‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 3)Chapitre 13 sur 31 · SOUVENIRS. H · texte numérisé non relu

SOUVENIRS. H

»1° Que les plaintes par vous portées contre les professeurs de l'Université leur fussent communiquées, afin qu'il y pût être répondu ;

î)2o Qu'elles fussent conçues dans des termes dignes et respectueux ;

» 3" Qu'elles ne fussent rendues publiques qu'avec l'autorisation de l'établissement dont vous faites partie.

» Gomment ces conditions ont été remplies, c'est vous-même que j'en fais juge; vous-mêmes, dis-je, prenez, lisez au hasard. Puis-je laisser ainsi la guerre civile s'introduire dans les établissements dont la direction m'est confiée, et livrer à la diffamation des uns des autres les membres qui les composent presque sous les yeux de leurs élèves? »

Tout en s'exousant, tant bien que mal, sur la publicité donnée à leurs rapports, mes trois interlocuteurs essayèrent de le prendre de haut envers moi, et de maintenir ce qu'ils nommaient leur indépendance; mais je tins bon, et, rompant l'entretien, je les congédiai, en les prévenant de se tenir pour révoqués, et je fis connaître cette décision à M. de Quélen, en lui expliquant mes motifs, mais sans attendre ni demander de réponse.

Ces trois jeunes ecclésiastiques allèrent rejoindre

le bataillon de journalistes que M. l'abbé de Lamennais recrutait et dressait sous le drapeau de r Avenir. Ils ont mieux fait depuis : l'un d'eux s'est acquis une juste célébrité dans la religion et dans les lettres ; il est devenu le père Lacordaire.

Je rencontrais, en même temps, sur ma route, une autre difficulté, une difficulté plus grave et plus épineuse, parce qu'elle ne pouvait être tranchée de haute lutte.

Durant les quelques mois qui précédèrent la chute de Charles X, trois sièges épiscopaux étaient devenus vacants. Leurs noms, je ne les retrouve ni dans ma mémoire, ni dans mes notes. Quoi qu'il en soit, il y avait été pourvu ; les choix avaient été agréés, et les successeurs préconisés en consistoire. Il ne restait plus qu'à les installer; nous n'y faisions aucun obstacle, lorsque nous apprîmes tout à coup que les nouveaux évoques se refusaient tout net à prêter serment et n'en prétendaient pas moins qu'on procédât à leur installation malgré leur refus.

Là-dessus grande rumeur; grand scandale dans le public et dans la presse.

En rendant compte au conseil de cet étrange incident, je trouvai le roi très irrité, le conseil

au comble de l'indignation; tous les ministres, même les plus modérés, criaient à l'envi qu'il fallait faire un exemple, un grand exemple.

Mais cela était bientôt dit.

Que faire?

Nous n'avions pas qualité apparemment pour déposer des évêques régulièrement nommés, régulièrement, canoniquement institués.

Différer indéfiniment leur installation et les prendre, en quelque sorte, par famine, il aurait fallu pour cela s'entendre avec les chapitres, avec les vicaires capitulaires qui, sans doute, ne s'y seraient pas prêtés, en supposant qu'ils en eussent le droit.

L'affaire ayant été débattue avant mon arrivée, l'un des membres du conseil, M. Dupin, je crois, avait ouvert l'avis de faire saisir le revenu épiscopal jusqu'à prestation de serment, et cet avis semblait prévaloir.

Je m'y refusai péremptoirement. C'était un pur acte de violence, c'était agir sans l'apparence du droit, c'était chose sans exemple, sans antécédents qu'on pût invoquer avec l'ombre même d'une analogie. Prévoyant l'orage, j'avais préparé sur ce sujet un petit travail sans réplique, et, la discus-

sion s'échauffant, j'ajoutai, me trouvant presque seul de mon bord, que ce serait commencer, de gaieté de cœur, la guerre avec l'Eglise, guerre que nul d'entre nous ne verrait peut-être finir ; et que, moi certainement; je ne commencerais pas.

Le roi rompit les chiens selon son usage, ajourna le conseil, nous chapitra séparément; puis, venu à moi, me prit à part :

« Au fait, me dit-il, que voulez-vous? où entendez-vous en venir?

— Je n'en sais rien encore, lui répondis-je; mais je sais très bien ce que je ne veux pas ; je ne ferai pas, les yeux ouverts, une sottise énorme et gratuite. Nous avons affaire à trois récalcitrants que le corps du clergé ne soutient point jusqu'ici, et ne soutiendra point, selon toute apparence, si nous ne nous donnons aucun tort envers eux. Ils sont clairement, eux, dans leur tort; l'obligation du serment leur est imposée, non par le roi, mais par le Concordat; la formule du serment est réglée en propres termes; c'est, d'ailleurs, celle qui a précédé le Concordat lui-même. Voici l'article :

« Article 6. — Les évêques, avant d'entrer » en fonctions, prêteront directement, entre les » mains du premier consul, le serment de fidélité

» qui était en usage avant le changement de » gouvernement, exprimé dans les termes suivants :

« Je jure et promets à Dieu, sur les saints » Évangiles, de garder fidélité au gouvernement » établi par la constitution. Je promets aussi de » n'avoir aucune intelligence, de n'assister à aucun » conseil, de n'entretenir aucune ligue, soit au » dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tran- » quillité publique, et, si, dans mon diocèse ou ail- » leurs j'apprends qu'il se trame quelque chose au » préjudice de l'État, je le ferai savoir au gouver- » nement. »

» En présence d'un pareil article, je ne puis, ajoutai-je, considérer la prétention des trois évoques que comme une lubie sans conséquence qui tombera d'elle-même devant la désapprobation du corps épiscopal, s'il est mis officieusement en demeure de se prononcer, et à plus forte raison devant le saint-siège, si nous en étions à réclamer son intervention, comme au temps du ministère Martignac et à propos des fameuses ordonnances. Nous serions ici beaucoup plus forts, ayant pour nous le Concordat textuel, et n'ayant contre nous qu'une fraction minime de l'épiscopat. Je suis convaincu que, cette fois, la simple menace d'en

in SOUVENIRS.

venir à cette extrémité suffira. Laissez-moi revoir et pérorer mes contumaces; mais, en attendant, ne compromettez pas ma besogne, et n'échauffez pas les esprits. >

Je revis mes gens, c'est-à-dire les trois évêques; je leur mis sous les yeux l'article du Concordat, et je les pressai de s'expliquer sur le motif de leur refus. Ce motif, ils me le déclarèrent en toute .«sincérité. Il répugnait à leur conscience de s'engager envers un gouvernement nouveau, et qui ne leur inspirait pas confiance, à l'informer de ce qui viendrait à leur connaissance au préjudice de l'État.

