‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 3)Chapitre 11 sur 31 · U SOUVENIRS · texte numérisé non relu

U SOUVENIRS

qui auront soutenu leur drapeau, et derrière lesquels les gens de bon sens se rallieront avec zèle. Si vous leur demandez de mettre leur drapeau dans leur poche et de faire chorus avec les braillards, qui vous viendra en aide au moment du danger, et à quoi vous seront-ils bons ? .»

Le premier moment d'humeur passé, au fond le roi était de mon avis, nous nous quittâmes bons amis. Je quittai moi-même, le même jour, l'hôtel de la rue de Grenelle, non sans quelque regret, j'en conviens.

Ce n'était pas le ministère que je regrettais; l'ambition n'a jamais été ni mon fort ni mon faible; ce n'était pas non plus la position que j'occupais, on a pu voir que je ne m'étais point fait illusion sur ce qu'elle avait nécessairement de fâcheux et de précaire; mais je m'étais chargé, comme on l'a vu, avec un dévouement qui n'était pas sans quelque patriotisme, de protéger contre l'entraînement révolutionnaire, trois départements dont l'existence même était plus ou moins compromise :

Le Conseil d'État;

L'Université;

Le culte calholique.

Je m'étais chargé de les rétablir sur un pied stable, à l'abri des violences et des insultes, en les dégageant de tout ce dont la Restauration les avait embarrassés ou défigurés. Je m'étais mis à l'œuvre de tout cœur, et non sans espoir d'y réussir; il me fallait encore deux ou trois mois pour en venir à mes fins. Ce fut donc un sacrifice que je fis en hâtant la chute du ministère dont je faisais partie, et je n'en prendrai pas congé sans indiquer rapidement quels étaient les projets que j'avais formés et même entamés.

I. J'avais trouvé, on peut s'en souvenir, le conseil d'État à peu près éliminé de notre régime politique. Le roi lui gardant rancune de quelques\ décisions relatives à ses affaires personnelles, et le duc d'Orléans tenant bon dans Louis-Philippe un peu plus que dans Louis XII, la royauté l'abandonnait à son mauvais sort. Le garde des sceaux, M. Dupont, en préparait la suppression, tout en consentant, néanmoins, à ce que le comité du contentieux, provisoirement maintenu, expédiât l'arriéré des affaires courantes.

Mon premier soin, on peut s'en souvenir également, fut de remettre sur pied le conseil d'État, de

le remettre sur pied officiellement, solennellement, puis de le remettre en honneur en le composant d'hommes justement considérés pour les talents et les lumières, pour le savoir et l'expérience. Les sacrifices que je fus obligé de faire, en ceci, aux hommes et aux idées du moment, furent rares, sans importance réelle, ou promptement réparés. Jepourrais le prouver par la correspondance que j'ai entretenue et conservée avec ceux desmembresde l'ancien conseil d'État dont je m'étais séparé avec regret. Après avoir ainsi rétabli le conseil d'État et lui avoir donné, par l'éclat de son personnel, autant de relief que le comportait la difficulté des circonstances, au lieu de le laisser languir dans la position subalterne d'un simple bureau collectif, si j'ose m'exprimer de la sorte, j'en fis un corps, un corps véritable, en donnant à ses membres une véritable tête, en l'associant nécessairement et de plein droit au mouvement général des affaires grandes et petites, en y plaçant l'initiative de ce mouvement incessant et multiple, en le préparant à devenir par le cours et la force même des choses ce qu'est, en Angleterre, le conseil privé, un lien souple et continu entre les pouvoirs publics, l'œil et le bras de l'autorité suprême, un point

de ralliement, un élément de conciliation entre les parus qui se succèdent tour à tour. On peut voir dans le livre qui m'a presque valu récemment une poursuite correctionnelle quelles étaient sur ce point mes idées et mes espérances.

