‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 3)Chapitre 10 sur 31 · G SOUVENIRS · texte numérisé non relu

G SOUVENIRS

ministres, les diplomates qui se pressaient à la conférence de Londres; il les avait, plus d'une fois, rencontrés, toisés, mesurés soit à Paris, soit dans les autres capitales du continent, à titre, tour à tour, de serviteurs, d'auxiliaires ou d'adversaires du maître commun. Tout déchu qu'il se trouvât, en France, depuis quinze ans, nul d'entre eux n'avait plus grand air et ne comptait davantage, nul n'était tenu pour plus exempt de scrupules, plus dégagé de préjugés, plus au-dessus des affaires quand il s'en mêlait. Il avait la réputation d'un homme d'Élat consommé et la méritait, en ce sens qu'il était doué de ce coup d'œil prompt et sûr qui discerne, dans les circonstances les plus difficiles, la position à prendre, et sait, après l'avoir prise, la laisser opérer, en attendant avec sang-froid les conséquences. C'était ainsi que,'arrivé à Vienne, en 1815, sans avoir même la certitude d'être admis au congrès, il en était venu peu à peu, non seulement à y siéger, mais à le diriger, à le diviser d'abord, puis enfin à le dominer. C'était un service de ce genre que nous pouvions attendre de lui; mais il fallait, pour cela, que ses bons offices fussent réclamés et agréés ; or, choisir pour représentant à Londres le prince de Talleyrand, c'était beaucoup

pour des patriotes comme nous, tout frais émoulus de révolution; c'était beaucoup pour la fatuité populaire de M. Laffilte, pour la rusticité gourmée de M. Dupont (de l'Eure), pour les souliers ferrés de M. Dupin, beaucoup pour la plèbe arrogante et vulgaire qui croyait disposer de nous et n'avait pas tout à fait tort.

Pour l'assister dans ce coup de tête, le roi n'avait guère que M. Guizot, qui portait tout le poids du jour et de l'œuvre, en qualité de ministre de l'intérieur, et moi, pauvre duc bien compromise en celte qualité et suspect à plus d'un titre.

Le plus récalcitrant d'entre nous était M. Mole, mais par des raisons personnelles, et tout autres que celles des autres. M. Mole voyait clairement avec sa sagacité naturelle, et peut-être n'en fallaitil pas tant pour cela, que le foyer des affaires une fois placé à Londres, sous la coupe de M. de Talleyrand, tout se ferait directement entre un si gros bonnet et le roi, sauf à se débattre de no Ire côté, dans un conciliabule secret entre le roi, Madame Adélaïde, sa sœur, et le général Sébasliani, confident de l'un et de l'autre. Etre ministre in partibus ne convenait certainement pas à un homme de la position et de la portée de M. Mole.

Aussi travaillait-il de tout cœur à éloigner de lui ce dégoût, argumentant à la Dupin, par des raisons de coin de rue; mais, quand nous étions tête à tête, il s'ouvrait à moi d'autant plus volontiers qu'il me devait, ainsi qu'on l'a vu, ce poste qu'il craignait de trouver plus apparent que réel. Mais à cela je ne pouvais rien; je ne pouvais que lui raconter ce qui m'avait été dit, à mon entrée dans le monde, par un vieillard plein de finesse et d'expérience, bien connu en ce temps-là, M. de Sainte-Foix : « Souvenez-vous qu'on ne doit jamaisy se mêler des affaires humaines, pas même des siennes propres, si l'on ne sait pas passer un mauvais quart d'heure. . . Au demeurant, ajou lais-je, le mauvais quart d'heure n'est pas pour vous seul, et ne tient pas à tel ou tel choix; il ne s'agit ici pour aucun de nous d'acquérir de la réputation ni de faire preuve d'habileté, mais de tenir la position le temps suffisant; nous ne sommes qu'un sac à terre, comme disent les sapeurs; nous ne faisons que boucher un trou qui, sans nous, resterait béant, et par où tout passerait; nous faisons, tant bien que mal, le lit de nos successeurs, et puissentils l'occuper bientôt! »

Mes consolations ne consolaient guère mon

interlocuteur; mais, comme il avait de la raison, il entendit raison provisoirement. J'agis aussi, plus ou moins, sur nos patriotes, en leur faisant de petits plaisirs, aux dépens de mes pauvres affaires; en leur cédant sur des points que j'aurais été bien tenté de défendre, sur des emplois et des employés qu'il était dans mon intention et jusqu'à un certain point de mon devoir de protéger contre les exigences de la réaction. Dieu nous jugera dans sa justice et dans sa miséricorde, a dit M. Royer- Gollard,en excusant certains actes auxquels avaient été réduits les plus gens de bien en 1793. Bref, M. de Talleyrand devint notre ambassadeur ; j'y laissai quelques plumes, et ce choix, valeat qiianium, nous fut profitable sans trop faire mauvais effet.

Ce fut principalement sur les trois départements qui m'étaient commis : le conseil d'État, l'instruction publique et les cultes, que pesèrent plus ou moins les exigences de la réaction, tant au dehors qu'au dedans de notre ministère.

J'ai raconté comment j'avais sauvé l'existence même du conseil d'État de l'orage qui grondait sur lui dans la pensée du roi, et des griffes du garde des sceaux, qui s'apprêtait à le^ dépecer au profit

des tribunaux et des administrations électives. Dès le 13 août, M. Dupont était à l'œuvre,, et M. Isambert, son metteur en œuvre, bon homme au fond, mais tête de bois s'il en fut, avait chapitré le pauvre Hochet, secrétaire de ce conseil in extremis, et commençait à instrumenter; on peut juger de ce qui se préparait par la lettre qu'il m'adressa en me transmettant bon gré, mal gré, l'ébauche de son travail.