J'entrai dans leur idée. J'admis, sans difficulté, que la clause dont il s'agissait avait quelque chose de suspect et de regrettable; mais, en leur faisant observer qu'il ne dépendrait pas de nous de modifier un texte du Concordat; j'ajoutai que tout dépendait néanmoins du sens que le gouvernement y prétendait attacher, et que je prenais sur moi de leur garantir que le gouvernement, en leur imposant un serment de date presque immémoriale, ne leur demandait rien d'autre ni de plus que ce qu'il exige et qu'il est endroit d'exiger de tout Français exerçant une fonction publique : « Fidélité au roi, obéissance à la charte consli-

tulionnelle et aux lois du royaume. » Qu'il était bien loin de notre pensée de transformer les évêques en délateurs et les confessionnaux en bureaux d'espionnage.

Cette explication suffit, et toute résistance cessa. Le nœud n'était pas gordien, et pour en venir à bout, il n'y fallait pas l'épée d'Alexandre.

En quittant l'hôtel ministériel le 3 novembre, après cinquante et un jours d'administration, je remis au roi la copie d'un travail régulièrement dressé sur l'état politique des diocèses; et je pus lui garantir que partout les rapports entre l'autorité civile et l'autorité ecclésiastique étaient ou restés ou rentrés dans l'ordre; que sur 28338 prêtres, 300 seulement avaient donné lieu à quelques plaintes; que sur 83 diocèses, il ne s'en trouvait plus que 22 en retard quant au Domine salvum, dont 13 annonçaient leur soumission prochaine, et 9 n'attendaient plus qu'un signal demandé à Rome, qui n'avait garde de se faire prier.

Je laissais par conséquent, sur ce point comme sur tout autre, les alTaires en bon train et sur un bon pied.

JV

FIN DE l'année 1830

Du 2 au 11 novembre, la situation nouvelle se développa, sans trop se dessiner toutefois ni s'éclaircir. Le maréchal Gérard, resté ministre de la guerre à son corps défendant et par affection pour le roi, ayant trouvé dans le maréchal Soult un successeur désormais de bonne volonté, et son égal, si ce n'est plus, en capacité comme en renommée, en profita pour lui faire place et vint partager notre retraite. Le général Sébastiani, resté jusqu'alors ministre de la marine en attendant, et, faute de mieux, ayant trouvé dans M. d'Argout un successeur bon à peu près pour toutes choses, en profita pour saisir au passage le portefeuille des affaires étrangères, qu'il convoitait fort, et au-

quel, d'ailleurs, il était fort propre. Le maréchal Maison qui n'avait reçu ce portefeuille qu'en dépôt, ou, si l'on veut, en entrepôt, le lui céda volontiers en échange d'une ambassade, voire même d'une simple promesse d'ambassade; nouvelle preuve, s'il en était besoin, qu'un ministère en voie de formation ne rencontre que des hésitations et des résistances, mais qu'un ministère une fois formé trouve facilement à se recruter: en cela, comme en tout, il n'y a que le premier pas qui coûte.

Devenu premier ministre, M. Laffitte se vit forcé de renoncer au fauteuil dans la Chambre des députés, à ce fauteuil qu'il avait d'abord disputé sans succès à M. Perier, et reçu plus tard de la bonne grâce de celui-ci. Comme ministre des finances, il avait pour second, en qualité de soussecrétaire d'État, M. Thiers, àson début dans la carrière des affaires, et, pour conseiller bénévole, son propre prédécesseur, M. Louis, dont M. Thiers était l'élève.

Ce fut un arrangement dont nos finances se trouvèrent très bien.

Le 3 novembre fut un jour très vif et très curieux. Le nouveau ministère fit son entrée dans

une Chambre des députés renouvelée presque par moitié, et fourmillant, en quelque sorte, de toutes les illustrations du moment.

Quel accueil y recevrait ce nouveau ministère? De quel œil une nouvelle majorité verrait-elle le changement de front opéré dans les hauts lieux? en d'autres termes, le passage de la résistance au mouvement dans la direction du pouvoir?

Le premier aspect fut douteux, pour ne rien dire de plus.

Il s'agissait, avant tout, de choisir un président. La proposition en fut faite sur-le-champ. M. Laffitte avait sous la main son candidat, et tenait à le faire passer d'emblée pour esquiver M. Perier, dont la position grandissait d'heure en heure. Mais la Chambre, au lieu de se prêter à ce désir, craignant sans doute de se compromettre en faisant prématurément acte d'adhésion, préféra, sous divers prétextes, ajourner l'élection à huitaine; la vraie raison, c'était l'attente des explications que tout ministère nouveau se trouve naturelleme appelént à donner sur les causes de son avènement, sur ses principes et sur la conduite qu'il se propose de tenir.

Notre ministère faisant, à ce sujet, la sourde

oreille, M. Guizot prit les devants, et dans une discussion incidente, en attendant mieux, pour amuser le tapis, raconta en grand détail les divisions qui s'étaient élevées au sein de l'ancien conseil, l'impossibilité de s'entendre, manifestée par ces divisions, les raisons qui avaient déterminé notre retraite, et posa, en termes formels, l'antagonisme des deux politiques.

Son discours ayant eu plein succès, c'était à M. Laffitte de répondre. M. Laffilte fit, derechef, la sourde oreille, et laissa la parole à M. Odilon Barrot, l'un des produits de l'élection nouvelle, et dont la conduite, en qualité de préfet de Paris, avait, ainsi que je l'ai dit plus haut, donné le signal de la rupture dans nos rangs. Il fut fort applaudi de la gauche, cela va sans dire, et traité par le reste de l'Assemblée avec bienveillance, comme un débutant jeune et qui s'exprimait en bons termes.

Mais, après tout, ce n'était pas là ce qu'exigeait la situation. M. Laffitte, mis au pied du mur par l'impatience visible de l'Assemblée, prit enfin, mais timidement, le parti de s'exécuter. Il tirade sa poche un petit discours préparé comme un en-cas, dans lequel discours il s'efforçait d'établir, en

réponse à M. Guizot, qu'au sein du précédent ministère, le dissentiment n'avait pas porté sur une question de principes, ni moins encore sur la question de savoir s'il fallait poursuivre ou clore la révolution, mais uniquement sur le degré de confiance qu'on devait avoir dans l'état des esprits, dans la sagesse et ia modération du parti vainqueur; qu'après des débats dont rien n'avait troublé l'harmonie et l'aménité, on était convenu, d'un commun accord, que les plus confiants étaient ceux qui devaient, en retour, inspirer aux esprits le plus de confiance, et, par là, les mieux contenir, les mieux diriger dans la bonne voie; que, du reste, rien ne serait changé ni dans les vues, ni dans la conduite, et qu'il ne fallait voir, dans les changements intervenus, rien de plus que ce qui s'y trouvait en réalité, plus d'unité, plus d'ensemble, plus de support mutuel.