Mais, pour en venir à mes fins en cela, ou du moins pour en frayer la voie, il fallait avant tout déblayer le terrain ; il fallait restituer à la justice ordinaire tout ce dont le conseil d'État de l'Empire et celui de la Restauration l'avaient dépouillée, coup sur coup et comme à l'envi, sous le vain prétexte de contentieux administratif; poser à nouveau sur cette matière les vrais principes, tels que je les avais expliqués moi-même quelques années auparavant, et faire pour la première fois de ces principes une application intelligente et sévère, c'était un travail immense et qui touchait à tout. Il me fallait, par là, réduire à son minimum toute occasion de conflits entre l'administration et la justice, et restituer le peu qui en pourrait subsister à l'arbitrage de la cour de cassation. Il me fallait enfin rayer et biffer de nos institutions cet article 75 de la constitution de l'an viii qui en est l'opprobre et la dérision, rendre à la justice son cours légitime à l'égard des fonctionnaires publics, affranchir le

conseil d'État de la honteuse mission de les protéger contre les conséquences de leurs méfaits, et substituer à ce qu'on nomme la garantie des fonctionnaires publics un système de poursuite régulière, libre et sensé, tel que je l'ai fait prévaloir plus tard dans un projet de loi sur la responsabilité des ministres qui fut trouvé trop libéral pour être adopté. J'y reviendrai en temps et lieu.

J'avais confié le travail dont il s'agit au nouveau comité de législation, dont M. Benjamin Constant était, dans son dédain superbe, le très inutile président. J'y avais adjoint, ad hoc, les plus experts des maîtres des requêtes anciens et nouveaux, ceux dont j'avais le plus à craindre la routine et la résistance. Pendant deux mois, j'ai présidé moi- , même, chaque matin, ce comité, pendant plusieurs heures, préparant son travail, dirigeant ses discussions, minutant de ma main ses décisions. J'ai sous les yeux, en ce moment, l'énorme cahier des procès-verbaux de ces discussions, l'énorme cahier de ces décisions, rédigées en projet définitif et le projet d'ordonnance en cent articles, ni plus ni moins, qui le coordonne et le résume.

Je tiens, après trente-cinq ans d'études et d'expérience, ce projet pour à peu près bon

dans la diversité et la multiplicité de ses parties.

IL — En ce qui touche l'instruction publique, ou, pour ne pas trop étendre le champ de mon activité personnelle, en ce qui touche, à proprement parler, l'Université, ma tâche était plus limitée et plus accessible. Pour un ministère éphémère comme le nôtre, et pour moi surtout plus éphémère encore, il ne pouvait être question de porter la main sur l'arche sainte, je veux dire sur l'œuvre même du grand empereur.

Si l'on était curieux de savoir quels auraient été mes vœux et mes tendances en pareille matière, si j'avais été appelé à leur donner cours et à tailler en plein drap, on s'en pourrait enquérir en consultant l'écrit que je rappelais tout à l'heure, et le grand rapport sur l'instruction secondaire que j'ai soumis, plus tard, à la Chambre des pairs. Mais nous n'en étions pas là, à beaucoup près. Je devais me borner pour le moment à réparer les brèches faites à l'œuvre impériale par l'administration de M. de Corbière et par celle de l'évêque d'IIermopolis, à rendre au corps universitaire sa consistance et son intégrité, soit en réintégrant les membres illégalement exclus, soit en écartant les intrus illégalement introduits, puis enfin à pro-

téger rétablissement lui-même contre les assauts que l'esprit révolutionnaire se préparait à lui livrer.

C'était bien assez à coup sûr.

Sur le premier point nulle vraie difficulté. Le plus fort était fait. Confié, tant qu'a duré le ministère Martignac, à l'activité habile et énergique de M. de Vatimesnil, le terrain était à peu près déblayé. Les méfaits, grands ou petits, des administrations précédentes avaient trouvé à qui parler. Il convient d'ajouter ici que le successeur de M. de Vatimesnil, quel qu'il soit devenu depuis, n'avait point d'abord quitté la bonne voie, et, dès lors, il ne me restait plus à moi-même qu'à suivre ces sages exemples, ou plutôt, puisque je le pouvais, qu'à faire enfin ce que le peu de crédit du ministère Martignac dans les hauts lieux, .et la défiance qu'il inspirait au maître ne lui avait pas permis d'entreprendre.

On sait que l'École normale, ce grand séminaire du professorat universitaire, celte pépinière de l'avenir, fondée dès 1808 par le décret impérial, avait été supprimée d'un trait de plume, en 1821, sous prétexte de philosophisme, de jacobinisme, d'alhéisïne et autres ismes fort à la mode en ce temps-là; on sait qu'elle avait été remplacée par quelques douzaines de succursales in-

stallées dans les collèges royaux, puis, lorsque la misère de l'invention eul trop éclaté au grand jour, par une école préparatoire unique, assez mal bâtie, et à laquelle on n'eut garde de donner un nom suspect et mal famé.