J'y mis ordre sur-le-champ.

Le 20 août, je soumis au roi un rapport court mais clair et substantiel, où la nature de cette institution, en tant que que ressort essentiel à l'établissement monarchique, la nécessité dans les circonstances présentes d'en déclarer le maintien, l'urgence de lui rendre immédiatement vie et action étaient établis en termes catégoriques.

Ce rapport revêtu de l'approbation royale fut inséré in extenso dans le Moniteur.

Je fis, le même jour, signer au roi l'ordonnance qui remettait sur pied l'ancien conseil d'Etat, remodelé sur un plan nouveau dans ses attributions, et revisé très sévèrement dans son personnel.

Je n'en étais venu là ni d'un seul coup ni sans des luttes très vives.

Tout conseil d'État étant, au vrai, le quartier général du gouvernement dont il fait partie, l'élite de sa milice, le dépositaire de ses traditions, le confident de ses secrets, en un mot l'âme de sa politique, quand ce gouvernement vient à tomber, naturellement son conseil d'état devrait s'empresser de faire maison nette; ce devrait être affaire de principe et de point d'honneur.

Mais il n'en va pas toujours ainsi et les exemples ne sont pas rares de ces serviteurs zélés qui ne répugnent pas trop à faire, tout en grommelant, un nouveau bail avec le nouvel occupant.

Ce fut le cas cette fois.

Sur quarante-cinq conseillers en titre d'office, deux seulement, M. de Tournon et M. Delamalle, donnèrent leur démission. Sur trente-deux maîtres des requêtes, trois seulement, MM. de Nugent, Cormenin et Prévost en firent autant.

Je ne parle point de ceux qui, n'étant pas titulaires, n'avaient entrée au conseil qu'en raison des fonctions dont ils étaient pourvus.

Or, comme un certain nombre de ces personnages de bonne volonté, sans être pour cela bénévoles, s'étaient trouvés engagés jusqu'à la garde dans la politique active, plusieurs même com-

promis dans la préparation des fatales ordonnances, il était clair qu'une élimination devenait indispensable et naturellement tombait à ma charge. Je l'entrepris fort à contre-cœur, dans l'intention bien sincère de la réduire aux strictes limites de la prudence et des convenances, en maintenant sur pieds tous les gens de métier, toutes les têtes à perruques, tous les plumitifs dont la profession et la propension est de dépouiller des dossiers, et d'entretenir, si j'ose ainsi parler, le pot-au-feu des affaires courantes.

Mais ce fut là ma première bataille. Autant de titulaires maintenus, autant de retranché sur les vacances à pourvoir; les sièges au conseil d'État étant réputés de friands morceaux, chacun de mes confrères au ministère avait sa clientèle de prétendants, chacun desquels avait, pour son compte, des raisons à faire valoir contre l'un ou l'autre de ceux que j'entendais maintenir, raisons sinon plus solides, du moins plus spécieuses que les miennes, l'équité, la modération, le ménagement des droits acquis et des positions faites n'ayant guère beau jeu en révolution.

Je fus donc souvent ou, pour tout dire, habituellement battu sur ce terrain, dans l'intérieur du

cabinet, et qui prendra la peine de jeter les yeux sur la liste des conseillers et des maîtres des requêtes évincés, c'est-à-dire, selon la formule d'usage, admis à faire valoir leurs droits à la retraite, ne s'étonnera guère du peu de succès de ma résistance.

J'y perdis plusieurs auxiliaires dont le savoir, le bon sens et l'expérience m'auraient été très précieux. J'y perdis surtout un ami qui m'était très cher, et pour lequel je rendis un combat désespéré, M. Victor Masson, l'un des auteurs et le principal de cette excellente comptabilité française dont M. MoUien avait, en son temps, posé les premiers fondements. J'y avais travaillé avec M. Masson en simple amateur. C'était en administration, en finance, en économie publique, un esprit supérieur. Il avait été sous M. de Villèle le rapporteur de la loi sur la conversion des rentes; c'était là ce dont on lui faisait crime. J'avais espéré que M, Laffitte, l'un des inspirateurs, comme on sait, de celte malencontreuse mesure, me soutiendrait dans la défense de son défenseur; mais il lâcha pied des premiers : quand il me fallut instruire mon pauvre ami de notre commune déconvenue, je vis couler de grosses larmes sur ses joues amai-

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gries par l'âge et le travail; mes propres yeux n'étaient pas bien secs, et, pour peu de chose, j'aurais jeté là le fardeau dont je m'étais laissé embâter.

Je pris ma revanche à la formation du nouveau conseil; il s'entend, à la nouvelle répartition des titulaires maintenus et au choix des nouveaux appelés, et je déclarai formellement à mes collègues, en présence du roi, que, s'ils entendaient m'imposer leurs créatures, et peupler l'administration, au premier chef, de novices ou de braillards, ils n'avaient qu'à chercher un autre que moi pour faire ce métier. Je tins bon quoi qu'il en pût advenir, et le conseil qui sortit, en définitive, de nos délibérations fut à peu près tel que je le proposai.

Je donnai le bon exemple, en n'admettant qu'un seul de mes amis personnels, M. Renouard, avocat estimé et devenu depuis l'un des membres les plus honorés de la cour de cassation. J'entends ici par ami personnel un homme qui n'avait, à cette époque, d'autre titre pour monter au premier rang que les rares qualités dont il a depuis fait preuve. Plusieurs autres de mes amis politiques s'y trouvèrent naturellement portés par leur position et

leur célébrité : MM. Villemain, Duchûtel, Salvandy ; parmi les journalisles, je ne proposai et ne fis admettre que MM. Thiers et Mignet. Les conseillers conservés furent presque tous des hommes d'un mérite éprouvé; MM. Allent, de Gérando, Maillard, Mounier, Ilély d'Oissel, d'Argout, Kératry, Brevannes, Haxo, Déranger, Fréville, Calmon, Delaire.

