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d'une grande crise, il semble que le destin se plaise à s'aider encore du concours de quelque cause accidentelle : Jala viam invenienl^ ». Et ce mot de « Destin » ne doit pas faire illusion. Cournot est fort éloigné de la divinité aveugle et fatale des anciens; il répugne au panthéisme et croit à un Dieu personnel et à une Providence.
Or, nous lisons dans les Souvenirs que l'accident est l'antagoniste de la cause logique, et participe de l'instinct et de la passion. Parlant de Napoléon l'auteur écrit : « Qu'un génie prodigieux se soit trouvé là, exprès pour remplir le rôle de dictateur militaire, avec un éclat, une grandeur, une audace, un succès qui semblent appartenir à un autre âge du monde, voilà un hasard vraiment merveilleux ou un décret providentiel que nulle sagesse humaine n'eût pu prévoir, qui n'est entré et ne pouvait entrer dans aucun calcul -. » N'est-ce pas exprimer l'idée du hasard historique, n'est-ce pas traduire d'une manière concrète, cette pensée du Traité : « Un certain mélange de lois nécessaires et de faits accidentels ou providentiels est ce qui motive l'emploi du mot histoire aussi bien dans l'ordre de la nature que dans celui de l'humanité^. »
Mais poursuivons. Pourquoi dit-il dans le Traité, que la politique est à jamais rebelle aux lois de la raison ? Parce qu'elle a précisément son point d'attache dans la spontanéité de nos instincts et de nos passions et que ces instincts et ces passions tiennent à notre nature. De tout temps, l'homme a cru acquérir, par ses victoires et ses combats à main armée, des droits aussi légitimes que ceux qui lui viennent du travail. De ces droits, sanctionnés par la guerre, sont nées les institutions politiques, tandis que le droit civil naissait du droit de propriété. \ ouloir bannir
1. Traité, l, livre III, ch. x,p. 495. Cf. Cournot métaphysicien, op. cit.
3. Traité, II, Sig. Considérations, II, ^29 : L'intérêt historique « tient surtout, comme l'intérêt d'un poème ou d'un drame, à une certaine unité de plan qui ressort dans la variété des détails et des épisodes, à une juste proportion entre l'action des causes générales dont le Fatum des Anciens était la poétique image, et celle qu'exercent dans leur individualité puissante, avec leur génie, leur caractère et leurs passions, les personnages qui occupent la scène ».
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la politique et ses multiples ingérences du sein des sociétés serait exiger que les peuples, non seulement s'affranchissent de leurs passions, mais en vinssent encore à oublier les traditions de l'histoire nationale, double impossibilité. Les peuples, comme les individus, sont ballottés sans cesse; capables par intervalles, de suivre les conseils de la sagesse et de la raison, ils n'en retournent pas moins, par intervalles, aux chimères des passions. En revanche, l'administration des intérêts sociaux, à mesure que la civilisation progresse, est susceptible de prendre une allure scientifique, réelle, conforme aux lois de la raison. Par suite, elle tend à se rendre a indépendante des formes politiques » et de leurs créations momentanées. Une époque vient, où la société éprouve le besoin d'établir solidement, rationnellement, l'autorité de la loi, non sur une théorie trompeuse, mais sur l'expérience qui en proclame la nécessité, pour l'ordre public et l'avantage de tous. Déjà l'on a commencé à appliquer la statistique, cet instrument précieux d'enquête, à la législation : c'est se conformer heureusement aux lois de l'esprit humain, en vertu desquelles il n'est pas de science si faible à son début qui ne prenne avec le temps une consistance de plus en plus grande. Aussi, n'est-ce pas sans justesse, remarque Cournot, que certains écrivains ont donné à cette évolution du droit le nom de physique sociale. Et ce n'est pas dire, certes, observe aussitôt le philosophe, que l'administration rende un jour inutile le pouvoir politique! Autant vaudrait affirmer tout de suite que nos passions s'éteindront ou que les services administratifs absorbant en eux toute réalité sociale et organique leur enlèvera le moyen de subsister.