Comment fut reçue cette homélie pateline, on en put bientôt juger par l'événement.

Vint, en effet, presque au lendemain, l'élection du président. Sous le couvert de l'extrême gauche, le ministère portait M. Girod (de l'Ain), magistrat respectable, homme aimé et considéré. Il n'obtint que 60 voix; M. Perier fut élu par 180. Opposé

ensuite à M. Dupin pour la vice-présidence, M. Girod n'obtint que 33 voix, contre 182.

Il était clair que les élections avaient accru le parti de la résistance, au lieu de l'affaiblir.

Le reste des premiers travaux de la Chambre des députés n'eut pas grande importance. Récompenses nationales, décoration de Juillet, secours aux blessés, à leurs veuves et à leurs enfants ; plaintes contre les journaux, les affiches et les placards; querelles de prérogative entre la Chambre, des députés et la magistrature, à propos d'une citation mal à propos adressée à M. Charles de Lameth, rien de tout cela n'est resté dans mon souvenir plus que dans celui de personne. Ce fut le 13 que s'engagea la première discussion véritable. Elle porta sur l'état de nos relations extérieures. M. Mauguin, selon son usage, eut les honneurs de l'initiative ; elle fut longue sans devenir trop vive et se termina à l'amiable, ou à peu près, entre tous les partis.

Le 19, Benjamin Constant soumit à la Chambre une proposition relative au régime de l'imprimerie et de la librairie, proposition dont tous les articles, successivement adoptés, furent rejelés en bloc par un vote d'ensemble (193 voix contre

98) aux grands éclats de rire des auteurs de celte espièglerie, qui l'auraient sans doute bien regrettée, s'ils avaient prévu que cette inconvenance allait devenir irréparable.

Après avoir rectifié (le 23) une loi de la Restauration, en substituant à ces mois : les droits que le roi tient de sa naissance, ces autres mots : les droits que le roi tient du vœu de la nation française, la Chambre repoussa vigoureusement (le 26) la nuée des pétitions qui s'acharnaient à demander que les tribunaux de tout degré et de toute origine fussent soumis à une nouvelle installation, en d'autres termes et en bon français, à une épuration radicale. Ce fut un beau jour pour M. Dupin. Sans lui, nous en revenions peut-être aux premiers jours de 1814. Jamais son éloquence inculte, incisive, voire même un peu bourrue, ne fut plus énergiquement employée à une meilleure cause.

Mais, pour le nouveau ministère, la session ne commença réellement que le l*"' décembre, et ce ne fut pas sous de trop favorables auspices. Il s'agissait de statuer sur ce qu'on nommait en ce temps-là le fonds commun de V indemnité des émigrés.

Ce fonds, c'était l'excédant restant sur le mil-

liard précédemment voté à leur profit dans les beaux jours du ministère Yillèle. On leur avait promis que cet excédant, s'il s'en rencontrait en fin de compte, serait réparti entre les moins indemnisés; mais, l'engagement n'étant qu'éventuel, notre nouveau ministère proposa de n'en point tenir compte, et de considérer le reliquat comme ayant fait retour à l'État.

Si cela était licite en toute rigueur, cela n'était ni généreux ni même équitable; mais la somme en valait la peine; elle excédait 100 millions; notre bourse était à sec, notre position critique. Personne n'ayant ici de droit personnel ni liquidé, les réclamations furent timides et peu nombreuses, et l'on passa outre. La Chambre des pairs ne lit point résistance, et j'y fus pour quelque chose, pensant que nous avions trop d'affaires et de trop grosses affaires sur les bras pour dépenser ainsi ce qui nous restait de très petite puissance.

• H en fut autrement. Dieu merci, d'une autre entreprise également entachée, mais à un bien plus haut degré, du principe de rétroactivité. Sur la proposition d'abroger une loi du 11 septembre 1807, relative aux récompenses nationales, un

article fut inséré qui n'allait à rien de moins que remettre en question toutes les pensions accordées sous le règne de Charles X. Nous fîmes cette fois bonne contenance, nous rayâmes sans hésiter l'article malencontreux ; piquée au jeu, la Chambre des députés le reproduisit, en étendant sa portée à toutes les pensions accordées à titre de récompense depuis 1807.

Nous rejetâmes alors la proposition tout entière.

Ce fut sous le feu même de ces débats, qui semblaient menacer d'une collision entre les deux Chambres, qu'on apprit la mort de Benjamin Con-V s tant. L'événement n'avait rien d'imprévu. Depuis longtemps, sa santé délabrée ne se soutenait plus que sous l'action redoublée des excitants. Son dernier échec à la Chambre des députés lui avait été très sensible, moins cependant que la préférencel accordée sur lui par l'Académie française à M. Viennet et le motif même de cette préférence dont M. Royer-Collard ne faisait pas un secret. Le sachant retenu au lit, j'allai le voir, ce qui ne m'était point arrivé depuis notre rupture, qui n'avait été que trop justifiée par ses procédés à mon égard. Je le trouvai très libre d'esprit, il ne me parla point de

sa fin prochaine ; nous causâmes de choses et d'autres comme autrefois, il ne me demanda point de revenir. Je pourrais dire comme M. de Chateaubriand l'a dit de Chénier : on ne m'a point raconté ses derniers moments, mais je ne le dirais qu'avec une arrière-pensée de profond regret, en me rappelant la nuit que nous avions passée ensemble auprès du corps inanimé de madame de Staël; j'aurais bien désiré le quitter lui-même cette nuit-là.

Dès le lendemain, on vit commencer ou plutôt recommencer la lugubre et détestable farce des funérailles patriotiques, de ces appels adressés aux passions révolutionnaires ou pire encore, de ces tentatives de bouleversement social préparées sous un masque hypocrite de douleur publique.