Ce ne fut, d'ailleurs, qu'une organisation provisoire; car, le même jour (20 août), je fis nommer une commission chargée de préparer l'organisation définitive, commission d'éhte (MM. Bérenger, d'Argout, De vaux, Vatimesnil, Zangiacomi, Fréville, Macarel, Rémusat) à la tête de laquelle j plaçai M. Benjamin Constant, qui ne daigna pa l'honorer de sa présence.

Je ne l'y regrettai guère; il nous eût été plus nuisible qu'utile. Étranger à l'administration dans son ensemble et dans ses détails, étranger surtout à l'administration française, il nous eût fait perdre un temps précieux dont chaque moment nous était compté; nos séances se seraient passées à lui apprendre ce qu'il ignorait, et à réfuter les objections qui lui auraient passé par la tête.

Je présidai moi-même cette commission presque

tous les jours durant mon court passage aux affaires. J'y étais de tout cœur; j'avais beaucoup réfléchi et écrit quelque peu sur l'objet de son travail, et je ne désespérais pas absolument d'y laisser quelques traces de mes idées personnelles, à valoir ce que de raison. Ce qu'il en advint, je l'expliquerai bientôt en exposant l'ensemble des opérations dont la direction m'était officiellement confiée; mais il jne faut reprendre, avant tout, le fil, et suivre rapidement le mouvement des affaires générales.

Nous avions grand'peine à sortir du provisoire; je comprends sous ce nom la mesure qui rouvrait définitivement la France aux bannis de 1816, puisqu'il semblait indispensable de ne point l'étendre aux membres de la famille Bonaparte.

J'y comprends également le rapport présenté aux deux Chambres par le ministre de l'intérieur, sur l'ensemble des changements opérés, tant dans le personnel que dans le matériel des services publics, durant le premier mois de notre administration.

Ce rapport ou plutôt cette communication sans caractère déterminé, sans dénomination officielle, n'était guère autre chose qu'une réponse au déluge de soUicitations qui pleuvaient sur nous, à

l'universelle postulation des emplois, aux dénonciations incessantes et réitérées contre les fonctionnaires prétendus carlistes. C'était le crime du moment; chacun de nous ayant vidé son sac dans ce commun compte rendu, et prouvé que, dans son propre département, il avait frappé assez dru et n'avait pas eu la main trop légère, nous espérions en être quittes. Vain espoir : la communication fut très mal reçue, précisément parce qu'elle avait pour but de fermer la porte aux prétentions; la chasse au carlisme, c'est-à-dire, en bon français, la curée des places n'en continua que de plus belle, jusqu'au jour où l'un des limiers de cette meute affamée s'étant écrié d'une voix vibrante : « Savez-vous bien, messieurs les ministres, ce que c'est qu'un carliste? » nous lui répondîmes d'un commun accord :

— Un carliste, c'est un homme qui occupe un poste dont un autre homme a envie.

L'éclat de rire fut universel, et nous valut quelques jours de répit.

Je note en passant, à titre de progrès, — de progrès latent dans l'ordre des institutions constitutionnelles, le parti que nous prîmes — que nous prîmes da nous-mêmes et sans provocation quel-

conque, le parti, dis-je, de soumettre à l'approbation des Chambres le chiffre du contingent appelé, chaque année, pour le recrutement de l'armée. C'avait été, ainsi que j'en ai fait mention en son temps, un grand sujet de débat entre le parti doctrinaire et le ministère de 1818. Nous avions été vaincus ; devenus vainqueurs, ce que nous avions réclamé, nous le fîmes de bonne grâce; pratiquement la chose avait peu d'importance.

Je note également en passant le crédit de GO millions ouvert au ministre des finances pour avances à l'industrie dans la crise que nous traversions (il fallait que cette mesure fût bien nécessaire pour que M. Louis s'y résignât), et successivement des crédits votés jusqu'à concurrence de 67 490000 francs pour faire face aux dépenses de l'expédition d'Alger. Il ne faut pas oublier ici que cette expédition, entreprise par le gouvernement déchu, dans son propre intérêt, et contre le vœu et l'intérêt du pays, n'était pas alors aussi populaire qu'elle l'est devenue depuis, à mon regret, et que peu s'en fallut qu'elle ne figurât à titre de grief dans le procès des ministres.

Il vint enfin, ce triste procès qui devait préparer et précipiter notre chute, ce qui n'était un grand

mal pour aucun de nous, mais ne tarda pas à remettre en péril la société à peine échappée aux scènes de désordre qu'elle avait traversées.

Il vint, précédé de divers incidents qu'il suffit ici de rappeler.

26 août. — Amnistie pour tous les condamnés politiques.

30 août. — Récompenses aux combattants de Juillet, à leurs femmes et à leurs enfants.

5 septembre. — Rapport présenté au roi par l'ex-commission municipale sur ses travaux et opérations durant son court et laborieux intérim.

11 septembre. — Revision des listes électorales.

20 septembre. — Procession de jeunes patriotes., portant en triomphe à Sainte-Geneviève, redevenue le Panthéon, les bustes de Manuel et de Foy, et ne consentant qu'à grand'peine à les entreposer à l'hôtel de ville, à la prière et sous la garde d'Odilon Barrot.

