‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 3)Chapitre 9 sur 31 · U SOUVENIRS · texte numérisé non relu

U SOUVENIRS

dans la nuit du 26 au 27 août; grâce à celte précaution, non seulement leur personne fut en sûreté, mais les outrages et les imprécations leur furent épargnés.

Le surlendemain, le roi passa pour la première fois, au Champ-de-Mars, la revue de la garde nationale, et lui distribua des drapeaux aux trois couleurs. Plus de soixante mille hommes armés et équipés de pied en cap s'y pressèrent autour de sa personne et répondirent par leurs acclamations à son appel.

Ce fut pour tout le monde un jour de fête, et pour nous un jour de trêve.

Lespremières séances des deux Chambres eurent, tout compte fait, plus d'intérêt que d'importance. Jusqu'à quel point l'inévitable obligation du serment éclaircirait-elle les rangs dans l'une et dans l'autre, ce fut la première question, question de personnes, assaisonnée d'hésitations, d'explications, de rétractations, de regrets, qui naturellement prêtait à jaser, et dont l'oubli, quels que fussent les noms propres, fit bientôt justice en ne laissant de trace que dans la mémoire des acteurs.

La Chambre des pairs, mutilée qu'elle était par la charte nouvelle, ne comptait que qualre-vingt-

trois membres à l'entrée de la session; c'était quelque chose, même beaucoup, vu sa composition originaire et son épuration récente. Le nombre grossit peu à peu, par des arrivées successives et des retours imprévus.

Ce fut le contraire dans l'autre Chambre; au début, huit députés seulement donnèrent leur démission; mais, dans les quelques jours qui suivirent, quarante ou cinquante autres se ravisèrent et suivirent leur exemple.

L'incertitude sur un point aussi délicat ne pouvait être tolérée. Elle était également contraire à la dignité de toutes les parties intéressées, gouvernement, pairs et députés. On convint bientôt (19 et 23 août), non sans quelque peu de grimaces, qu'un délai de quinze jours serait assigné aux députés, et d'un mois aux membres de la Chambre des pairs pour prendre parti, faute de quoi ils seraient réputés démissionnaires. A l'égard des derniers, la déchéance était personnelle.

Mais venait alors la nécessité de pourvoir au remplacement des députés démissionnaires; comment y devait-on procéder "J d'après quels principes ? suivant quelle loi ?

« Une question grave se présente, disait

M. Guizot à la Chambre des députés, le 14 août; d'importantes modifications à notre législation électorale sont annoncées ; elles ne pourraient être assez promptement accomplies pour que les élections aujourd'hui vacantes eussent lieu sous leur empire. Ces élections se trouvent nécessairement placées sous l'empire des lois, car les lois subsistent tant qu'elles ne sont pas formellement abrogées ou changées, et c'est un des plus impérieux besoins de la société que partout où ne vient pas frapper une nécessité absolue, irrésistible, sa vie légale continue sans interruption. Mais les lois électorales encore en vigueur contiennent un principe si fortement réprouvé par la conscience publique, et dont la prochaine abolition a été si hautement réclamée, qu'il y aurait une inconséquence choquante à en autoriser l'application, c'est le principe du double vote. Quoique leur prompte solution soit désirable, les autres questions peuvent et doivent être ajournées à la discussion générale et approfondie des lois annoncées. Le double vote n'est plus une question ; aboli en principe par la Charte, en fait, il doit disparaître. »

Il va sans dire que, sans avoir insisté dans le conseil pour qu'on s'obstinât à rompre en visière

au préjugé qui s'élevait, en ce moment, contre le double vole, ce n'est point en ces termes que, pour ma part, j'en aurais parlé.

Ministre de l'intérieur, M. Guizot proposait qu'au cas où le député démissionnaire aurait été élu par un collège de département, il fût pourvu à son remplacement par un tirage au sort entre les divers arrondissements de ce même département, proposition qui fut convertie, plus tard, dans une autre plus générale, à savoir le maintien d'un collège de département composé, cette fois, de tous les électeurs, chacun d'eux participant ainsi au double vote. La discussion, sur ce point, fut vive, et l'opposition naissante, ou plutôt renaissante, y manifesta, pour la première fois, dans la personne de M. Mauguin, la prétention de frapper désormais d'illégalité (la crise révolutionnaire étant accomplie) l'emploi régulier des pouvoirs de la Chambre, et d'en appeler au peuple. M. Mauguin fut vigoureusement rabroué par M. Dupin; mais le coup était porté, et le fer resta dans la plaie.

Quant à la Chambre des pairs, sa position Testait plus précaire encore; elle se hâta de faire acte d'hérédité, vaille que vaille, en admettant, à ce titre, M. de Sesmaisons (Donatien) ; de libé-

ralité, en abrogeant, ])ro parla quâ, la loi du sacrilège, et de virilité politique en autorisant l'arrestation régulière de M. de Polignac et de M. Peyronnet saisis et détenus sur la clameur publique.