Ce nom, je le lui rendis; je fis plus et mieux, je lui rendis ses prérogatives et son programme d'études, enrichi de tout ce qu'y pouvait ajouter de libéral l'expérience chèrement achetée du passé et les espérances du moment. Ce fut un travail auquel se livra, sur-le-champ, le conseil de l'Université que je présidais régulièrement.

Mais vint alors la pénible obligation dont mes deux derniers prédécesseurs s'étaient trouvés dispensés, je veux dire l'obligation de soumettre à une revision sévère les promotions faites, à tort et à travers, depuis la suppression de l'ancienne École normale. Il n'y avait à ce sujet qu'un cri dans le public lettré et dans les écoles, cri contenu à grand'peine sous le ministère Martignac, qui, luimême, n'existait qu'à grand'peine, mais que rien maintenant n'empêchait d'éclater.

Contraint par justice autant que par politique de lui faire sa part, je pris pour règle de conduite de la lui faire aussi petite que possible, de maintenir

dans leur position actuelle, quels que fussent leur défaut de mérite et leur impopularité, tous ceux qui l'auraient régulièrement obtenue, et d'exclure rigoureusement tous ceux qui n'y seraient parvenus qu'au mépris des conditions universitaires. Je n'évitai par là les reproches ni des uns ni des autres, moins encore ceux de leurs familles et de leurs protecteurs ; mais je tins ferme, et j'étendis à mon grand regret le principe d'exclusion jusqu'à l'abbé Nicole, ami de M. de Richelieu, rentré avec lui en 1 81 4, et commensal de madame de Montcalm , sa sœur. Invité par cette dame , dont je n'avais pas l'honneur d'être connu, à me présenter chez elle et à l'entendre, j'en courus les risques et je n'en sortis pas sans lui avoir fait comprendre et presque approuver mes motifs. Il est vrai que je lui promis, de mon propre mouvement, une large compensation; je lui promis d'engager le roi à proposer l'abbé Nicole pour le premier évêché qui viendrait à vaquer; comme c'était un fort bon choix, je ne m'en fis aucun scrupule; mais, longtemps avant l'échéance de cette promesse, j'avais quitté le ministère.

En sens inverse, les instances n'étaient pas moindres et je n'étais pas moins pressé par les

uns de destituer que de conserver par les autres.

Le plus attaqué dans mon troupeau par le paiti du progrès, qui le croirait? c'était l'illustre M. Pois- • son, le premier géomètre de l'Europe. Membre du conseil royal de l'instruction publique et chargé, à ce titre, du maniement de nos humbles finances qui n'exigeaient pas, à coup sûr, une tête aussi puissante, j'étais chaque jour sommé de frapper sur lui, qui le croirait encore? en qualité de jésuite. Ces choses allèrent au point qu'un matin je vis entrer dans mon cabinet un savant non moins illustre, M. Arago (il était alors des nôtres) pour me supplier de sauver M. Poisson, et de ne point céder à l'orage.

Je ne pus me défendre d'un grand éclat de rire. « Pour qui me prenez-vous? lui dis-je, et pensezvous que j'aie envie de passer à la postérité pour avoir sacrifié M. Poisson, à titre d'adepte du frère Bauny ou de Saint-Ignace de Loyola? Ce serait une belle prouesse. »

M. Arago rassuré se prit lui-même à rire; mais telle était, au premier moment, la panique dans le monde savant, que je reçus, presque en même temps, une lettre de M. Cuvier, alors en Angleterre, lettre par laquelle il me recommandait sa position

dans le conseil de l'instruction publique, en entrant dans des explications bien inutiles, à coup sûr, et dont son nom n'avait que faire. Je lui répondis par une lettre amicale, où je lui disais que le seul usage que je me permettrais de mon autorité sur lui, c'était de le rappeler sur-le-champ, parce que j'avais grand besoin de lui. Je le mis néanmoins à l'amende, à son débotté, en lui demandant avec instance un exemplaire de son admirable rapport sur les écoles primaires de Hollande, qu'on ne trouvait plus dans la librairie ; il m'envoya ou plutôt me remit son propre exemplaire. Je ne sais s'il me le donna, mais je suis sûr de ne le lui avoir jamais rendu; il est encore dans la bibliothèque de Broglie: c'est le plus clair de mes concussions.