21 septembre. — Autre procession expiatoire dédiée à l'anniversaire de la conspiration de La Rochelle, et à la réhabilitation des quatre jeunes sergents exécutés ce jour-là, M. de la Fayette proposant de graver leurs noms parmi les grands hommes objet de la reconnaissance publique, et faisant

rendre à la procession les honneurs militaires.

Il est juste d'ajouter qu'il en profita pour faire signer une pétition contre la peine de mort, laquelle fut couverte par plusieurs milliers de noms appartenant à toutes les classes de la société.

Ce fut enfin le 23 septembre qu'une commission, nommée ad hoc snvh proposition de M. de Salverle, rendit compte à la Chambre des députés de la situation où se trouvaient les complices du roi déchu (hélas ! le terme n'est que trop juste) et prit sur elle de commencer les poursuites.

Ce rapport fut présenté par M. Bérenger, magistrat éclairé, libéral et bien vu dans tous les partis.

Tel était l'état des esprits et l'évidence des faits que cette commission, je le répète, n'hésita point à s'ériger, de son propre chef, en chambre d'instruction, sauf à réclamer de ses commettants les pouvoirs qui lui manquaient pour y procéder, et qui lui furent également accordés sans hésitation. C'était déroger à tous les principes, ainsi que j'ai pris soin de l'indiquer dans une autre occasion; mais personne ne s'en fit scrupule ; personne même ne le remarqua. Tout s'y passa comme de droit, mandats, citations, saisie de papiers et de pièces de conviction, interrogatoires et le reste.

En relisant ce document, inséré in extenso dans l'Annuaire de 1830, en voyant à quel point l'histoire, la polémique et la politique y contrastent avec la sévère impartialité des formes légales, la réserve du langage juridique, et la présomption d'innocence, je ne puis être que frappé, de plus en plus, du scandale et du danger d'armer le dénonciateur public des pouvoirs qui ne doivent appartenir qu'à la justice.

La commission concluait à la mise en jugement, sous le chef de haute trahison, des ministres signataires des ordonnances.

Quatre d'entre eux, MM. de Polignac, Peyronnet, Chantelauze, Guernon-Ranville, se trouvaient en état d'arrestation et déposés à Vincennes;

Les trois autres, MM. de Monbel, d'Haussez, Capelle, étaient hors de France.

La discussion fut ajournée au 29 septembre.

Cette perspective nous tombait mal à propos: un orage sourd grondait dans nos rangs ; il faisait plus que gronder, il éclatait au dehors, à l'occasion des sociétés populaires dont nous commencions à être infestés.

Déjà la société des Amis du peuple, qui, tous les soirs, se réunissait au manège P ellier, a

une délibération tendante à inviter les ouvriers et la garde nationale à chasser les députés du Paiais- Bourbon et les pairs du Luxembourg. Cites en police correctionnelle, comme chefs d'une association non légalement autorisée, M. Hubert, son président, et M. Thierry, secrétaire dudit président, refusaient d'y comparaître, sous prétexte que l'article ^O^ du code pénal était implicitement abrogé.

Cette prétention était soutenue timidement dans l'intérieur ducabinet par M. Laffitteet M. Dupont, timidement à la Chambre des députés par les plus honnêtes du côté gauche. M. Guizot, provoqué sur ce terrain, en fit justice aux grands applaudissements du côté droit, et le quartier marchand où le nouveau club tenait ses assises fit plus encore, si ce n'est mieux : les gros bonnets des boutiquiers et de la garde nationale mirent la main sur le manège et mirent l'auditoire à la porte. La justice ne vint qu'après coup et condamna les récalcitrants à trois mois de prison et 300 francs d'amende.

Mais l'affaire n'en demeura pas là!

Benjamin Constant, membre du gouvernement, puisqu'il siégeait au conseil d'État en qualité de président de section, sans s'expliquer sur la légalité de l'article 294, prit fait et cause en faveur

des assemblées populaires, et soutint que leur langage séditieux élait justifié et au delà par la faiblesse du ministère et ses ménagements imprudents envers le parti vaincu.

Encouragé par ce bon exemple, plus libre d'allure et de position, M. Mauguin se hâta de demander, en des termes qui l'auraient fait rappeler à l'ordre par tout autre président que M. Laffilte, qu'une enquête fût instituée sur l'état du pays et la conduite du ministère; proposition qui ne fut point écartée par l'ordre du jour, mais renvoyée au 29 septembre.

C'était, pour nous, un premier échec, et de la part de notre majorité un acte de timidité sinon d'abandon, et ce fut sous de tels auspices qu'intervint la discussion sur la mise en jugement des ministres.

Elle ne prit qu'un seul jour.

La défense, entreprise avec loyauté et soutenue avec courage par les principaux de la droite, porta non point sur le fond même des choses, on faisait bon marché des ordonnances, mais sur cette proposition plus spécieuse que solide, à savoir qu'en faisant peser sur Charles X la responsabilité des actes imposés par lui à ses ministres, on avait

implicitement dégagé la responsabilité de ceux-ci; qu'à les frapper, il y aurait désormais bis in idem.

Erreur : Charles X n'avait point été puni, et ses ministres devaient l'être.

La déchéance n'était point un châtiment, c'était un divorce — divorce rendu inévitable par la nature de la personne royale et le cours des événements — un divorce, la contre-partie du mariage entre la nation française et la maison de Bourbon, légitime au même titre entre les mêmes parties, poussé jusqu'à celle de ses conséquences qui le rend nécessaire, mais non au delà.

C'est ce qui fut très bien compris.

On vota par assis et levé sur chaque chef d'accusation, et au scrutin secret sur chaque accusé.

