qui complétait ainsi l'oeuvre révolutionnaire, en effaçant les derniers vestiges de la grande propriété terrienne et féodale? Voilà encore de ces faits qui ne sont pas selon la logique, qui tiennent à ce qu'il y a
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d'instinctif et de passionné dans la nature humaine, et dont il faut bien admettre la grande influence. A toutes les époques de nos crises révolutionnaires, le sentiment instinctif dont il s'agit a singulièrement nui au succès de certaines combinaisons mitoyennes, très raisonnables en elles-mêmes, très favorables aux principes d'une liberté bien entendue, mais très peu conformes à notre génie populaire, et qui auraient eu grand besoin, pour réussir, d'obtenir dans les classes supérieures le concours de toutes les âmes honnêtes et de tous les esprits éclairés.
J'ai parlé de services rendus au pays : il est impossible en effet de se rendre compte des dangers que la France et l'Europe auraient courus, si Louis-Philippe, moins touché de sa situation politique que de certaines délicatesses de morale privée, s était décidé à suivre la branche aînée dans l'émigration, comme il le fallait bien au cas qu'il n'acceptât pas la couronne qu'on lui offrait en i83o. Les souvenirs de i8i5 étaient encore trop récents pour que la nation, livrée à elle-même, suivît la ligne pacifique qu'ont suivie les révolutionnaires de i848, ou pour que les cours étrangères se prêtassent sans combats à la restauration dun trône napoléonien.
Enfin, pour épuiser la revue des combinaisons fortuites dont l'influence, que l'on peut qualifier d'extraordinaire ou d'accidentelle, s'est associée d'une manière efficace à l'action régulière des causes génércdes, des causes dont la raison, instruite par l'expérience du passé, peut signaler l'existence et prévoir en gros les effets, il est clair qu'après la Révolution de i8/i8, c'était bien fortuitement que la qualité d'héritier du
captif de Sainte-Hélène se trouvait reposer sur la tête d'un homme arrivé alors à la maturité de 1 âge, mûri en outre par le malheur, et capable de cette force de méditation intérieure, de cette énergie contenue qui seule a fait réussir une entreprise que presque tout le monde s'accordait à regarder comme insensée, jusqu'au jour où elle s'est trouvée avoir l'appui de presque tout le monde.
Que serait-il donc advenu, sans cette dernière et suprême rencontre ? Apparemment ce qui adviendrait si, malheureusement, cette dernière ressource, léguée par le passé à lavenir, venait à lui manquer. C'est sur ces tristes éventualités que nous raisonnerons à part dans notre dernier paragraphe.