De fait, dans les questions où les individus et le corps social sont intéressés, ceux-là directement, celui-ci indirectement, par le seul souci du bon ordre, l'administration suffit à assurer la bonne marche des sociétés. 11 n'en est plus de même quand il s'agit de mesures qui remuent d'un seul coup toute une population, toute une classe de citoyens. Alors, ni l'expérience, ni le temps, ne sont capables d'amortir les passions. Les mesures dont nous parlons doivent, pour être efficaces, obtenir force de loi ; et « c'est ce qui requiert l'organisation d'un pouvoir politique ». Et ce pouvoir politique est une exigence de notre fai-
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blesse humaine. Assurément, quelque forme que revête le pouvoir souverain, il est impossible d'en donner une définition et de lui assigner une origine qui résistent à la critique de la raison; mais qu'importe après tout : ce qui est certain, c'est que l'intervention d'une telle puissance est nécessaire. A quoi bon, en effet, le dissimuler : il y aura toujours des classes inintelligentes, aisément accessibles « à des colères jalouses et à des appétences grossières ». Qui niera qu'elles soient inhabiles à organiser un ordre stable, fondé sur des lois rationnelles! Elles sèmeraient vite, au contraire, le désordre, si le pouvoir politique n'agissait sur elles par la contrainte. Il y a là, quelque chose de dur sans doute et d'attristant pour l'homme. Cournot l'a senti autant qu'un autre. Aussi s'empresse-t-il d'ajouter, qu'un tel recours à la violence doit être considéré comme un remède héroïque ; mais si rare qu'il soit, il demeure indispensable. L'application de la force est, de la sorte, chez l'homme d'État, question de tact et de jugement, sous peine d'énerver le pouvoir lui-même. Des abus sont toujours à craindre évidemment, en dépit des précautions pi'ises ; il faut avouer, dit Cournot, que la sagesse des peuples ne paraît pas assez robuste pour empêcher les révolutions; on peut attendre d'elle, au moins, qu'elle en abrège la durée. Et la raison civilisatrice permet d'espérer que les grands services publics, financiers, judiciaires, etc.. seront de moins en moins gênés par le pouvoir politique dans leur évolution progressive. Telle est la pensée de notre auteur dans le Traité notamment et les Considérations^.
Il professait déjà cette doctrine en iSSq, bien qu'en raccourci, et se livrait à des espérances. « Le progrès, dit-il, ne peut consister qu'à diminuer la fréquence et l'intensité des commotions politiques ; à faire qu'une révolution politique puisse avoir lieu sans que le mouvement de la vie sociale et le jeu des rouages administratifs soient notablement interrompus, comme lorsqu'on change l'effigie de la monnaie, sans toucher pour cela, ni au poids ni au titre ; et à cet égard l'expérience de notre tenips montre que nous avons certainement fait des progrès ^. On a
I Traité, II, livre IV, ch. xij Considérations, II, p. 85. a. Souvenirs, § XXX.
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remarqué plus haut le scepticisme de Gournot touchant les formes de la souveraineté. Dans les Souvenirs, il est peut-être encore plus accusé; pour mieux dire, les pages où il nous retrace sa vie avec ses diverses phases, nous expliquent plus clairement l'évolution de ses idées au point de vue politique.