Le scrutin donna pour résultat :

Pour Contre

M. dePolignac 244 47

M. Peyronnet 232 54

M. deChantelauze. „ . . 222 75

M. Guernon-Ranville. . . 215 76

M. d'Haussez ....*. 213 65

M. Capelle 202 61

M. de Monbel 187 69

Que serait-il arrivé s'ils étaient restés tous les sept près de Charles dans sa traversée de Rambouillet à Cherbourg? Leur présence aurait-elle compromis la personne du roi, ou la présence du roi protégé et assuré leur retraite?

Qui peut le dire?

Au jour nommé, 29 septembre, s'ouvrit dans la Chambre des députés le champ clos où se devait vider la querelle entre le ministère et l'opposition, c'est-à-dire entre ce qu'on nommait déjà le parti de la résistance et celui du mouvement, entre les satisfaits et les mécontents, entre ceux qui n'aspiraient qu'à terminer la révolution et à s'en tenir là et ceux qui prétendaient en poursuivre les conséquences et les pousser à outrance.

Les deux partis n'existaient pas seulement dans la Chambre , ils existaient à grand bruit dans le pays, et à petit bruit dans le ministère lui-même. M. Laffitte, M. Dupont (de l'Eure), et M. Bignon inclinaient au mouvement, c'est-à-dire à l'exclusion de plus en plus exercée contre les serviteurs du régime déchu, à l'extension de plus en plus prononcée en fait de réformes politiques et sociales; les autres ministres tenaient ferme à la résistance, c'est-à-dire à l'impartialité et aux ménagements

envers les personnes, et à la défense, pied à pied, de ce qui nous restait de principes d'ordre et de garanties.

La discussion étant, dans les circonstances où nous nous trouvions, ce que les Anglais nomment ominous, c'est-à-dire grosse de conséquences immédiates ou prochaines, et personne n'étant encore bien décidé à rompre avec personne, naturellement l'attaque dirigée, en apparence, contre le ministère tout entier, ne devait guère porter que sur la partie résistante; c'était celle-là qui devait principalement être appeléeà défendre la conduite commune et devait, pour bien faire, en charger les moins compromis de ses membres qui conservaient encore tant soit peu de popularité.

C'est effectivement ce qui arriva.

Développée par son auteur, la proposition de M. Mauguin ne fut guère autre chose qu'un acte d'accusation en règle, sauf quelques compliments à l'adresse de M. Dupont (de l'Eure), et de plus, tout un programme de gouvernement tout aussi pratique que le gouvernement de Salente, qui fait les délices de l'enfance lorsqu'elle apprend à lire dans le Télémaque.

Ce dont M. Dupont était surtout félicité, c'était

d'avoir préparé la guerre civile entre les nouveaux parquets et la magistrature assise composée des juges de Charles X; ce dont les autres ministres et surtout le ministre des finances étaient coupables, c'était de n'avoir pas fait maison nette de tous les commis, de tous les comptables en état de dresser un procès-verbal et de tenir des écritures en partie double, et en outre de n'avoir pas changé d'un trait de plume etd'uncoupdebaguette toute la face dupays.

Ainsi présenté, l'acte d'accusation ne fit pas fortune. Il fut souvent interrompu par des éclats de rire. A peine soutenu par M. de Salverte et par Benjamin Constant, qui n'y vit qu'une occasion de ferrailler contre le gouvernement dont il faisait partie, livré aux sarcasmes et aux boutades de maître Dupin, il fut en définitive assez gauchement retiré par son auteur. Mais l'événement de la séance, ce fut le discours de M. Casimir Perier qui la termina.

Prenant, à son tour, occasion du plan de conduite mi-partie utopique et révolutionnaire qu'avait tracé M. Mauguin, M. Perier, après l'avoir flagellé de très haut et traité avec un juste mépris, traça lui-même, également de très haut, le plan qu'il convenait de suivre. Il le fit à grands traits, avec

un mélange d'élévation dans les idées et d'autorité dans le langage qui préludaient dignement au rôle qui lui était réservé et au poste qu'il devait bientôt occuper.

L'assentiment fut universel. C'était un vrai succès, un succès debonaloi;mais ce fut un succès qui prépara et précipita notre chute, en rendant plus vive et plus difficile à ménager la rivalité entre^' M. Perier et M. Laffitte.

Cette rivalité datait de loin, elle remontait auxY meilleurs jours de la Restauration.

"STous deux banquiers, tous deux riches et magnifiques, tous deux libéraux et populaires, ils avaient pris une part à peu près égale aux luttes des partis, et une part à peu prés égale à la révolution. La première réunion des députés s'était tenue chez M. Perier; la plupart des réunions subséquentes chez M. Laffitte. M. Perier avait été le membre principal de la commission municipale, M. Laffitte le plus enclin à pousser la révolution jusqu'au bout. Quand la Chambre des députés, réunie en nombre suffisant, en vint à se constituer, les suffrages pour la présidence s'étaient partagés entre l'un et l'autre : M. Perier l'avait emporté de quelques voix; plus tard, M. Perier pensant.

avec raison, que la position de membre du cabinet n'était guère compatible avec celle de président de la Chambre élective, et s'en étant démis, M. Laffitte avait trouvé bon, tout membre du cabinet qu'il était aussi, de le remplacer. Rien d'étonnant donc, lorsque le grand succès que M. Perier venait d'obtenir semblait le désigner dans tous les esprits pour devenir chef du cabinet et premier ministre, que la pensée de l'y devancer se soit présentée à M. Laffitte, et qu'il ait commencé à la mettre en avant par les amis dont il disposait et les brouillons, les braillards dont disposaient ses amis. Dès que je vis percer ce dessein, je vis où il tendait et j'en appréciai les conséquences. Notre cabinet, je l'ai dit, était divisé : d'un côté, une majorité numérique modérée, sept contre quatre ; de l'autre, une minorité populaire, et puisant sa force dans l'effervescence du moment. A ces conditions, la partie était à peu près égale, la résistance faisait équilibre au mouvement et, tout précaire qu'il fût, le statu quo pouvait durer encore quelque temps; mais, si la majorité numérique avait la faiblesse de se donner pour chef ostensible, et dès lors pour porte-drapeau, le personnage le plus en évidence de la minorité, par cela seul elle abdi-

querait, et chacun des membres qui la composaient, ^ perdant à peu près son caractère, perdait en même temps son autorité; tout s'en irait à la dérive jusqu'au moment où tous seraient également entraînés par la marée montante d'une nouvelle révolulion.

