‹ Souvenirs - 1785-1870 - du feu duc de Broglie (volume 3)Chapitre 14 sur 31 · IV · texte numérisé non relu

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riverait-il, lorsqu'il nous faudrait proclamer cet arrêt à la face du public et à haute voix? Je le épète, néanmoins, et j'ai plaisir à le répéter : le parti était pris, les cœurs étaient légers et les fronts sereins.

Vers le milieu de la journée, les plaidoiries réciproques étant terminées et le moment d'entrer en délibération venu, M. Pasquier, d'accord avec le ministre de l'intérieur, donna ordre d'extraire les accusés de Ja prison et de les reconduire à Vincennes, où l'arrêt, quel qu'il fût, leur serait signifié.

C'était un coup de partie. C'était prendre l'émeute par surprise et lui dérober sa proie, sauf, il est vrai, à la déchaîner peut-être de plus en plus contre les juges; mais personne ici ne pensait à soi.

Quand le ministre de l'intérieur, entrant à l'improviste dans le petit Luxembourg, y vint chercher les prisonniers, le poste qui les gardait, se iigurant qu'on les conduisait pour une dernière fois à l'audience, ne fit aucune résistance ; il en aurait été peut-être autrement, s'il avait su ou simplement deviné de quoi il s'agissait. L'opération fut conduite avec beaucoup de vigueur et de

discrétion. Elle faillit manquer toutefois, faute d'avoir placé dans l'avenue qui conduit du Luxem.bourg à l'Observatoire des postes de troupes de ligne au lieu de postes de garde nationale; les murmures éclatèrent au passage des voitures, mais les voitures étaient lancées au grand trot, il était trop tard pour les arrêter. M. de Montalivel, à cheval, dirigeait l'escorte.

A trois heures, le canon de Vincennes annonçai l'entrée des prisonniers dans la forteresse. On apprit alors ce qui venait d'être fait et le président fut universellement approuvé» J'en avais reçu la confidence dès le matin, et M. d'Argout me l'avait confirmé au début de la séance.

La délibération fut grave et calme. Cent soixante-trois pairs répondirent à l'appel; trente et un s'excusèrent pour cause de maladie, d'absence ou de service. La culpabilité fut admise à l'unanimité. Sur la peine, les voix se partagèrent.

^ M. de Polignac. La mort. ... 24

— . Déportation.

— . Prison perpét M. Peyronnet. . Déportation.

— . Prison perpét

— . Simple détention

M. Chantelauze. . Déportation. . 14

— . . Prison perpét. 138

— . . Détention. . . 4 M. Giiernon Ranville Déportation . . 14

— . . Prison perpét. 140 Sans définir le crime de haute trahison ex professa et génériqueraent, l'arrêt qualifiait, sous ce chef, les crimes dont les accusés étaient déclarés coupables.

L'un des considérants était conçu en ces termes :

« Vu l'article 7 du code pénal qui met la déportation au nombre des peines afflictives et infamantes;

» Vu l'article 17 du code qui porte que la déportation est perpétuelle ;

» Vu l'article 18 qui déclare qu'elle emporte la mort civile... »

En réalité, ce considérant n'était qu'un horsd'œuvre. Il suffisait du renvoi pur et simple à l'article 18 du code. Mais, dans les moments critiques, le moindre mot n'est pas sans quelque puissance. En articulant celui de mort civile, dont le sens et la conséquence étaient ignorés de la multitude, on donnait, en apparence, le change à sa passion. C'était une fraude pieuse que j'avais indiquée dans

l'une de nos délibérations préliminaires et dont notre président, qui ne négligeait rien, fit son profit dans la rédaction de l'arrêt.

Étrange alternalion dans le cours des choses; sous la Restauration, j'avais, à dix reprises différentes peut-être, attaqué le principe absurde et odieux de la mort civile; j'en avais fait honte aux ministres du roi très chrétien, qui, tout en abolissant le divorce, s'obstinaient à maintenir ce triste débris du droit romain, débris lui-même, dans le droit romain, d'un régime tombé en désuétude, et dont le caractère principal était de briser le lien conjugal cl d'outrager les sentiments de famille. Qui m'eût dit que, moi-même, j'invoquerais un jour ce principe pour protéger la tête de ces ministres qui ne voulaient pas m'écouter?