A peu de semaines des journées de Juillet, c'eût été merveille qu'on trouvât quelque difficulté à mettre en mouvement toute la jeunesse des écoles, en la conviant à porter en triomphe le cercueil d'un / grand citoyen, et plus grande merveille encore que le cortège n'eût pas recruté sur sa route, de rue en rue, de café en café, d'estaminet en estaminet, toute une plèbe fraîche émoulue de sa récente vie-

toire, le tout étant placé, d'ailleurs, sous la sauvegarde apparente de personnages officiellement désignés pour mener le deuil.

Mais le gouvernement ayant pris le très sage parti de se prêter à toute démonstration tant soit peu décente, de ne faire obstacle qu'au désordre matériel, restait pour les entrepreneurs de scandale et de tumulte à trouver un prétexte quelconque.

Or voici ce qu'on imagina.

Le 11 décembre, c'est-à-dire le surlendemain du décès et la veille des obsèques, on fit proposer je ne sais plus par qui d'ériger l'église Sainte-Geneviève en Panthéon consacré à la mémoire des grands hommes par la patrie reconnaissante. Ce n'était pas la première fois que ce travestissement mi-parli greco-romain et terroriste, aurait été infligé à la pauvre église; mais elle avait été rendue, depuis nombre d'années, au culte catholique, sous l'invocation de labergère, notre sainte patronne. Comme ce beau projet, supposé qu'il dût réussir, ne pouvait, avec toute la volonté du monde, ni précéder le convoi, ni même le suivre à la piste, ce devenait pour ses auteurs l'occasion d'enlever l'église par un coup de main, et d'y déposer, en attendant, les

restes de leurs grands hommes, apparemment sur le maître-autel.

Aussitôt dit, aussitôt fait. L'idée passant de bouche en bouche fut accueillie et proclamée à grands cris de joie. Mais, la police funéraire ne pouvant ni s'associer à cette voie de fait, ni fermer les yeux sur cette profanation, un conflit s'ensuivit, où le nouveau ministre de l'intérieur, M. de Muntalivet, fut presque obligé de payer de sa personne. Enfin, intervint majestueusement M. le préfet de la Seine proposant de recevoir en dépôt, à l'hôtel de ville, les bustes de Benjamin Constant, de Manuel et de Foy, en s'engageant à les conserver religieusement jusqu'au jour de la future apothéose. Le compromis étant accepté de mauvaise grâce, le convoi se remit en marche, clopin-clopant, jusqu'au cimetière de l'Est. Aucun discours n'y fut prononcé, les orateurs de profession, apparemment dans le secret, s'étant préparés pour un autre dénouement.

Ce qu'il advint plus tard de ce dépôt et de la proposition elle-même, je le dirai en son lieu.

La Chambre des députés n'était pas le seul théâtre où se pressaient les difficultés du moment. Toute

délabrée qu'elle fût, et précisément parce que telle elle était, la Chambre des pairs avait les siennes. Le moment approchait où le sort de la monarchie, peut-être celui de la société elle-même, allait dépendre de sa fermeté et de sa prudence. Le procès des ministres allait commencer.

Constituée en cour de justice dès le 4 octobre, l'instruction préliminaire qu'elle avait commise à M. Pasquier, son président, assisté de MM. de Bastard, Séguieret Pontécoulant, touchait à son terme. En attendant, les démissionnaires qui l'avaient quittée, et les résignés qu'elle avait gardés dans son sein faisaient de leur mieux pour l'entraver etl'humiher.

Parmi les premiers, M. de Kergorlay, dans la lettre même où il signifiait son refus de serment levait, à haute voix, l'étendard de la rébellion, insultait, dans la personne du roi, le fils du régicide, et qualifiait le jugement des ministres d'assassinat judiciaire. Traduit devant la Chambre et sa défense ayant été plus insolente encore que la lettre, il fut condammé à 10000 francs d'amende et à deux ans de prison.

Les rédacteurs des deux journaux qui s'étaient appropriés la lettre en l'insérant in extenso furent

condamnés chacun à 2000 francs d'amende et à une année de prison qu'ils subirent bel et bien, auxiliaire et principal.

Au nombre des derniers, M. le duc de Fitz James, tout en protestant que jamais il n'invoquerait le secours de l'étranger à l'appui des Bourbons de la branche aînée, ouvrait le feu contre la branche cadette, accusait ses ministres d'une insupportable tyrannie, et donnait le signal de ce genre d'opposition qui rendrait tout gouvernement impossible en lui refusant toute confiance et toute autorité.

Je pris vivement part à ces discussions, assez vivement même pour dégoûter, de longtemps, mes adversaires d'y revenir.

Je pris également part aux actes par lesquels notre Chambre affirma ses droits, en admettant, à titre d'hérédité, plusieurs nouveaux pairs, entre autres M. le ducdeCrussol, qui succédait à son père (M. le duc d'Uzès), non point mort encore, mais simplement démissionnaire.

Ce fut le 29 novembre que s'ouvrit définitivement le procès des ministres, mais en séance secrète, la Chambre procédant, conformément à ses précédents, au lieu et place d'une chambre du

conseil, en première instance, el d'une chambre d'accusation en cour royale; suivant d'ailleurs, pied à pied, à défaut d'une loi spéciale, sur laquelle il n'avait pas été jusqu'à ce jour possible de s'entendre, les règles du droit commun et les principes reçus de la jurisprudence criminelle.

M. de Bastard présenta le rapport au nom de la commission préparatoire : le langage de ce document était grave et mesuré, l'exposé des faits exact et impartial, l'analyse des interrogatoires et ' des dépositions fidèle et détaillée; du reste, il n'apprit rien à personne.

La Chambre reconnut sa compétence, tant en raison de la nature des faits que de la qualité des personnes; prononça la mise en accusation des sept ministres inculpés, et décida qu'il serait passé outre aux débats contre les accusés présents, sans préjudice des contumaces.

L'ouverture des débats fut fixée au 15 décembre.

Cet événement, j'entends le procès des ministres, était la grande épreuve pour un gouvernement à son début comme le nôtre; disons mieux, c'était la grande épreuve pour la révolution qui l'avait produit; disons mieux encore, c'était en quelque

liO SOUVENIRS.

sorte un eûoperimentum crucis, pour le principe sur lequel toute révolution se fonde.

On tient, en effet, sur l'autorité des moralistes et des publicistes, voire même sous l'approbation des plus grands saints du calendrier, qu'il peut se rencontrer des circonstances où tout peuple opprimé rentre en droit de disposer de lui-même, où la légitime défense appartient à la société en nom collectif, comme à l'individu en nom personnel, sous cette triple condition toutefois :

Que l'oppression ait été réelle et criante ;

Qu'il ne reste aucun moyen régulier de résistance ;

Qu'en s' exposant, par l'emploi de la force, à tomber en anarchie, on ait une chance raisonnable d'y échapper.