Royaliste attaché à la cause des légitimistes, les fautes delà Restauration, vues à travers le libéralisme, le séparent des Bourbons. Déçu parla Révolution de i83o, il se serait rallié volontiers à la monarchie de Louis-Philippe, si ce roi se fût contenté d'être « une sorte de stathouder ou de protecteur héréditaire des intérêts et des libertés de la bourgeoisie ». 11 aurait voulu que Louis-Philippe, vivant au Palais-Royal, ne changeât rien aux habitudes du duc d'Orléans et déclarât hautement qu'il quitterait le pouvoir dès que la nation ne croirait plus avoir besoin de lui. 11 sentait, d'ailleurs, ce pouvoir chancelant. Il en donne les raisons ; et ces raisons sont telles que, vers i84o, sa foi dans la royauté parlementaire, de son propre aveu, s'évanouit à son tour. Il vota en faveur du général Cavaignac en 1848, mais après coup il se prononça pour Napoléon : la majorité des suffrages, expression des tendances nationales, s'étant déclarée pour ce prince. La sympathie de Gournot à l'égard de l'Empire n'avait jamais été bien ardente : quand survint le coup d'Etat du 2 décembre il n'y eut plus à espérer qu'il se ralliât au régime nouveau. Du reste, le second Empire lui parut, dès le début, travaillé par des germes de mort ; et il l'indique non sans quelque acrimonie. Donc, détaché du roi et de l'empereur, Gournot en vient à considérer la forme républicaine de gouvernement. 11 ne la condamne pas non plus ; il n'est pas cependant captivé par elle ; il estime que la république a produit des effets heureux dans le passé ; et c'est un noble titre de créance. S'il rejette ce pouvoir, c'est qu'il désespère de voir la nation française se transformer assez, et s'assagir en définitive, pour supporter une république plus de dix années de suite. Une seule alternative reste : ou bien il arrivera que les poptilations choisiront un prince au sein de la famille Bonaparte pour l'ériger dictateur ; ou bien, au moment d'une crise surtout, un soldat de fortune sortira du rang et sera assez heureux pour escalader le trône. Gournot penche en faveur du prince, bien qu'au fond, de ce dernier comme du soldat, il se
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soucie très peu. Sans plus se prononcer dès lors, il se renferme dans un scepticisme politique à demi avoué, et s'attache à l'espoir que les pouvoirs politiques, et les révolutions mêmes, laisseront, à mesure que se développera la civilisation, l'administration poursuivre, sans être troublée, son œuvre progressive d'titilité sociale'.
Ces pages des Souvenirs sont curieuses à plus d'un titre. L'Essai était resté étranger à des questions d'ordre politique et social. De telles préoccupations nous apparaissent ainsi pour la première fois chez Cournot. Elles annoncent dès i85g, en quel sens seront tranchés ces problèmes en 1861. Le point do vue auquel le Traité les envisage ne diffère pas en effet de celui des Souvenirs.
Le traité a plus de profondeur ; les développements y sont plus étendus, comme 11 sied quand on aborde une étude ex professo. Dans les Souvenirs cette même étude est éparse. Elle porte un cachet plus personnel, et reste brève comme il convient à un journal privé. Mais il n'est pas téméraire de penser que les propres déceptions de Cournot, relatées dans ses mémoires, ont dû influencer les jugements de l'auteur du Traité. Une fois de plus, la psychologie de l'homme nous aide à comprendre les doctrines sociologiques du philosophe. Elle nous permet de saisir le retentissement profond que l'expérience personnelle peut avoir sur les directions d'un grand esprit. Nous voyons là, dans ce cas précis, une confirmation de cette parole que la philosophie d'un homme s'éclaire à la lumière de sa vie, après y avoir trouvé son orientation.
On s'explique que Cournot se soit intéressé aux questions de politique. Son séjour auprès de Gouvion Saint-Cyr, ses fréquentations à cette époque, les conversations qu'il entendait, avaient amorcé chez lui le goût de ces problèmes, sans parler d'autres motifs. 11 eût été étrange à plus forte raison, qu'il fût resté muet sur l'enseignement et l'éducation. Toute sa carrière, en effet, s'est déroulée dans l'Université. En outre, cinq ans après qu il eut rédigé les Souvenirs, paraissaient les Institutions d'instruction publique en France. Il est naturel, par suite, que l'auteur, dès