Ces signes de vie ne l'affermissaient qu'à demi.

L'assiette des pouvoirs publics, si l'on ose ainsi parler, se trouvait régularisée, au moins provisoirement, et les premières assises du nouveau régime posées à titre de pierre d'attente ; restait à en faire autant quant à nos rapports avec les puissances étrangères, au fur et à mesure des actes de reconnaissance qui nous étaient successivement adressés.

Le maréchal Mortier fut envoyé comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg; le maréchal Maison à Vienne; mon vieil ami Rumigny à Berlin; le duc d'Harcourt à Madrid; M. de Barante à Turin; M. de Latour-Maubourg à Rome; M. Berlin de Vaux à La Haye; M. Sérurier à Washington. Toutes ces nominations, concertées entre le roi et M. Mole, furent accueillies, sans difficulté par le conseil et bien'vues par le public ; mais l'ambassa le d'AngleY terre devint entre nous et au dehors une pierre d'achoppement.

Notre roi, dans le secret de son cœur, destinait

ce poste important à M. de Talleyrand, ou, si l'on veut et pour mieux dire, destinait M. de Talleyrand à ce poste. Je le savais sans qu'il me l'eût dit, et, selon toute apparence, l'objet de ce choix le savait, sans avoir eu, comme moi, besoin de deviner.

Au fond, le roi avait raison.

L'Angleterre était la puissance qui nous voulait du bien pour tout de bon ; la seule sur laquelle nous eussions, à certain degré, raison de compter. Le mouvement libéral imprimé en 1827 à la politique britannique par M. Canning ne s'était pas éteint avec cet homme d'État enlevé trop tôt à la bonne cause; ce mouvement traversait depuis trois ans la réaction tory (la réaction Wellington-Peel) entravée, ou si l'on veut, enrayée plutôt que suspendue. La réforme continuait à gagner du terrain dans l'opposition, et les réformes dans le ministère lui-même. Nous avions auprès de l'un et de l'autre le double mérite de la justice et du succès. C'était par conséquent à Londres que nous devions chercher et que nous pouvions trouver un point d'appui contre le mauvais vouloir ostensible ou la bienveillance suspecte des autres gouvernements, d'autant que Londres était, pour le moment, grâce à l'intervention

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de l'Europe dans les affaires d'Orient, le centre, le foyer de la politique européenne.

Mais, pour tirer parti de ces avantages, il fallait du coup d'œil, de la mesure et de l'aplomb; il y fallait un homme de tête et de poids, un homme reconnu pour tel.

Un bon révolutionnaire de 1830, fût-il de ce côté-ci de la Manche , orateur en vogue, banquier de haute volée, ou vétéran de la grande armée (c'étaient à peu près là nos illustres) aurait, selon toute apparence, fait sonner bien haut ses lieux communs de tribune, sa gloriole de garde nationale, ou ses rancunes de Waterloo. S'il s'était par trop émancipé en démonstrations populaires, il aurait perdu bientôt tout crédit auprès d'un ministère tory encore sur pied, sans en acquérir d'avance sur un prochain ministère whig, lord Grey n'étant pas plus que lord Wellington homme à s'en laisser remontrer par un parvenu nouveau venu; et si, ce qui ne pouvait guère manquer d'arriver, ce patriote de fraîche date avait fait mine de se mêler un peu des affaires d' autrui, d'approuver ou de blâmer, à Londres, ceci ou cela," de prendre parti pour ou contre celui-là ou celui-ci, le toile aurait été universel et le poste serait devenu intenable.

Pour bien faire, il nous fallait, au contraire, tenir haut notre drapeau sans l'étaler, prendre séance au corps diplomatique sans affecter d'en forcer l'entrée, désarmer la méfiance sans la braver, et répondre aux bons procédés sans rechercher la protection.

La tâche était ardue et délicate, il y allait de notre avenir; de la position que nous prendrions en Angleterre dépendait celle qui nous serait acquise en tout pays de Sainte-Alliance, c'est-à-dire auprès des principaux cabinets du continent.

M. de Talleyrand était grand seigneur de natui'e plus encore que de naissance, d'instinct plus encore que de mœurs et d'habitudes sociales. Qualité ou défaut (l'un ou l'autre, ou plutôt l'un et l'autre à certain degré), ce caractère original, indélébile en lui, cet ingeniumj qu'on me passe le mot latin, avait dominé toutes les aventures de son étrange existence, et nous l'imposait à notre tour, après l'avoir imposé, coup sur coup, à tout ce qui s'était rencontré sur sa route, durant presque un demisiècle, personnes ou choses, gens de toute sorte, hommes grands ou petits, honnêtes ou le contraire, bonnets rouges ou têtes couronnées.