Il est, sans doute, des penseurs, mais en petit nombre, qui contestent ce droit même à ces conditions; le plus grand nombre l'admet, en revanche, mais plutôt spéculalivcment, en doutant, plus ou moins, de la possibilité d'en remplir pratiquement les conditions.

Notre révolution de Juillet leur donnait tort quant aux deux premiers. L'agression avait été manifeste, persistante et gratuite. 11 y allait pour

SOUVENIRS. îil

nous du tout au tout; les ressorts de la légalité avaient été successivement épuisés, de notre part, et définitivement faussés par l'oppresseur.

Mais restait la dernière condition.

Celle-là aussi se présentait assez bien; tout nous avait réussi. Un gouvernement honnête et sensé avait recueilli, presque du soir au lendemain, le fruit de la victoire. Point de violence personnelle, point de spoliation, point de sang versé hormis en guerre et sur le champ de bataille. Restait à savoir si la victoire elle-même se montrerait généreuse autant que modérée; si ce gouvernement honnête et sensé suffirait à sa tâche; s'il ne se laisserait point dominer par des idées de ressentiment et de représailles ; s'il ne se laisserait jioint entraîner par cette tourbe de brouillons et de braillards que toute révolution fait, en quelque sorte, sortir de terre et déchaîne à ses trousses.

Quant au gouvernement lui-même, il n'y avait point d'appréhension à concevoir.

Si les grands coupables devaient être punis, et

même sévèrement pour l'exemple, ni la stricte

^ justice ni l'intérêt social ne réclamant leur tête,

"^le roi était fermement résolu à tout risquer pour

les protéger. De même ses ministres anciens et-

nouveaux. Je dois à M. Laffitte et à M. Dupont (de l'Eure) de déclarer que nul ne s'était prononcé en ce sens ni plus tôt ni plus haut. De même la Chambre des pairs à la presque unanimité, de même enfin la Chambre des députés en très grande majorité ; cette Chambre, en proposant au roi l'abolition de la peine de mort, avait même manifesté ses sentiments par une démarche excessive et irrégulière.

Sur le terrain des pouvoirs publics, tout était donc en bonne voie; mais, au dehors, l'opinion s'échauffait; la clameur générale portait à la tête; le sang gratuitement versé criait vengeance : point de justification, point d'intérêt ou de bon souvenir qui s'attachât au nom des coupables menacés; si jamais le Vœ victis! i^ou\3iil paraître excusable, c'était dans un tel moment, après de tels événements, à l'égard de tels hommes. Ils n'avaient pour eux que l'incertitude de la loi et la compassion des bons cœurs; pauvre argument contre le tumulte des passions populaires.

C'était avant tout, plus que tout, dans les rangs de la garde nationale que ces idées et ces sentiments fermentaient; c'était là qu'à l'approche du moment décisif, souvent la passion faisait rage. C'était la garde nationale que les brouillons et les

braillards poussaient au pire en l'étourdissant de leurs vociférations sanguinaires. Or, il ne faut pas\ l'oublier, à cette époque la garde nationale, c'était Paris, Paris tout entier; licenciée par M. de Yillèle, reformée par instinct, au bruit du canon, grossie des faubourgs, de la population ouvrière, d'une nuée de volontaires et d'aventuriers qu'alléchait l'odeur de la poudre, c'était la garde nationale qui avait porté le poids des trois jours et la chaleur du feu de file, vaincu l'armée de Charles X, maintenu l'ordre dans la cité; c'était la- seule force armée dont le gouvernement pût réellement disposer; il ne fallait pas compter sur la troupe. , dispersée dans ses casernes, humiliée de sa défaite,' flottante dans son allégeance. Si la garde nationale venait à se diviser le jour du procès, aux portes mêmes du tribunal, qu'arriverait-il? Était-il bien sûr que la majorité saine et sensée consentît à tirer sur ses propres frères, pour arracher des hommes, ses ennemis de la veille, au sort qu'ils avaient peut-être mérité?

L'ébranlement des esprits devint tel dans les deux ou trois derniers jours, qu'il monta rapidement de bas en haut, qu'on parla plus ou moins de compromis, qu'il fut question de faire de M. de Po-

lignac un bouc émissaire et de livrer sa lête pouc / celle des autres; proposition que j'ai entendu moi^ même sortir de bouches que je ne veux pas même désigner indirectement. Les légations étrangèresY en tout cas, s'en expliquaient, dit-on, assez librement et trouvaient peu sensé de risquer le maintien de l'ordre en France, et peut-être de la paix en Europe, pour le salut d'un personnage envers qui personne n'était engagé, et que toutes les cours et tous les souverains avaient averti de sa folle destinée. Je rapporte ceci sur le bruit public, je n'ai, de mes oreilles, rien entendu de semblable.

Le roi ne s'en laissa pas même parler. Ne pouvant compter, au vrai, que sur la garde nationale, il la tint sur pied tout entière et il en confia le comman dément en chef à M. de la Fayette. Peut-être n'avait-il pas le choix, dans la position où il se trouvait; mais c'était un vrai bonheur, car il n'existait ni en France ni ailleurs d'homme plus hardi, plus généreux et plus disposé à se commettre pour toute cause où le patriotisme et l'humanité se trouvaient en jeu. On lui remit même le commandement du peu de cavalerie et d'infanterie qui devaient être placées en réserve selon le lieu et l'occasion.

Le iO décembre étant le jour fixé pour la translation des accusés de Vincennes à Paris, M. de la Fayette régla, le 8, par un ordre du jour, toutes les dispositions qu'exigeait cette première épreuve. Il tît défense à tous les gardes nationaux, officiers et soldats, de quitter leur uniforme à dater du 14, et cela sous aucun prétexte, et de vaquer à leurs affaires sans indiquer le lieu où on les trouverait en cas d'appel.

Cette défense était commune à la garde nationale de la banlieue.

Le siège de la Cour des pairs étant au Luxembourg et l'état des esprits ne permettant pas de faire circuler soir et matin, dans les rues, les voi- . tures préparées pour les accusés, le petit Luxembourg, attenant au grand, avait été érigé en prison d'État, fortifié au dire d'experts, entouré de charpentes et de palissades, les grilles à l'avenant, le tout communiquant avec Vincennes par le jardin, les boulevards et les rues extérieures.