Le dénouement de la journée, sinon de la crise, ne fut pas aussi violent qu'il était permis de le craindre. La délibération fut longue. Percés à jour comme nous l'étions, le résultat de chaque appel nominal, sur chaque accusé et sur chaque question de criminalité d'abord, puis de pénalité, transpirait nécessairement. Sur les questions de criminalité, l'unanimité de la cour fit son effet. La garde nationale qui occupait le palais s'en montra satis-

faite et communiqua sa satisfaction au dehors. EnY apprenant que M. de Polignac élait condamné à la mort civile, l'équivoque jouant son double jeu, la première explosion de la fureur populaire fut amortie par l'incertitude et la curiosité. Dès qu'on sut que les condamnés étaient rentrés à Vincennes, et par là soustraits au mauvais parti qu'on se proposait peut-être de leur faire, les violents se dispersèrent en poussant des cris de rage; mais ils se dispersèrent et les modérés restèrent seuls sur le terrain, attendant la lecture et l'explication de l'arrêt; l'arrêt se fit attendre et ne fut rendu qu'assez avant dans la soirée, de telle sorte que, vers neuf heures, lorsque les portes de notre salle d'audience furent ouvertes au public, il n'y avîiit plus guère dans les couloirs que les gardes nationaux de service et quelques douzaines de curieux.

Notre sortie fut donc, cette fois, exempte de violence et même d'injures et de menaces. Dans l'appréhension des scènes de la veille, et peut-être de quelque chose de pis, au moment décisif, j'avais pris mes précautions. M. Royer-Gollard, dont la demeure, rue d'Enfer, communiquait avec le jardin du Luxembourg, m'avait offert paternellement la clef d'une petite porte bâtarde, et je l'avais accep-

tée pour moi-même et pour ceux de mes amis qui se trouveraient en mesure d'en profiter, le tout à telle fin que de raison. Je n'eus point à m'en servir. Nous descendîmes en corps le grand escalier et nous traversâmes, à pas comptés, ce qui restait d'attroupement dans la rue de Vaugirard et dans les rues adjacentes, ne nous séparant que pour regagner chacun notre logis. A. minuit, tout était rentré dans l'ordre; la patrie était sauvée, comme on le dit et redit sans cesse, en temps de révolution, et cela n'avait rien que de très réel dans l'occasion présente : elle eût été perdue si nous avions faibli malgré la voix de notre raison et le vœu de l'humanité.

La crise était terminée, mais toute crise laisse une queue; c'est un autre adage du régime révolutionnaire. Les efforts qui l'ont menée à bonne fin ont, d'ordinaire, dépassé plus ou moins le but et suscité par là des difficultés, des embarras qu'il reste à payer argent comptant. C'est ce dont notre nouveau ministère ne tarda pas à s'apercevoir.

Nul n'avait plus sincèrement et plus activement concouru au succès de ses efforts que M. de la Fayette, en qualité de chef suprême de la garde nationale ; nul plus que M. Odilon Barrot, en qualité de préfet de la Seine: c'étaient deux bons et nobles

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cœurs, deux natures humaines et généreuses; mais les meilleurs ont leur côté faible. Tout en se félicitant de la chute de notre premier ministère, ni M. de la Fayette ni M. Odilon Barrot n'étaient plus satisfaits du ministère Laffitte; ils n'en trouvaient guère l'allure plus franchement libérale que de notre temps : disons mieux; c'était à la Charte nouvelle que s'adressait leur mécontentement, à cette Charte bâclée en 1830; c'était le dicton du jour; ils n'y voyaient qu'une étape déjà trop longue vers cette monarchie entourée d'institutions républicaines que M. de la Fayette avait rêvée du premier coup, et M. Odilon Barrot par contre-coup. En s'entretenant, sans cesse, durant la crise, avec les chefs apparents des différents groupes de l'émeute, étudiants, ouvriers, élèves de l'École polytechnique, et en s'efforçant de les pérorer et de les calmer, ils ne s'étaient pas fait faute d'entrer, plus ou moins, dans le fond de leur sentiment, de déplorer comme eux et avec eux les tergiversations du roi, la timidité de ses conseillers passés et présents, et de donner à entendre que la crise une fois passée, tout allait marcher à pleines voiles, et qu'ils seraient payés en progrès rapides de leur modération d'un mo-