Prélat de cœur et de salon jusqu'en 1789, féal et

familier de Mirabeau à l'Assemblée constituante, évêque qui livrait l'Église aux mécréants, la dépouillait de ses biens, consacrait de sa main, sans trouver de coadjuteur, les premiers prêtres assermentés, et disait sa dernière messe au Ghamp-de- Mars sur l'autel de la patrie, c'était lui, pourtant, que le groupe de constituants venus à résipiscence après l'équipée de Varennes choisissait pour négocier, à petit bruit, auprès du gouvernement anglais, quelques démonstrations en faveur du pauvre prisonnier des Tuileries.

Sans caractère à Londres, simple mentor d'un titulaire qui ne l'était guère que de nom (M. de Chauvelin), c'était lui, lui seul que M. Pitt et lord Granville admettaient, en confidence, à leurs pourparlers sur cetteproposition tant soitpeu scabreuse.

Éconduit, bon gré mal gré, après la catastrophe du 21 janvier, c'était lui dont, au retour d'un très court exil, les jacobins du Directoire subissaient en maugréant le bel air et la tenue de gentilhomme, afin de donner du relief à leur ministère des relations extérieures.

Entraîné bientôt dans la déroute de ses tristes patrons, c'était encore lui qui s'était retrouvé debout au 18 Brumaire, tendant au premier consul

une main que le vainqueur d'Aréole s'empressait de saisir, en le chargeant, sur-le-champ, d'établir quelques bons rapports entre le nouveau gouvernement et quelques-unes des puissances étrangères, et, plus tard, hélas! de justifier, par une circulaire\ à jamais célèbre, l'enlèvement et le meurtre du ducd'Enghien.

On l'avait vu, dès lors, marcher de traités en traités, comme son maître de victoires en victoires, imposer au vaincu la loi du vainqueur, jusqu'au jour où, tombé lui-même en disgrâce, pour avoir conseillé de s'arrêter à mi-route dans les folies d'Espagne, on l'avait vu rester dignitaire de l'Empire en déclin, comme vingt ans plus tôt, dignitaire de l'Église en ruine, gardant, alors comme alors, une position, une attitude, une autorité que les personnages les plus haut placés continuaient d'envier.

^J'ai vu moi-même, enl812, au congrès de Prague, M. de Metternich, au faîte de sa puissance, imiter M. de Talleyrand à ce degré qu'on pouvait presque s'y méprendre.

Mais c'était peu.

Quand enfin était venu, pour nous, le jour des défaites et de l'invasion, on l'avait vu, ce prince de

Bénévent, de fabrique impériale, travailler ouvertement à la chute de l'Empire, en face de l'empereur, qui l'en accusait, avec sa grosse voix, en pleine cour; puis accueillir, à leur entrée dans Paris, les monarques vainqueurs, offrir son propre hôtel à l'empereur Alexandre, avec une hospitalité quasi souveraine, imposer le rétablissement des Bourbons, dicter les conditions de la Charte; puis, évêque défroqué, devenir premier ministre du roi Très-Chrétien; puis, ex-grand électeur de l'Empire, siéger à ce congrès de Vienne où se partageaient les dépouilles de cet empire, y rompre à moitié l'alliance des vainqueurs ; puis, à la nouvelle du débarquement de Cannes, renouer le faisceau de cette alliance, et marchant, sinon à sa [tête, du moins sur ses pas, détrôner pour la seconde fois l'empereur, et placer, pour la seconde fois, la couronne sur la tête de Louis XVIII ; puis, de nouveau tombé en disgrâce, mais demeuré titulaire delà plushaute des charges de cour, travailler quinze ans à s'en relever, comme pour s'entretenir la main, sans succès il est vrai, mais sans relâche, et comme attendant le moment où, survivant encore une fois à son œuvre, il lui serait donné de porter en terre, dans la personne de nos rois restaurés, l'en-

fant qu'il avait tenu deux fois sur les fonts du baptême.

Je n'oublierai de ma vie que le second jour des événements de Juillet, traversant la rue de Rivoli vers six heures du soir, au bruit lointain de la fusillade, et voyant M. de Talleyrand à la fenêtre de son entresol, j'y montai pour lui raconter le peu que je savais, et que, retenu par lui à dîner avec deux ou trois commensaux qui ne comptaient pas, j'y vis arriver, au dessert, l'ambassadeur d'Angleterre sir Charles Stuart. Leur entretien fut long; au point où nous en étions, ils ne se gênèrent pas en ma présence et ce qu'ils se dirent sur ce qui ne pouvait guère manquer d'arriver n'était pas, à coup sûr, de gens qui s'en parlassent pour la première fois.

Rien donc d'extraordinaire, voire même rien que de naturel dans l'idée de confier à des mains si exercées en fait d'évolution, si expertes en fait d'hommes et de choses, si aguerries en fait d'événements, le soin de guider, à ses premiers pas, notre gouvernement nouveau-né et de l'accréditer en Europe, vaille que vaille, advienne que pourra.

M. de Talleyrand connaissait bien l'Angleterre, du moins dans ses principaux personnages; il en était bien connu. Il connaissait mieux encore les

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