Dès le 9, les avenues du bois de Vincennes furent occupées par la force armée. Le 10, à six heures du matin, les huissiers de la Cour des pairs ayant notifié au général Daumesnil, commandant de Vincennes, l'ordre signé par le président, les pri-

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sonniers furent remis entre leurs mains. MM. de Polignac, Peyronnet et Guernon de Banville furent placés dans la même voiture; M. de Ghantelauze, très souffrant ce jour-là, fut amené dans la soirée, par le général Daumesnil lui-même.

« L'escorte se composait de deux piquets de la garde nationale à cheval, commandés par le général Garbonnel, chef de l'état-major, et d'un escadron de chasseurs sous les ordres du général Fabvier, plus un détachement d'artillerie. M. de Montalivet, à cheval, marchait en tête du cortège. On se dirigea par la rue du faubourg Saint-Antoine, le pont d'Austerlitz, les boulevards de la rive gauche, et l'on arriva au Luxembourg par l'avenue de l'Observatoire vers huit heures du matin. Malgré l'heure matinale, un certain nombre de curieux s'étaient portés sur le passage des prisonniers ; mais on n'eut à réprimer aucun désordre.

» Les derniers jours qui précédèrent les débats (du 10 au 15 décembre) s'écoulèrent sans incident. Il y eut comme une trêve tacite. La ville, les faubourgs mêmes avaient repris un silence sombre et silencieux, comme celui qui précède parfois et présage la tempête.

» Le 15, à neuf heures du matin, la salle d'au-

dience fut ouverte au public. Aucune des précautions conseillées par la prudence n'avait été négligée. La garde nationale, la troupe de ligne, la garde municipale étaient sur pied et réparties dans les divers quartiers ; des forces considérables étaient concentrées dans les cours, dans les dépendances et dans les environs du vieux palais des Médicis; mais nulle entrave n'avait été mise à la circulation. Les rues étaient libres.

» A dix heures, les acccusés sont introduits dans la salle, précédés de quatre gardes municipaux. Ils sont en frac noir, sans insignes ni décorations; leur démarche est assurée, leur visage est calme, M. de Chantelauze seul porte, dans sa pâleur, la trace de ses récentes souffrances. Près d'eux prennent place au banc de la défense, M. de Martignac,\ qui est venu prêter à M. de Polignac le secours de sa parole; M. Sauzet, très jeune encore, que la confiance de M. de Chantelauze avait appelé du barreau de Lyon, et M. Crémieux, défenseur de M. Guernon de Ranville.

» Peu d'instants après, un huissier annonça la Cour. Tous les pairs viennent occuper leurs sièges; puis le présidentdéclarequela séance est ouverte. L'appel nominal constate la présence de cent

soixante -trois pairs, dix-neuf ont justifié d'un empêchement, quelques-uns se sont volontairement abstenus. »

J'emprunte celte mise en scène à l'historiographe du roi Louis-Philippe, ne pouvant mieux taire et n'espérant pas mieux dire.

Là commençait officiellement le procès; je dis officiellement, car nous avions employé les jours précédents à des réunions officieuses, dans la petite maison de notre président, à nous entendre sur I33 questions délicates qu'il nous faudrait résoudre devant le public et sous le feu de la défense. Les deux principales ne portaient sur rien de moins que la nature du crime et celle de la peine.

Tout y était à régler.

La Charte, en assignant aux ministres, le cas échéant, les députés pour accusateurs et pour juges les pairs, en qualifiant les crimes et délits ministériels sous le double chef de trahison et de concussion, avait déféré la définition de ces méfaits au régime légal. Il y devait être pourvu par une simple loi; mais, en 1880, cette loi n'existait encore qu'en expectative ; on avait plus d'une fois essayé de combler cette lacune sans y réussir. Dès

lors, que faire au point où nous en étions? Gomment suppléer au silence du législateur?

A cet égard, chacun proposait son système, et tous ces systèmes rentraient, plus ou moins, dans les termes de l'acte d'accusation déposé à notre barre, au nom de la Chambre des députés, lequel se réduisait à rapprocher certains articles du code pénal ordinaire, pour en construire artificiellement tel ou tel crime ministériel dont le code pénal ne s'était point avisé. Je m'élevai contre ce système : il me parut, tout ensemble, timide et périlleux ; timide, car c'était douter de nous-mêmes; de nos droits, de notre position dans l'État; périlleux, car c'était fausser le code pénal, se jouer ouvertement de son esprit et de sa lettre. C'était un exemple funeste, que les tribunaux inférieurs ne manqueraient pas d'imiter ; règle générale, selon moi, il faut, en matière criminelle, agir au grand jour, dire ce qu'on fait, faire ce qu'on dit, et prendre la responsabilité de ses actes.

En droit, ajoutai-je, en principe constitutionnel, le Corps législatif est souverain... — souverain, dans les limites de la raison et de la justice, — mais souverain définitif et sans recours ultérieur. Contre l'abus de cette autorité suprême, la garantie

est dans l'accord des trois pouvoirs dont se compose le Corps législatif, dans le contrôle qu'ils exercent l'un sur l'autre, dans la diversité de leur origine et de leur nature. On ne saurait aller plus loin, ni remonter plus haut.

C'est donc au Corps législatif qu'il appartient de pourvoir, en toute occasion, à toutes les nécessités sociales. Ici, c'était le cas. Un grand crime avait été commis au grand jour, au grand péril de l'État, un crime prévu par la Charte, qualifié par elle ; pour que ce crime fût puni comme il devait l'être, ce qui manquait, c'était un texte précis, une définition technique. Passer outre, procéder a 'priori, définir et frapper du même coup, ou, si l'on veut, coup sur coup, c'était faire acte de souveraineté sans doute ; mais s'arrêter devant l'obstacle, et livrer, par l'impunité, la personne des accusés à l'explosion de la vengeance populaire qu'on ne contenait qu'à grand'peine, c'était abdiquer la souveraineté et rendre sonépée ; c'était, d'ailleurs, sacrifier le fond des choses à la forme, la justice substantielle à la justice apparente, puisqu'enfin le dispositif de l'arrêt à intervenir, restant soumis au droit de grâce, serait, en tant qu'il ferait loi, l'œuvre des trois pou-

voirs, et placé sous la garantie de leur concours. Telle fut la théorie que je n'hésitai point à soutenir et qui finit par prévaloir après des débats assez vifs. Je n'insisterai point sur la marche et les incidents du procès, tout y fut public, et le Moniteur se trouve partout. Les accusés firent très bonne contenance . Tous s'expliquèrent, sans s'excuser personnellement ni s'accuser réciproquement, M. de Polignac avec un peu trop peut-être de faconde étudiée, mais avec une sincérité naïve et touchante. "NMf. Peyronnet fut éloquent, très éloquent; jamais durant le cours de sa triste prospérité il n'avait mérité cet éloge, ni donné de lui cette idée; la fermeté de son âme, la hauteur de son dédain, l'élévation de ses idées et de son langage, me frappèrent d'admiration, le mot n'est pas trop fort, tout prévenu que je fusse contre lui. On savait qu'il n'avait jamais été de l'avis des ordonnances, qu'il avait presque résisté jusqu'au bout et n'avait signé que par point d'honneur. Aucune de ses paroles n'y faisait la moindre allusion; mais la vérité perçait dans son effort à la cacher et lui donnait, bon gré mal gré, une attitude de martyr; le mot errait, bon gré mal gré, sur les lèvres. De même, M. Guernon de Ranville.

