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Je sais, tout comme un autre, ce qu'il y a de scabreux, et qui pis est, de ridicule, à se mêler du métier de prophète ; mais des conjectures sur l'avenir, qui seraient ridicules en tant que prophéties, cessent de l'être en tant qu'elles peuvent passer pour une manière d'exprimer l'état actuel de nos idées. Il en est de nos conjectures sur l'avenir comme des jugements que nous portons sur le passé : le temps les corrige sans cesse ; et dès lors nos jugements sur le passé, aussi bien que nos conjectures sur l'avenir, nont point une valeur absolue ; ils ne sont, les uns et les autres, qu'un phénomène transitoire, une face du système toujours changeant de nos idées, dont il faut tenir compte, sans
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quoi l'on n'aurait pas la connaissance complète du système à une époque donnée.
Au moment où j'écris, le cantonnement des partis politiques dans les diverses classes de la société est infiniment mieux accusé qu'il ne 1 était dans ma jeunesse : c'est déjà un progrès notable vers ce que l'on peut nommer le socialisme, en donnant à ce mot nouveau un sens intelligible et raisonnable.
Henri V est le roi des gentilsbommes ; et quoi qu'on puisse faire, il est au fond le roi des prêtres. La bourgeoisie lettrée et libérale regrette la liberté des journaux, les débats des cliambres, et se promet d'être plus sage, si l'on pouvait ravoir une monarchie parlementaire avec un prince d'Orléans. Les ouvriers des grandes villes et des centres industriels mettraient encore leurs votes et leurs bras au service des utopies démocratiques qui flattent leurs sens grossiers. L'armée, avec la grande majorité des populations rurales et de la petite bourgeoisie des villes, s'attache à ce qui existe et, en perdant ce qui existe, prêterait son appui à ce qui s'en rapprocherait le plus.
Après tout ce qui s'est passé, on ne pourrait affirmer raisonnablement que le retour d'Henri V est impossible ; mais il est bien permis d'affirmer que le retour de la légitimité n'est plus possible. Une nouvelle coalition des grandes puissances contre la France, si l'état de l'Europe le permettait, ramènerait sans doute Henri V dans une France encore amoindrie, mais pour la livrer plus tard à un nouveau soulèvement du sentiment patriotique. Que s'il survenait des conjonctures telles que des meneurs politiques, aidés de quelques régiments, pussent, malgré la répugnance
naturelle du peuple parisien et du soldat, faire proclamer Henri V, ce ne serait plus la vieille royauté de Louis XIV, mais une royauté de nouvelle fonte que l'on subirait' et qui ferait son temps tout comme une autre, ni plus ni moins. On l'aurait vue naître, on en aurait calculé les chances ; le prestige serait infiniment moindre qu'en iSi/i, et nous savons quel était ce prestige. Soixante et dix ans nous séparent déjà de l'ancien régime : c'est plus qn'un intervalle de deux siècles dans les temps anciens. Les monuments de la vieille royauté, lois, institutions, monnaies, constructions de tout genre, disparaissent chaque jour ou sont éclipsés par les monuments nouveaux dont les souvenirs de la dynastie napoléonienne ne peuvent être détachés. Une vieille dynastie, qui revient dans dépareilles circonstances, est effectivement une dynastie nouvelle que l'habileté seule peut fonder, que la médiocrité laisse déchoir, dont l'incapacité entraîne la ruine. Et quelle habileté ne faudrait-il pas pour donner à une classe aristocratique, qui n'a aucune force à procurer en échange, une demi-satisfaction, sans trop froisser les amours-propres bourgeois et sans donner trop beau jeu à ceux qui se chargent d'exploiter les antipathies du peuple.^
Les princes de la maison d'Orléans, qu'ils recueillent à leur tour, comme il est probable, ou qu'ils ne recueillent pas l'héritage de la légitimité, ne pourront hautement invoquer le droit héréditaire : ils auront toujours pour eux auprès des uns, contre eux auprès des autres, leurs souvenirs révolutionnaires et leurs ten-