ment. De ces espérances à des promesses et des promesses à des engagements positifs, la pente était glissante, et tout porte à croire qu'on s'y laissa, plus d'une fois, entraîner. On ne s'en défendait même pas beaucoup. Le 24, c'est-à-dire le surlendemain du jour où notre arrêt avait été rendu, M. de la Fayette s'exprimait en ces termes dans son ordre du jour adressé à la garde nationale :

« L'époque critique, rendez-vous annoncé pour tous les projets de désordres, est heureusement traversée. La Révolution est sortie pure de cette nouvelle épreuve; elle a démenti ses calomniateurs de tous les pays: force est restée à la loi, protection aux accusés quels qu'ils fussent, respect au jugement... Les affaires, comme notre service, reprennent leur cours ordinaire, la confiance va se rétablir et l'industrie se ranimer; tout a été fait pour l'ordre public; notre récompense est d'espérer que tout va être fait pour la liberté! »

Il ne fallait pas s'étonner, dès lors, si l'on voyait affichées sur toutes les murailles des proclamations telles, par exemple, que celle-ci :

« Sans le prompt rétablissement de l'ordre, la liberté était perdue. Avec le rétablissement de l'ordre, la certitude nous est donnée de latranquil-

lité, de la prospérité publique, car le roi, noire élu, La Fayetle, Dupont de l'Eure, Odilon Barrot, nos amis, se sont engagés sur l'honneur à l'organisation complète de la liberté qu'on nous marchande aujourd'hui, et qu'en Juillet nous inons payée comptant, î

Ou que celle-ci :

« Les patriotes qui, dans tous les temps, ont dévoré leur vie et leurs veilles à notre indépendance sont toujours là, inébranlables dans le sentier de la liberté; ils veulent, comme nous, de larges concessions qui grandissent cette liberté; mais pour l'obtenir, la force n'est point nécessaire : de l'ordre, et alors on demandera une base plus républicaine à nos institutions. Que si ces concessions n'étaient pas accordées, les patriotes, toujours les mêmes, et les écoles qui marchent avec eux, vous rappelleraient pour les conquérir ! »

11 ne fallait pas s'étonner davantage des incidents qui s'ensuivirent.

Le roi ayant visité, à cheval, en personne, les douze mairies et félicité la garde nationale de sa bonne conduite, M. Laffilte crut faire merveille en proposant comme député, à la Chambre des députés, en adressant les mêmes remerciements à la

force publique, de les faire partager aux élèves des trois écoles*, les invitant, parla, à protester contre les proclamations qui leur étaient imputées.

Il n'en fut pas le bon marchand.

Les élèves répudièrent ces remerciements en termes injurieux pour la Chambre des députés et maintinrent leurs proclamations par des proclamations nouvelles.

M. Laffitte s'en expliqua du mieux qu'il put à la tribune, en prétendant qu'un désaveu était intervenu depuis, ce qui n'était pas impossible à la rigueur, les élèves des trois écoles n'étant pas probablement unanimes. Il fit, de plus, insérer timidement SiU Moniteur la note qui suit :

« Les regrets qu'éprouvent les agitateurs d'avoir échoué dans leurs projets les ont portés à avoir recours à une nouvelle tactique; c'est de prétendre que le gouvernement a transigé avec eux, et qu'il leur a été fait des promesses. Nous sommes autorisés à déclarer que le fait est faux, et que le gouvernement n'a fait aucune promesse quelconque. >

Mais la chose ne pouvait en demeurer là ; M. de La Fayette avait le verbe haut. On lui prêtait, à tort

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