Il avait, comme M. Peyronnet, résisté de bonne heure, persisté jusqu'à la dernière heure, et faibli, au dernier moment, par le même motif; mais,, en présence de ses juges, il ne le prit pas de si haut. Il paraît que son défenseur, M. Gréraieux, avait obtenu de lui de faire mention de sa résistance, de lui en faire mérite, et de le placer ainsi dans une position distincte à l'égard de ses coaccusés; mais, cette autorisation lui ayant été retirée au début de son plaidoyer, le pauvre orateur en perdit la tête à ce point que, la chaleur du^ieu et de la foule aidant, il finit pas s'évanouir et par être emporté sans connaissance.

Les défenseurs jouèrent un grand rôle dans ces débats, et ce fut là que M. Sauzet, le jeune aigle du barreau de Lyon, fit ses débuts, en plaidant pour M. de Chantelauze avec une témérité que son talent racheta, mais qui vraiment dépassait toute mesure. Il nous dit en face que les auteurs des ordonnances et ceux de la révolution de Juillet étaient à deux de jeu; que toute constitution, œuvre imparfaite de l'esprit humain, contenait implicitement un article 14, ou plutôt portait en elle son remède dans les cas extrêmes ; que ce remède s'appelait ou coup d'État ou révolution, selon la

main qui l'employait, et que sa légitimité n'était justiciable que de l'histoire.

A cette conséquence près, le fond de l'argument était bon. C'était, on peut s'en souvenir, l'un deceux que, jeune et téméraire moi-même, en 1815, j'avais fait valoir à titre d'excuse dans le procès du maréchal Ney; mais je n'avais garde, même alors j de le pousser à outrance et de prétendre désarmer par là entièrement la justice sociale.

Le premier rang enfin appartenait de droit à M. de Martignac, qui, victime universellement honorée et regrettée de la sotte ambition de son successeur et du fol entêtement de son maître, resté debout sur les débris d'un établissement dont il avait été le dernier soutien et le plus digne ornement, venait prêter, à l'un et à l'autre, le dernier souffle d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint, protégeant, au prix de ce qui lui restait de vie, la tête de celui-là et l'honneur de celui-ci.

Il dirigea l'ensemble de la défense avec cet heureux mélange de prudence et de fermeté, de décision et de réserve dont il avait tant de fois fait preuve durant son trop court ministère, avec cette autorité dans le langage tempérée par les ménagements envers les personnes qu'il réunissait au

plus rare degré. Sans vaine rhétorique, sans affectation de générosité à l'égard de ses anciens adversaires devenus ses humbles clients, sans étalage de fausse sensibilité sur leur sort actuel ou d'appréhensions exagérées sur leurs périls, il se plaça naturellement entre les vaincus et les vainqueurs. Il tint compte aux uns de la difficulté des temps, en homme qui l'avait lui-même encourue sans réussir à la surmonter ; il leur tint compte d'un dévouement honorable même dans ses excès et digne d'une meilleure cause ; il demanda compte aux autres de leurs victoires et de l'emploi qu'ils en allaient faire. Sans justifier, sans même excuser en principe les fatales ordonnances , il démontra en toute rigueur qu'elles ne tombaient sous le coup d'aucune disposition législative régulièrement portée contre elles, ni qui leur fût strictement applicable. Sans contester aux peuples opprimés le droit de résistance, il en fit peser sur nous toutes les conséquences, et la première au moment même. De quel droit nous ériger en vengeurs des lois violées, en les violant nous-mêmes à notre tour? Et, dans la première de ses magnifiques répliques, quittant tout à coup le rôle de défenseur pour celui de juge de ses juges, et transformant les accusés

en accusateurs devant la postérité, dépeignant à grands traits les périls dont nous étions nousmêmes assiégés, et dont déjà le prélude s'annonçait pour nous au bruit croissant de la fusillade : « C'est sur vous-mêmes, nous dit-il en élevant la voix, que vous allez prononcer ; c'est l'arrêt que vous allez rendre qui décidera de l'établissement que vous entreprenez de fonder, si la monarchie va dater, en France, d'une ère nouvelle, ou rouler en proie aux factions; cet arrêt aura pour la France l'intérêt d'une prédiction et la puissance d'une destinée. Serait-ce parla mort des adversaires qu'elle a désarmés que la révolution de 1830 voudrait achever sa tâche et se perdre comme la première ? Je ne puis le craindre, puisque c'est de vous qu'elle va recevoir la direction et l'exemple. Nos mœurs s'adoucissent; chaque jour la philanthropie s'avance vers des conquêtes nouvelles. Une législation se prépare qui conciliera» autant que le siècle le permet, les intérêts de la sûreté commune et le vœu de l'humanité. Déjà, depuis quelques mois, nos places publiques n'ont point été attristées par le spectacle de l'échafaud. Quel serait l'intérêt pressant, le besoin réel, l'avantage possible pour notre pays qui rendrait le

mouvement à cette hache désormais suspendue? Tout n'est-il pas consommé? La dynastie n'estelle pas tombée avec le trône? Les vastes mers et les événements plus vastes encore ne la séparent-ils pas de vous? Quel besoin peut avoir la France de la mort d'un homme qui s'offre à elle comme l'instrument d'une puissance qui n'est plus? Serait-ce pour prouver sa force? Qui la conteste? Qui peut la révoquer en doute, et quelle preuve en donner que de frapper une victime qui n'a pour protection que ma faible voix? Serait-ce vengeance? Eh! messieurs, ce trône renversé, ces trois couronnes brisées en trois jours, ce drapeau de huit siècles déchiré en une heure, n'est-ce pas la vengeance d'un peuple vainqueur? Celle-là fut conquise au milieu du danger, expliquée par le but, ennoblie par le courage; celle-ci ne serait que barbare, car elle n'est plus ni disputée ni nécessaire. Serait-ce pour assurer le triomphe du vainqueur, et consolider son ouvrage que le supplice d'un homme serait réclamé? Oh ! ce que la force a conquis ou repris, ce n'est pas la cruauté ou la violence qui le conservent ; c'est l'usage ferme et modéré du pouvoir nouveau, c'est la sécurité que cette modératiom fait naître, c'est la prospérité