.La présence et l'assistance de ces gros bonnets de la science ne me fut pas d'ailleurs d'un médiocre secours pour résister, non plus à la tendance illibérale et rétrograde de la Restauration, mais au contraire à la tendance ultra-libérale du régime nouveau.

De toutes parts, en effet, il n'était bruit, dans la partie soi-disant éclairée du soi-disant parti du progrès, il n'était bruit, dis-je, que de supprimer.

à peu près, dans l'instruction publique, les études classiques, et de leur substituer un nouveau et plus grand développement des études scientifiques et professionnelles. Déjà M. de Tracy avait annoncé une proposition à ce sujet, qui n'était que trop conforme à l'état de nos mœurs et aux penchants d'une société démocratique.

« Dans un temps tel que le nôtre, ai-je dit ailleurs, dans un pays tel que la France actuelle, dans un temps, dans un pays où le niveau de l'égalité, après avoir passé rapidement sur toutes les têtes, tend à passer graduellement sur toutes les fortunes ; où la classe moyenne, c'est-à-dire la classe active et prépondérante, se recrute chaque jour largement dans la classe supérieure par la division des héritages, et dans la classe inférieure par l'accroissement de l'aisance ; où chaque homme a, pour ainsi dire, sa fortune à faire ou à refaire, ne fût-ce que pour la conserver ; dans un tel temps, disons-nous, dans un tel pays, il existe inévitable blement un courant continu qui tend à faire descendre l'éducation libérale au rang de l'éducation professionnelle, à réduire les sciences à l'industrie et la théorie à la pratique; ce que le père de famille demande à l'instruction publique, c'est de lui ren-

dre ses enfants de bonne heure, puis de les lui rendre dégrossis pour quelque occupation lucrative.

» Ce courant abandonné à lui-même conduirait, par une pente certaine et prochaine, à l'abolition dans l'enseignement public de toute la partie désintéressée, c'est-à-dire supérieure, des études littéraires et scientifiques.

« Cinq et quatre font neuf; ôtez deux, reste sept. — C'est bien dit; va, tu sais tout ce qu'il faut savoir, »

deviendrait notre devise; la société française se partagerait entre les gens de métier, les gens de loi et les gens d'affaires. Les études qui prennent du temps et ne mènent à rien, c'est le mot, tombées dans le décri,ne subsisteraient que comme un privilège de la richesse oisive ou une fantaisie de curieux.

» A quoi bon les études classiques, les prétendues humanités? Qu'a-t-on à faire de gaspiller huit ou dix ans à se barbouiller de grec et de latin? A quoi bon les mathématiques pures, la physique transcendante, la science pour la science?

Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaire.

» Passe pour la chimie appliquée aux arts; pour

la mécanique appliquée à l'industrie, pour l'astronomie nautique. Que l'École polytechnique se borne à former de bons ingénieurs, des officiers d'artillerie qui sachent diriger une batterie, des officiers de marine en état de faire le point. Plus de droit romain; n'avons-nous pas le code civil? n'en apprend-on pas cent fois d'avantage en griffonnant six mois dans l'étude d'un avoué, qu'en pâlissant sur Gams et sur les Pandectes? »

Ces réflexions, rédigées en ces termes longtemps après mon premier ministère, je les avais faites et mûries longtemps avant d'y entrer. Elles m'avaient été suggérées de bonne heure par l'état général des esprits et par la fréquentation des beaux parleurs de l'école soi-disant libérale, durant le cours réitéré de mes campagnes avec l'opposition de gauche ou de semi-gauche. J'avais toujours appréhendé cette tendance comme l'un des dangers de son avènement au pouvoir.

J'étais donc sur mes gardes en prenant charge d'âmes après la victoire de Juillet, et mon premier soin fut d'appeler sur ce danger l'attention du conseil. Composé comme il l'était définitivement, je le trouvai très disposé à me soutenir. M. Villemain et M. Cousin ne m'auraient pas permis de faiblir