Je résolus, à part moi, de ne m'y prêter à aucun prix, et de préférer, le cas échéant, de livrer le pouvoir au parti du mouvement, sauf à le combattre de front et à visage découvert. Mais nous n'en lûmes pas là tout de suite. L'équilibre continua, sinon à se maintenir, du moins, à se traîner péniblement durant la première quinzaine d'octobre.

La Chambre des députés, dépeuplée par les démissions et les retraites à petit bruit, menacée dans son autorité, voire même dans son existence soit du dehors, soit dans son propre sein, demandait à grands cris des élections nouvelles qui lui rendissent un peu de courage et lui remissent un peu de sang nouveau dans les veines; en attendant, elle demandait un peu de répit, chacun avait laissé son chez soi brusquement et voulait donner un coup d'œil aux affaires de sa famille et de son ménage.

Pour donner quelque satisfaction à cet entraîne-

ment général, gouvernement et chambres, chacun se mit en quatre, chacun se prêta, si l'on ose ainsi parler, à mettre les morceaux doubles, à expédier, au pas de course, des projets et des résolutions qui n'auraient pas passé, dans d'autres circonstances, sans être criblés de discussions.

Je me contenterai de les indiquer.

i° Loi qui défère au jury la connaissance des délits de la presse et des délits politiques (celte loi avait pris naissance dans le sein de la Chambre des pairs);

2° Loi sur l'importation des grains ;

3° Loi sur les prêts au commerce et à l'industrie (30 millions) ;

4° Loi provisoire sur les impôts indirects.

Exposé sur l'état des relations extérieures par M. Mole;

Exposé sur Pétat de l'armée par le maréchal Gérard;

Rapport de M. Bérengersur l'abolition de la peine de mort.

Ce rapport devint l'objet d'un débat court, substantiel; favorablement accueilli, ses conclusions aboutirent, sur la proposition de M. Dupont (de l'Eure), adoptée à la presque unanimité, en une

adresse au roi qui promettait tout, sans rien compromettre.

Le 10 octobre, après avoir reçu la réponse du roi, la Chambre s'ajourna indéfiniment, le délai de la prorogation ne devant pas dépasser néanmoins le 10 du mois de novembre.

Cet intervalle fut consacré aux élections dans cinquante-cinq départements, c'est-à-dire dans les deux tiers de la France. Les vacances s'élevaient au chiffre de cent trente-cinq, elles provenaient des démissions successives. Les élections furent partout calmes et régulières; les choix favorables non seulement au gouvernement en général, mais à la majorité du ministère.

C'eût été, pour nous, un bon renfort, mais les événements ne nous permirent pas d'en profiter. Les événements firent éclater au grand jour non seulement la division qui fermentait dans le sein du ministère, mais celle qui se préparait dans chaque ministère.

V Je ne fus pas le dernier.à m'en apercevoir. ^M. Benjamin Constant, ainsi que je l'ai dit, était président de la première, c'est-à-dire de la plus importante section du conseil; il ne nous avait jamais fait, je l'ai dit encore, l'honneur d'y siéger,

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il employait autrement son loisir. Un matin, deux ou trois jours avant rajournement de la session, le roi me remit deux papiers qu'il venait de recevoir; l'un était un plan de réforme du conseil d'État, qui l'érigeait en tribunal inamovible avec publicité de ses séances; l'autre une lettre particulière, par laquelle l'auteur de ce plan informait le roi de la résolution où il était de transformer ce projet en proposition à la Chambre des députés, en lui faisant savoir que lui, Benjamin Constant, tiendrait pour autorisation l'absence de réponse.

Le roi en était, non sans raison, fort blessé.

Je pris les deux papiers que j'ai conservés.

En arrivant à la Chambre des députés, je me bornai froidement aies placer sous les yeux de leur auteur, sans lui demander d'explication, et le laissant juge du procédé; puis, sans écouter les excuses qu'il essayait de balbutier, je lui tournai le dos et je m'éloignai.

Je m'attendais à recevoir dans la matinée sa démission. Il n'en fut rien ; mais mon parti était pris. Je n'eus pas le temps de pourvoir à son remplacement; on le comprendra en lisant ce qui suit. J'emprunte le récit de V Annuaire historique; il est exact de point en point.