qu'elle encourage, c'est la protection que promet l'ordre nouveau à ceux qui s'y soumettent ou qui s'y rallient : voilà les véritables éléments de sa conservation ; les autres sont des éléments funestes ou plutôt des illusions qui perdent ceux qui les embrassent. Vous jetez les fondements d'un nouveau trône ; ne lui donnez pas pour appui une terre trempée de sang et de larmes. Le sang que vous verseriez aujourd'hui, pensez-vous qu'il serait le dernier? En politique, comme en religion, le martyre produit le fanatisme et le fanatisme le martyre. Ces efforts seraient vains sans doute, ces tentatives insensées viendraient se briser contre une force et une volonté invincibles ; mais n'est-ce rien que d'avoir à punir sans cesse et à soutenir des rigueurs par d'autres rigueurs? N'estce rien que d'habituer les yeux à l'appareil des supplices et les cœurs aux tourments des victimes, aux gémissements des familles? Le coup frappé par vous ouvrirait un abîme et ces quatre têtes ne le combleraient pas. »

^ En prononçant ces derniers mots d'un accent solennel et prophétique, M. de Martignac se retourna vers les accusés, les couvrit en quelque sorte d'une commisération respectueuse, et les

remit entre nos mains avec un mélange inexprismable de grâce et d'autorité.

N Cicéron lui-même aurait avoué l'action, le geste et le langage. Ce furent presque les dernières paroles que la France entendit de cette bouche éloquente; le lendemain, ses forces trahissaient de plus en plus son courage : à l'issue des débats, il rentra dans sa demeure pour n'en plus sortir qu'enveloppé du drap mortuaire.

Commencée le 15 décembre, vers neuf heures du matin, terminée le 21, à la tombée de la nuit, la crise dura sept jours pleins, les cinq premiers consacrés à l'acte d'accusation, aux interrogatoires des accusés et des témoins, les deux derniers (20 et 21) aux plaidoiries réciproques, au délibéré de la Cour et au prononcé de l'arrêt. Chaque jour et de plus en plus, les rassemblements qui se formaient, dès le matin, aux portes du Luxembourg, allaient grossissant en nombre, en tumulte et en menaces, durant le cours de la séance, et se reformaient le soir aux portes du petit Luxembourg où les accusés étaient détenus. Si la garde nationale, notre presque unique force armée, n'avait point partagé, à certain degré, les sentiments de la foule, peut-être en aurait-elle eu

raison sans trop de résistance; mais par malheur tant s'en fallait; on pouvait craindre qu'au lieu d'y aller bon jeu bon argent contre l'émeute, elle ne lui prêtât main-forte dans l'occasion. M. de la Fayette était d'ailleurs, par caractère, plus enclin à employer la persuasion que la force vis-à-vis des masses populaires ; il faisait appeler, tour à tour, les chefs apparents des divers groupes d'assaillants, étudiants, ouvriers, ou autres; il s'épuisait à les pérorer au nom de l'humanité, et du respect dû à la justice, entrant plus ou moins dans leurs mécontentements, quant à la marche générale des affaires. La préfet de la Seine, M. Odilon Barrot, en faisait autant de son côté, se préparant ainsi et nous préparant l'un et l'autre pour un avenir prochain de très grandes difficultés, comme je le dirai bientôt, et rendant la crise du moment d'heure en heure plus menaçante, tant et si bien, que, l'avant-dernier jour (le 21), la porte du palais ayant été forcée à la faveur d'un accident, la cour et les escaliers se trouvèrent tout à coup envahis à grands cris, et que le commandant du poste n'eut que le temps de faire avertir le président qui n'eut lui-même que le temps de lever la séance.

Le lendemain (c'était le jour du dénouement),

chacun de nous était à son poste; de même la garde nationale, de même son chef, M. de la Fayette. Dès neuf heures du matin, la foule encombrait toutes les rues qui, de la rivière ou des boulevards, du Panthéon ou du faubourg Saint- Germain, aboutissent au Luxembourg ; elle était, tour à tour, silencieuse ou tumultueuse, éclatant en clameurs au moindre incident, mais contenue par l'attente et par la crainte, par le pêle-mêle des volontés et des espérances diverses. Plus au loin et presque dans tous les quartiers, des groupes nombreux armés ou désarmés circulaient à grands cris, traversés par des patrouilles qui les dispersaient sans trop les bousculer, et derrière lesquelles ils se reformaient sur-le-champ; les coups de fusil partaient de toutes parts et prenaient même quelquefois l'apparence de décharges régulières, sans qu'il fût possible de démêler si c'était pour tout de bon. Personne d'entre nous ne manqua au dernier appel; personne ne témoigna ni frayeur ni la moindre hésitation. Sur le point d'être envahis, la veille, par une foule furieuse, et ne sachant pas précisément ce qui nous attendait à la sortie, je n'ai pas surpris un regard, pas un accent qui ne fût ferme et résolu. Quand je

me rappelais, durant tout le cours de la séance, l'élat d'anxiété et d'oppression morale qui pesait sur la Chambre, quinze ans auparavant, au procès du maréchal Ney, le contraste était frappant. Ce jour-\ là, le sort de l'accusé n'était pas douteux; il devait périr; les juges ne couraient aucun risque personnel, peut-être même aucun blâme selon la couleur de leur parti, mais les consciences étaient en proie aux perplexités. Chez les réactionnaires les plus ardents, elles ressentaient, à certain degré, l'aiguillon du remords et l'appréhension des conséquences ; les timides se débattaient en rougissant contre leur faiblesse; les timorés, en sens inverse (et j'étais de ce nombre), ne voyaient pas bien clair dans le devoir et craignaient, en inclinant du bon côté, de sacrifier au fond la justice à la politique. Cette fois, au contraire, la vie des accusés était hors de question, mais on ne savait pas trop ce qui adviendrait des juges à la sortie, s'ils tombaient entre les mains d'une populace furieuse dans ses premiers transports. La veille, notre enceinte avait été forcée à demi; plusieurs d'entre nous, en se retirant, avaient été outragés et maltraités, et cela sur la simple proposition de l'arrêt que nous allions rendre : qu'ar-

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