OU de faire fausse route, si j'en avais été tenté; M. Cuvier, M. Poisson, M. Thénard étaient placés trop haut dans la science pour ne pas honorer les lettres qui en font le lustre et en dispensent la gloire. Vieilles colonnes de rédifice universitaire, M. Rendu et M. Gueneau de Mussy n'étaient pas disposés à le laisser saper dans ses fondements; tout aussi peu e Icorps des inspecteurs généraux, où Ton comptait M. Letronne, M. Ampère, M. Burnouf, M. Naudet. Je me trouvais donc bien soutenu pour résister à l'attaque dont nous étions menacés; mais je compris tout de suite que le vrai, le bon moyen, c'était de ne pas l'attendre; c'était de la devancer en annonçant, en préparant des réformes importantes dans le système général de l'enseignement, des réformes précisément contraires aux vues de nos adversaires, des réformes qui tendissent à relever, de plus en plus, l'ordre et le niveau des études, à donner de plus en plus de l'éclat et de l'ampleuraux travaux de l'inlelligencc. J'avais suivi, en leur temps, avec autant d'admiration que d'envie, les grands mémoires de M, Cousin sur l'état et le progrès des universités en Allemagne; j'avais amèrement déploré, avec lui, l'état déplorable de nos misérables facultés; j'avais

rêvé avec lui sur les moyens de les ressusciter un jour. Arrivé maintenantau pouvoir, ayant M. Cousin lui-même pour mon bras droit, il me semblait que le moment était propice et prochain pour passer du désir à l'œuvre et de la pensée à l'action. Afin toutefois de ne rien brusquer ni risquer, je crus devoir demander à M. Gans, l'un des plus illustres professeurs de l'université de Berlin, un travail ex professa sur ce sujet. Il s'empressa de répondre à ma demande, mais il n'eut le temps de le terminer qu'en ce qui concerne les facultés de droit. Ce travail, je l'ai conservé; en le parcourant, après tant d'années et d'événements, que de souvenirs ne réveille-t-il pas dans mon esprit!

J'écrivis, en même temps, à mon ami M. Rossi, illustre lui-même depuis à bien d'autres titres, mais alors d'un commun aveu le premier jurisconsulte que l'université de Bologne eût donné à l'Italie; je l'appelai à mon aide : mon dessein était de le placer à la tête des facultés de droit en France. J'obtins du conseil de l'Université d'abord, puis du roi, la création d'une chaire de législation comparée, la première en ce genre et sous cette dénomination qui dit tout, la première, dis-je, dont notre Université se soit avisée.

L'ordonnance qui conférait cette chaire à M. Rossi lut signée par le roi avant mon départ ; mais M. Rossi ne l'occupa point, mon successeur n'ayant pas jugé à propos de contresigner.

Même chose ou à peu près m'arriva quant aux facultés de médecine.

Les ordonnances de M. Corhière, leurs conséquences et ses choix, avaient mis ces facultés dans un état de désarroi auquel le ministère Martignac s'était en vain efforcé de porter remède. L'enquête qu'il avait provoquée n'ayant abouti qu'à des querelles interminables, des récriminations incessantes et des projets contradictoires, force étant d'y pourvoir enfin, une commission avait été nommée pour préparer le travail; mais, en attendant, je crus bien faire de déférer aux vœux du conseil et du corps médical de Paris, en créant une chaire de plus, une chaire de pathologie dont le titulaire devait être M. Broussais, alors dans tout l'éclat de sa renommée. Je cédai d'autant plus volontiers à ce vœu que j'avais été, sur un tout autre terrain, son énergique contradicteur. J'en fis au roi la proposition, il l'agréa, l'ordonnance fut signée; mais elle eut,je ne sais pourquoi, le même sort que l'ordonnance relative à M. Rossi : restée

entre les mains du roi, mon successeur l'y laissa sans contresigner.

Je ne négligeais enfin ni l'état de nos collèges, ni celui de l'instruction primaire, ni l'obligation qui nous était imposée par la charte d'établir sur des données solides et sensées la liberté de l'enseignement privé. J'avais posé verbalement la base d'un grand travail à ce sujet, et j'en avais chargé le plus ancien et le plus expérimenté de nos conseillers, le respectable M. Rendu, avec l'assistance et sous l'œil vigilant de M. Villemain et de M. Cousin.

On trouvera, dans m.es papiers, les premiers brouillons de ce travail, déjà remis au net et lithographies, préparés, plus ou moins, pour la discussion.

On y trouvera également le premier tracé d'un travail commencé avec M. Masson, dans le but de faire rentrer graduellement les finances de l'Université sous les règles de la comptabilité générale.

III. — Quelques mots maintenant sur mes rapports avec le clergé.

C'était là, du moins en apparence, la partie la plus délicate et la plus scabreuse de ma tâche. Le clergé de France, pris en corps, et sauf certaines exceptions individuelles, se regardait comme

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