8i SOUVENIRS,

« Le 17 octobre, au sortir d'une revue où toute la garde nationale de Versailles avait témoigné beaucoup d'enthousisame et de dévouement, le roi trouva son palais assiégé par une foule furieuse qui lui demandait à grands cris la tête des ministres, déjà traduits devant leurs juges. Ces démonstrations prirent un caractère plus menaçant dans la journée du 18 octobre, où un rassemblement de trente à quarante individus se dirigea, en plein midi, sur le Palais-Royal, avec un drapeau sur lequel on lisait cette inscription : Désir du peuple. Mort aux ministres. La garde nationale de service prit les armes, arrêta le porte-étendard et quelquesuns de ceux qui l'escortaient; mais des groupes plus nombreux se portèrent le soir dans les cours du Palais-Royal, en poussant les cris : A bas les ministres! la tête dePolignac ! et même, dit-on, quelques vive la République ! et des outrages grossiers contre la personne d uroi jusque sous ses fenêtres. Le poste de la garde nationale prit les armes, fit évacuer les cours et le jardin, dont les grilles furent fermées. Quelques-uns de ceux qui paraissaient diriger ces bandes furent arrêtés, mais les autres ne furent point découragés. Ils se dirigèrent par les routes les plus populeuses et le faubourg Saint-

Antoine, où les ouvriers se joignirent en assez grand nombre au rassemblement, sur le château de Vincennes, où les ministres étaient enfermés jusqu'à leur jugement, sous la garde du général Daumesnil. » Il était environ dix heures du soir, lorsque huit à neuf cents individus se présentèrent à la première porte, armés, quelques-uns de fusils et de sabres, la plupart de bâtons ferrés, ayant à leur tête un homme à cheval et le même drapeau qu'au Palais- Royal. Le général se fit ouvrir la porte et se présenta seul au devant de la colonne; il demanda aux jeunes gens qui paraissaient la diriger ce qu'ils voulaient. Nous voulons la mort des ministres, répondirent-ils. Mais le brave qui avait défendu Vincennes contre cent mille étrangers n'était pas homme à céder devant une bande de factieux. Il leur répondit qu'il ferait sauter le donjon plutôt que de leur livrer les ministres confiés à sa garde et dont il répondait à l'État. Cette réponse appuyée de quelques démonstrations vigoureuses imposa aux factieux qui se retirèrent en criant : « Vive le général à la jambe de bois ! » avec un tambour qu'il leur avait donné pour, les reconduire à la barrière du Trône, et qu'ils forcèrent ensuite à les suivre.

» Rentrés à Paris, non sans quelque désordre dans leur marche nocturne, échauffés par la fatigue et le vin qu'ils prenaient dans les cabarets sur leur passage, ils se représentèrent vers deux heures et demie du matin aux portes du Palais-Royal, dans l'intention de redemander ou de faire relâcher leurs camarades, arrêtés dans la soirée. L'alarme fut grande; les détachements qui s'y étaient portés la veille s'étaient retirés ; mais quelques compagnies de la 6* légion avaient suivi le mouvement des factieux et le colonel Marmier de la V' légion, averti de leur arrivée, avait remis sur pied un fort détachement de sa légion, avec lequel il se portait, au pas de course, au secours du Palais- Royal, qui n'ét?iit défendu que par un demi-bataillon de la 5', en sorte que les factieux, se trouvant cernés des deux côtés, par la rue Saint-lionoré et par les rues adjacentes, furent bientôt réduits à se rendre à discrétion. On se contenta d'arrêter une centaine des plus mutins, parmi lesquels était l'homme à cheval qui semblait les diriger, et qui furent à l'instant conduits à la préfecture de police ; quelques-uns furent traduits à la cour d'assises et punis seulement de quelques mois de prison. »

Le lendemain, à neuf heures du matin, le roi descendit de ses appartements dans la cour du Palais-Royal, accompagné du prince royal, du général La Fayette et du maréchal Gérard, ministre de la guerre, au moment où les postes de la garde nationale allaient être relevés, et, faisant rassembler ces braves citoyens autour de lui, il les remercia du zèle, de la promptitude et du bon esprit avec lesquels ils avaient réprimé la ridicule tentative d'agitateurs insensés.

« Ce que je veux, c'est que l'ordre public cesse d'être troublé par les ennemis de cette liberté réelle, et des institutions que la France a conquises, et qui peuvent seules nous préserver de l'anarchie, et de tous les maux qu'elle entraîne à sa suite. »

Mais, tandis que le roi se félicitait ainsi d'avoir échappé aux furieux qui prétendaient le contraindre à leur livrer la tête des ministres. Monsieur son garde des sceaux faisait insérer au Moniteur, sans en prévenir ses collègues, un article qui promettait, ou à peu près, que la justice aurait son cours, et renvoyait aux calendes grecques le vœu exprimé par la Chambre des députés ; et le préfet de la Seine, enco.uragé par ce bel exemple, et pressé d'em-

ployer sa popularité au service du bon ordre, publiait, de son côté, une proclamation conçue en ces termes :

« Vos magistrats sont profondément affligés des désordres qui viennent troubler la tranquillité publique. Ce n'est pas vengeance que demande le peuple de Paris, qui est toujours le peuple des trois grands jours, le peuple le plus brave et le plus généreux de la terre, mais justice. Une démarche inopportune (l'adresse de la Chambre des députés) a pu faire supposer qu'il y avait concert pour interrompre l'e cours ordinaire de la justice à l'égard des anciens ministres; des délais qui ne sont autre chose que l'accomplissement des formes qui donnent à la justice un caractère plus solennel sont venus accréditer, fortifier cette opinion. De là celte émotion populaire qui, pour les hommes de bonne foi, les bons, n'a d'autre cause qu'un véritable malentendu. Je vous déclare donc en toute assurance, mes concitoyens, que le cours de la justice n'a été ni suspendu ni interrompu, et ne le sera pas. »

De telles déclarations faites au nom du gouvernement n'étaient manifestement autre chose qu'un blâme infligé à la très grande majorité de

la Chambre des députés, et une rétractation des engagements pris envers elle, pour la déterminer à substituer une simple adresse au roi à la proposition de M. de Tracy. C'était bien plus, c'était un engagement contraire pris envers l'émeute de la veille.

De là, comme on le pense bien, la discorde au sein du conseil.

"XM. Dupont (de l'Eure), tout en reconnaissant du bout des lèvres qu'il aurait mieux fait de consulter ses collègues avant de les engager par un article officiel, maintint, en substance, l'article lui-même, et refusa d'admettre la nécessité de désavouer et de révoquer le préfet de la Seine; M. Guizol y insista, et le ministère entra en pleine dissolution.

Ce fut alors, dans les allées et venues, dans les pourparlers et les incidents qu'entraîne forcément ^ un tel état des personnes et des choses, que M. LafV fitte introduisit, à titre de conciliation amicale, l'idée de substituer au changement de ministère la refonte du ministère actuel sur un plan nouveau, lequel consistait, sauf quelques remaniements de détail, à donner au ministère un chef, sous le nom de président, ce qui lui donnerait de l'unité, de l'ensemble, et maintiendrait la subordination

entre ses membres aussi bien que dans l'intérieur de chaque département ministériel.

Cette proposition, accueillie par le roi, qu'elle dispensait des embarras qu'entraîne tout changement de ministère, vivement soutenue par son auteur, et pour cause, froidement par le reste du conseil, aurait peut-être passé, de guerre lasse, si >. je ne l'avais arrêtée tout court, in limine litis.

« Il ne s'agit pas ici, dis-je nettement, de savoir qui sera ministre, ni comment sera constitué le ministère, mais de savoir quelle conduite on se propose de tenir; si l'on entend désormais continuer à résister, avec modération et fermeté, au mouvement qui nous entraîne, après nous avoir placés à sa tête, ou bien nous placer à sa queue, et le suivre en l'amadouant par des concessions et des compliments, par des promesses et, par des caresses. Il est possible que ce dernier parti soit le meilleur, peut-être même le seul praticable, et, dès lors, on ne saurait mieux faire que de placer à la tête du ministère un chef qui le professe ; mais il faut que ce chef soit secondé par ses collègues qui l'assistent et ne contrarient ni ses actes ni ses desseins. Si ce chef doit être M. Laffitle, j'y consens, pourvu qu'il soit chargé de choisir lui-même ses collègues,

et je prévois que, ne partageant pas son opinion, je ne saurais lui promettre ni lui prêter mon concours. »

Cet argument à bout portant fit son effet. Il obligea M. Laffille, je ne dis pas à se démasquer, mais à se découvrir, à manifester ses prétentions et à expliquer ses vues. Il n'en fallut pas davantage pour rendre le remaniement du ministère impossible. M. Guizot offrit sa démission commeY moi, et le roi accepta l'une et l'autre. M. Laffitte, désormais chargé, en titre d'office^ de la présidence, employa plusieurs jours à essayer de se recruter un ministère dans les débris de celui qui se retirait ; il n'y réussit que très imparfaitement. Le roi exerça son ascendant sur le maréchal Gérard et le général Sébastiani ; M. Louis et M. Mole résistèrent à toutes ses sollicitations. J'assistai, à peu près sans y prendre part, aux délibérations qui précédèrent la formation du nouveau ministère. Il eut cela de bon que les ministres sans portefeuille n'y figurèrent plus. M. Laffitte, président du conseil, remplaça M. Louis aux finances; le maréchal Maison, M. Mole; M. de Montalivet, M. Guizot. M. de Montalivet était un très jeune homme, à peine avait-il atteint l'âge de sa majorité

politique à la Chambre des pairs; mais il se trouva que, choisi à litre de pis aller, ce fut un excellent choix; il a rendu, dans plus d'une occasion difficile et critique, les services les plus signalés. M. Mérilhou fut mon successeur ; c'était un avocat libéral, factotum à la chancellerie, de mœurs équivoques, d'un esprit court, étroit et dépourvu de lumières comme d'instinct politique.

Ces choix furent insérés au Moniteur, le 2 novembre, mais le ministère ne fut définitivement constitué et installé que le 17 :

M. Laffitte, ministre des finances;

M. Dupont, garde des sceaux;

Le général Sébasliani , ministre des affaires étrangères;

Le maréchal Soult, en place du maréchal Gérard, à la guerre;

M. d'Argoul, à la marine en place du général Sébastiani ;

M. de Montalivet, à l'intérieur;

M. Mérilhou, à l'instruction publique et aux cultes.

En me séparant du roi, le 22 au matin, j'eus à ' subir, de sa part, des reproches assez vifs. J'étais'

la cause de la dislocation du ministère. J'avais rendu inutile, voire même impossible toute tentative d'y porter remède. Le roi avait raison, mais je n'avais pas tort. C'est ce dont il convint luimême. « Il vous faut nécessairement, lui dis-je, en passer plus tôt ou plus tard, mais pour un temps plus ou moins court, par le parti du mouvement. Le plus tôt est le mieux, car vous avez encore par vous-même un fonds de popularité de bon aloi pour résister à la fausse popularité du moment, et une majorité saine dans la Chambre des députés, qui contiendra le mauvais parti. Si vous ' le laissez arriver peu à peu à la sourdine, sous l'apparence d'une approbation officielle, vous lui préparez un long avenir; endormant la résistance, vous ne pourrez lui faire appel qu*après de longues souffrances et quelques désastres; si vous compromettez vos bons serviteurs en fausse voie, ils perdront tout crédit auprès des gens sensés, et, le moment venu, n'inspireront à personne ni courage ni confiance. Dans l'état présent, je ne donne pas deux mois à M. Laffitte et à M. Dupont (de l'Eure) pour gouverner comme ils l'entendent et pour donner eux-mêmes leur langue aux chiens. Le roi aura alors sous la main des hommes

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